En manoeuvrant de la sorte, le parti philosophique, de simple

auxiliaire qu'il étoit dans cette lutte anarchique contre un

despotisme sans force et sans habileté, parvint, plus rapidement qu'on

ne le pourroit même imaginer, à y jouer un rôle prépondérant. Il

s'étoit long-temps glissé dans l'ombre, ne lançant que par de longs

intervalles ses fausses lueurs et ses traits empoisonnés; et depuis

l'apparition des _Lettres persannes_ de Montesquieu jusqu'à l'époque

où nous sommes parvenus, ce parti, si l'on en excepte les _Lettres

philosophiques_ de Voltaire, n'avoit produit aucun ouvrage qui fût de

nature à exciter une grande sensation. Ces lettres, dans lesquelles ce

funeste écrivain effleuroit, avec le naturel et la grâce piquante de

son style, à peu près tout ce qui compose le domaine de

l'intelligence, théologie, métaphysique, histoire, littérature,

sciences, moeurs, beaux-arts, n'étoient sur ces divers points qu'une

sorte d'analyse rapide des opinions des libres penseurs d'Angleterre,

avec lesquels il avoit vécu ou dont il avoit étudié les ouvrages

pendant les années de son premier exil, opinions qui représentoient

presque toutes les nuances des idées anti-religieuses produites par le

protestantisme, et qu'il offroit à son pays comme un fruit précieux de

son séjour chez le plus sage, le plus libre et le plus heureux des

peuples de la terre. Ces lettres furent condamnées, en 1734, par un

arrêt du parlement: cette condamnation n'ayant point empêché

l'indiscret auteur de publier quelques autres pièces non moins

licencieuses[146], l'animadversion de l'autorité éclata plus vivement

encore contre lui; il lui fallut se cacher et ensuite désavouer ce

qu'il avoit écrit pour éviter une nouvelle proscription. Sentant alors

que le moment n'étoit pas encore arrivé, il prit le parti d'aller

mûrir, dans la retraite, ses détestables projets. Ce fut à Cirey,

auprès d'une femme qui ne valoit pas mieux que lui[147], qu'il établit

l'atelier de ses machinations, en apparence uniquement occupé de

littérature, mais travaillant bien plus sérieusement à jeter les

fondements de cette correspondance si étendue, si prodigieusement

active, qui, plus que tout le reste, servit à rallier, autour d'un

centre commun, les fauteurs de l'incrédulité, et à donner à leur parti

une véritable consistance.

[Note 146: _Le Mondain_ et _l'Épître à Uranie_.]

[Note 147: La marquise Du Châtelet.]

Ce fut en 1746, et peu de temps après l'avénement de la favorite, que

ce parti commença à donner des signes plus sensibles de son existence,

à jeter dans le public des écrits plus hardis, à attirer davantage

l'attention d'un parlement qui, sans savoir où il alloit, faisoit

brûler à la fois, par la main du bourreau, les livres impies et les

mandements des évêques. Depuis cette époque jusqu'en 1760, parurent

successivement, et lui furent successivement dénoncés, l'Analyse de

Bayle, le Traité de l'Âme de Lamétrie, la Thèse de l'abbé de Prades,

Candide, Zadig, le Poëme de la Religion naturelle et quelques autres

productions de Voltaire, le livre de l'Esprit d'Helvétius, plusieurs

ouvrages de Diderot, un grand nombre d'autres productions, la plupart

anonymes, et plus ou moins dégoûtantes de cynisme et d'impiété;

l'Encyclopédie enfin, ce vaste répertoire, si astucieusement conçu, de

tous les systèmes du parti, et des innombrables paradoxes qu'enfantoit

sa raison en délire. On condamna ces ouvrages; on punit de l'exil

quelques auteurs choisis parmi les plus obscurs; ceux qui jouissoient

d'une existence sociale plus élevée, et qui par cela même étoient plus

dangereux, furent épargnés. En attendant qu'on les protégeât, il leur

suffisoit, pour obtenir l'impunité, d'une rétractation hypocrite ou

d'un impudent désaveu. L'Encyclopédie fut tolérée, même après qu'un

arrêt du conseil en eut révoqué le privilége, et n'en devint que plus

cynique et plus audacieuse. De crainte d'un scandale plus grand, et

d'être publiquement bravée par Buffon et par Montesquieu, la faculté

de théologie, qui avoit cru devoir censurer l'_Esprit des Lois_[148]

de celui-ci, et les paradoxes de celui-là sur la formation de la

terre, se vit forcée de négocier avec le magistrat et de se contenter

des explications dérisoires du naturaliste. Aussi, par un retour

d'égards et de bienveillance, le parti philosophique continuoit-il

d'applaudir aux excès toujours croissants de la magistrature contre le

clergé, et de hurler contre lui avec les enfants de Jansénius. Nous

suivrons rapidement ce désordre inconcevable de la société, que nous

verrons en peu d'années parvenir à son comble, c'est-à-dire au delà de

ce qu'on auroit pu même imaginer.

[Note 148: L'_Esprit des Lois_ est un de ces livres produits par les

_doctrines philosophiques_ du dix-huitième siècle, dont beaucoup de

gens, qui font profession de haïr ces doctrines, sont encore engoués

au dix-neuvième; et parmi ceux qui pérorent dans nos tribunes

publiques, avec toutes les prétentions de l'orateur et du profond

politique, il en est un grand nombre qui ne parle jamais de

Montesquieu qu'en l'appelant _notre grand publiciste_: c'est son

sobriquet. Cependant ils seroient fort embarrassés s'il leur falloit

expliquer quel est le plan et l'idée première de cet écrivain, d'où il

part, et où il veut aller; si on les invitoit à montrer, dans son

livre, nous ne dirons pas la véritable théorie, mais une _théorie

quelconque_ de la société, qu'il ne conçoit pas même complétement dans

son existence _matérielle_, seul rapport cependant sous lequel il

l'ait constamment envisagée. En attendant que quelqu'un de ces

honnêtes enthousiastes nous ait clairement déduit ce que _notre grand

publiciste_ a voulu démontrer, et ce qu'il a prétendu conclure, nous

ne craindrons pas, nous, d'avancer qu'il est difficile de présenter,

dans un style plus piquant, plus nerveux, plus original, un plus grand

nombre de paradoxes absurdes et de fausses définitions; de rassembler,

avec moins de critique et de véritable savoir, plus d'idées

superficielles, de notions hasardées et souvent contradictoires; enfin

de faire un ouvrage de politique plus attrayant pour la forme, pour le

fond plus mauvais et plus dangereux. Nous ajouterons que tout ce qu'il

y a de remarquable dans ce livre, et qui s'y présente avec quelque

apparence de profondeur, appartient à Machiavel, peu connu en France à

l'époque où écrivoit Montesquieu, et qu'il pille continuellement avec

la mauvaise foi littéraire de ne pas faire, une seule fois, l'aveu de

ses larcins.

Lorsque ce livre parut, une femme très spirituelle (nous croyons que

c'est madame Du Deffant) dit que «c'étoit de l'esprit _sur_ les lois.»

Les habiles d'alors se moquèrent d'elle; cependant elle seule l'avait

bien défini.

Quant à Buffon, il est jugé depuis long-temps comme savant et comme

naturaliste; comme écrivain il voit, de jour en jour, diminuer le

nombre des admirateurs de l'ennuyeuse et périodique magnificence de

son style.]

Le parlement n'attendoit que l'occasion de recommencer ses attaques

contre l'Église de France, et avec d'autant plus d'impatience que,

pendant cette paix factice et malgré cette loi humiliante du silence

qui lui avoit été imposée, son clergé avoit su rallier la plupart de

ses membres égarés, et ne comptoit plus dans son sein qu'un petit

nombre de jansénistes, et chaque jour décroissant[149]. Cette occasion

ne se présentant point encore, il trouva du moins à la cour un

auxiliaire sorti de ses rangs, qui, devenu ministre, conservoit, dans

ses nouvelles fonctions, toute la pureté des traditions

parlementaires, c'est-à-dire, la même haine pour le clergé que

lorsqu'il étoit simple magistrat: c'étoit le contrôleur-général

Machault, créature de madame de Pompadour, et qui payoit du dévouement

le plus servile la fortune brillante à laquelle son caprice l'avoit

élevé. Les dépenses de la guerre qui venoit de finir, et les

profusions effrénées de la cour, avoient rouvert l'abîme des

finances[150]: afin de le combler, il fut le premier qui eût encore

osé porter un regard cupide sur les biens du clergé, et penser à faire

de ses dépouilles une ressource pour ce qu'il appeloit les besoins de

l'État. Le parti philosophique qui savoit qu'attaquer ce corps

vénérable comme propriétaire, c'étoit l'attaquer dans son existence

même, et porter à la religion un coup plus funeste qu'aucun de ceux

dont on essayoit de la frapper, faisoit, depuis long-temps, de cette

spoliation l'un des textes favoris de ses déclamations furibondes, se

plaisoit à exagérer l'immensité des richesses des gens d'Église, et

après avoir établi que chaque citoyen doit à l'État, qui le protége,

de concourir à l'aider dans ses besoins, rappeloit la pauvreté des

apôtres, la présentoit comme le seul patrimoine qui convînt aux

ministres de l'Évangile, et prouvoit à sa manière que le gouvernement

avoit le droit de s'emparer de leurs biens pour parvenir au double

résultat de subvenir à ses embarras pressants, et de ramener le clergé

aux vertus de l'Église primitive. Machault tenta donc de réaliser

cette idée spéculative des philosophes: pour en espérer quelque

succès, il étoit prudent d'y procéder graduellement. Un arrêt du

conseil, rendu en 1749, «l'un des premiers triomphes accordés à

l'esprit philosophique,» dit un écrivain qui s'y connoît[151],

défendit d'abord tout nouvel établissement de chapitre, collége,

séminaire, maison religieuse ou hôpital, sans une permission expresse

du roi et lettres-patentes enregistrées dans les cours du royaume;

révoquoit tous les établissements de ce genre, faits sans cette

autorisation; interdisoit à tous les gens de main-morte d'acquérir,

recevoir ou posséder aucuns fonds, maison ou rente, sans une

autorisation légale[152].» Il n'est pas besoin de dire que cet édit

jeta l'alarme dans le clergé; et ses craintes s'accrurent encore

lorsque, dans son assemblée générale qui se tint, comme à l'ordinaire,

l'année d'après, les commissaires du roi vinrent réclamer, comme une

contribution, le don gratuit que l'on avoit coutume d'y voter[153],

démarche qui fut suivie d'une déclaration du monarque, par laquelle,

de sa propre et pleine autorité, il levoit plusieurs millions sur le

clergé, et obligeoit tous les bénéficiers à donner un état de leurs

revenus. L'assemblée crut devoir résister: elle adressa au roi des

remontrances, dans lesquelles elle défendoit avec force les immunités

de l'Église, et montroit non moins fortement le danger qu'il y auroit

pour l'État lui-même d'y porter la moindre atteinte. Il est probable

que ses arguments ne parurent pas très décisifs à celui qui avoit

conçu le projet de la dépouiller et à ceux qui y avoient applaudi;

mais on jugea que, pour le moment, il étoit à propos de ne pas aller

plus loin: il suffisoit, pour une première fois, d'avoir établi en

principe que les biens du clergé étoient dans la dépendance du fisc

plus qu'aucune autre espèce de propriété.

[Note 149: Il n'y avoit plus alors qu'un seul évêque appelant, M. de

Caylus.]

[Note 150: Il n'y eut jamais d'avidité comparable à celle de cette

femme à qui il falloit, avant toutes choses, un contrôleur-général qui

fût de son choix, et qui, lui devant tout, ne pût rien lui refuser.

Elle avoit aussi tellement asservi Louis XV, que, d'économe qu'il

étoit naturellement, elle le jeta, à son égard, dans des excès presque

incroyables de prodigalité. Ce fut pour elle que se multiplièrent sans

mesure les _acquits du comptant_, espèce de billets qui, pour être

payés, n'avoient besoin que de la signature du roi, sans qu'il fût

nécessaire de mentionner le genre de service auquel ils étoient

affectés. On pouvoit aller loin avec de semblables opérations

financières. Aussi la marquise de Pompadour fut-elle gorgée de

richesses; et sans parler des dépenses extravagantes qu'elle faisoit

faire journellement pour désennuyer son royal amant, on peut estimer

que, pour son propre compte, elle recevoit, chaque année, près de

1,500,000 francs.]

[Note 151: M. Lac......., déjà cité.]

[Note 152: Il est à propos de faire remarquer que, depuis des siècles,

tous les biens tombés en main-morte n'avoient été acquis que pour

créer ou soutenir des hôpitaux et hôtels-dieu, des séminaires, des

écoles de charités et autres établissements de ce genre, qui

probablement, pour être utiles à l'Église, n'étoient pas inutiles à

l'État, et que les biens à l'usage du clergé ne s'en étoient pas

accrus d'une obole, pendant ce long espace de temps. (_Voyez_ les

_Mém. pour servir à l'hist. ecclés. de dix-huitième siècle_, année

1750.)

Le chancelier d'Aguesseau aida, dit-on, le contrôleur-général dans la

création et la rédaction de cette loi; et ce fut par cet acte tout

parlementaire qu'il termina sa pitoyable carrière ministérielle. Il

donna, l'année suivante, sa démission, étant alors âgé de

quatre-vingt-deux ans.]

[Note 153: Convoqué six fois depuis dix ans, le clergé avoit donné,

dans cet intervalle, soixante millions. (_Ibid._)]

Nous voici arrivés à des événements qui semblent appartenir aux

époques les plus orageuses des hérésies du Bas-Empire, événements

néanmoins si rapprochés de nous, qu'ils peuvent avoir eu pour témoins

des hommes qui sont encore nos contemporains, et en même temps

tellement incroyables, que ceux qui les ignorent seront tentés de les

assimiler à quelques unes de ces traditions incertaines qui ne nous

parviennent qu'altérées ou exagérées par une longue suite de siècles.

On a vu, dans le cours de cette histoire et depuis plusieurs règnes,

que le parlement n'avoit, à l'égard du clergé, qu'une seule pensée,

qui étoit de détruire sa juridiction pour établir, sur la France

entière, la domination exclusive de ses tribunaux: c'étoit une

entreprise difficile, car tout étant lié indissolublement dans

l'oeuvre plus qu'humaine de la religion, tant que le dogme demeuroit

intact, la discipline se maintenoit nécessairement; et dans la

discipline sont renfermées la juridiction et la hiérarchie. Cette

difficulté avoit été tellement sentie par la magistrature, que c'étoit

au moment même où des sectaires avoient attaqué le dogme, qu'elle

avoit redoublé d'efforts contre la juridiction; et ces sectaires, dont

elle s'aidoit, se trouvant, par le caractère unique de leur hérésie,

placés dans le sein même de la puissance qu'il s'agissoit d'attaquer,

on l'avoit vue, soutenue de ces membres hypocrites du clergé, étendre

rapidement ses usurpations jusqu'à s'arroger le droit de décider sur

la doctrine et d'interpréter les canons. Le gouvernement de l'Église

en avoit été ébranlé jusque dans ses fondements; mais il lui avoit

fallu peu de temps pour se rasseoir. Ainsi que nous venons de le dire,

si l'on en excepte quelques membres isolés et épars, le jansénisme

étoit presque entièrement expulsé de son clergé; et la religion étant

le principe de tout ordre et de toute subordination, la subordination

et l'ordre s'y étoient rétablis d'eux-mêmes. Voyant donc l'Église de

France désormais inattaquable dans les rapports des premiers pasteurs

avec les membres inférieurs de sa hiérarchie, ses ennemis imaginèrent

une autre manoeuvre pour la commettre avec les sectaires, et la

replacer ainsi sous la main du parlement: de là l'odieuse affaire des

billets de confession et des refus de sacrements.

(1750-1751) Dès 1749, un membre du parlement avoit dénoncé aux

chambres quelques refus de sacrements faits à des appelants; et cette

dénonciation, bien qu'on n'y eût pas donné de suite, avoit fait

quelque bruit. L'année suivante, un semblable refus est encore

dénoncé, et le parlement mande le curé de Saint-Étienne-du-Mont, que

l'on accusoit de ce délit d'une nouvelle espèce, pour qu'il ait à

s'expliquer sur les motifs de ce refus: il répond ce qu'il devoit

répondre, qu'il en avoit rendu compte à l'archevêque, et que, dans

l'exercice de son ministère, il n'avoit d'ordre à recevoir que de lui.

Le curé est envoyé en prison, et les gens du roi se transportent chez

l'archevêque (c'étoit alors M. de Beaumont, nouvel Athanase, dont

cette époque d'impiété et de persécutions a rendu le nom à jamais

célèbre et vénérable), pour l'inviter charitablement à faire

administrer le malade, à qui l'un des membres de son clergé refusoit

si indignement les derniers secours de la religion. Certes,

l'étonnement du prélat dut être grand, lorsqu'il vit des magistrats se

montrer si ignorants des pratiques les plus communes de l'Église,

dans son gouvernement intérieur et dans ses rapports avec les simples

fidèles. Les billets de confession étoient une coutume établie dans

toute la chrétienté et de temps immémorial: on la trouve expressément

recommandée dans les avis de saint Charles-Borromée à l'un des

conciles de Milan[154]; l'assemblée du clergé de 1655 l'avoit adoptée,

et avoit recommandé aux curés de s'y conformer; elle étoit surtout

nécessaire, ou plutôt indispensable, au milieu de la population

immense d'une ville telle que Paris, dans laquelle abondoient tant

d'individus justement suspects, ou totalement inconnus de leurs

pasteurs; le cardinal de Noailles en avoit lui-même ordonné

l'observation. L'intrépide et vertueux prélat étoit d'autant moins

disposé à s'en départir, que les jansénistes professoient, sur le

droit d'absoudre et de confesser, des doctrines entièrement opposées

à la discipline de l'Église; et l'invitation étrange que venoit lui

faire, à cet égard, une autorité séculière, n'étoit pas propre à le

faire changer de résolution. Les esprits n'étant pas encore préparés à

ce nouveau genre de persécution, l'emprisonnement du curé choqua

généralement; il déplut au roi, qui désapprouva la conduite violente

du parlement, et rejeta des remontrances dans lesquelles il qualifioit

«de scandale» les refus de sacrements, présentoit les billets de

confession «comme une pratique odieuse,» et se répandoit en outrages

contre le clergé, dont il essayoit malicieusement de rendre la

fidélité suspecte au souverain. La réponse du roi fut «qu'ils

n'eussent plus à se mêler d'une affaire à laquelle il auroit soin de

pourvoir.» Plusieurs magistrats blâmèrent eux-mêmes ces violences, et

firent observer à leur compagnie qu'elle se plaçoit sur les limites

des deux puissances, et qu'elle se mettoit en danger de les dépasser.

Le parlement n'insista pas; et, satisfait d'avoir jeté un premier

brandon de discorde, il attendit des temps «meilleurs» pour le

rallumer[155].

[Note 154: «Le curé ne doit point recevoir à la communion pascale ceux

qui se seront confessés à d'autres qu'à lui, s'ils n'ont remis entre

ses mains une attestation qui fasse foi comme ils se sont confessés à

un prêtre approuvé de nous, écrite et signée précisément en la forme

qui est ci-dessous (nous supprimons cette formule), pour le moins

trois jours avant celui auquel ils veulent communier, afin que le

curé, y faisant difficulté, puisse s'éclaircir de la vérité de cette

attestation, et si le confesseur qui l'a délivrée est approuvé, etc.»

(_Instruction de saint Charles-Borromée aux confesseurs_, etc.,

imprimée par ordre de l'Assemblée générale du Clergé de France. Années

1655, 1656 et 1657.--Édit. de 1736.--Paris.)]

[Note 155: _Voyez_ les _Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du

dix-huitième siècle_, année 1751.]

(1752) Le mouvement des esprits devenoit de jour en jour plus rapide;

les philosophes accouroient en foule et de toutes parts grossir le

parti parlementaire, et ces temps meilleurs ne tardèrent point à

arriver. Dès 1752, il se sentit assez fort pour pouvoir lutter contre

l'autorité royale qui s'affoiblissoit chaque jour davantage, au sein

des intrigues et des corruptions de tout genre dont elle étoit

environnée. Sur la dénonciation que l'on fit aux chambres d'un nouveau

refus de sacrements, ordre fut donné à l'archevêque de Paris de faire

administrer le malade dans vingt-quatre heures, et le curé, qui avoit

refusé son ministère, fut décrété de prise de corps. Le roi cassa le

décret; des remontrances lui furent aussitôt adressées, et il y fit

cette inconcevable réponse: «qu'il ne vouloit pas ôter au parlement

_toute connoissance_ des refus de sacrements,» mais qu'il exigeoit

«qu'on lui en rendît compte; et qu'il «s'attendoit» que, connoissant

ses intentions, cette compagnie cesseroit toutes procédures sur cette

matière.» Cette réponse de la cour, si foible à l'égard de la

magistrature, et, de même que la première, si astucieuse à l'égard du

clergé, dont elle ne parloit pas de rétablir les droits méconnus et

violés, mais qu'elle ne cherchoit à soustraire à l'action du

parlement, que pour le soumettre à sa propre influence, ne fit

qu'enhardir les magistrats. Le parlement y répliqua, le surlendemain,

par un arrêt de règlement «qui défendoit à tout ecclésiastique de

faire aucun acte tendant au schisme,» et notamment «de se permettre

aucun refus de sacrements, sous prétexte de défaut de billet de

confession, ou de déclaration du nom du confesseur, ou d'acceptation

de la bulle _Unigenitus_;» arrêt que ses suites ont rendu si

malheureusement célèbre, et sur lequel se fondèrent depuis toutes les

entreprises inouïes des tribunaux séculiers. Ainsi, d'usurpation en

usurpation, des gens de robe en étoient venus à apprendre aux

ministres de l'Église ce que c'étoit que le schisme, et à désigner,

par des ordonnances, quels étoient les schismatiques[156].

[Note 156: _Voyez_ les _Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du

dix-huitième siècle_, année 1752.]

Cependant quels étoient les moyens employés par la cour pour réprimer

de tels excès? Au fond, complice de ces continuels attentats contre

l'indépendance du clergé, elle donnoit, de son côté, un arrêt de

réglement, dans lequel, «établissant que la bulle _Unigenitus_ «étoit

une loi de l'Église et de l'État[157],» elle ordonnoit, par une

concession nouvelle, qu'avant «de rien statuer» sur les refus de

sacrements, le parlement eût à en rendre compte à l'autorité royale.»

Cette conduite misérable produisit l'effet qu'elle devoit produire:

le parti entier, ivre de joie, s'ameuta en quelque sorte autour du

Palais; les dénonciations contre les prêtres et les évêques se

multiplièrent; les magistrats n'eurent plus d'autre occupation que de

les recevoir, confirmant par des arrêts nouveaux leurs arrêts cassés

par le souverain. Vingt-un évêques, alors à Paris, s'élevèrent, dans

une lettre qu'ils adressèrent au roi, contre ces prétentions nouvelles

de la magistrature, plus téméraires qu'aucune de celles qu'elle avoit

manifestées jusqu'à ce jour; plus de quatre-vingts autres évêques y

adhérèrent; plusieurs firent des réclamations particulières; enfin

l'épiscopat entier se souleva. Des arrêts supprimèrent et flétrirent

la lettre et les réclamations; le parlement ne s'assembla plus qu'au

milieu d'une foule exaltée qui remplissoit le lieu de ses séances,

poursuivant de ses huées ou saluant de ses acclamations les avis

divers qui s'y ouvroient, et faisant du sanctuaire de la justice une

arène de démagogie. Les libelles, les pamphlets, les caricatures, ces

moyens accoutumés du parti, se reproduisirent avec une abondance et

une fureur nouvelle, confondant avec plus d'insolence que jamais le

trône et l'autel dans leurs insultes et leurs calomnies.

[Note 157: Cet arrêt fut rendu le 19 avril 1752.]

(1753) Ainsi s'enhardissoient les meneurs du parlement,

s'intimidoient les foibles, et la compagnie entière étoit entraînée.

Le curé de Saint-Médard et ses vicaires sont dénoncés pour refus de

sacrements faits à deux religieuses: ils sont mandés. Les vicaires

seuls se présentent, et déclarent qu'ils ont fait ce refus sur les

ordres de l'archevêque. Le prélat reçoit de nouveau l'invitation de

faire administrer; il y répond comme il avoit déjà fait et avec la

même fermeté. On le met en cause, son temporel est saisi; les pairs

dont il est justiciable sont convoqués pour le juger, et le curé de

Saint-Médard est décrété de prise de corps. Le roi casse ces arrêts et

défend la convocation des pairs: l'ordonnance royale, est portée au

parlement; le président veut la lire, on refuse de l'entendre. Une

lutte scandaleuse s'établit entre le prince et ses officiers de

justice: les députations, les arrêts, les remontrances se succèdent

sans interruption; le pape, les évêques, le clergé, l'autorité de

l'Église, les lois même du souverain y sont insultés ou menacés; et le

conseil du roi ne sait faire autre chose que refuser les remontrances,

casser les arrêts, et ordonner «de surseoir à toutes procédures sur

des affaires de ce genre.»

Des mesures si peu décisives n'étoient pas faites pour arrêter des

factieux qui avoient résolu de faire, en cette occasion, une épreuve

de ce qu'ils pouvoient tenter avec un tel prince entouré de tels

conseillers: le parlement refuse d'enregistrer les lettres-patentes du

roi, et déclare qu'il demeurera assemblé jusqu'à ce que ses

remontrances aient été reçues. Lettres de jussion envoyées le même

jour, qui lui ordonnent d'enregistrer, «sous peine de désobéissance et

d'encourir l'indignation du roi.» Déclaration de la part du parlement

«qu'il ne peut obtempérer;» et bravant jusqu'à l'insulte le monarque

qui, dans cette dernière démarche, avoit osé prendre le ton de maître,

il s'occupe sur-le-champ de nouvelles procédures relatives à des refus

de sacrements. Louis XV n'étoit pas encore descendu à supporter de

semblables outrages, et le ministère lui-même ne vouloit pas d'une

semblable résistance du parlement. Le 9 mai, tous les membres

composant les chambres des enquêtes et des requêtes furent exilés, et

l'on renferma quatre des plus mutins dans des prisons d'État.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 14 / 39 段