Cependant les appelants, qui n'avoient pas arrangé les ressorts de

cette comédie pour en faire un vain amusement, en tiroient, pour la

multitude abusée, les conséquences qui sembloient naturellement en

sortir; et leurs écrivains établissoient, dans les écrits qu'ils

répandoient au milieu d'elle, «que ce n'étoit plus au siége

apostolique et au corps pastoral qu'il falloit recourir pour recevoir

la règle de la foi; que ce n'étoit plus par le ministère des apôtres

ni de leurs successeurs que la vérité étoit enseignée; que c'étoit au

tombeau du sieur Pâris qu'elle se manifestoit, et que c'étoit à lui

qu'il falloit s'adresser pour obtenir de Dieu l'intelligence[136].»

Toutes ces abominations se faisoient, s'écrivoient, se publioient à

la face de l'Église, qui les anathématisoit, du gouvernement, dont la

foiblesse ou l'indifférence les toléroit, et purent se continuer

impunément, non pas durant quelques jours, quelques semaines, mais

pendant près d'une année. On craignoit un soulèvement de la multitude

fanatisée; et, avec de telles craintes, personne n'étoit moins capable

que le cardinal de Fleuri de prendre un parti vigoureux et chrétien.

[Note 136: _Ibid._, p. 278. Ces inconcevables folies, et beaucoup

d'autres semblables, furent sérieusement débitées dans trois ouvrages

qui parurent alors, sous le titre commun de _Vie de M. Pâris,

diacre_.]

Ce furent les incrédules qui se chargèrent de porter les premiers

coups aux convulsionnaires: leur parti continuoit de s'accroître au

milieu des divisions des autres partis; et, spectateurs malicieux de

ce qui se passoit autour d'eux, leurs voeux et leurs applaudissements

hypocrites avoient été jusqu'alors pour les jansénistes, qui

calomnioient et persécutoient les _molinistes_[137] (c'étoit le

sobriquet qu'on avoit imaginé de donner à ceux qui, ayant accepté la

bulle, demeuroient dans l'unité catholique), et pour le parlement, qui

continuoit, à l'égard de l'Église, le cours de ses usurpations. Mais

c'étoit les mettre à une épreuve trop rude que d'opérer des prodiges:

quoiqu'il fût visiblement contre leur intérêt de rompre l'espèce

d'alliance qu'ils avoient contractée avec la secte, il leur fut

impossible de ne pas se moquer des miracles du sieur Pâris; et sur ce

point, ils se firent, sans s'en douter, les auxiliaires du parti

catholique. Leur influence étoit grande: leurs sarcasmes piquants et

leurs continuelles moqueries firent impression; la multitude elle-même

commença à rougir de sa crédulité, et ce fut au profit de l'impiété

que se calma peu à peu le fanatisme, et que s'affoiblit la croyance au

thaumaturge. Le gouvernement eut la lâcheté d'attendre qu'il fût

entièrement discrédité pour fermer le cimetière Saint-Médard[138].

Chassés d'un lieu public et abandonnés de la foule, les

convulsionnaires se réfugièrent dans des maisons particulières, où,

pendant long-temps encore, ils purent exploiter la crédulité des plus

fanatiques de leurs partisans[139].

[Note 137: Du nom de Molina, jésuite espagnol, auteur d'un système sur

la grâce et le libre arbitre, système qui a trouvé des adversaires

très passionnés, mais que le Saint-Siége n'a pas condamné, et qui

s'est toujours enseigné comme opinion _libre_ dans les écoles.]

[Note 138: Il fut fermé le 27 janvier 1732.]

[Note 139: On feroit un livre entier des folies, des turpitudes, des

abominations de tout genre qui se passoient dans ces assemblées,

composées d'imbécilles, de fripons, de libertins hypocrites, de femmes

perdues, où les séances, commencées par des miracles, des prophéties,

surtout par des tortures bizarres (coups de poing, coups d'épée,

crucifiements, etc.), exercées particulièrement sur ces malheureuses

par ceux qui les avoient ou payées ou séduites, dégénéroient souvent

en orgies infâmes et dégoûtantes. Réunis d'abord sous la même

bannière, les convulsionnaires se partagèrent bientôt en une multitude

de sectes, désignées par le nom de leurs chefs, divisées par leurs

doctrines, et retraçant, dans leurs rêveries, ce que les anciennes

hérésies les plus décriées ont jamais offert de plus absurde, de plus

impie, de plus fanatique. Abandonnés par les appelants qui n'avoient

pas renoncé à tout bon sens et à toute pudeur, ils trouvèrent

long-temps encore des partisans et des protecteurs, et jusque dans le

parlement; mais ce que beaucoup de personnes ignorent, c'est que la

secte des convulsionnaires n'étoit pas encore entièrement éteinte au

commencement du dix-neuvième siècle. En 1787, deux ans avant la

révolution, il parut une relation imprimée d'un crucifiement, qu'un

curé de Fareins, nommé Bonjour, avoit fait subir à une jeune fille,

devant la porte même de son église. Il fut arrêté et renfermé. On le

vit reparoître en 1792, accompagné d'un enfant _miraculeux_, dont la

mission divine devoit commencer en 1813; et il trouva, même encore à

cette époque, quelques partisans. Leurs rassemblements mystérieux se

prolongèrent jusqu'en 1806, où ils excitèrent l'attention de la

police. Bonjour fut arrêté ainsi que l'enfant; et depuis cette époque

la trace de ces sectaires insensés s'est entièrement perdue. (_Voyez_

les _Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième

siècle_, année 1761.)]

Qui n'auroit cru la secte perdue sans retour, après avoir été si

honteusement démasquée? À peine en fut-elle déconcertée: ses racines

étoient dans le parlement même, et tant qu'il seroit debout, elle se

sentoit impérissable. On la vit donc renoncer aux miracles, mais non

aux injures et aux calomnies. Sa gazette clandestine, qui continuoit

de paroître régulièrement toutes les semaines, échappant à toutes les

recherches réelles ou affectées de la police, redoubla de fureur; et

pour les avoir si long-temps ménagés et ensuite si doucement

réprimés, le gouvernement ne gagna rien avec les sectaires. Ils

recommencèrent, dans leurs libelles périodiques, à invectiver contre

l'autorité du roi, en même temps qu'ils continuoient d'outrager les

évêques et de blasphémer contre l'Église. La majesté royale partageant

de nouveau les injures du sacerdoce, l'archevêque de Paris crut que le

moment étoit favorable pour flétrir de ses censures ces détestables

écrits, ne supposant pas que, vu cette circonstance, ils trouvassent

des défenseurs. Ils en trouvèrent: vingt-deux curés de Paris

refusèrent de publier le mandement de leur archevêque. Poursuivis par

l'official pour cet acte de révolte et de scandale, ils allèrent plus

loin encore, et dénoncèrent au parlement et l'official et le mandement

de l'archevêque.

Le ministère montroit une apparence de vigueur, chaque fois que les

sectaires s'attaquoient au pouvoir du roi: il fut défendu au parlement

de prendre aucune délibération et de rien statuer sur la dénonciation

qui venoit de lui être faite. Cette compagnie, bien qu'elle eût

elle-même condamné la gazette, ne voulut pas manquer une occasion de

condamner son archevêque: elle présenta, à trois reprises, ses

remontrances; trois fois on les rejeta, et six de ses conseillers les

plus opiniâtres furent exilés. Alors le parlement cessa de

s'assembler et de rendre la justice. Il lui fut enjoint, par des

lettres patentes, de reprendre ses fonctions: il les reprit; mais,

continuant ses expériences sur la politique si foible et si incertaine

de la cour dans toute cette affaire, quelques jours étoient à peine

passés qu'il rendit un arrêt par lequel «les gens du roi n'ayant rien

requis à cet égard,» il recevoit le procureur général comme appelant

du mandement de l'archevêque. Le conseil d'État cassa l'arrêt: il fut

défendu au parlement, «à peine de désobéissance et d'encourir

l'indignation du roi, et de privation de leurs charges à ceux qui y

contreviendroient,» de rien statuer sur cette affaire. Plus de cent

trente conseillers donnèrent leur démission: ils reçurent aussitôt

l'ordre de se retirer dans leurs terres. Qui n'auroit cru, à voir

frapper ces grands coups d'autorité, que le parlement étoit abattu

sans retour et le triomphe de l'Église assuré? La cour ne vouloit en

effet ni l'un ni l'autre. Son déplorable système étoit de se

maintenir, comme elle pourroit, au milieu de ces deux extrêmes: à

peine ces conseillers étoient-ils arrivés dans le lieu de leur exil,

qu'une négociation s'ouvrit pour leur rappel. Peu de mois après ils

furent tous rappelés.

Le parlement dut croire avec juste raison qu'on le craignoit, et qu'il

n'étoit rien qu'il ne pût oser. Après un moment de calme, il reprit

donc, et plus violemment encore, le cours de ses usurpations; et deux

arrêts parurent successivement, l'un dans lequel, marquant plus

clairement encore qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors le but qu'il

vouloit atteindre, «il régloit la doctrine qui devoit s'enseigner dans

les écoles, déterminoit les sources où l'on devoit puiser les

principes _autorisés_ et les maximes _décidées_; fixoit à son gré la

soumission et le respect qui étoient dus aux saints canons[140];»

l'autre, où il défendoit positivement de publier la bulle _Unigenitus_

comme _règle de foi_. Une ordonnance du roi annula ces arrêts. Le

parlement fit des remontrances, où cette doctrine prodigieuse, qui

n'alloit pas moins qu'à livrer aux tribunaux séculiers ce qui restoit

d'autorité dogmatique à l'Église, étoit encore plus fortement énoncée.

Ses remontrances n'ayant point été écoutées, dès le lendemain les

chambres assemblées rendirent un nouvel arrêt, portant «qu'en tout

temps et en toute occasion, la compagnie représenteroit au roi combien

il étoit important qu'on ne pût révoquer en doute sa compétence, à

l'effet d'empêcher qu'on ne donnât à la bulle _Unigenitus_ le

caractère de _règle de foi_, qu'elle ne pouvoit avoir _par sa

nature_[141].» «Mais comme cet arrêt ne fut pas rendu public, dit

Lafiteau, on n'y donna aucune attention;» ce qui prouve que la cour se

contentoit du moindre prétexte pour éviter de continuer la lutte avec

le parlement.

[Note 140: LAFITEAU, t. 2, p. 287.]

[Note 141: Les actes de cette compagnie furent dès lors poussés à cet

excès de démence de supprimer une lettre pastorale de l'archevêque de

Cambray, par la raison qu'il y donnoit au roi le titre de

_Très-Chrétien_, soutenant que, de la part d'un sujet de Sa Majesté,

c'étoit lui _manquer de respect_ que de ne pas lui donner simplement

le nom de _Roi_. Cet arrêt, qui semble incroyable, est du 13 juin 1734

(LAFITEAU, t. 2, p. 299). Cependant, jusqu'à un certain point, cette

compagnie raisonnoit conséquemment; car sous les rois païens, quels

qu'ils fussent, la religion du pays, quelle qu'elle pût être, étoit

constamment honorée, protégée, et au besoin vengée de quiconque osoit

l'insulter dans ses dogmes ou dans ses ministres.]

Les choses étant arrivées à ce point, le cardinal de Fleuri adopta un

système qui combla la mesure de toutes les lâchetés dont il s'étoit

rendu coupable dans cette grande affaire: ce fut d'en revenir à

l'expédient imaginé par Dubois, d'envelopper dans des arrêts _de

silence_ l'erreur et la vérité, et de supprimer indistinctement tout

écrit sur les matières alors controversées entre les sectaires et les

défenseurs des droits de l'Église. Il avoit été répandu dans le

public, sous le titre d'_Anecdotes_, un libelle affreux où le schisme

et l'hérésie se montroient à découvert, «en termes que l'enfer seul

avoit pu inventer[142].» Le cardinal avoit lui-même sollicité un

évêque d'en faire la réfutation[143]: elle parut; et le cardinal, qui

venoit d'adopter ce nouveau plan de faire taire tout le monde, trouva

convenable que, _pour le bien de la paix_, le parlement supprimât à la

fois et le libelle et la réfutation. Neuf évêques crurent devoir

porter leurs plaintes au pied du trône sur ce silence imposé aux

premiers pasteurs, silence qui avilissoit l'épiscopat, laissoit la

religion sans défenseurs, annonçoit une indifférence funeste pour le

vrai et le faux, et, par cela seul qu'il empêchoit d'attaquer

l'hérésie, lui donnoit gain de cause et toute liberté de répandre ses

poisons. La lettre fut supprimée, et le _concert_ des évêques blâmé

comme «contraire aux lois et usages du royaume.» Confondus de ce

mépris et d'une aussi profonde ignorance des temps passés, les neuf

évêques espérèrent davantage de l'assemblée générale du clergé, dont

le temps approchoit[144], et dans laquelle ils étoient résolus de

faire entendre de nouveau leurs plaintes: le cardinal de Fleuri

pressentit leur dessein, et intrigua dans les assemblées de provinces

pour empêcher leur élection. Ce qu'il y avoit de plus énergique dans

l'épiscopat françois ne fit donc point partie de cette assemblée.

Cependant l'un des plus courageux parmi ces neuf prélats, et celui que

le parlement avoit par cela même persécuté avec le plus d'acharnement,

l'évêque de Laon, résolut de s'adresser à cette réunion des

représentants du clergé; ce qu'il fit dans une lettre où il exposa

avec netteté et simplicité sa doctrine, et dénonça celle de ses

adversaires. Il fut reconnu par tous les évêques assemblés que celle

qu'il professoit étoit la doctrine constante de l'Église, que la

doctrine qu'il combattoit y étoit directement opposée. Cependant ils

n'osèrent déclarer hautement ce dont ils convenoient tous dans le

secret; ils crurent, «dans leur sagesse,» qu'ils devoient _céder au

temps_; et d'ailleurs, ils avoient des _promesses_ de la cour de

suppléer au silence qu'elle leur enjoignoit de garder, ce qui étoit

fort rassurant. Ils se turent donc, malgré les instances du prélat qui

imploroit leur assistance et leur montroit leur devoir; et l'assemblée

se sépara, sans avoir rien dit ni fait en faveur de l'Église avilie et

persécutée.

[Note 142: LAFITEAU, t. 2, p. 314.]

[Note 143: Ce même Lafiteau, évêque de Sisteron, à qui nous devons la

meilleure relation qui existe de ces querelles causées par la bulle

_Unigenitus_, relation à laquelle on ne peut faire d'autre reproche

que de montrer trop d'indulgence pour le régent, son ministre et le

cardinal de Fleuri.]

[Note 144: L'Assemblée générale du clergé se tenoit à Paris tous les

cinq ans. L'objet de ses délibérations, le plus intéressant pour la

cour, étoit d'y voter le don gratuit qu'elle avoit coutume d'offrir au

roi: alors on l'écoutoit volontiers. Elle devenoit le plus souvent

importune, lorsqu'elle s'occupoit des maux de l'Église, et qu'elle

demandoit au pouvoir les moyens d'y porter remède. Comme, dans ces

moyens qu'elle proposoit pour y parvenir, il s'agissoit, avant tout,

de lui rendre une liberté suffisante, et d'autoriser, à ce sujet, ses

synodes et ses conciles provinciaux, on conçoit que les profonds

politiques qui gouvernoient alors la France devoient y trouver un

grand danger[144-A]. Nous allons voir tout à l'heure un

contrôleur-général des finances essayer de résoudre le problème

d'avoir l'argent de l'Église, et de se passer de ses assemblées et de

ses remontrances.]

[Note 144-A: Loin de permettre ces réunions extraordinaires du clergé,

le régent n'avoit pas jugé à propos de convoquer son assemblée

ordinaire et quinquennalle de 1720; celle de 1725 avoit eu à se

plaindre du mépris qu'on avoit fait de ses remontrances, et des

procédés violents du duc de Bourbon à son égard. (_Voyez_ les

_Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du dix-huitième

siècle_, A, 1725.)]

Alors satisfait d'avoir, par sa prudence, procuré cette paix à la

religion et à ses ministres, le cardinal de Fleuri tourna toute son

attention vers la guerre que l'on venoit, non moins judicieusement, de

déclarer à l'Autriche, et la conduisit, ainsi que nous avons vu, avec

la même énergie et la même habileté.

(1747-1750) Il étoit mort avant que cette guerre eût été entièrement

terminée. Alors Louis XV ayant solennellement déclaré qu'il vouloit

régner par lui-même, on a vu que chaque secrétaire d'État avoit été

renfermé dans les attributions de son département, et que, du fond des

petits appartements du monarque, sa maîtresse, la duchesse de

Châteauroux, avoit commencé à prendre la direction générale des

affaires: c'étoit, depuis la régence, la seconde femme perdue qui se

chargeoit d'un tel soin. Elle ne fit que passer, laissant un bel

exemple à suivre à celle qui alloit être appelée à lui succéder.

Madame d'Étioles, dont, au moment de son début, l'ambition ne s'étoit

probablement pas élevée si haut, mais que les soins d'une mère

prévoyante avoient, dès sa plus tendre jeunesse, dressée à tous les

artifices de la volupté, ne tarda point à s'apercevoir que, fatigué de

ces plaisirs sensuels qu'il recherchoit cependant avec plus d'ardeur

que jamais, qui étoient son premier besoin, sa plus douce habitude,

son royal amant lui échapperoit bientôt, si elle n'employoit pour le

retenir des moyens plus efficaces que le goût passager qu'avoient fait

naître ses charmes, et ce qu'avoient pu y ajouter les savantes

manoeuvres de sa coquetterie. Louis XV étoit à la fois indolent et

voluptueux: ce fut sur ces deux vices qu'elle fonda la durée de sa

fortune et qu'elle sut en cimenter l'édifice; du libertinage où elle

avoit su le retenir pendant quelques années, elle le plongea dans la

crapule en lui créant elle-même une espèce de harem[145], où

d'obscures beautés se succédoient sans relâche, appelées seulement à

satisfaire les appétits grossiers du monarque, et disparoissoient à

l'instant même où l'on s'apercevoit qu'elles pouvoient produire une

impression plus durable. En sortant de ces asiles mystérieux où la

favorite avoit si abondamment pourvu à ses plus chères jouissances, il

rentroit dans son palais pour y trouver des fêtes variées et

brillantes, mille divertissements plus ou moins ingénieux et sans

cesse renaissants, qui ne lui laissoient pas un moment de repos, et

l'étourdissoient sur les ennuis et la honte d'une vie aussi

déplorable. Amusé comme il pouvoit l'être et autant qu'il étoit

possible qu'il s'amusât, le malheureux prince trouva que c'étoit un

service de plus que lui rendroit Mme d'Étioles que de chercher à le

débarrasser de nouveau de la fatigue des affaires, en même temps

qu'elle s'étoit faite le ministre infatigable de ses plaisirs. Ce fut

ainsi que la fille du boucher Poisson, décorée du nom pompeux de

marquise de Pompadour, s'immisça par degrés dans la politique et dans

l'administration, fut mêlée à toutes les intrigues du cabinet où elle

porta ses petites passions, ses petites vues, ses petits intérêts, et

finit, lorsque commença la guerre désastreuse dont il nous reste à

parler, par devenir à peu près la maîtresse absolue de la France, pour

la gouverner dans le système despotique de Louis XIV et de tous ceux

qui l'avoient gouvernée après lui. Elle eut également la précaution de

prendre pour compagnons de sa gloire et de ses travaux des hommes qui

fussent entièrement sous sa dépendance, choisit constamment les plus

médiocres ou les plus corrompus, pour être plus sûre de son fait; et

il put sembler curieux de voir, quarante ans après la mort du grand

roi, son système de gouvernement, exploité par une troisième

courtisane, arriver si rapidement à ses dernières conséquences.

[Note 145: Le _Parc aux Cerfs_: c'étoit un enclos pratiqué sur

l'emplacement où s'élève aujourd'hui le quartier Saint-Louis, à

Versailles. On y avoit bâti plusieurs maisons élégantes dans

lesquelles étoient conduites les malheureuses destinées à ses

embrassemens passagers, et recrutées par la violence ou par les

séductions des nombreux agents de ses débauches, dans tous les rangs

de la société. La plume se refuse à retracer les horreurs qui se

passoient dans ce repaire royal. Si l'on en croit des traditions qui

semblent certaines, puisqu'elles se composent des témoignages d'un

grand nombre de personnes attachées à la cour, ce n'étoient pas

seulement des femmes arrachées à leurs maris, des filles achetées à

leurs mères, qui venoient s'y perdre: l'enfance même y fournissoit des

victimes; et, introduite dès l'âge de neuf à dix ans dans cet asile

infâme, la jeune vierge y attendoit qu'elle fût nubile pour être

profanée, et y recevoit une éducation conforme à ses futures

destinées. Après quelques semaines, quelques jours, quelquefois même

après un seul jour, elles en sortoient, quelques unes entièrement

abandonnées et réduites à se livrer à la prostitution publique;

d'autres dotées et mariées, quand elles pouvoient l'être, à des hommes

que l'on abusoit pour les leur faire épouser, ou qui s'avilissoient

eux-mêmes volontairement en contractant de semblables alliances. On

ajoute que celles qui avoient eu des enfants du roi conservoient un

traitement fort considérable. Ce fut vers 1753 que commença cet

établissement de prostitution. Il coûta des sommes immenses qu'il

seroit difficile d'évaluer, mais qui peuvent être portées, sans

exagération, à plus de cent millions.]

Résumons en peu de mots ce qui s'étoit passé pendant ces trente

années: Louis XIV, comme s'il eût dû vivre éternellement, avoit

anéanti, au profit de son despotisme, l'autorité de l'Église, sûr

qu'il étoit de contenir, par la force de sa volonté et par la position

royale qu'il avoit su prendre, l'opposition parlementaire ou populaire

(nous l'avons déjà dit, ces deux mots sont synonymes), et il étoit

mort laissant le pouvoir isolé au milieu de toutes les résistances

_naturelles_ de la société. Cette opposition populaire s'étoit ranimée

sous la régence, tantôt favorisée, tantôt comprimée par les hommes

pervers qui gouvernoient alors et achevoient de corrompre la nation.

Sous le vieillard pusillanime qui vint après eux, nous venons de la

voir déjà menaçante, se jouant des vains coups d'autorité dont le

gouvernement essayoit de temps en temps de la frapper, et, sous le

voile du jansénisme, s'accroissant sans cesse, et dans tous les rangs

de la société, de ceux qu'avoient rendus impatients de tout frein, et

les calomnies répandues à grands flots contre le clergé, et tant de

condamnations infamantes dont avoient été flétris des hommes jusque-là

les objets de la vénération publique, et la licence de tant de

doctrines nouvelles qui remettoient en question et la religion et la

nature du pouvoir, et la société tout entière. Il est facile de

concevoir que les chefs cachés de ces nouveaux opposants avoient en

effet d'autres desseins que celui de faire triompher les doctrines de

Jansénius et d'établir la domination de ses hideux et haïssables

disciples; mais l'enfer leur avoit offert cette secte comme le moyen

le plus sûr et le plus actif de détruire la religion en affectant un

zèle religieux, de jeter peu à peu hors du christianisme une nation

dont, depuis un si grand nombre de siècles, les croyances et en

quelque sorte les habitudes étoient chrétiennes. Ils continuoient donc

de marcher à la suite du parti janséniste: c'étoit une sorte d'appât

qu'ils jetoient à la multitude, et bien que leurs dupes formassent

encore la majorité du parlement, ils y comptoient déjà plusieurs

complices. Ils en comptoient aussi dans un ministère dont la

présidence venoit de passer des mains du cardinal de Fleuri dans

celles de la dame Le Normand d'Étioles, et commençoient à laisser

entrevoir le but qu'ils vouloient atteindre.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 13 / 39 段