Le roi de Prusse, au contraire, ne s'aveugloit point sur sa situation;

et bien instruit des dispositions et de la prépondérance de la coterie

qui manoeuvroit contre lui à la cour de France, il avoit prudemment

jugé que ce seroit agraver cette position périlleuse que de rester

seul à la merci de hautes parties contractantes. Il connoissoit trop

bien l'Autriche pour ne pas avoir deviné où elle en vouloit venir en

négociant avec la France un traité d'alliance et de neutralité dans la

guerre de cette puissance avec l'Angleterre, traité par lequel elle

s'engageoit à garantir et à défendre en Europe tous les États du

monarque françois, que personne n'attaquoit ni ne pouvoit attaquer;

tandis qu'elle s'y faisoit garantir les siens, non sur les bases du

traité d'Aix-la-Chapelle, mais selon l'ordre établi par la

Pragmatique-sanction[182], clause qui le menaçoit directement dans la

possession usurpée de la Silésie. Aussi cette convention n'étoit pas

encore signée, qu'il avoit pris le seul parti qu'il lui fût possible

de prendre, en signant le premier un traité d'alliance avec le roi

d'Angleterre. Cependant des négociations actives, entamées avec tous

les cabinets de l'Europe et conduites avec adresse pas l'abbé de

Bernis, fortifioient le traité de Versailles de l'alliance de la

Russie et de la Suède; la Bavière, le Palatinat et le Wirtemberg y

avoient accédé; la diète de l'Empire refusa son assistance au roi de

Prusse, et la Hollande confirma sa neutralité. Ainsi l'Europe presque

entière s'ébranloit sur ses fondements pour faire rendre un petit coin

de terre à l'Autriche, à cette Autriche contre laquelle, quelques

années auparavant, cette même Europe s'étoit également armée dans le

dessein de la dépouiller de tous ses États; et c'étoit la France qui

provoquoit de nouveau cet ébranlement général, n'ayant rien à réclamer

pour elle, ne prétendant à aucune conquête, n'ayant nulle appréhension

d'être entamée dans la moindre partie de son territoire. Certes,

c'étoit là de la démence; et cette démence semble encore plus

caractérisée, lorsque l'on considère que cette confédération si

formidable n'étoit formée que pour avoir raison d'un des plus petits

royaumes de l'Europe. Les plus simples notions des intérêts grossiers

dont se composoit alors la politique moderne y étoient renversées; et

tout ceci semble à peine croyable. Ce qui va suivre est plus

incroyable encore.

[Note 182: _Voyez_ p. 107, 108 et 151 de cette deuxième partie.]

Jamais souverain ne s'étoit vu dans de plus grandes extrémités que le

roi de Prusse: ses ennemis se présentoient à lui sur tous les points;

mais aussi il ne se rencontra jamais sur le trône un génie plus propre

que le sien à lutter contre une pareille situation, à montrer ce que

peuvent opérer de prodiges un pouvoir absolu sur des peuples façonnés

à l'obéissance, une force de volonté que rien ne peut ébranler, et une

capacité militaire en état de tout entreprendre et même de tout

hasarder, parce qu'elle n'est comptable qu'à elle-même de ses revers

et de ses succès[183]. Son coup d'oeil perçant lui fit voir avec la

rapidité de l'éclair ce qu'il avoit à faire: c'étoit d'attaquer avant

qu'on eût pu se réunir pour l'accabler, et il le fait à l'instant

même. À la tête de ses armées si long-temps victorieuses, et entouré

de ce cortége de généraux habiles qu'il avoit formés lui-même sur les

champs de bataille, il entre brusquement en Saxe, ordonne au prince

Ferdinand de Brunswick, l'un de ses plus dignes compagnons d'armes,

d'aller s'emparer de Leipsick, marche lui-même sur Dresde, force pour

la seconde fois le roi de Pologne à sortir de la capitale de ses États

héréditaires; et tandis que celui-ci va s'enfermer avec ses meilleures

troupes dans le camp de Pyrna, vole, dans la Bohême, à la rencontre

des Autrichiens qui commençoient à s'ébranler; déclaré par la diète

ennemi de l'Empire, répond à cette déclaration en les battant à

Lokowitz, revient au blocus du camp de Pyrna, d'où le roi-électeur

s'échappe encore, abandonnant son armée qui tout entière se rend

prisonnière, et, dans sa fuite, suppliant le vainqueur de dicter les

conditions d'une paix qui lui est refusée. Frédéric ne lui accorda que

des passe-ports pour se retirer en Pologne, et combla lui-même,

dit-on, la mesure de ses mépris en lui offrant des chevaux de

poste[184].

[Note 183: Comme homme de guerre, Frédéric est, sans contredit, un des

plus grands génies qui aient paru dans le monde. Avant lui, il y avoit

eu, parmi les modernes, des hommes supérieurs dans plusieurs parties

de l'art militaire; mais on peut dire que la tactique y étoit encore à

son enfance, ou plutôt que ses principes, servilement calqués sur ceux

des anciens, étoient en contradiction avec les moyens si différents

d'attaque et de défense que l'on a depuis inventés, et que l'on

employoit sans en connoître la véritable application. Ce fut en

substituant l'ordre _mince_ à l'ordre _profond_, que cet homme

extraordinaire renversa d'un seul coup toutes les vieilles routines,

et qu'il opéra principalement ces prodiges qui frappèrent son siècle

d'étonnement et d'admiration, et lui ont valu une si grande place dans

la postérité. Buonaparte, qui avoit aussi le génie militaire, et qui

se trouvoit, de même que le roi de Prusse, dans une position

indépendante, a fait en ce genre de grandes choses, pour avoir su

imiter en plusieurs points un si habile maître, avec cette différence

qu'il n'a rang qu'à une distance considérable de son modèle, non

seulement par cette qualité d'imitateur, mais encore parce qu'il a

opéré avec des moyens immenses, tandis que Frédéric luttoit contre

l'Europe entière avec les foibles ressources de son petit État. Il est

hors de doute que là où le héros prussien s'est sauvé, Buonaparte

auroit mille fois péri.]

[Note 184: La reine de Pologne montra plus de caractère que son mari;

elle ne voulut jamais sortir de Dresde, et y mourut bientôt,

succombant à ses chagrins et aux duretés qu'elle eut à essuyer de la

part du vainqueur.]

Ces succès extraordinaires et inattendus du roi de Prusse n'eurent

d'autre effet que de conduire plus promptement l'Autriche au but

qu'elle vouloit atteindre. Mme de Pompadour accueillit sur-le-champ la

demande que fit son _amie_, l'impératrice-reine, de rendre offensive

cette alliance, stipulée seulement comme défensive dans le traité de

Versailles; et le roi, ainsi que tous ses ministres, bon gré mal gré,

se rangèrent encore à cet avis, car elle étoit alors maîtresse

souveraine des délibérations du cabinet. Ceci fait, et la question se

réduisant désormais à tracer des plans de campagne et à administrer

les armées de terre et de mer, la favorite fit renvoyer du ministère

les deux hommes qui seuls se fussent montrés capables dans

l'administration de la marine et de la guerre, Machault et

d'Argenson[185], et les remplaça par deux autres qu'elle choisit,

comme à plaisir, parmi les plus ineptes, Paulmy et Moras. Ce fut sous

ces heureux auspices que s'ouvrit la campagne de 1757.

[Note 185: Dans le premier effroi que lui avoit causé la blessure que

lui avoit faite Damiens, Louis XV avoit senti renaître, comme dans sa

maladie de Metz, ses remords et ses sentiments religieux, et avoit

ordonné qu'on renvoyât madame de Pompadour. Machault, non moins

alarmé, mais par un motif bien différent, s'étoit, à l'instant même,

tourné contre sa protectrice plus bassement encore qu'il ne l'avoit

adulée, et avoit voulu lui-même lui signifier l'ordre de se retirer.

On pense bien qu'elle ne pouvoit lui pardonner. Quant à d'Argenson, il

montra aussitôt pour le dauphin un empressement que Louis XV ne lui

pardonna pas davantage.]

On s'étoit ridiculement persuadé que le roi d'Angleterre, maître en

apparence de faire la paix ou la guerre, l'étoit en réalité; et que

dès qu'il verroit son électorat de Hanovre envahi, il souscriroit

cette paix à peu près aux conditions qu'il plairoit de lui imposer.

Une seule campagne suffisoit, disoit-on, pour amener cet immanquable

résultat. On ouvrit donc cette campagne en faisant marcher une armée,

à travers la Hesse et la Westphalie, vers cet électorat de Hanovre,

que défendoit le prince de Cumberland, dont l'armée, toute

hanovrienne, étoit fortifiée des troupes hessoises et brunswickoises.

L'armée françoise, dont une division étoit sous les ordres du prince

de Soubise, l'un des favoris de Mme de Pompadour, avoit pour général

en chef le maréchal d'Estrées. Tandis qu'elle marchoit en avant,

l'ennemi reculant toujours devant elle, et lui abandonnant

successivement ses places fortes et ses positions, les intrigues de

Versailles se montroient déjà plus actives que le général françois,

qui, en effet, laissoit voir de la lenteur, de l'indécision, et ne

savoit pas profiter des avantages que lui offroit cette singulière

manoeuvre du général anglois. Il hésitoit encore à attaquer celui-ci

qui, fortement retranché près de Hastenbeck, paroissoit enfin décidé à

l'attendre, lorsqu'il apprit que son successeur étoit déjà nommé: ce

fut cette nouvelle qui lui donna la résolution de livrer enfin

bataille. Il attaqua donc le prince de Cumberland, remporta une

victoire qu'il dut aux fautes de celui-ci et à l'habileté de Chevert

et de quelques autres officiers distingués; puis, quelques jours

après, fut destitué comme s'il avoit été battu, et remit le

commandement au maréchal de Richelieu. Celui-ci profita de la terreur

panique de l'ennemi, terreur qui, lui ayant fait d'abord abandonner un

champ de bataille qu'il pouvoit encore disputer, ne lui avoit pas

permis de s'arrêter un seul instant dans une retraite qu'il continua

jusqu'à ce que l'armée françoise l'eût acculé à l'embouchure de

l'Elbe. Ce fut là que, réfugié dans Stades avec des troupes qui

partageoient son effroi et son découragement, le duc de Cumberland,

que Fontenoi et Culloden avoient autrefois illustré, signa cette

convention fameuse de Closter-Severn, par laquelle les François

demeurant maîtres de l'électorat de Hanovre, du landgraviat de Bremen

et de la principauté de Verden, les troupes alliées de cet électorat

étoient tenues de se retirer dans leurs pays respectifs, pour y rester

neutres jusqu'à la fin de la guerre, les Hanovriens devant passer

l'Elbe et ne point sortir des quartiers qui leur seroient assignés. En

signant, de son côté, cette convention, le duc de Richelieu, qui

pouvoit faire toute cette armée prisonnière de guerre par

capitulation, et qui avoit commis la première faute d'en manquer

l'occasion, en commit une seconde plus grave encore: ce fut d'oublier

que le duc de Cumberland n'étant pas autorisé par sa cour à proposer

un semblable arrangement, il étoit nul par le fait; et qu'en refusant

de le ratifier, les Anglois pouvoient faire perdre à la France tout le

fruit de cette suite de succès inespérés. Cette dernière faute fut la

plus capitale d'une guerre où l'on ne commit que des fautes; et le

vainqueur hasardeux de Mahon n'avoit, ni dans son caractère ni dans

ses talents militaires, ce qu'il falloit pour la réparer. Tandis que

le prince de Soubise, qu'il avoit détaché de l'armée avec un corps de

vingt-cinq mille hommes, se joignoit aux troupes des cercles de

l'Empire pour pénétrer en Saxe et y rétablir l'électeur, le général en

chef, plus habile à piller qu'à combattre, parcouroit le Hanovre en le

désolant, et, uniquement occupé de satisfaire sa cupidité insatiable,

laissoit au prince Ferdinand de Brunswick le temps de mettre

Magdebourg en état de défense, et ne faisoit aucune manoeuvre pour

soutenir son lieutenant.

C'est que, présomptueux et léger, il considéroit la guerre comme

terminée, et le roi de Prusse comme perdu sans ressource. Or, voici ce

qui arriva: sorti des quartiers d'hiver qu'il avoit pris dans la Saxe,

Frédéric, après avoir vainement essayé de rompre la ligue formidable

qui avoit juré sa ruine, s'étoit livré de nouveau à ces tentatives

hardies qui seules, dans de semblables extrémités, pouvoient lui

offrir quelques chances de salut. Alors l'armée des cercles n'étoit

pas encore rassemblée; la Suède et la Russie attendoient pour agir les

subsides de la France, embarrassée de payer même ses propres soldats;

et au commencement de cette campagne, l'Autriche se trouvoit encore

abandonnée contre lui à ses propres forces. Il saisit le moment et

rentre dans la Bohême, se proposant non pas seulement de vaincre les

armées de son ennemi, mais de les anéantir; pénètre jusqu'aux

environs de Prague; y remporte sur le prince de Lorraine une victoire

sanglante et long-temps disputée; le force de se renfermer dans cette

capitale, avec quarante mille hommes qu'il est sûr de bientôt affamer;

sans en abandonner le blocus, vole à la rencontre d'une seconde armée

qui s'avance pour délivrer la première, et qui, si elle est détruite,

lui ouvre le chemin de Vienne, où il ira dicter les conditions de la

paix dans le palais même des empereurs; trouve enfin, dans le vieux

tacticien Daun, un général dont la prudence et les combinaisons

savantes lui arrachent la victoire, et le replongent dans tous les

périls dont il se croyoit au moment de sortir. Forcé de lever le siége

de Prague et toutefois sans que ses ennemis victorieux pussent

l'empêcher de se maintenir encore dans la Bohême, ayant déjà épuisé

toutes ses épargnes, et quelques fautes du prince Henri son frère le

mettant en péril de perdre la Silésie, il apprend à la fois l'entrée

de quatre-vingt mille Russes dans la Prusse orientale, l'irruption des

Suédois dans la Poméranie, les succès extraordinaires de l'armée

françoise, la convention de Closter-Severn, la marche du prince de

Soubise vers la Saxe, et sa réunion avec l'armée de l'Empire. Pressé

ainsi de toutes parts, envahi sur toutes ses frontières, Frédéric sent

un moment s'abattre son courage, et cependant, au milieu des pensées

de désespoir dont il est agité[186], conserve encore cette présence

d'esprit et ce coup d'oeil ferme qui savent lui créer des ressources

de salut, alors que tout semble perdu pour lui. Un de ses généraux,

Bevern, est laissé à la garde de la Silésie avec une armée de

cinquante-six mille hommes; puis se confiant à sa fortune et à son

génie, il n'emmène avec lui que douze mille soldats, en rassemble à

peu près dix mille autres sur sa route, et, avec cette petite troupe,

va chercher les armées combinées de France et des cercles, qui, sous

les ordres du prince de Soubise et du plus incapable des généraux

autrichiens, le prince de Saxe-Hildbourghaussen, étaient alors réunies

auprès d'Erfurt; par une suite de manoeuvres ingénieuses, sait tromper

l'ennemi et lui faire quitter une position où il étoit fortement

retranché, pour venir se livrer à lui dans la plaine de Rosback; et

là, avec un petit nombre de bataillons et d'escadrons de cavalerie,

remporte la victoire la plus complète sur une armée de soixante mille

hommes, indisciplinée, mal commandée, qui, à peine attaquée, se met

en déroute, à la honte de ses deux chefs, incapables même de la

rallier après la défaite. Vainqueur à Rosback, Frédéric n'a pas même

le temps de respirer: il faut qu'il retourne en toute hâte dans la

Silésie, où Bevern a été battu par les Autrichiens, déjà maîtres de

Breslaw et bientôt de toute la province. Sa seule présence y change la

face des choses: des débris de ses armées il en compose une nouvelle

qu'il sait remplir de confiance et d'ardeur, et marche à la rencontre

de Daun et du prince de Lorraine, quelques jours auparavant vainqueurs

de ses lieutenants, tous les deux généraux expérimentés et qui

commandent une armée deux fois plus nombreuse que la sienne; les

atteint dans la plaine de Lissa, et, par une de ces manoeuvres qu'il

n'appartient qu'au génie militaire de concevoir sur-le-champ et de

savoir exécuter[187], remporte sur eux une victoire plus complète

encore et surtout plus décisive que celle de Rosback. Peu de jours

après, Breslaw lui rouvrit ses portes, et il se rétablit bientôt dans

la Silésie. L'armée autrichienne étoit, par sa dernière défaite,

affoiblie, dispersée, et hors d'état d'agir avant d'avoir été

réorganisée: le vainqueur concentra ses forces pour les porter tour à

tour sur les divers points menacés par ses nombreux ennemis, Russes,

Suédois, François, Allemands; et jusqu'à la fin de cette mémorable

campagne de 1757, sut les contenir et les repousser.

[Note 186: Peu s'en fallut que ce prince impie n'effrayât le monde

d'un crime inoui dans la chrétienté, et qu'il n'y donnât le premier

exemple du suicide d'un roi. On en trouve la preuve dans l'épître en

vers qu'il adressa alors à Voltaire, et qui fut remise à celui-ci par

le marquis d'Argens.]

[Note 187: Ayant reconnu, à la disposition du corps de troupes

commandé par le prince de Lorraine, que ces troupes seroient tournées

s'il parvenoit à s'emparer d'un tertre qui couvroit leur aile gauche,

il fit pour y parvenir des manoeuvres si adroites et si compliquées,

que les deux généraux ennemis se persuadèrent qu'il battoit en

retraite, et n'y mirent aucune opposition. Dès qu'il se fut emparé du

tertre, et qu'il y eut fait jouer de l'artillerie, la bataille fut

gagnée.]

(1758) La France n'avait pas, depuis long-temps, éprouvé un affront

comparable à celui de la journée de Rosback; les autres puissances

étoient également humiliées; et ce fut parce que l'on avoit fait

honteusement la guerre qu'on refusa la paix au vainqueur, qui ne

cessoit de la demander, mais qui la vouloit honorable, quoiqu'il en

eût plus besoin encore que les vaincus. La haine et le mépris pour

Louis XV et sa favorite alloient toujours croissant; les armées

françoises étoient devenues la risée de la France elle-même, ce qui ne

s'étoit point encore vu; et les défaites de leurs tristes généraux

étoient accueillies par des chansons et par des épigrammes. Mais

tandis qu'on se moquoit d'eux à Paris, ils étoient ordinairement bien

reçus à Versailles, où ils trouvoient leurs complices en intrigues et

en ineptie; et ceux que leur incapacité ou leurs prévarications

forçoient de destituer, n'en étoient ni moins impudents ni moins

favorisés. Il en alloit autrement en Angleterre: l'amiral Bing, pour

s'être laissé vaincre, avoit été condamné à mort et fusillé aux

acclamations du peuple anglois, qui vouloit que ses amiraux fussent

vainqueurs, sous peine de la vie. Cumberland, à son retour de sa

campagne ignominieuse, avoit été disgracié, entraînant dans sa chute

le secrétaire d'état Fox; et le célèbre Pitt, depuis lord Chatam,

venoit d'être placé au timon des affaires. Dès ce moment, les

résolutions les plus énergiques sortirent du cabinet de Saint-James:

le nouveau ministère rompit ouvertement la convention de

Closter-Severn, se souciant fort peu de la foi jurée là où il

s'agissoit des intérêts du pays, et cette nouvelle perfidie avoit été

prévue; un subside considérable fut accordé au roi de Prusse, et

l'armée des alliés, qu'ils avoient dégagée de son serment par

l'omnipotence de leur diplomatie, renforcée d'un corps de troupes

angloises, commença à se mettre en mouvement, sous les ordres du

prince Ferdinand de Brunswick. Ce fut alors seulement que l'on

s'aperçut, dans le cabinet de Versailles, que le duc de Richelieu

étoit un général mal habile et mal avisé; on le rappela, et ce fut un

prince du sang, le comte de Clermont, encore plus mal habile que lui,

qui eut la fantaisie de le remplacer: il arriva sur le théâtre des

opérations militaires pour y rassembler, avec toute son inexpérience,

quatre-vingt mille hommes épars sur une grande étendue de terrain. Le

prince Ferdinand n'avoit garde de lui en laisser le temps: il pénétra

promptement et hardiment à travers tous ces corps isolés, les battit

en détail, les força d'évacuer successivement et les postes et les

villes qu'ils occupoient; et le nouveau général, forcé de repasser

honteusement le Rhin en abandonnant à l'ennemi onze mille prisonniers,

sembla n'être entré en Allemagne que pour donner le signal à son armée

d'en sortir. Ainsi s'ouvrit, sur les frontières de France, la campagne

de 1758.

En Allemagne, le roi de Prusse étoit moins heureux que l'année

précédente: Daun, après lui avoir enlevé tous ses convois, l'avoit

forcé de sortir de la Moravie, où il venoit de se jeter, et

d'abandonner le siége d'Olmutz, qu'il avoit peut-être imprudemment

commencé. Laissant son armée dans la Bohême, où il vouloit se

maintenir, il étoit allé, suivi seulement de quatorze bataillons, à la

défense de ses propres États, que cent mille Russes venoient

d'envahir; et ralliant à ce corps d'élite les troupes qu'il avoit dans

la Poméranie, il avoit marché à leur rencontre et les avoit vaincus

près du village de Zorndorf, dans une des batailles les plus

sanglantes et les plus disputées de toute cette guerre. Mais c'étoit

peu pour lui d'avoir forcé à la retraite quelques uns de ses puissants

ennemis par des prodiges de bravoure et d'habileté; d'autres

reparoissoient à l'instant même, non moins menaçants et redoutables;

et vainqueur des Russes, le héros prussien n'eut que le temps de se

rendre en Saxe, à marches forcées, pour délivrer le prince Henri son

frère, que Daun avoit poursuivi jusque sous le canon de Dresde, où il

s'étoit réfugié, attendant son libérateur. Dès que le roi parut, le

siége fut levé, et les deux armées se réunirent; mais cette fois-ci le

général autrichien se montrant, contre sa coutume, plus actif que son

illustre antagoniste, eut la gloire de tromper sa vigilance, de le

vaincre une seconde fois, à Hochkirch: et de le voir se retirer devant

lui. Cette défaite et sa victoire sur les Russes, si chèrement

achetée, avoient épuisé les armées de Frédéric: cette fois on le crut

et on dut le croire perdu sans ressource, et ce ne fut pas sans

étonnement que l'Europe le vit reprendre bientôt, à force d'activité,

de sang froid et de science militaire, tout son ascendant sur Daun; et

par une suite non interrompue de ses manoeuvres accoutumées, le forcer

à aller chercher ses quartiers d'hiver hors de la Saxe et de la

Silésie, où, à la fin de cette campagne, les Prussiens ne

rencontrèrent plus un seul ennemi.

Que faisoit, pendant ce temps, l'armée françoise sous les ordres du

comte de Clermont? Après lui avoir fait passer le Rhin, toujours

poursuivie par le prince Ferdinand, qui le passa après elle, son

général vouloit encore lui faire éviter le combat, et continuer

indéfiniment la retraite commencée. Quelques uns de ses officiers l'en

firent rougir, et le forcèrent en quelque sorte à s'arrêter à Crevelt

et à y attendre l'ennemi. Les deux armées ne tardèrent point à en

venir aux mains; et le comte de Saint-Germain, l'un de ceux qui

avoient conseillé la bataille, étoit sur le point d'assurer la

victoire, lorsqu'il se vit abandonné par le général en chef, habile

seulement à ordonner la fuite, et qui, cette fois-ci, donna l'exemple

en fuyant le premier. Le vainqueur s'empara de Nuys, de Ruremonde, de

Dusseldorf, et poussa des partis jusqu'aux environs de Bruxelles. Il

n'étoit plus possible d'employer encore le comte de Clermont: Contades

le remplaça, et ce nouveau général, ayant pour second le prince de

Soubise, qui cherchoit une occasion d'effacer la honte de Rosback,

sembla relever un peu le courage du soldat? L'un et l'autre

remportèrent quelques succès peu décisifs, et montrèrent quelque

disposition à reprendre l'offensive; mais les manoeuvres du prince

Ferdinand les forcèrent bientôt à revenir au point d'où ils étoient

partis.

Voilà où l'on étoit après trois campagnes qui avoient fait verser des

flots de sang, et réduit la France aux plus cruelles extrémités. Nos

généraux battus répondoient aux reproches de lâcheté ou d'ineptie

qu'on leur adressoit en récriminant contre leurs subordonnés, qu'ils

accusoient de trahison; et ceux-ci se défendoient en mettant dans un

plus grand jour les fautes qui avoient tout perdu. Les soldats,

indisciplinés et découragés, du mépris de leurs chefs étoient passés à

l'admiration et à l'enthousiasme pour le héros qui les avoit si

souvent battus; et la France étoit entraînée à partager cet

enthousiasme et cette admiration. Enfin, la guerre qui pesoit sur elle

avoit été tellement conduite, et l'esprit public y étoit tellement

exaspéré contre le roi et ses ministres, qu'on voyoit, ce qui étoit

encore sans exemple, les vaincus faire hautement des voeux pour le

vainqueur, s'affliger de ses revers, se réjouir follement de ses

succès.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 17 / 39 段