rentrer dans la poussière ces gens de robe, tour à tour et suivant les
circonstances, si humbles et si hautains; on n'avoit même personne,
dans le conseil du roi, que l'on pût, pour la position ou pour le
caractère, comparer à un Dubois, capable, dans ses brutalités, de
prendre une résolution vigoureuse, et de monter son maître au degré
d'énergie qu'il falloit pour l'exécuter; et les choses étoient bien
autrement avancées que sous le cardinal de Fleuri. Dans cette
dégradation profonde où la cour étoit tombée, elle avisa donc, autant
qu'il étoit en elle et que le lui permettoit la peur que lui faisoient
les parlementaires, aux moyens de rétablir entre le clergé et le
parlement cet équilibre que tant d'essais malheureux ne pouvoient la
déterminer à abandonner, parce qu'elle y voyoit toujours la garantie
du despotisme mesquin qu'elle s'obstinoit à exercer sur l'un et sur
l'autre, et prit en conséquence une de ces demi-mesures conciliatrices
dont l'effet immanquable est de mécontenter tous les partis. Il parut,
le 10 décembre de cette année, une déclaration du roi, qui «ordonnoit
le _respect_ et la _soumission_ pour la bulle _Unigenitus_, sans qu'on
pût toutefois lui attribuer _le nom, les effets et le caractère de
règle de foi_[165].»Elle autorisoit, à la vérité, les évêques à
continuer leurs enseignements aux fidèles, mais leur recommandoit en
même temps de ne point «troubler la paix.» Les juges séculiers ne
devoient plus se mêler des sacrements: les prêtres auroient désormais
le droit de les refuser sans être exposés aux poursuites des
tribunaux, mais seulement «à l'égard des personnes contre lesquelles
des jugements auroient été rendus, des censures exercées, ou qui se
seroient elles-mêmes déclarées réfractaires;» on défendoit prudemment
les _interrogations indiscrètes_. (Ainsi le parlement avoit statué sur
la validité des confessions, et le roi statuoit sur la manière de
confesser.) Enfin tout ce qui s'étoit passé à l'occasion des derniers
troubles étoit considéré comme non avenu; toutes sentences et
procédures étoient annulées; chacun rentroit dans sa situation
première: on n'offroit pas d'autre dédommagement à ceux qui avoient
été bannis, dépouillés, emprisonnés; et l'on espéroit de toutes ces
foiblesses une paix durable et un accord parfait. À la vérité, pour
consolider l'édifice de cette paix, la cour essaya de se montrer un
peu plus hardie: on joignit à cette déclaration deux lois, l'une qui
supprimoit deux chambres des enquêtes, l'autre qui régloit la
discipline des chambres, et dont l'objet étoit de rendre les réunions
des magistrats plus difficiles, de leur ôter ainsi le moyen
d'interrompre à tout moment le cours de la justice, et d'abandonner
leur rôle de juges pour jouer celui de factieux; puis, armé de ces
trois pièces, le roi alla, le 15 décembre, tenir un lit de justice,
où il en ordonna l'enregistrement. Or la difficulté n'étoit pas
d'avoir fabriqué de semblables lois, mais maintenant de les faire
accepter et exécuter. À peine la séance royale étoit-elle levée, qu'un
soulèvement général des magistrats éclata et contre les lois et contre
la déclaration. «De telles mesures ne tendoient pas moins,
s'écrioit-on de toutes parts, qu'à bouleverser l'État.» Il falloit de
leur côté frapper un grand coup et faire peur à qui avoit voulu les
effrayer: tous se concertèrent pour donner à la fois leur démission,
se rappelant que ce moyen leur avoit déjà réussi. La majorité de la
grand'chambre demeura seule en place, soit qu'elle ne voulût point
suivre ce parti, soit que les meneurs du parlement jugeassent qu'il
n'eût pas été prudent d'effacer ainsi jusqu'aux dernières traces de
son existence.
[Note 165: C'étoit non seulement se mettre en opposition avec les
décisions doctrinales du Saint-Siége, mais encore avec ses propres
arrêts; car celui qu'il avoit rendu, le 19 avril 1752, disoit
positivement le contraire. (_Voyez_ p. 244.)]
(1757) Peu de jours après, le 5 janvier de cette année, Louis XV fut
assassiné: l'assassin étoit un homme de la dernière classe du peuple,
nommé Damiens; il prouva qu'il auroit pu tuer le roi s'il l'avoit
voulu, et que son intention avoit été seulement de le blesser «pour
lui donner,» disoit-il, un utile avertissement qui le portât à écouter
les représentations de son parlement, et à prendre le parti de son
peuple qui périssoit[166]. «Si l'on avoit coupé la tête à trois ou
quatre évêques, ajoutoit-il, cela ne seroit point arrivé[167].» Il
écrivit une lettre au roi, dans laquelle il l'invitoit «à ne pas avoir
tant de bonté pour les ecclésiastiques, à ordonner qu'on donnât les
sacrements à l'article de la mort, sans quoi _sa vie n'étoit pas en
sûreté_[168].» Il lui enjoignoit de rétablir son parlement et de ne
plus l'inquiéter, affirmant «qu'il n'a eu d'autre objet, dans le
malheureux coup qu'il a fait, que de contribuer _aux peines et soins_
du parlement qui soutient la _religion de l'État_[169].» Cet homme
avoit servi, vingt ans auparavant, chez les jésuites, et en avoit été
deux fois chassé: on espéra tirer parti de cet incident contre la
compagnie; mais il déclara formellement «_qu'il haïssoit la façon de
penser des jésuites_, et que s'il avoit vécu chez eux, c'étoit par
politique et pour avoir du pain[170]. Il déclara encore «qu'il avoit
conçu son projet dans les temps où il passoit des nuits dans les
salles du Palais à attendre la fin des délibérations qui s'y
faisoient, et lorsqu'il a vu le peu d'égards que le roi avoit pour
les représentations de son parlement[171]. «L'instruction prouva qu'il
avoit successivement servi chez quatre conseillers au parlement, et
dans le temps de la plus grande effervescence de cette compagnie;
qu'il étoit très assidu dans la grande salle, point de réunion des
factieux à la suite du parlement; que, dans ces rassemblements
tumultueux, sa tête s'étoit échauffée aux vociférations qui
retentissoient de toutes parts contre le clergé, contre l'archevêque
de Paris, et dans lesquelles «le roi lui-même n'étoit point
épargné[172];» il avoit entendu dire, dans le palais, «que c'était une
oeuvre méritoire de le tuer[173].» Enfin toute la procédure, depuis le
commencement jusqu'à la fin, ne montra dans cet homme qu'un malheureux
que les doctrines parlementaires et ses rapports continuels avec les
partisans de ces doctrines avoient fanatisé; et les juges qui
l'interrogèrent et le condamnèrent furent convaincus, par ses aveux et
ses déclarations, de lui avoir mis eux-mêmes le poignard à la
main[174]. Il fut exécuté le 28 mars: nous épargnons à nos lecteurs le
détail des horreurs de son supplice.
[Note 166: Pièces originales et procédures du procès fait à Damiens,
t. 2, p. 25.]
[Note 167: Pièces originales et procédures du procès fait à Damiens,
t. I, p. 151.]
[Note 168: Lettre de Damiens au roi.]
[Note 169: Pièces originales, etc., t. 2, p. 36.]
[Note 170: _Ibid._, t. 2, p. 137.]
[Note 171: Pièces originales et procédures du procès fait à Damiens,
t. 3, p. 168.]
[Note 172: _Ibid._, t. 3, p. 310, 311.]
[Note 173: _Ibid._]
[Note 174: Cependant, malgré ces aveux et ces déclarations qui les
accabloient, les parlementaires essayèrent de faire considérer Damiens
comme un émissaire des jésuites, soutenant, avec leur audace et leur
logique accoutumées, qu'il n'avoit pu prendre qu'à leur service de ces
leçons de régicide, qu'ils donnoient publiquement, comme tout le monde
sait, jusque dans leurs cuisines et dans les loges de leurs portiers;
ils rappelèrent que c'étoient les jésuites qui avoient endoctriné Jean
Châtel[174-A] et Ravaillac, ce que le parlement avoit déjà démontré,
comme Pascal et Arnaud démontroient qu'ils étoient des professeurs de
débauche, des voleurs, des empoisonneurs, des simoniaques, des
sacriléges, etc. Les arguments avec lesquels on rétorqua contre eux
cette accusation étoient d'une autre force; et cette terreur que le
parlement inspira, dès ce moment, à Louis XV, et dont nous allons
parler, ne fut pas le moins décisif.]
[Note 174-A: Sur l'attentat de Jean Châtel, _voyez_ le tome 1 de cet
ouvrage, première partie, p. 228.]
Cet événement fit une impression profonde sur Louis XV; mais ce fut
d'une terreur pusillanime qu'il le pénétra; et loin de nuire au
parlement, à qui, sous un roi tel que Louis XIV, les révélations de
Damiens eussent porté un dernier coup, l'effet qu'il produisit fut de
déterminer ce déplorable prince à user de ménagements encore plus
grands à l'égard d'un corps qui avoit des partisans assez affectionnés
pour tuer, au besoin, les rois qui pouvoient lui être importuns. Cette
terreur ne le quitta plus jusqu'à la fin; et nous verrons jusqu'à quel
point la cabale des novateurs sut la faire servir à ses desseins. Il
fut donc plus facile que jamais aux amis du parlement d'ouvrir en
faveur de cette compagnie des négociations qui eurent tout le succès
qu'elle pouvoit désirer. La grand'chambre commença, avant toutes
choses, par enregistrer la déclaration du 10 décembre précédent.
Satisfait de cet acte de condescendance, le roi rendit les démissions
aux magistrats qui les avoient données; on rappela ceux qu'on avoit
exilés, et les évêques condamnés revinrent aussi de leur exil. Ceci
fait, le parlement recommença tranquillement ses persécutions contre
l'archevêque de Paris, dont la fermeté inébranlable l'irritoit par
dessus tout; et en raison de cette paix que la déclaration et son
enregistrement avoient cimentée, il eut, dès l'année suivante, le
crédit de faire exiler son premier pasteur jusqu'au fond du
Périgord[175]. Toutefois, jusqu'aux nouveaux orages qui ne tardèrent
point à éclater, et qui furent pour l'Église de France une atteinte
plus cruelle et plus funeste qu'aucune de celles qu'elle avoit reçues,
ce qui se passa alors peut être considéré comme une espèce de trève,
les factieux ayant jugé qu'il étoit de leur politique de modérer leurs
coups, afin de les porter plus sûrement. Une autre guerre venoit de
commencer; et reprenant le récit, un moment interrompu, du
gouvernement intérieur de la France et de la politique extérieure de
son cabinet, nous allons y voir reparoître, sous de nouveaux aspects,
tous les symptômes de destruction dont nous venons d'être épouvantés.
[Note 175: Les affaires ecclésiastiques furent alors confiées à M. de
Jarente, évêque d'Orléans, qui, dans cette fin du dix-huitième siècle,
a acquis une si honteuse célébrité. Sous son administration, la
faculté de théologie, que le parlement tenoit, depuis plusieurs
années, sous son joug tyrannique, fut en butte aux plus indignes
traitements, et privée de plusieurs de ses membres les plus éclairés
et les plus courageux.]
(1756-1763) Il faut bien le dire, cette prospérité matérielle que les
profonds penseurs de nos jours ont en si grande estime, et qu'ils
considèrent à peu près comme le seul principe vital des États, s'étoit
accrue, dans cette belle France, au milieu de cette dissolution
sociale qu'y préparoient un despotisme idiot et une démagogie
insensée. Le commerce extérieur surtout, et nous ne parlerons ici que
de cette branche de ses ressources industrielles, avoit pris de grands
accroissements: la France faisoit presque exclusivement celui du
Levant; dans les Indes occidentales, aucune colonie ne pouvoit être
comparée à la partie françoise de Saint-Domingue pour la richesse et
la fertilité; ses autres colonies des Antilles, ses possessions
immenses dans le Canada, prenoient chaque jour de nouveaux
développements, et les factoreries qu'elle avoit créées en Afrique, et
particulièrement sur les côtes du Sénégal, contribuoient à faire
fleurir tous ces établissements. Dans l'Inde, les divisions de Dupleix
et de La Bourdonnaie avoient un moment compromis l'existence encore
mal affermie de ses comptoirs; mais, demeuré vainqueur d'un rival de
talent et de gloire dont il avoit été bassement jaloux et que des
intrigues de bureaux lui avoient sacrifié, Dupleix, tandis que La
Bourdonnaie expioit à la Bastille les services inappréciables qu'il
avoit rendus à son pays, se montroit du moins digne de le remplacer
par son activité, son courage, les grandes vues qu'il déployoit dans
son administration. Habile à profiter des divisions des nababs dont la
colonie françoise étoit entourée, il faisoit payer chèrement ses
secours à ceux de ces petits princes qu'il étoit de son intérêt de
favoriser, et le territoire de Pondichéry s'agrandissoit
considérablement des concessions qu'il les obligeoit de lui faire. Il
n'est pas besoin de dire que les Anglois voyoient d'un oeil cupide et
jaloux, et cette prospérité de nos établissements dans l'Inde plus
grande que la leur, et cet état florissant de nos colonies
occidentales, et surtout ces milliers de vaisseaux qui, sortant sans
cesse de nos ports et parcourant toutes les mers du levant et du
couchant, nous formoient ainsi une race nombreuse de marins bientôt
capable de leur disputer l'empire de ces mers, et menaçant ainsi
l'existence d'un système de gouvernement dont cette suprématie
maritime étoit l'unique base, et qui crouloit sur lui-même, si elle
leur étoit enlevée. Attentifs à tout ce qui se passoit, et suivant en
ceci la politique profondément perverse des Romains, qui décidoient
qu'un peuple et qu'un royaume ne devoient plus subsister, dès que son
existence étoit de nature à inquiéter la république, les chefs de
l'aristocratie angloise reconnurent qu'il étoit temps encore de
détruire cette rivalité renaissante de la France dont ils étoient
alarmés; d'assurer, en frappant quelque grand coup, cette supériorité
navale, qui, quelques années plus tard, pouvoit leur être enlevée; et
la guerre fut résolue dans leur cabinet.
Comme il ne s'agissoit point, dans une semblable résolution, du juste
ou de l'injuste, mais tout simplement d'un intérêt que ce cabinet
machiavélique considéroit comme le premier intérêt de sa nation, tous
les moyens semblèrent bons pour en assurer le succès. Si l'on en croit
les récits les plus dignes de foi, les Anglois commencèrent les
hostilités par un assassinat sur les limites du Canada[176], se
plaignirent hautement des justes représailles qui, dans cette
occasion, furent exercées contre eux, comme d'une disposition
menaçante à l'égard de leurs possessions dans le nord de l'Amérique;
et, afin de rendre incontestable le droit qu'il avoit de faire la
guerre à la France, prirent des mesures à peu près immanquables pour
l'empêcher de pouvoir la soutenir, en faisant sortir traîtreusement de
leurs ports toutes leurs flottes, lui enlevant en pleine paix trois
cents navires marchands, et ce qui étoit pour eux une capture bien
autrement précieuse, dix mille matelots qui en formoient les
équipages; écrasant ainsi à la fois son commerce et sa marine, avant
qu'elle eût même songé à se mettre en défense. C'étoit encore là un de
ces traits de politique romaine dont il y avoit peu d'exemples parmi
les peuples de la chrétienté, même dans leurs siècles les plus
barbares. Tandis que ce projet se préparoit et s'exécutoit, le cabinet
de Versailles, constant dans ces traditions de complaisance et de
déférence[177] pour les Anglois, qui avoient été créées sous la
régence, laissoit dans l'Inde Dupleix sans secours, de crainte de leur
causer de l'ombrage, et lui faisoit perdre ainsi, à leur profit, tout
le fruit de ses victoires et de ses négociations; puis, sur l'affaire
du Canada, il se berçoit niaisement des vaines paroles dont ces
astucieux diplomates, en attendant que leur brigandage eût eu son
plein et entier effet, amusoient la crédulité de l'ambassadeur le plus
malhabile que ce cabinet malavisé leur eût jamais envoyé[178].
[Note 176: Un officier, nommé Jumonville, avoit été envoyé vers eux en
négociateur, à l'occasion de quelques différents que la construction
d'un fort sur le territoire françois avoit élevés entre les
gouverneurs des établissements limitrophes. Ils le reçurent en cette
qualité, et, tandis qu'il exposoit le sujet de sa mission, se jetèrent
sur lui, le massacrèrent, et, avec lui, huit soldats de son escorte;
les autres furent faits prisonniers.]
[Note 177: Cette complaisance, il l'avoit poussée jusqu'à violer, à
l'égard du prince Édouard, les droits du malheur et de l'hospitalité,
en lui signifiant, sur la demande ou plutôt sur l'injonction du
cabinet de Londres, de quitter sans délai le territoire françois. Le
prince refusa, décidé, disoit-il, à ne céder qu'à la force. On
l'employa contre lui: il fut enlevé comme il entroit à l'Opéra, jeté
dans une chaise de poste et conduit à Vincennes. Trois jours après, il
sortit de France. (Ceci étoit arrivé en 1748.)]
[Note 178: Le maréchal de Mirepoix.]
Cependant les ministres de Prusse et d'Autriche, qui n'avoient pas la
vue si courte que les nôtres, avoient déjà reconnu que la guerre entre
la France et l'Angleterre étoit inévitable, et manoeuvroient en
conséquence avec notre ministère. Le comte de Kaunitz, alors ambassadeur
de Marie-Thérèse auprès de Louis XV, appréciant la portée de nos
diplomates, conçut le projet hardi de changer la politique de la France,
de rompre l'équilibre établi par la paix d'Aix-la-Chapelle[179],
d'alliée qu'elle étoit du roi de Prusse d'en faire son ennemie, et de
trouver, dans cette espèce de perturbation des rapports et des intérêts,
quelques chances pour reconquérir la Silésie, continuel objet des
regrets de Marie-Thérèse, et source de ses ressentiments contre un
prince qui, sans doute, l'en avoit très injustement dépouillée. De son
côté, Frédéric demandoit à rester dans notre alliance, et offroit le
secours efficace de ses excellentes armées et de ses incomparables
talents militaires pour contenir l'Autriche, en cas qu'elle voulût faire
cause commune avec l'Angleterre, et agir hostilement sur le continent.
Ce qu'il demandoit étoit l'ancien système de politique extérieure de la
France, depuis que, dans les rapports des puissances chrétiennes entre
elles, tout avoit été réduit aux intérêts purement matériels; et c'étoit
indubitablement le meilleur à suivre dans cette circonstance, car il ne
sembloit pas probable que, la France se montrant disposée à conserver
la paix sur le continent, l'Autriche eût hasardé de commencer la guerre
en présence des armées du roi de Prusse, soutenues d'une alliance si
redoutable; et alors tous les efforts du gouvernement se portoient vers
la guerre maritime, avec l'espoir fondé d'y rétablir cette parité de
forces que venoit de rompre la perfide agression de l'Angleterre. Mais
la maîtresse du roi avoit à se plaindre du héros prussien, dont l'esprit
caustique lui avoit lancé, de Berlin à Versailles, quelques sanglantes
épigrammes. Ce n'étoit pas tout: une correspondance à laquelle Kaunitz
avoit eu l'adresse de faire descendre la fille des Césars avec cette
impudente courtisane, et dans laquelle la raison d'État, beau nom dont
on a coutume de couvrir les fautes et les turpitudes des princes,
l'avoit fait se dégrader jusqu'à prodiguer à cette femme ces expressions
affectueuses qu'on n'accorde qu'à l'intimité et aux affections les plus
familières, avoit produit un effet plus sûr que les intrigues et les
négociations des cabinets. La tête tourna à Mme de Pompadour de se voir
en un commerce réglé de lettres amicales avec une grande souveraine; et
Marie-Thérèse put tout obtenir de cette vanité bourgeoise, qu'elle avoit
su satisfaire aux dépens de sa franchise et de sa dignité. Dès ce
moment, la favorite n'eut plus qu'une pensée, qui fut d'allier la
France à l'Autriche dans une guerre continentale; c'étoit la moindre
chose qu'elle pût faire pour une impératrice-reine qui lui écrivoit de
petits billets et qui l'appeloit son _amie_.
[Note 179: Alors l'Europe chrétienne, dit Voltaire, se trouva partagée
entre deux grands partis qui se ménageoient l'un l'autre, et qui
soutenoient chacun de leur côté cette balance: les États de
l'impératrice, reine de Hongrie, et une partie de l'Allemagne, la
Russie, l'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, composoient une de
ces grandes factions; l'autre étoit formée par la France, l'Espagne,
les Deux-Siciles, la Prusse, la Suède. Toutes les puissances restèrent
armées; et on espéra un repos durable, par la crainte même que les
deux moitiés de l'Europe sembloient inspirer l'une à l'autre. (_Précis
du Siècle de Louis XV_, ch. XXX.)]
Cependant ce projet d'alliance étoit discuté dans le conseil où sa
domination n'étoit pas encore aussi souverainement établie qu'elle le
fut depuis, et où le ministérialisme, très concentré sous la régence
et sous le cardinal de Fleuri, avoit fini, grâce à l'incurable
foiblesse du prince, par dégénérer en une sorte d'anarchie
oligarchique; chaque secrétaire d'État s'étant fait maître absolu dans
son département, n'étendant pas ses vues au delà des intérêts et des
affaires qui en dépendoient, y rapportant tout, et pour les soutenir,
se mettant en état d'hostilité contre ses collègues, au risque de
compromettre la fortune et le salut même de l'État. D'Argenson,
ministre de la guerre, de qui Duclos lui-même rend ce témoignage
«qu'il étoit dégagé de tout principe moral, et que le bien et le mal
lui étoient indifférents,» auroit voulu armer sur terre la France
entière, et réduire ainsi le ministère de la marine à la nullité la
plus absolue. Machault, qui ne valoit pas mieux que lui, dirigeoit
alors ce département, auquel il avoit tout refusé lorsque Maurepas en
étoit le chef, et qu'il étoit, lui, contrôleur général; et ministre
de la marine, il prétendoit, au contraire, que la guerre maritime
étoit la seule qu'il fût à propos de faire, conseilloit d'abandonner
tout projet hostile sur le continent, de chercher plutôt, dans une
alliance offensive avec l'Espagne, des moyens de réprimer la nation
ambitieuse qui menaçoit également l'une et l'autre puissance; et
l'intérêt qui le faisoit parler étoit ici d'accord avec le bon sens.
Toutefois il ne soutenoit pas cet avis, qui étoit incontestablement le
meilleur, aussi fortement qu'il l'auroit fallu, parce qu'il craignoit
de mécontenter Mme de Pompadour, dont il étoit la créature; étant déjà
alarmé de voir l'abbé de Bernis, homme de cour très agréable et homme
d'église fort scandaleux, s'insinuer dans les bonnes grâces de la
favorite, travailler par ses soins et ses flatteries à la dégoûter de
l'inepte Rouillé, qu'elle-même avoit placé aux affaires étrangères, et
à peu près sûr de le supplanter, tendre à s'emparer exclusivement de
sa confiance et de celle du roi. Quant au contrôleur des finances, qui
étoit alors Hérault de Séchelles, uniquement occupé du soin de
s'enrichir lui et ses créatures, et servilement aux ordres de la
marquise, il vaut à peine l'honneur d'être nommé.
D'Argenson, Machault et Bernis dirigeoient donc les affaires sous
l'influence de Mme de Pompadour, qui elle-même dirigeoit Louis XV à
son gré. Les Mémoires du temps leur accordent des talents et de la
capacité, ce qui ne peut être considéré comme vrai que par rapport à
ceux qui les remplacèrent. C'étoit entre ces divers personnages que la
question de la guerre continentale étoit principalement débattue: le
roi, que l'imprudent Frédéric n'avoit point épargné dans ses
épigrammes, y étoit porté par le ressentiment qu'il en avoit gardé,
par une sorte d'antipathie qu'au sein de ses désordres il éprouvoit
pour un prince irréligieux jusqu'à l'impiété déclarée; et à ces motifs
purement personnels se joignoit la pensée de former une alliance
catholique qui pût balancer le parti protestant déjà prépondérant en
Europe[180], pensée qui eût été sublime dans un autre temps, qui alors
étoit presque ridicule. La marquise étoit entraînée par engouement et
surtout par sa vanité à la fois satisfaite et blessée. Sur deux
ministres influents, il y en avoit un qui vouloit la guerre de toutes
ses forces, l'autre osoit à peine s'y opposer; le contrôleur général
étoit de l'avis de la favorite. Autour du ministère se pressoient ceux
qui espéroient jouer un rôle sur ce nouveau théâtre, le comte
d'Estrées, le prince de Soubise, le duc de Richelieu et plusieurs
autres. L'abbé de Bernis, que le roi aimoit, que la marquise
protégeoit, qui se voyoit sur le point d'entrer au conseil, n'eut donc
pas le généreux courage de combattre un projet de guerre
qu'intérieurement il désapprouvoit, et donna la mesure de son
caractère et de sa probité politique, en se chargeant de négocier avec
l'ambassadeur d'Autriche le traité qui devoit la faire éclater.
[Note 180: DUCLOS, _Mém. secrets_, t. 2, p. 299.]
Or toutes ces choses se passoient, tandis que ce même ministère,
composé de semblables hommes, luttoit si misérablement contre le
parlement, et ne se soutenoit dans cette lutte qu'en lui sacrifiant
journellement quelques dépouilles de l'Église de France, comme une
proie à dévorer. Le traité entre la France et l'Autriche fut signé, à
Versailles, le 1er mai 1756. Cependant, cette même année, la guerre
s'étoit ouverte avec les Anglois, sous les auspices les plus
favorables: l'escadre françoise, commandée par La Galissonnière, avoit
battu et dispersé l'escadre angloise que commandoit l'amiral Bing; et
la prise de l'île de Minorque, et de la forteresse de Mahon qui suivit
cette victoire navale, étoit un fait d'armes brillant qui donnoit au
maréchal de Richelieu les apparences d'un général heureux, brave et
expérimenté[181]. Ces premiers succès enivrèrent les fauteurs de la
guerre; et cet enivrement fut d'autant plus fatal, qu'ils ne
s'arrêtèrent plus dans leurs espérances.
[Note 181: «On a prétendu, dit Duclos, que l'attaque du fort
Saint-Philippe, à Mahon, étoit une entreprise folle. Il est vrai qu'on
ne s'y fût peut-être pas engagé, si on l'eût connu exactement: on
s'étoit déterminé sur un plan fourni par l'Espagne; mais on ignoroit
l'état de la place depuis que les Anglois la possédoient, et il n'y
eut que l'intrépidité du soldat françois qui suppléa à tout.» (DUCLOS,
_Mém. secrets_, t. 2, p. 310.)]