et bien instruit des dispositions et de la prépondérance de la coterie
qui manoeuvroit contre lui à la cour de France, il avoit prudemment
jugé que ce seroit agraver cette position périlleuse que de rester
seul à la merci de hautes parties contractantes. Il connoissoit trop
bien l'Autriche pour ne pas avoir deviné où elle en vouloit venir en
négociant avec la France un traité d'alliance et de neutralité dans la
guerre de cette puissance avec l'Angleterre, traité par lequel elle
s'engageoit à garantir et à défendre en Europe tous les États du
monarque françois, que personne n'attaquoit ni ne pouvoit attaquer;
tandis qu'elle s'y faisoit garantir les siens, non sur les bases du
traité d'Aix-la-Chapelle, mais selon l'ordre établi par la
Pragmatique-sanction[182], clause qui le menaçoit directement dans la
possession usurpée de la Silésie. Aussi cette convention n'étoit pas
encore signée, qu'il avoit pris le seul parti qu'il lui fût possible
de prendre, en signant le premier un traité d'alliance avec le roi
d'Angleterre. Cependant des négociations actives, entamées avec tous
les cabinets de l'Europe et conduites avec adresse pas l'abbé de
Bernis, fortifioient le traité de Versailles de l'alliance de la
Russie et de la Suède; la Bavière, le Palatinat et le Wirtemberg y
avoient accédé; la diète de l'Empire refusa son assistance au roi de
Prusse, et la Hollande confirma sa neutralité. Ainsi l'Europe presque
entière s'ébranloit sur ses fondements pour faire rendre un petit coin
de terre à l'Autriche, à cette Autriche contre laquelle, quelques
années auparavant, cette même Europe s'étoit également armée dans le
dessein de la dépouiller de tous ses États; et c'étoit la France qui
provoquoit de nouveau cet ébranlement général, n'ayant rien à réclamer
pour elle, ne prétendant à aucune conquête, n'ayant nulle appréhension
d'être entamée dans la moindre partie de son territoire. Certes,
c'étoit là de la démence; et cette démence semble encore plus
caractérisée, lorsque l'on considère que cette confédération si
formidable n'étoit formée que pour avoir raison d'un des plus petits
royaumes de l'Europe. Les plus simples notions des intérêts grossiers
dont se composoit alors la politique moderne y étoient renversées; et
tout ceci semble à peine croyable. Ce qui va suivre est plus
incroyable encore.
[Note 182: _Voyez_ p. 107, 108 et 151 de cette deuxième partie.]
Jamais souverain ne s'étoit vu dans de plus grandes extrémités que le
roi de Prusse: ses ennemis se présentoient à lui sur tous les points;
mais aussi il ne se rencontra jamais sur le trône un génie plus propre
que le sien à lutter contre une pareille situation, à montrer ce que
peuvent opérer de prodiges un pouvoir absolu sur des peuples façonnés
à l'obéissance, une force de volonté que rien ne peut ébranler, et une
capacité militaire en état de tout entreprendre et même de tout
hasarder, parce qu'elle n'est comptable qu'à elle-même de ses revers
et de ses succès[183]. Son coup d'oeil perçant lui fit voir avec la
rapidité de l'éclair ce qu'il avoit à faire: c'étoit d'attaquer avant
qu'on eût pu se réunir pour l'accabler, et il le fait à l'instant
même. À la tête de ses armées si long-temps victorieuses, et entouré
de ce cortége de généraux habiles qu'il avoit formés lui-même sur les
champs de bataille, il entre brusquement en Saxe, ordonne au prince
Ferdinand de Brunswick, l'un de ses plus dignes compagnons d'armes,
d'aller s'emparer de Leipsick, marche lui-même sur Dresde, force pour
la seconde fois le roi de Pologne à sortir de la capitale de ses États
héréditaires; et tandis que celui-ci va s'enfermer avec ses meilleures
troupes dans le camp de Pyrna, vole, dans la Bohême, à la rencontre
des Autrichiens qui commençoient à s'ébranler; déclaré par la diète
ennemi de l'Empire, répond à cette déclaration en les battant à
Lokowitz, revient au blocus du camp de Pyrna, d'où le roi-électeur
s'échappe encore, abandonnant son armée qui tout entière se rend
prisonnière, et, dans sa fuite, suppliant le vainqueur de dicter les
conditions d'une paix qui lui est refusée. Frédéric ne lui accorda que
des passe-ports pour se retirer en Pologne, et combla lui-même,
dit-on, la mesure de ses mépris en lui offrant des chevaux de
poste[184].
[Note 183: Comme homme de guerre, Frédéric est, sans contredit, un des
plus grands génies qui aient paru dans le monde. Avant lui, il y avoit
eu, parmi les modernes, des hommes supérieurs dans plusieurs parties
de l'art militaire; mais on peut dire que la tactique y étoit encore à
son enfance, ou plutôt que ses principes, servilement calqués sur ceux
des anciens, étoient en contradiction avec les moyens si différents
d'attaque et de défense que l'on a depuis inventés, et que l'on
employoit sans en connoître la véritable application. Ce fut en
substituant l'ordre _mince_ à l'ordre _profond_, que cet homme
extraordinaire renversa d'un seul coup toutes les vieilles routines,
et qu'il opéra principalement ces prodiges qui frappèrent son siècle
d'étonnement et d'admiration, et lui ont valu une si grande place dans
la postérité. Buonaparte, qui avoit aussi le génie militaire, et qui
se trouvoit, de même que le roi de Prusse, dans une position
indépendante, a fait en ce genre de grandes choses, pour avoir su
imiter en plusieurs points un si habile maître, avec cette différence
qu'il n'a rang qu'à une distance considérable de son modèle, non
seulement par cette qualité d'imitateur, mais encore parce qu'il a
opéré avec des moyens immenses, tandis que Frédéric luttoit contre
l'Europe entière avec les foibles ressources de son petit État. Il est
hors de doute que là où le héros prussien s'est sauvé, Buonaparte
auroit mille fois péri.]
[Note 184: La reine de Pologne montra plus de caractère que son mari;
elle ne voulut jamais sortir de Dresde, et y mourut bientôt,
succombant à ses chagrins et aux duretés qu'elle eut à essuyer de la
part du vainqueur.]
Ces succès extraordinaires et inattendus du roi de Prusse n'eurent
d'autre effet que de conduire plus promptement l'Autriche au but
qu'elle vouloit atteindre. Mme de Pompadour accueillit sur-le-champ la
demande que fit son _amie_, l'impératrice-reine, de rendre offensive
cette alliance, stipulée seulement comme défensive dans le traité de
Versailles; et le roi, ainsi que tous ses ministres, bon gré mal gré,
se rangèrent encore à cet avis, car elle étoit alors maîtresse
souveraine des délibérations du cabinet. Ceci fait, et la question se
réduisant désormais à tracer des plans de campagne et à administrer
les armées de terre et de mer, la favorite fit renvoyer du ministère
les deux hommes qui seuls se fussent montrés capables dans
l'administration de la marine et de la guerre, Machault et
d'Argenson[185], et les remplaça par deux autres qu'elle choisit,
comme à plaisir, parmi les plus ineptes, Paulmy et Moras. Ce fut sous
ces heureux auspices que s'ouvrit la campagne de 1757.
[Note 185: Dans le premier effroi que lui avoit causé la blessure que
lui avoit faite Damiens, Louis XV avoit senti renaître, comme dans sa
maladie de Metz, ses remords et ses sentiments religieux, et avoit
ordonné qu'on renvoyât madame de Pompadour. Machault, non moins
alarmé, mais par un motif bien différent, s'étoit, à l'instant même,
tourné contre sa protectrice plus bassement encore qu'il ne l'avoit
adulée, et avoit voulu lui-même lui signifier l'ordre de se retirer.
On pense bien qu'elle ne pouvoit lui pardonner. Quant à d'Argenson, il
montra aussitôt pour le dauphin un empressement que Louis XV ne lui
pardonna pas davantage.]
On s'étoit ridiculement persuadé que le roi d'Angleterre, maître en
apparence de faire la paix ou la guerre, l'étoit en réalité; et que
dès qu'il verroit son électorat de Hanovre envahi, il souscriroit
cette paix à peu près aux conditions qu'il plairoit de lui imposer.
Une seule campagne suffisoit, disoit-on, pour amener cet immanquable
résultat. On ouvrit donc cette campagne en faisant marcher une armée,
à travers la Hesse et la Westphalie, vers cet électorat de Hanovre,
que défendoit le prince de Cumberland, dont l'armée, toute
hanovrienne, étoit fortifiée des troupes hessoises et brunswickoises.
L'armée françoise, dont une division étoit sous les ordres du prince
de Soubise, l'un des favoris de Mme de Pompadour, avoit pour général
en chef le maréchal d'Estrées. Tandis qu'elle marchoit en avant,
l'ennemi reculant toujours devant elle, et lui abandonnant
successivement ses places fortes et ses positions, les intrigues de
Versailles se montroient déjà plus actives que le général françois,
qui, en effet, laissoit voir de la lenteur, de l'indécision, et ne
savoit pas profiter des avantages que lui offroit cette singulière
manoeuvre du général anglois. Il hésitoit encore à attaquer celui-ci
qui, fortement retranché près de Hastenbeck, paroissoit enfin décidé à
l'attendre, lorsqu'il apprit que son successeur étoit déjà nommé: ce
fut cette nouvelle qui lui donna la résolution de livrer enfin
bataille. Il attaqua donc le prince de Cumberland, remporta une
victoire qu'il dut aux fautes de celui-ci et à l'habileté de Chevert
et de quelques autres officiers distingués; puis, quelques jours
après, fut destitué comme s'il avoit été battu, et remit le
commandement au maréchal de Richelieu. Celui-ci profita de la terreur
panique de l'ennemi, terreur qui, lui ayant fait d'abord abandonner un
champ de bataille qu'il pouvoit encore disputer, ne lui avoit pas
permis de s'arrêter un seul instant dans une retraite qu'il continua
jusqu'à ce que l'armée françoise l'eût acculé à l'embouchure de
l'Elbe. Ce fut là que, réfugié dans Stades avec des troupes qui
partageoient son effroi et son découragement, le duc de Cumberland,
que Fontenoi et Culloden avoient autrefois illustré, signa cette
convention fameuse de Closter-Severn, par laquelle les François
demeurant maîtres de l'électorat de Hanovre, du landgraviat de Bremen
et de la principauté de Verden, les troupes alliées de cet électorat
étoient tenues de se retirer dans leurs pays respectifs, pour y rester
neutres jusqu'à la fin de la guerre, les Hanovriens devant passer
l'Elbe et ne point sortir des quartiers qui leur seroient assignés. En
signant, de son côté, cette convention, le duc de Richelieu, qui
pouvoit faire toute cette armée prisonnière de guerre par
capitulation, et qui avoit commis la première faute d'en manquer
l'occasion, en commit une seconde plus grave encore: ce fut d'oublier
que le duc de Cumberland n'étant pas autorisé par sa cour à proposer
un semblable arrangement, il étoit nul par le fait; et qu'en refusant
de le ratifier, les Anglois pouvoient faire perdre à la France tout le
fruit de cette suite de succès inespérés. Cette dernière faute fut la
plus capitale d'une guerre où l'on ne commit que des fautes; et le
vainqueur hasardeux de Mahon n'avoit, ni dans son caractère ni dans
ses talents militaires, ce qu'il falloit pour la réparer. Tandis que
le prince de Soubise, qu'il avoit détaché de l'armée avec un corps de
vingt-cinq mille hommes, se joignoit aux troupes des cercles de
l'Empire pour pénétrer en Saxe et y rétablir l'électeur, le général en
chef, plus habile à piller qu'à combattre, parcouroit le Hanovre en le
désolant, et, uniquement occupé de satisfaire sa cupidité insatiable,
laissoit au prince Ferdinand de Brunswick le temps de mettre
Magdebourg en état de défense, et ne faisoit aucune manoeuvre pour
soutenir son lieutenant.
C'est que, présomptueux et léger, il considéroit la guerre comme
terminée, et le roi de Prusse comme perdu sans ressource. Or, voici ce
qui arriva: sorti des quartiers d'hiver qu'il avoit pris dans la Saxe,
Frédéric, après avoir vainement essayé de rompre la ligue formidable
qui avoit juré sa ruine, s'étoit livré de nouveau à ces tentatives
hardies qui seules, dans de semblables extrémités, pouvoient lui
offrir quelques chances de salut. Alors l'armée des cercles n'étoit
pas encore rassemblée; la Suède et la Russie attendoient pour agir les
subsides de la France, embarrassée de payer même ses propres soldats;
et au commencement de cette campagne, l'Autriche se trouvoit encore
abandonnée contre lui à ses propres forces. Il saisit le moment et
rentre dans la Bohême, se proposant non pas seulement de vaincre les
armées de son ennemi, mais de les anéantir; pénètre jusqu'aux
environs de Prague; y remporte sur le prince de Lorraine une victoire
sanglante et long-temps disputée; le force de se renfermer dans cette
capitale, avec quarante mille hommes qu'il est sûr de bientôt affamer;
sans en abandonner le blocus, vole à la rencontre d'une seconde armée
qui s'avance pour délivrer la première, et qui, si elle est détruite,
lui ouvre le chemin de Vienne, où il ira dicter les conditions de la
paix dans le palais même des empereurs; trouve enfin, dans le vieux
tacticien Daun, un général dont la prudence et les combinaisons
savantes lui arrachent la victoire, et le replongent dans tous les
périls dont il se croyoit au moment de sortir. Forcé de lever le siége
de Prague et toutefois sans que ses ennemis victorieux pussent
l'empêcher de se maintenir encore dans la Bohême, ayant déjà épuisé
toutes ses épargnes, et quelques fautes du prince Henri son frère le
mettant en péril de perdre la Silésie, il apprend à la fois l'entrée
de quatre-vingt mille Russes dans la Prusse orientale, l'irruption des
Suédois dans la Poméranie, les succès extraordinaires de l'armée
françoise, la convention de Closter-Severn, la marche du prince de
Soubise vers la Saxe, et sa réunion avec l'armée de l'Empire. Pressé
ainsi de toutes parts, envahi sur toutes ses frontières, Frédéric sent
un moment s'abattre son courage, et cependant, au milieu des pensées
de désespoir dont il est agité[186], conserve encore cette présence
d'esprit et ce coup d'oeil ferme qui savent lui créer des ressources
de salut, alors que tout semble perdu pour lui. Un de ses généraux,
Bevern, est laissé à la garde de la Silésie avec une armée de
cinquante-six mille hommes; puis se confiant à sa fortune et à son
génie, il n'emmène avec lui que douze mille soldats, en rassemble à
peu près dix mille autres sur sa route, et, avec cette petite troupe,
va chercher les armées combinées de France et des cercles, qui, sous
les ordres du prince de Soubise et du plus incapable des généraux
autrichiens, le prince de Saxe-Hildbourghaussen, étaient alors réunies
auprès d'Erfurt; par une suite de manoeuvres ingénieuses, sait tromper
l'ennemi et lui faire quitter une position où il étoit fortement
retranché, pour venir se livrer à lui dans la plaine de Rosback; et
là, avec un petit nombre de bataillons et d'escadrons de cavalerie,
remporte la victoire la plus complète sur une armée de soixante mille
hommes, indisciplinée, mal commandée, qui, à peine attaquée, se met
en déroute, à la honte de ses deux chefs, incapables même de la
rallier après la défaite. Vainqueur à Rosback, Frédéric n'a pas même
le temps de respirer: il faut qu'il retourne en toute hâte dans la
Silésie, où Bevern a été battu par les Autrichiens, déjà maîtres de
Breslaw et bientôt de toute la province. Sa seule présence y change la
face des choses: des débris de ses armées il en compose une nouvelle
qu'il sait remplir de confiance et d'ardeur, et marche à la rencontre
de Daun et du prince de Lorraine, quelques jours auparavant vainqueurs
de ses lieutenants, tous les deux généraux expérimentés et qui
commandent une armée deux fois plus nombreuse que la sienne; les
atteint dans la plaine de Lissa, et, par une de ces manoeuvres qu'il
n'appartient qu'au génie militaire de concevoir sur-le-champ et de
savoir exécuter[187], remporte sur eux une victoire plus complète
encore et surtout plus décisive que celle de Rosback. Peu de jours
après, Breslaw lui rouvrit ses portes, et il se rétablit bientôt dans
la Silésie. L'armée autrichienne étoit, par sa dernière défaite,
affoiblie, dispersée, et hors d'état d'agir avant d'avoir été
réorganisée: le vainqueur concentra ses forces pour les porter tour à
tour sur les divers points menacés par ses nombreux ennemis, Russes,
Suédois, François, Allemands; et jusqu'à la fin de cette mémorable
campagne de 1757, sut les contenir et les repousser.
[Note 186: Peu s'en fallut que ce prince impie n'effrayât le monde
d'un crime inoui dans la chrétienté, et qu'il n'y donnât le premier
exemple du suicide d'un roi. On en trouve la preuve dans l'épître en
vers qu'il adressa alors à Voltaire, et qui fut remise à celui-ci par
le marquis d'Argens.]
[Note 187: Ayant reconnu, à la disposition du corps de troupes
commandé par le prince de Lorraine, que ces troupes seroient tournées
s'il parvenoit à s'emparer d'un tertre qui couvroit leur aile gauche,
il fit pour y parvenir des manoeuvres si adroites et si compliquées,
que les deux généraux ennemis se persuadèrent qu'il battoit en
retraite, et n'y mirent aucune opposition. Dès qu'il se fut emparé du
tertre, et qu'il y eut fait jouer de l'artillerie, la bataille fut
gagnée.]
(1758) La France n'avait pas, depuis long-temps, éprouvé un affront
comparable à celui de la journée de Rosback; les autres puissances
étoient également humiliées; et ce fut parce que l'on avoit fait
honteusement la guerre qu'on refusa la paix au vainqueur, qui ne
cessoit de la demander, mais qui la vouloit honorable, quoiqu'il en
eût plus besoin encore que les vaincus. La haine et le mépris pour
Louis XV et sa favorite alloient toujours croissant; les armées
françoises étoient devenues la risée de la France elle-même, ce qui ne
s'étoit point encore vu; et les défaites de leurs tristes généraux
étoient accueillies par des chansons et par des épigrammes. Mais
tandis qu'on se moquoit d'eux à Paris, ils étoient ordinairement bien
reçus à Versailles, où ils trouvoient leurs complices en intrigues et
en ineptie; et ceux que leur incapacité ou leurs prévarications
forçoient de destituer, n'en étoient ni moins impudents ni moins
favorisés. Il en alloit autrement en Angleterre: l'amiral Bing, pour
s'être laissé vaincre, avoit été condamné à mort et fusillé aux
acclamations du peuple anglois, qui vouloit que ses amiraux fussent
vainqueurs, sous peine de la vie. Cumberland, à son retour de sa
campagne ignominieuse, avoit été disgracié, entraînant dans sa chute
le secrétaire d'état Fox; et le célèbre Pitt, depuis lord Chatam,
venoit d'être placé au timon des affaires. Dès ce moment, les
résolutions les plus énergiques sortirent du cabinet de Saint-James:
le nouveau ministère rompit ouvertement la convention de
Closter-Severn, se souciant fort peu de la foi jurée là où il
s'agissoit des intérêts du pays, et cette nouvelle perfidie avoit été
prévue; un subside considérable fut accordé au roi de Prusse, et
l'armée des alliés, qu'ils avoient dégagée de son serment par
l'omnipotence de leur diplomatie, renforcée d'un corps de troupes
angloises, commença à se mettre en mouvement, sous les ordres du
prince Ferdinand de Brunswick. Ce fut alors seulement que l'on
s'aperçut, dans le cabinet de Versailles, que le duc de Richelieu
étoit un général mal habile et mal avisé; on le rappela, et ce fut un
prince du sang, le comte de Clermont, encore plus mal habile que lui,
qui eut la fantaisie de le remplacer: il arriva sur le théâtre des
opérations militaires pour y rassembler, avec toute son inexpérience,
quatre-vingt mille hommes épars sur une grande étendue de terrain. Le
prince Ferdinand n'avoit garde de lui en laisser le temps: il pénétra
promptement et hardiment à travers tous ces corps isolés, les battit
en détail, les força d'évacuer successivement et les postes et les
villes qu'ils occupoient; et le nouveau général, forcé de repasser
honteusement le Rhin en abandonnant à l'ennemi onze mille prisonniers,
sembla n'être entré en Allemagne que pour donner le signal à son armée
d'en sortir. Ainsi s'ouvrit, sur les frontières de France, la campagne
de 1758.
En Allemagne, le roi de Prusse étoit moins heureux que l'année
précédente: Daun, après lui avoir enlevé tous ses convois, l'avoit
forcé de sortir de la Moravie, où il venoit de se jeter, et
d'abandonner le siége d'Olmutz, qu'il avoit peut-être imprudemment
commencé. Laissant son armée dans la Bohême, où il vouloit se
maintenir, il étoit allé, suivi seulement de quatorze bataillons, à la
défense de ses propres États, que cent mille Russes venoient
d'envahir; et ralliant à ce corps d'élite les troupes qu'il avoit dans
la Poméranie, il avoit marché à leur rencontre et les avoit vaincus
près du village de Zorndorf, dans une des batailles les plus
sanglantes et les plus disputées de toute cette guerre. Mais c'étoit
peu pour lui d'avoir forcé à la retraite quelques uns de ses puissants
ennemis par des prodiges de bravoure et d'habileté; d'autres
reparoissoient à l'instant même, non moins menaçants et redoutables;
et vainqueur des Russes, le héros prussien n'eut que le temps de se
rendre en Saxe, à marches forcées, pour délivrer le prince Henri son
frère, que Daun avoit poursuivi jusque sous le canon de Dresde, où il
s'étoit réfugié, attendant son libérateur. Dès que le roi parut, le
siége fut levé, et les deux armées se réunirent; mais cette fois-ci le
général autrichien se montrant, contre sa coutume, plus actif que son
illustre antagoniste, eut la gloire de tromper sa vigilance, de le
vaincre une seconde fois, à Hochkirch: et de le voir se retirer devant
lui. Cette défaite et sa victoire sur les Russes, si chèrement
achetée, avoient épuisé les armées de Frédéric: cette fois on le crut
et on dut le croire perdu sans ressource, et ce ne fut pas sans
étonnement que l'Europe le vit reprendre bientôt, à force d'activité,
de sang froid et de science militaire, tout son ascendant sur Daun; et
par une suite non interrompue de ses manoeuvres accoutumées, le forcer
à aller chercher ses quartiers d'hiver hors de la Saxe et de la
Silésie, où, à la fin de cette campagne, les Prussiens ne
rencontrèrent plus un seul ennemi.
Que faisoit, pendant ce temps, l'armée françoise sous les ordres du
comte de Clermont? Après lui avoir fait passer le Rhin, toujours
poursuivie par le prince Ferdinand, qui le passa après elle, son
général vouloit encore lui faire éviter le combat, et continuer
indéfiniment la retraite commencée. Quelques uns de ses officiers l'en
firent rougir, et le forcèrent en quelque sorte à s'arrêter à Crevelt
et à y attendre l'ennemi. Les deux armées ne tardèrent point à en
venir aux mains; et le comte de Saint-Germain, l'un de ceux qui
avoient conseillé la bataille, étoit sur le point d'assurer la
victoire, lorsqu'il se vit abandonné par le général en chef, habile
seulement à ordonner la fuite, et qui, cette fois-ci, donna l'exemple
en fuyant le premier. Le vainqueur s'empara de Nuys, de Ruremonde, de
Dusseldorf, et poussa des partis jusqu'aux environs de Bruxelles. Il
n'étoit plus possible d'employer encore le comte de Clermont: Contades
le remplaça, et ce nouveau général, ayant pour second le prince de
Soubise, qui cherchoit une occasion d'effacer la honte de Rosback,
sembla relever un peu le courage du soldat? L'un et l'autre
remportèrent quelques succès peu décisifs, et montrèrent quelque
disposition à reprendre l'offensive; mais les manoeuvres du prince
Ferdinand les forcèrent bientôt à revenir au point d'où ils étoient
partis.
Voilà où l'on étoit après trois campagnes qui avoient fait verser des
flots de sang, et réduit la France aux plus cruelles extrémités. Nos
généraux battus répondoient aux reproches de lâcheté ou d'ineptie
qu'on leur adressoit en récriminant contre leurs subordonnés, qu'ils
accusoient de trahison; et ceux-ci se défendoient en mettant dans un
plus grand jour les fautes qui avoient tout perdu. Les soldats,
indisciplinés et découragés, du mépris de leurs chefs étoient passés à
l'admiration et à l'enthousiasme pour le héros qui les avoit si
souvent battus; et la France étoit entraînée à partager cet
enthousiasme et cette admiration. Enfin, la guerre qui pesoit sur elle
avoit été tellement conduite, et l'esprit public y étoit tellement
exaspéré contre le roi et ses ministres, qu'on voyoit, ce qui étoit
encore sans exemple, les vaincus faire hautement des voeux pour le
vainqueur, s'affliger de ses revers, se réjouir follement de ses
succès.