La grand'chambre avoit été épargnée: elle ne s'en montra que plus

arrogante, persista dans tous les arrêtés déjà pris, et continua

d'informer contre les billets de confession. Le surlendemain 11 mai,

un ordre du roi la transféra à Pontoise: elle partit, consolée et

raffermie par les acclamations de ses partisans, et, arrivée au lieu

de son exil, n'en demeura pas moins opiniâtre dans ses arrêtés, ni

moins active dans ses poursuites contre «la rébellion» des prêtres et

des évêques. Absorbée dans ces grands intérêts, elle ne voulut écouter

aucune autre affaire, et cessa de rendre la justice aux citoyens. On

crut pouvoir se passer d'elle en instituant à cet effet des chambres

particulières: mais le parti entier se ligua contre ces nouveaux

juges; ils furent décriés, baffoués, chansonnés; et tandis qu'on

déversoit sur eux le mépris et le ridicule, les magistrats exilés

étoient présentés à la vénération de la multitude comme ses véritables

défenseurs, comme les appuis les plus solides de l'État; on exagéroit

les droits politiques du parlement, ceux du souverain étoient

discutés, et l'on en établissoit les limites. Les parlements de

province se montroient encore timides et irrésolus; plusieurs même

étoient animés d'un autre esprit et avoient conservé les anciennes

traditions monarchiques: la cabale, dont les projets s'agrandissoient

en même temps que ses triomphes, et dont les pensées séditieuses

embrassoient déjà la France entière, les entoura de ses séductions,

mit en mouvement tous ses agents, fit jouer tous les ressorts de ses

intrigues, et quelques uns de ces parlements donnèrent dès lors des

signes de connivence avec le parlement de Paris. Celui de Rouen lutta,

pendant six mois, contre les ordres du roi, celui d'Aix fit aussi des

réglements de discipline pour l'Église, et le parlement de Toulouse

commença à fermenter[158].

[Note 158: _Voyez_ les _Mém. pour servir à l'hist. ecclés. du

dix-huitième siècle_, année 1753.]

(1754) Cependant des négociations s'étoient ouvertes pour le rappel

des magistrats exilés au moment même où l'on avoit prononcé leur exil,

et les amis puissants qu'ils avoient à la cour et partout, y

travailloient avec ardeur. C'est ici que se montrent plus visiblement

encore les misères de ce déplorable gouvernement. Certes la première

condition d'un pardon accordé à des rebelles devoit être une entière

soumission à l'autorité qu'ils avoient offensée: Louis XV ne demanda

pas ce qu'il n'espéroit point obtenir; les murmures qu'avoit fait

naître ce coup d'autorité alloient toujours croissant et commençoient

à l'effrayer; et se trouvant heureux qu'on lui fournît une occasion de

faire cesser ses frayeurs en le suppliant de mettre fin à cet exil, ce

fut, et l'on aura peine à le croire, au moyen d'un «nouvel arrêt de

silence» qu'il imagina d'arranger leur rappel et de cimenter la paix.

Sa déclaration à ce sujet, devenue fameuse en ce que le parlement s'en

fit par la suite une autorité contre le roi lui-même, est un monument

curieux de foiblesse et d'ineptie. C'étoit ce même parlement qu'il

disoit _avoir justement puni_ à cause de sa résistance à ses volontés,

mais dont il attendoit désormais une soumission et une fidélité

entières, qu'il chargeoit «de _tenir la main_ à ce qu'il ne fût rien

fait ou tenté de contraire à ce _silence_ et à cette _paix_.» Il

annuloit en même temps toutes poursuites et procédures antérieures.

Telle qu'elle étoit, cette déclaration ne fut cependant pas

enregistrée sans difficultés: ces magistrats, qui avoient daigné

reprendre leurs fonctions, furent choqués du préambule; et, n'en étant

complétement satisfaits ni sur la forme ni sur le fond, ils ne la

portèrent sur leurs registres qu'avec cette clause: «qu'elle seroit

exécutée conformément aux arrêts et aux règlements de la cour,»

c'est-à-dire conformément à ces arrêts et à ces règlements que

l'autorité royale venoit de casser. On les laissa faire; c'étoit dès

lors à ce degré que cette autorité s'étoit abaissée. Les Jansénistes

donnèrent de grands applaudissements à cette loi du silence; ils

inondèrent de nouveau Paris et les provinces de leurs libelles pour en

exalter l'excellence et les bienfaits, et parlèrent plus qu'ils

n'avoient jamais fait pour prouver qu'il falloit se taire. Leur

gazette n'en continua pas moins de paroître, toutes les semaines,

toute gonflée d'invectives et de calomnies contre leurs adversaires;

et le parlement, fermant les yeux sur leurs excès, interprétant

l'arrêt de silence par une obéissance entière à ses propres arrêts,

continua de livrer aux flammes les mandements des évêques qui

soutenoient les droits et les décisions de l'Église, de citer à son

tribunal tout ecclésiastique qui lui étoit dénoncé pour refus de

sacrements, et redoubla de rigueur dans ses condamnations. On

n'entendoit plus parler que de sommations, de sentences, de saisies,

d'exils, d'emprisonnements; et c'étoit sur des prêtres que

s'exerçoient ces coupables violences. Accoutumés à jouer des comédies

sacriléges, des Jansénistes en pleine santé feignoient d'être malades

pour provoquer des refus de sacrements, qu'ils alloient à l'instant

même dénoncer, et que suivoient des arrêts foudroyants contre les

curés ou les vicaires qui avoient «prévariqué;» et s'il s'en

rencontroit quelques uns qui donnassent alors quelques signes de

foiblesse, c'étoit au milieu d'un cortége d'huissiers et de recors

qu'il leur falloit porter le saint viatique; et après avoir été

préparée par une sommation, la communion d'un janséniste se consommoit

par un procès-verbal.

Il devint clair alors que «l'arrêt de silence» étoit plus pitoyable

encore qu'on n'avoit pensé, que ce n'étoit pas autre chose qu'un voile

honteux dont on avoit essayé de couvrir une pleine et entière

concession aux prétentions du parlement; car s'en étant pris de

nouveau à l'archevêque de Paris, et de la fuite des prêtres qui se

cachoient pour éviter la persécution, et des ordres qu'il leur donnoit

en contravention à leurs arrêts, et n'en ayant point obtenu d'autre

réponse que celle que ce vigoureux prélat étoit accoutumé de leur

faire, les magistrats eurent assez de crédit pour obtenir du roi

l'exil de leur premier pasteur, d'abord à Conflans et ensuite à Lagny.

C'en fut assez: après avoir consenti à exiler un évêque sur la demande

d'un parlement janséniste, ce fut vainement que le monarque se

déconsidéra jusqu'à avouer qu'il ne l'avoit fait qu'à contre-coeur;

qu'il se plaignit de ce que, malgré tant de marques de condescendance

qu'il lui avoit données, son parlement «s'écartoit de l'esprit de

_modération, de paix et de prudence_ qu'il lui avoit recommandé.» À

ces remontrances, «tout-à-fait _paternelles_,» les gens de robe ne

répondirent qu'en dénonçant l'évêque d'Orléans, qu'il fallut bien

exiler à son tour. L'évêque de Troyes parut ensuite sur les bancs des

accusés, fut condamné à une amende, vit ses meubles confisqués, son

temporel saisi; et il fallut l'intervention du roi pour l'arracher aux

poursuites et aux insultes des tribunaux subalternes. Ceux des

parlements de province qui faisoient partie de la cabale, à ce signal

donné, se ruèrent en quelque sorte sur leurs premiers pasteurs.

L'archevêque d'Aix fut exilé par le parlement de Provence; ce même

parlement osa citer devant lui l'évêque de Marseille, l'héroïque

Belzunce, et le flétrir d'une condamnation[159]. Les évêques de

Saint-Pons et de Montpellier furent poursuivis par le parlement de

Toulouse; le parlement de Rennes traita plus rigoureusement encore

ceux de Vannes et de Nantes[160]. Par ces outrages et ces violences

exercées à l'égard des chefs, on peut juger de ce qu'avoient à

souffrir les ministres inférieurs. Ils continuoient d'être accablés de

dénonciations et de décrets; on les traînoit devant les tribunaux, où

ils étoient interrogés avec la dernière insolence; et les

condamnations rendues contre eux alloient souvent jusqu'à la

confiscation des biens et au bannissement perpétuel. Il ne manquoit

plus que de les envoyer à l'échafaud parce qu'ils ne vouloient pas

sacrifier aux doctrines de Jansénius, comme les magistrats romains

condamnoient aux bêtes les premiers chrétiens qui refusoient de

sacrifier aux idoles.

[Note 159: On supprima un écrit qu'il avoit publié à l'occasion d'une

feuille de la Gazette janséniste, où il avoit été calomnié; et on ne

toucha point au libelle calomniateur. (_Mém. pour servir à l'Hist.

ecclés. du dix-huitième siècle_, année 1754.)]

[Note 160: Le temporel de ces deux évêques fut saisi; et l'on vendit

deux fois les meubles de l'évêque de Nantes. (_Mém._, _ibid._, année

1754.)]

(1755) Ce n'étoit point encore assez: la bulle _Unigenitus_

embarrassoit toujours; elle étoit la sentence de mort du jansénisme,

la sanction de l'autorité pontificale, le retranchement à l'abri

duquel le clergé soutenoit encore le combat. C'étoit constamment

contre ce décret du saint siége que la faction avoit dirigé ses

attaques, même les plus détournées. Elle se crut assez forte pour

l'attaquer de nouveau en face: saisissant donc l'occasion d'un de ses

jugements les plus scandaleux, rendus pour refus de sacrements[161],

le parlement se concerta avec le procureur général pour le recevoir

_incidemment_ appelant comme d'abus de la bulle _Unigenitus_,

«considérée comme règle de foi et loi de l'État» (on en revenoit

toujours là); et il fut enjoint à tout ecclésiastique, quelle que fût

sa dignité, de se renfermer à cet égard «dans le silence général,

respectif et absolu, prescrit par la déclaration du 2 septembre 1754.»

Cet arrêt fut rendu le 18 mars de cette année, au milieu d'une

affluence extraordinaire du peuple janséniste et philosophe, qui le

couvrit de ses applaudissements. Louis XV, bien qu'entraîné déjà vers

ces idées nouvelles par cette tourbe perverse de courtisans et de

ministres dont il étoit entouré, sentit se réveiller au fond de son

coeur ce sentiment religieux qui y étoit comme enraciné, et que rien

ne put jamais détruire, et fit un nouvel effort sur sa foiblesse pour

désapprouver la conduite du parlement. Ce n'étoit plus assez pour

l'arrêter: il se plaignit hautement du roi qui avoit osé se plaindre

de lui; et continuant de marcher avec une nouvelle audace dans la

route qu'ils venoient de s'ouvrir, ces magistrats qui dénonçoient à la

France la tyrannie intolérable des enregistrements forcés, exigèrent

impérieusement de la Sorbonne qu'elle enregistrât leur arrêt, sur son

refus mandèrent le recteur et les principaux membres de cette faculté,

inscrivirent eux-mêmes l'arrêt sur leurs registres, et jusqu'à nouvel

ordre leur défendirent de s'assembler.

[Note 161: Pour avoir refusé les sacrements à un chanoine nommé

Cougnion, appelant furieux, et qui, exhorté à l'article de la mort à

revenir de ses erreurs, avoit qualifié la bulle d'_oeuvre du diable_,

le chapitre d'Orléans venoit d'être condamné à douze mille livres

d'amende; plusieurs de ses chanoines avoient été bannis à perpétuité,

et c'étoit à cette occasion que l'évêque de cette ville avoit été

dénoncé et exilé. Le parlement fit plus: il ordonna que le chapitre

fonderoit un service et feroit les frais d'un monument élevé en

l'honneur de Cougnion, lequel seroit placé dans une des églises

d'Orléans; et cet arrêt reçut son exécution. (_Mém. pour servir à

l'Hist. ecclés. du dix-huitième siècle_, année 1755.)]

L'assemblée générale du clergé s'ouvrit le 25 mai de cette année: elle

apportoit avec elle les plaintes et les gémissements de toutes les

églises de France; et résolue de remplir le grand devoir qui lui

étoit imposé, elle demande à s'aller jeter en corps aux pieds du roi.

On craignit pour Louis XV l'impression d'un semblable spectacle: elle

essuya un refus, ne put faire admettre que ses députés, et reconnut,

dès lors, que les dispositions de la cour lui étoient peu favorables.

Elle n'en dressa pas moins ses remontrances, dans lesquelles étoient

énergiquement retracées toutes ces usurpations si criantes du

parlement contre la juridiction ecclésiastique, usurpations qui

sembloient ne devoir avoir d'autre terme que l'entière destruction de

l'Église de France: on y demandoit le rétablissement de cette autorité

spirituelle qui est la première condition de son existence, justice de

tant d'arrêts iniques rendus contre ses membres par les tribunaux

séculiers, une interprétation claire et nette des déclarations rendues

relativement à la bulle et à la juridiction des évêques; et qu'enfin

les cours de justice fussent renfermées dans les justes bornes de

leurs attributions. En finissant, les prélats assemblés jetoient un

cri d'effroi sur les progrès toujours croissant de l'irréligion, qui

maintenant marchoit le front levé, nioit hautement, non pas seulement

la religion et ses dogmes, mais les futures destinées de l'homme,

l'existence même de Dieu, ébranloit ainsi l'ordre social jusque dans

ses fondements, et répandant de toutes parts le torrent de ses livres

abominables, dont quelques uns même circuloient sous le sceau

protecteur de l'autorité publique, infectoit déjà de ses poisons

jusqu'aux classes populaires. Cependant tous ne se soutinrent pas à la

hauteur courageuse de ce début: il y eut des signes de foiblesse ou de

séduction dans cette même assemblée, et des indices frappants de cette

décadence vers laquelle étoit entraînée l'Église de France par les

maximes anti-catholiques que l'on avoit jetées dans son sein, et par

cette situation précaire et sans dignité où, depuis si long-temps,

l'avoit réduite la folle arrogance du pouvoir temporel. Lorsqu'il fut

question d'établir les droits de la puissance ecclésiastique, et

spécialement dans les deux questions de la bulle _Unigenitus_,

considérée comme jugement dogmatique et irréformable de l'Église

universelle, et de l'administration ou du refus des sacrements, les

membres de l'assemblée se divisèrent: plusieurs, et ce fut

malheureusement le plus grand nombre, rejetèrent les explications

claires et positives que présentoient leurs confrères sur ces points

si importants, et dont la circonstance périlleuse où l'on se trouvoit

accroissoit encore l'importance; s'exprimèrent d'une manière foible,

équivoque, qui remettoit en question tout ce que l'on vouloit

décider, et furent accusés d'avoir trahi les devoirs de leur

ministère pour se rendre agréables à la cour, avec laquelle on les

soupçonnoit de s'être auparavant concertés[162]. Cependant la fermeté

des autres évêques en imposa à cette majorité pusillanime; et ils

obtinrent d'elle que sur ce qui avoit été statué de part et d'autre on

s'en rapporteroit à la décision du pape. Le parlement, avec lequel il

faut toujours marcher de surprise en surprise, même après tout ce que

l'on a vu de son audace et de son insolence, se montra mécontent de

cette témérité qu'avoient eue les évêques d'écrire au souverain

pontife, prétendit que de pareilles communications entre l'Église de

France et le chef de l'Église universelle «étoient de nature à

troubler la tranquillité de l'État,» et adressa à ce sujet des

remontrances. Louis XV, qui n'avoit fait que des réponses évasives aux

représentations de l'assemblée du clergé, trouva néanmoins que cette

compagnie alloit trop loin de vouloir empêcher des évêques d'écrire

au pape; et, sans avoir égard à ses remontrances, fit partir lui-même

la lettre. Ainsi cette grande question se trouva définitivement

soumise au jugement doctrinal du Saint-Siége.

[Note 162: À leur tête étoit le cardinal de La Rochefoucauld, devenu

ministre de la feuille des bénéfices depuis la mort de M. Boyer.

Dix-sept évêques et vingt-deux députés du second ordre signèrent après

lui les dix articles qui composoient cette déclaration équivoque;

l'autre, composée seulement de huit articles, fut signée par seize

évêques et dix députés. Neuf évêques, qui n'étoient pas de

l'assemblée, adhérèrent aux huit articles. (_Voyez_ les procès-verbaux

des assemblées du clergé de France, t. 8, première partie, in-folio,

p. 555.)]

(1756) Voici de nouvelles violences du parlement; et même, en

sévissant contre lui, le prince va donner de nouveaux signes de son

incurable foiblesse. Le 16 octobre de cette année, Benoît XIV donna

son bref _Ex omnibus_, adressé aux membres de la dernière assemblée.

Cette pièce, écrite avec toute la modération qu'exigeoient des

circonstances aussi périlleuses, n'en établissoit pas moins, avec

précision et fermeté, les vrais principes de la foi: la bulle

_Unigenitus_ y étoit présentée de nouveau «comme une loi de l'Église,

à laquelle nul fidèle ne pouvoit se soustraire;» et il en sortoit

cette conséquence «que tout réfractaire se déclarant par cela même

pécheur public et notoire, ne pouvoit être admis à la communion de

l'Église.» Ainsi se trouvoient non seulement justifiés, mais encore

_ordonnés_ ces refus de sacrements, prétexte de toutes les violences

exercées contre le clergé par les magistrats. Peu de temps avant que

ce bref fût parvenu en France, ils venoient de se livrer à de

nouvelles persécutions contre l'archevêque de Paris, en présidant

eux-mêmes, sur le refus qu'il en avoit fait et contre les droits de

l'Ordinaire, à l'élection d'une supérieure dans un couvent de

religieuses réfractaires; et une instruction de ce prélat vénérable,

dans laquelle, s'adressant à son troupeau, il lui parloit, avec sa

force accoutumée, de l'autorité de l'Église, de l'enseignement de la

foi, de la soumission à la bulle, de ces droits des premiers pasteurs

de tout temps reconnus et pour la première fois si témérairement

contestés, avoit été supprimée par la chambre des vacations, et, sur

un arrêt des juges du Châtelet, brûlée par la main du bourreau[163].

Un rescrit du pape leur en imposoit peut-être moins encore: ils

supprimèrent celui de Benoît XIV, dès qu'ils en eurent connoissance;

jetèrent de nouveaux cris sur les entreprises du Saint-Siége, et, dans

l'espace de peu de jours, fatiguèrent le roi de sept ou huit

députations, accompagnées de dénonciations virulentes contre les

évêques, et particulièrement contre l'archevêque de Paris, les

signalant comme des factieux «dont les excès étoient portés à un degré

si _effrayant_, qu'il n'y avoit que l'exercice le _plus absolu_ de

l'autorité royale qui pût prévenir les maux funestes, les dissensions

civiles et les orages dont la France étoit menacée.»

[Note 163: Tel étoit l'état d'oppression auquel étoit alors réduit le

clergé de France, que la Sorbonne, ayant formé le dessein d'adhérer au

mandement de son archevêque, M. de Beaumont crut devoir lui-même

engager ses docteurs à s'abstenir d'une démarche publique qu'il ne

jugeoit pas absolument nécessaire, et dont l'effet eût été d'attirer

sur eux la vengeance et les persécutions de ces juges passionnés.

(_Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du dix-huitième siècle_, année

1756.)]

Cependant la cour commençoit à s'alarmer: le savant équilibre qu'elle

s'étoit flattée de maintenir entre le clergé et le parlement, et à la

faveur duquel elle comptoit les dominer tous les deux, commençoit trop

visiblement à se rompre. Ce n'étoit plus seulement l'Église que la

magistrature attaquoit: endoctrinée par les Jansénistes, et déjà

exercée à leur tactique, elle attaquoit aussi le pouvoir royal, chaque

fois qu'elle y rencontroit quelque obstacle à ses desseins. Cette

ligue que les séductions du parlement de Paris avoient commencé à

former avec les parlements de province, qu'il prétendoit ne faire avec

lui qu'un parlement _unique_ réparti en diverses classes[164], les

maximes anarchiques de la souveraineté du peuple, d'un contrat

primitif entre le prince et les sujets, que professoient hautement

les publicistes philosophes, et qui, des écrits de ces sophistes,

avoient plusieurs fois passé dans ses arrêts et dans ses ordonnances,

déplaisoient plus encore au ministre que l'exil des évêques et

l'emprisonnement ou le bannissement des curés. Une insulte faite au

pape blessoit personnellement un prince qui, nous le répétons, au sein

de ces honteux désordres auxquels il n'avoit pas la force de

s'arracher, conservoit au fond de son âme une foi profondément

enracinée, et sut la conserver jusqu'au dernier moment; les plaintes

du clergé retentissoient douloureusement à ses oreilles, et il

trouvoit, dans sa propre famille, des anges de piété qui le

sollicitoient de sortir des voies dans lesquelles on l'avoit engagé.

Ses ministres se trouvant donc d'accord avec lui sur la nécessité

d'arrêter les prétentions et les entreprises du parlement, il fut

décidé qu'on y emploieroit des moyens plus efficaces.

[Note 164: Le parlement de Paris devoit être le chef de cette

association, sous le titre de _première classe_, ou de _parlement

métropolitain_. C'étoit un premier pas pour constituer les cours de

justice en assemblées représentatives et permanentes de la nation. On

voit que les meneurs de ces corps visoient au grand, et possédoient à

un très haut degré l'instinct des révolutions modernes.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 15 / 39 段