Cependant, absorbé par les embarras toujours croissants de cette

guerre insensée, troublé par mille cabales, agité de mille intrigues

subalternes, le ministère, comme si le génie des Dubois et des Fleuri

eût encore présidé à notre marine, ne s'en occupoit guère plus que si

l'Angleterre eût été notre alliée; et celle-ci, profitant savamment,

ou de cette incurie, ou, ce qui est plus probable, des intelligences

secrètes qu'elle s'étoit créées dans le centre même de notre

administration maritime (car ce qui s'y passa alors et ce qui s'y est

passé depuis et pendant long-temps, ne peut guère s'expliquer que par

une trahison continuelle et en quelque sorte héréditaire), préludoit

aux grands coups qu'elle alloit frapper, par des descentes sur nos

côtes, des attaques contre nos ports, qui n'avoient pas en apparence

de grands résultats, où souvent même elle sembloit éprouver des

échecs, mais dont elle obtenoit ce résultat bien autrement important,

d'arrêter les secours en hommes, en munitions et en vaisseaux que

demandoient nos colonies, et d'où dépendoit leur conservation. Ceux

qui les commandoient poussoient des cris d'alarme qui parvenoient

jusqu'en France, et qui ne laissoient pas que d'accroître le trouble

que causoient tant d'embarras où l'on s'étoit si inutilement jeté.

Cependant on n'avoit qu'à dire un seul mot, qu'à laisser entrevoir la

moindre disposition pacifique, et l'on finissoit à l'instant même

cette guerre déplorable du continent, dont l'Autriche elle-même étoit

fatiguée. Ce fut alors que l'abbé de Bernis, revenant à ses premières

idées, commença à faire des instances pour la paix; et quelque

servilité qu'il y eût alors dans le ministère, si l'on en excepte le

maréchal de Belle-Isle, qui s'y montroit opposé uniquement sans doute

parce qu'il avoit le département de la guerre, et que cependant il

n'eût pas été difficile de ramener au meilleur avis, il n'y eut qu'une

seule voix pour cette paix devenue si nécessaire. Le roi lui-même

commençoit à être persuadé et avoit permis que des négociations

fussent entamées à ce sujet. Mme de Pompadour, dont l'amour-propre se

sentoit froissé de toutes parts, que la clameur publique, dont elle

étoit le principal objet, irritoit, parce qu'elle n'avoit pas assez de

sens pour en être effrayée, s'entêta seule à la guerre, parla de la

honte qu'il y auroit à céder, de l'honneur de la France compromis,

joua la femme forte et le grand caractère, ce qui offrit le mélange de

l'odieux et du ridicule; et telle étoit cette dégradation à laquelle

tout étoit parvenu, qu'il fallut continuer à verser du sang et à

ravager des provinces, pour venger Mme de Pompadour des chansons des

Parisiens, après avoir commencé ces ravages et cette effusion de sang,

pour punir le roi de Prusse de ses épigrammes et payer Marie-Thérèse

de ses cajoleries. L'abbé de Bernis, pour prix de la seule bonne

action qu'il eût faite depuis qu'il étoit entré dans les affaires,

fut destitué[188]; et c'est alors que l'on vit paroître dans ce

ministère, où bientôt il alloit jouer le premier rôle, le plus grand

fléau de la France, dans ce siècle où tout ce qui prenoit part au

gouvernement étoit fléau pour elle, le duc de Choiseul.

[Note 188: Il venoit d'être nommé cardinal. Nous le verrons bientôt,

ministre du roi, à Rome, y jouer un rôle tout aussi peu honorable que

lorsqu'il étoit à Versailles à la suite de madame de Pompadour.]

On le savoit ambitieux, actif, entreprenant; on croyoit qu'il haïssoit

la favorite, parce qu'il en avoit souvent parlé sans ménagement: on

applaudit donc à sa faveur et l'on en conçut quelques espérances. Mais

pour espérer ainsi d'un homme qui montoit au pouvoir, il eût fallu lui

supposer de la conscience; et le nouveau ministre des affaires

étrangères donna sur-le-champ la mesure de la sienne en se livrant

tout entier à l'idole que, la veille, il insultoit encore. Pour

complaire à Mme de Pompadour, il alla même plus loin qu'elle n'eût

osé, et signala son entrée au conseil par le second traité de

Versailles, plus désastreux encore que le premier, dans lequel la

France entière, avec ses armées et ses finances, étoit mise à la

disposition de l'Autriche. Ce traité fut signé le 30 décembre 1758.

À partir de ce moment, la guerre de sept ans n'offre plus pour la

France qu'une suite de revers et d'humiliations.

(1759-1761) Sur le continent, les vicissitudes du roi de Prusse se

multiplient, et son courage ainsi que son activité semblent s'en

raffermir. Les armées françoises, mieux conduites par Contades et

surtout par Broglie, qui partage avec lui le commandement, continuent

de faire une guerre infructueuse et meurtrière dans des provinces

dévastées, mais se soutiennent du moins sans honte jusqu'à la bataille

de Minden, que, de l'aveu même du roi de Prusse, Contades devoit

gagner, et qu'il perd en criant à la trahison contre son compagnon

d'armes, selon l'usage adopté alors par tous nos généraux. Celui-ci

reste seul à la tête de l'armée, et déjà vainqueur du prince Ferdinand

à Berghen, sait se maintenir dans la Hesse et dans le Hanovre;

continue, pendant la campagne suivante, à tenir en échec son habile

ennemi. Battu par lui à Warbourg, il prend sa revanche à Clostercamp,

et semble destiné à relever la réputation des armes françoises,

lorsque, dans une troisième et dernière campagne, Mme de Pompadour

envoie le malencontreux prince de Soubise, toujours possédé de la

manie d'être un grand capitaine, entraver les opérations de Broglie,

et, sous deux généraux désunis, fait battre les armées françoises à

Fillingshaussen; nouveau désastre qui produisit de part et d'autre de

nouvelles accusations, et dont le résultat fut de faire exiler dans

ses terres le seul général qui, jusqu'alors, eût montré quelque

talent.

Cependant, et nous venons de le dire, cette habileté de Broglie

n'avoit eu d'autre résultat que de sauver aux armées françoises la

honte de reculer sans cesse devant l'ennemi. Pendant ces trois

campagnes les soldats manoeuvrèrent à peu près sur le même terrain, se

battirent dans les mêmes plaines ou autour des mêmes forteresses, et

il n'en arriva rien de plus. Dans le centre de l'Allemagne, la scène

étoit du moins plus variée et plus dramatique: les Russes avoient

commencé à prendre leur revanche de la victoire du roi de Prusse en

battant un de ses lieutenants; s'étant ouvert par ce succès les

marches de Brandebourg, ils y avoient occupé la ville de

Francfort-sur-l'Oder, où s'étoit réuni à leur armée un corps

autrichien commandé par le général Laudon. Frédéric se met aussitôt en

marche, traverse la forêt de Kunersdorf, les surprend et les attaque

dans la position où ils s'étoient retranchés: la victoire se déclare

d'abord pour lui, puis lui échappe bientôt parce qu'il la veut trop

complète, et que, décidé à ne rien laisser échapper de cette armée, il

s'acharne avec trop de fureur contre un ennemi dont la résistance

devient d'autant plus terrible qu'il l'a rendue lui-même désespérée.

Par les suites de cette faute, il voit presque toute son armée périr

dans cette lutte sanglante et téméraire contre des masses immobiles,

et quitte en frémissant ce champ de carnage, n'ayant plus autour de

lui que cinq mille soldats. C'en étoit fait de la Prusse et de son

souverain, si le général russe Soltikoff eût su profiter de sa

victoire; mais il se montra timide et irrésolu, n'osa agir avant

l'arrivée de la grande armée commandée par Daun; et le prince Henri,

en arrêtant tout court celui-ci dans la Haute-Lusace, fut, dans cette

circonstance critique, le libérateur de son pays. On vit alors les

Russes victorieux se retirer une seconde fois vers la Pologne; et

quoique douze mille Prussiens, surpris et cernés par toute l'armée de

Daun, eussent été forcés de mettre bas les armes, la prise de Dresde

avoit été, dans cette campagne, le seul exploit utile de ce général

temporiseur. Mais Frédéric, dans trois défaites, avoit perdu cinquante

mille hommes, et, dans la campagne suivante, il se ressentit

cruellement de cet épuisement de ses forces militaires. Un de ses

lieutenants fut encore battu à Landshut par le même général Laudon;

Glatz, l'une des principales forteresses de la Silésie, lui fut

enlevée par un coup de main; après s'être épuisé en vains efforts pour

reprendre le château de Dresde, il s'étoit vu forcé d'abandonner cette

entreprise, où s'étoient encore affoiblis les débris de ses armées.

Rien ne pouvant désormais mettre obstacle à la réunion des Russes et

des Autrichiens, les deux armées ennemies, devant lesquelles le prince

Henri n'avoit pu que se retirer en bon ordre, marchèrent à grandes

journées sur Berlin, qu'il lui étoit impossible de couvrir: alors

Frédéric, dont la perte sembloit assurée, se vit réduit à faire la

guerre en partisan, tournant autour des armées ennemies, et dans cette

situation extraordinaire, battant encore les corps isolés qu'il avoit

l'art et le sang-froid de surprendre. Cependant Russes et Autrichiens

étoient entrés à Berlin, et la capitale de la Prusse subissoit la loi

rigoureuse des vainqueurs, lorsque, par une résolution subite et

inexplicable, le général Soltikoff se retira précipitamment et repassa

l'Oder, abandonnant les Autrichiens qui, de leur côté, se replièrent

sur Torgau. Frédéric, qui se disposoit à marcher au secours de Berlin,

se dirige aussitôt vers ceux-ci, les atteint dans cette position, et,

après un long carnage qui détruisit en grande partie l'une et l'autre

armée, remporte une victoire comparable aux plus éclatantes de celles

qu'il avoit remportées dans des jours plus heureux. Cependant ce

vainqueur, qui remplissoit l'Europe du bruit de sa renommée, étoit

réduit aux abois par ses triomphes comme par ses revers, et la

nouvelle campagne le prouva: mais aussi elle mit en évidence la

fatigue et l'affoiblissement de ses ennemis. De part et d'autre, on ne

fit que de foibles efforts, et sur tous les points; et tandis que les

généraux françois, Broglie et Soubise, remuoient lentement des masses

énormes, pour venir perdre cette dernière bataille dont nous venons de

parler, les opérations des Autrichiens se bornèrent dans la Silésie à

s'emparer d'une seule forteresse; les Russes se contentèrent de la

prise de la ville de Colberg, qu'ils avoient deux fois inutilement

assiégée, et l'extrême foiblesse des Prussiens se manifesta par

l'impossibilité où ils furent de se maintenir dans la Saxe, qu'ils

furent enfin forcés d'évacuer.

Telle fut, depuis le commencement jusqu'à la fin, la guerre

continentale, sanglante, acharnée, et sans résultats. La guerre

maritime fut bien différente, et c'est là, ainsi que dans la guerre de

1741, que se portèrent les coups les plus funestes à la France, qu'il

lui fallut enfin subir ce que lui avoit préparé un demi-siècle

d'incurie et de trahison. Avant d'oser faire une déclaration de

guerre, on avoit, pendant six mois, laissé l'Angleterre exercer

librement ses pirateries, ruiner notre commerce et nous enlever la

fleur de nos matelots; nos colonies avoient été abandonnées, en Orient

et en Occident, à leurs propres forces, et l'on avoit considéré comme

des triomphes d'avoir forcé les soldats anglois à se rembarquer,

chaque fois qu'ils avoient fait des descentes sur nos côtes. Il fallut

enfin, à la dernière extrémité, sortir de ce sommeil, et ce ne fut pas

vers nos colonies menacées que se porta d'abord la pensée du

ministère; il imagina des descentes en Angleterre sur plusieurs

points, comme par représaille de ces descentes qu'elle venoit d'opérer

en Bretagne et en Normandie[189], et ce fut pour exécuter ce plan

insensé que l'on arma tous nos vaisseaux. Pour le déconcerter, les

Anglois, forts de la supériorité de leurs flottes et de l'incomparable

habileté de leurs marins, n'eurent qu'à se présenter à l'entrée de nos

ports. La flotte de Toulon, composée de quinze vaisseaux et commandée

par La Clue, sortit la première: huit de ses vaisseaux s'en séparèrent

presque au moment de la sortie, et l'amiral françois ne sut pas les

rallier. L'amiral anglois vint alors lui présenter le combat avec

quatorze voiles, et ce fut comme un jeu pour lui de l'écraser dans ce

combat inégal[190]. Ce désastre étoit grand: celui de la flotte de

Brest le fit bientôt oublier. Le maréchal de Conflans la commandoit,

et il avoit enfin donné l'ordre d'appareiller, après avoir manqué

l'occasion de combattre avec avantage l'escadre angloise qui bloquoit

le port, et que les vents avoient plusieurs fois repoussée et même

dispersée. À peine la vit-il reparoître que, saisi d'une terreur

panique et inexplicable, il donna le signal de la retraite; pour la

rendre plus sûre, engagea ses vaisseaux dans les rochers et les bancs

de sable dont la côte étoit hérissée, et laissa ainsi couper son

arrière-garde qui, sous les ordres de Saint-André Duverger, soutint

avec intrépidité un combat inégal, dans lequel il lui fallut enfin

succomber, tandis que le lâche amiral faisoit échouer et brûler son

vaisseau, que d'autres étoient brisés sur les côtes, ou engloutis dans

les flots, ou se précipitoient dans les eaux de la Villaine, d'où il

fut impossible de les retirer. Jamais désastre aussi grand et aussi

irréparable n'avoit encore désolé notre marine[191], et ce fut le

signal d'une suite d'humiliations et de revers dont il n'y avoit

également point d'exemple. La France perdit, cette même année, le

Canada, si long-temps et si vaillamment défendu par Montcalm, la

Martinique, la Guadeloupe et toutes les petites îles qui en dépendent;

on envoya, dans l'Inde, un Irlandois nommé Lally, qui s'y conduisit

comme s'il avoit eu la mission de détruire ce qu'y avoient fait

Dupleix et La Bourdonnaie: «Cet étranger, dit Duclos, avide d'argent,

et d'une tête malsaine, n'exerce sa férocité que sur ceux qu'il doit

défendre, livre ou vend la place de Pondichéry, dont la défense lui a

été confiée, refuse même la capitulation offerte par l'ennemi, et la

trahison est si visible qu'on est obligé en France de le mettre en

prison.» Sur les côtes d'Afrique nos établissements, non moins

abandonnés, sont pillés et dévastés par nos infatigables ennemis. Pour

combler la mesure de tant d'opprobre, ils s'emparent de Belle-Isle, à

la vue des côtes de France, sans qu'on puisse ou qu'on ose y mettre

le moindre obstacle[192]. Quand toutes ces fautes ont été commises et

que tous ces malheurs sont arrivés, on pense enfin à éveiller

l'Espagne sur les dangers dont nos revers la menacent; et Choiseul,

qui a su joindre le département des affaires étrangères à celui de la

guerre, négocie avec assez d'art pour entraîner son nouveau roi

Charles III dans une alliance offensive qu'il eût fallu faire plus

tôt, et qui, trop tardive, n'eut d'autre résultat pour notre allié que

de lui faire partager nos désastres. «Cette puissance, dit encore

Duclos, y a perdu sa marine et des richesses immenses, qui ont fourni

les moyens à nos ennemis de continuer la guerre et de dicter

impérieusement les conditions de la paix[193].

[Note 189: Ce plan d'invasion avoit été imaginé par le maréchal de

Belle-Isle, alors ministre de la guerre. Deux corps d'armée avoient

été rassemblés, l'un à Dunkerque, sous les ordres de Chevert, l'autre

en Bretagne, commandé par le duc d'Aiguillon. Les deux escadres de

Brest et de Toulon devoient se réunir et protéger le débarquement de

ces troupes, sur plusieurs points de l'Irlande et de l'Angleterre.]

[Note 190: Trois vaisseaux se sauvèrent dans le port de Lisbonne, deux

furent pris et deux autres brûlés.]

[Note 191: «Le maréchal de Conflans perd notre flotte, dit Duclos,

celle des Anglois étant tout au plus égale à la nôtre; il brûle un

vaisseau qui étoit une citadelle flottante; il ose s'en vanter comme

d'un exploit. Quel est son châtiment? de n'être point présenté au roi,

et d'aller journellement en public affronter les mépris qu'on ose lui

marquer. Il se plaint des officiers qui servoient sous lui; ceux-ci

récriminent, et tout se borne là. Les mesures sont partout aussi mal

prises que mal exécutées. Les vaisseaux de transport sont séparés de

la flotte, parce que le petit orgueil du duc d'Aiguillon ne lui permet

pas d'être subordonné dans Brest. Voilà ce qui l'engage à mettre les

vaisseaux de transport à Quiberon, pour y commander seul, au hasard de

tous les périls de la jonction.» (_Mém. secrets_, t. 2, p. 391.)]

[Note 192: Tous ces désastres de notre marine arrivèrent en 1758 et

1759. «Ce fut encore la présomption du duc d'Aiguillon, ajoute Duclos,

qui fit perdre Belle-Isle. Les États de Bretagne, voyant l'importance

de cette place, l'avertissent, un an d'avance, de pourvoir à sa

sûreté, et offrent les approvisionnements nécessaires. Il répond, avec

une vanité puérile et une ironie amère, à une députation qu'il doit

respecter, qu'il est obligé aux États de vouloir bien lui apprendre

son métier. Il en avoit pourtant besoin, puisqu'il a laissé prendre

Belle-Isle, faute des précautions offertes.» (_Mém. secrets_, t. 2, p.

391.)]

[Note 193: Il est vrai de dire cependant que cette alliance, devenue

fameuse sous le nom de _pacte de famille_, est le seul acte qui honore

le ministère de Choiseul. Telle étoit l'excellence de ce traité que,

pendant près de quinze ans, il a contenu l'Angleterre, même après tant

de victoires; et que, si la révolution françoise ne fût venue au

secours de notre ennemie, il lui eût tôt ou tard arraché cet empire

des mers, qui naturellement ne doit pas lui appartenir. Le plus bel

éloge qu'on en puisse faire, c'est que le cabinet de Londres n'a pas

de plus grande crainte que celle de le voir rétablir; et que cette

crainte a été publiquement manifestée par ses ministres à l'occasion

de la dernière guerre d'Espagne.]

De notre côté, la continuation de cette guerre devenoit impossible: la

France n'en pouvoit plus; l'état des finances étoit désespéré, et le

changement continuel des contrôleurs généraux, les expédients honteux

ou téméraires que l'on essayoit chaque jour, loin de guérir le mal,

l'aggravoient en accroissant la méfiance et en resserrant ainsi les

derniers canaux par où l'argent auroit pu encore circuler. Frédéric en

étoit réduit à ne pouvoir commencer une nouvelle campagne, et la

Prusse se voyoit menacée d'être rayée de la liste des nations. La paix

sembloit donc difficile à faire, même aux conditions les plus

humiliantes: on essaya néanmoins d'entamer des négociations avec

l'Angleterre, qui, bien que victorieuse avec tant d'éclat, étoit

obérée par ses victoires, et d'ailleurs ne désiroit pour le moment

rien de plus que ce qu'elle avoit obtenu. Quant au roi de Prusse, ce

fut la mort de la czarine Élisabeth, dont la haine implacable n'avoit

cessé de le poursuivre, qui le sauva: il avoit un admirateur

enthousiaste dans Pierre III; et si ce prince eût vécu, la Russie,

d'ennemie qu'elle étoit, seroit devenue son alliée la plus sûre.

Après la révolution de palais qui lui fit perdre à la fois le trône et

la vie, Catherine, depuis si fameuse, garda du moins la neutralité, de

manière que le poids de la guerre retombant tout entier sur

l'Autriche, et l'avènement de Georges III au trône d'Angleterre ayant

écarté du ministère Pitt qui seul s'obstinoit à repousser la paix, les

opérations militaires languirent de toutes parts, les négociations

prirent plus d'activité, et cette paix, le dernier et le plus cruel

des affronts que la France avoit été depuis si long-temps forcée de

subir[194], fut enfin signée au mois de février 1763.

[Note 194: Le roi de France cédoit au roi d'Angleterre ses prétentions

sur l'Acadie, le Canada, l'île du cap Breton et toutes les îles du

golfe et du fleuve Saint-Laurent, l'île de la Grenade et des

Grenadins, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, la rivière de Sénégal

et les comptoirs qui en dépendoient; l'île de Minorque et le fort

Saint-Philippe étoient rendus à cette même puissance; la ville et le

port de Dunkerque devoient être mis dans l'état fixé par le dernier

traité d'Aix-la-Chapelle. La France restituoit toutes les places et

pays qu'elle occupoit en Allemagne, etc.]

Pense-t-on que, pendant une telle guerre qu'accompagnoient tant de

misères et que signaloient chaque jour tant de désastres, le parlement

eût du moins laissé entrevoir quelques sentiments de patriotisme en

cessant de troubler au dedans la France désolée au dehors? Nous

l'avons déjà dit: satisfait du nouvel exil de l'archevêque de Paris,

secondé dans ses vues par quelques prélats prévaricateurs, il avoit

bien voulu donner un peu de relâche au clergé; et ce fut alors qu'on

le vit, dans cette position à la fois odieuse et ridicule où il

s'étoit placé entre les ministres du ciel et les suppôts de l'enfer,

se montrer plus hostile envers le parti philosophique, qu'il

poursuivit quelquefois à outrance dans les livres impies et séditieux

que ce parti, plus habile et plus conséquent que lui, ne cessoit de

publier[195], montrant en ce point une sorte d'accord avec les évêques

qui, dans toutes leurs assemblées, ne cessoient d'élever vers le trône

des cris d'alarmes sur ce fléau toujours croissant et qui menaçoit de

tout détruire.

[Note 195: Voyez p. 231.]

Mais ce moment de calme étoit le précurseur d'une plus horrible

tempête, qui devoit ébranler jusque dans ses fondements l'antique et

saint édifice de l'Église de France. Il existoit une société

religieuse si fortement constituée, que, depuis son origine, elle

étoit la seule qui n'eût pas eu besoin d'être réformée; organisée de

telle sorte qu'embrassant toutes les oeuvres de la religion que se

partageoient les autres communautés, elle se présentoit partout où le

clergé séculier avoit besoin de son secours, et se montroit prête à

tout et propre à tout; tellement catholique dans son essence et dans

ses actes, que partout où se rencontroient des novateurs, ils

n'avoient pas de surveillants plus actifs ni d'adversaires plus

redoutables; société créée à la fois pour édifier et pour combattre,

qui avoit commencé à naître au moment même où avoit paru dans le monde

la dernière des hérésies[196], puisqu'elle est la dernière expression

de toutes les hérésies possibles; société que, dès sa naissance et

pendant tout le cours de son existence marquée par tant de prodiges et

de travaux, le coup d'oeil perçant de l'impiété avoit signalée comme

son ennemie la plus dangereuse, et que ses fauteurs, hérétiques ou

athées, soit par cette prévision, soit par une sorte d'instinct

infernal, n'avoient cessé de poursuivre avec une rage qui ne s'étoit

pas un seul instant ralentie[197]. Elle avoit la première dénoncé le

jansénisme, et les jansénistes lui avoient voué une haine aussi

implacable que les enfants de Luther et de Calvin[198]. Spécialement

consacrée à l'éducation de la jeunesse, elle formoit des générations

chrétiennes sans cesse menaçantes pour les ennemis de la religion;

préférée, pour la direction de leurs consciences, par les souverains

et les personnes pieuses des hautes classes de la société, elle

devenoit ainsi pour l'impiété un sujet d'alarmes encore plus vives; et

le ministérialisme, qui commençoit à établir son despotisme abject

dans toutes les cours, ne la haïssoit pas moins que tous ces fauteurs

de révolte et d'anarchie.

[Note 196: Le protestantisme.]

[Note 197: «Les jésuites, disoit Calvin, sont nos plus grands ennemis;

il faut les _tuer_; et si l'entreprise est trop difficile, les chasser

du moins, et les accabler sous le poids _des mensonges_ et _des

calomnies_.» Ceci semblera sans doute incroyable, même dans la bouche

de Calvin; il est donc à propos de citer le texte original: «_Jesuitæ

vero, qui se maxime nobis opponunt, aut_ NECANDI, _aut, si hoc commode

fieri non potest, ejiciendi aut certe_ MENDACIIS _et_ CALUMNIIS

_opprimendi sunt_.» (Calvin apud Becan., t. I; Opusc., 17, Aphor., 15,

de Modo propagandi Calvinismum.)]

[Note 198: Les jésuites étoient pour le cardinal de Noailles un objet

de méfiance continuelle. Il les voyoit partout, les accusoit de tout,

et les dénonçoit en même temps au pape et au roi. (Voyez les _Mém.

pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année

1710.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 18 / 39 段