Ce fut le signal d'une nouvelle confusion plus grande que tout ce qui

avoit précédé. Les appels contre la nouvelle bulle s'élevèrent

aussitôt de toutes parts dans le parti des opposants; et le parlement

tressaillit de joie en voyant des princes de l'Église lui fournir

eux-mêmes, par leurs fureurs, l'occasion qu'il cherchoit depuis si

long-temps d'élever sa puissance sur celle de Rome. Déjà il n'avoit

pas craint de faire brûler par la main du bourreau une lettre qu'un

prélat courageux (l'archevêque de Reims) avoit adressée au régent,

pour lui peindre l'excès du mal et l'inviter à en arrêter le cours: en

cette nouvelle circonstance, il n'eut pas même la peine de prendre

l'initiative. Ce furent les gens du roi eux-mêmes qui appelèrent

devant lui de la bulle comme d'abus; il reçut leur appel, et s'apprêta

ainsi à procéder contre le pape lui-même. Cependant les opinions les

plus monstrueuses se professoient hautement dans la Sorbonne, et le

langage de ses docteurs ne différoit point de celui des plus furieux

protestants; les choses allèrent même à cet excès, qu'un plan de

séparation de l'Église de France avec celle de Rome, et d'union avec

l'Église anglicane, fut secrètement dressé dans le parti des

opposants[110]. L'archevêque de Reims écrivit de nouveau pour

démasquer ces détestables machinations, et l'évêque de Soissons publia

sur le même objet quelques écrits très énergiques: le parlement s'en

saisit aussitôt pour les flétrir, et confia encore à la main du

bourreau le soin de lui en rendre raison. Cependant les parlements de

provinces s'empressoient d'imiter leur digne modèle; et plus de

quarante évêques ayant déclaré les appels schismatiques, la plupart

d'entre eux se virent cités devant les tribunaux séculiers, qui

supprimèrent et condamnèrent leurs mandements comme abusifs.

[Note 110: Ce plan avoit été tracé par Dupin, docteur de Sorbonne, à

qui ses violences et ses erreurs ont acquis, dans ces querelles, une

si malheureuse célébrité. Une correspondance qu'il avoit avec

l'archevêque de Cantorbery éveilla les soupçons; on saisit ses

papiers, et les fils de cette trame presque incroyable furent ainsi

dévoilés. «Il y étoit dit que les principes de notre foi peuvent

s'accorder avec les principes de la religion anglicane; que sans

altérer l'intégrité du dogme, on peut abolir la confession

auriculaire, et ne plus parler de _transsubstantiation_ dans le

sacrement de l'Eucharistie, anéantir les voeux de religion, permettre

le mariage des prêtres, retrancher le jeûne et l'abstinence du carême,

se passer du pape, et n'avoir plus ni commerce avec lui, ni égard pour

ses décisions.» (LAFITEAU, t. 2, p. 126.)]

L'indignation du pape étoit à son comble, et néanmoins, lorsqu'il

sembloit résolu de la faire éclater, les mêmes embarras se

présentoient toujours devant lui. Plus d'une fois, il fut sur le point

de sévir contre les parlements prévaricateurs; puis il s'arrêtoit,

effrayé d'un coup d'autorité qui pouvoit faire éclater le schisme,

depuis si long-temps préparé dans l'Église de France, et revenoit à

des supplications nouvelles auprès du régent, pour qu'il arrêtât enfin

ce torrent qui menaçoit de tout entraîner. Fidèle à son plan,

celui-ci continuoit à prendre des demi-mesures qui, sans satisfaire le

pontife, entretenoient du moins ses espérances, et ne le mettoient pas

dans la nécessité périlleuse de rompre ouvertement avec lui. La

première fut d'ordonner de nouveau un silence général sur tout ce qui

concernoit la bulle; et ce funeste remède, déjà si malheureusement

employé, et que nous verrons par la suite agraver le mal au lieu de le

guérir, ne produisit pas un meilleur effet cette fois-ci que la

première: les acceptants en furent affligés, et les appelants s'en

moquèrent. (1719) Les excès de la Sorbonne ayant passé toutes les

bornes, ses docteurs furent mandés chez le garde des sceaux et

réprimandés: ils n'en continuèrent pas moins de dogmatiser avec la

même insolence[111]. L'évêque de Soissons se plaignit de l'outrage

qu'il venoit de recevoir: tout ce que fit pour lui le régent fut

d'empêcher que l'arrêt du parlement qui condamnoit son livre au feu ne

fût exécuté. Il souffroit en même temps, et avec la plus grande

tranquillité, que ce même parlement supprimât par un nouvel arrêt la

condamnation que le pape venoit de faire d'une instruction pastorale

du cardinal de Noailles, la plus séditieuse qu'il eût encore publiée;

et l'évêque de Soissons fut, en cette circonstance, moins maltraité

que le souverain pontife. Alors Clément XI, poussé à bout, reprit sa

résolution de refuser des bulles à tout évêque nommé qui n'accepteroit

pas purement et simplement la constitution _Unigenitus_.

[Note 111: La faculté _appelante_ de Caen ayant établi très

positivement dans son appel que l'opinion de l'infaillibilité du pape

étoit erronée, la faculté de Paris approuva cette opinion et la

confirma par un décret. On n'étoit point encore allé jusque-là en

France. (_Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du 18e siècle_, année

1719.)]

(1720) Ni cette résolution, ni les rescrits et les anathèmes du

Saint-Siége, ni le zèle des évêques acceptants n'auroient suffi: il

falloit par dessus tout la volonté du pouvoir temporel, qui s'étoit

fait en France l'arbitre suprême des rapports de l'Église avec son

chef; et cette volonté, nous l'avons déjà dit, commença à se

manifester au moment où Dubois eut la pensée de devenir cardinal.

Alors il fut arrêté, dans le conseil du régent, qu'on se procureroit,

de gré ou de force, un enregistrement quelconque de la bulle, et qu'on

emploieroit des moyens plus efficaces auprès de l'archevêque de Paris,

pour parvenir à vaincre son obstination. Des négociations nouvelles

furent donc ouvertes avec lui, et l'on y mit plus de suite et de

ténacité. Le cardinal ne se montra ni moins tenace, ni moins

opiniâtre: il batailla long-temps, tergiversa, exigea de nouvelles

explications qu'il fallut consentir à lui donner. D'habiles

théologiens y travaillèrent pendant six mois, les arrangeant de

manière à ce qu'elles pussent satisfaire ce vieillard ombrageux; ce

qui fit qu'elles ne satisfirent point plusieurs évêques acceptants qui

refusèrent de les signer. Telles qu'elles étoient cependant, la

plupart d'entre eux les signèrent, trop complaisamment sans doute,

mais tant étoit grand leur désir de la paix; et le cardinal les signa

avec eux. Toutefois, alors même que cette paix sembloit être sur le

point de se conclure, il donnoit des preuves nouvelles de sa mauvaise

foi en publiant de nouveaux écrits contre la bulle[112], écrits que,

par une mauvaise foi plus grande encore, il désavoua, après qu'ils

eurent été condamnés à Rome, non pas tant à cause de cette

condamnation que parce qu'ils l'exposoient à encourir l'entière

disgrâce du régent.

[Note 112: Entre autres, une lettre circulaire adressée à ses curés,

dans laquelle il les conjuroit de ne s'alarmer, ni sur les

explications qu'il venoit d'adopter, ni sur l'acceptation qu'il avoit

promise: «Par mes _explications_, disoit-il, j'ai mis _la vérité à

couvert_; et si j'accepte, c'est avec une bonne _relation_. (LAFITEAU,

t. 2, p. 163.)]

Cette conduite, qui semble presque inexplicable, venoit de ce qu'il

comptoit sur le parlement, comme le parlement comptoit sur lui. Mais

aussitôt qu'il lui fut démontré que l'existence de cette compagnie étoit

menacée, il sentit son courage s'abattre; et, pour sauver le tribunal

séculier qui citoit devant lui les évêques, qui les condamnoit, qui les

outrageoit, il parut céder enfin; et la bulle, _forcément_ enregistrée

au parlement, fut _conditionnellement_ acceptée par le prélat;

c'est-à-dire que, par un dernier trait de mauvaise foi qui passoit tous

les autres, tandis qu'il acceptoit _sans restriction_ dans le mandement

qu'il publioit, il faisoit imprimer en même temps un second mandement

clandestin où son acceptation étoit positivement _restrictive_. Le pape

eut connoissance de cette fraude au moment même où le cardinal la

commettoit; et l'on peut concevoir combien il dut être satisfait d'une

semblable paix, la bulle étant acceptée d'une si étrange manière par

l'archevêque de Paris, et enregistrée au parlement «_purement et

simplement_, assuroit le régent, et sans autres bornes que celles qu'il

falloit _nécessairement_ s'imposer, pour ne pas s'écarter des _maximes_

du royaume[113].» Or ces maximes étoient justement le principe de cette

guerre continuelle qui se faisoit en France contre le Saint-Siége, et

qui menaçoit sans cesse le royaume _très chrétien_ du schisme et de

l'hérésie. Dubois convenoit lui-même «qu'il manquoit _quelque chose_ à

l'affermissement de la paix; mais il démontroit, en même temps,

l'impossibilité d'obtenir davantage, pour le moment[114].

[Note 113: LAFITEAU, p. 166.]

[Note 114: LAFITEAU, p. 168.]

(1721-1723) Clément XI mourut au milieu des amertumes que lui

causoient cette triste paix et ces scandaleuses négociations: on

n'aura pas de peine à croire qu'Innocent XIII, qui lui succéda, n'en

fut pas plus satisfait. Toutefois ses efforts auprès du cardinal de

Noailles pour obtenir de lui une acceptation pure et simple n'eurent

pas plus de succès que ceux de son prédécesseur; et tels étoient les

résultats de cette prétendue paix, que sept évêques opposants eurent

l'audace singulière de lui écrire une lettre dans laquelle la bulle

étoit formellement attaquée, et le caractère de Clément XI

outrageusement insulté; plusieurs autres écrits furent en même temps

publiés, soit par des évêques, soit par des docteurs de Sorbonne, où

étoient développées contre les _deux puissances_[115] les doctrines

les plus pernicieuses de la secte[116]. Le pape flétrit ces écrits

avec les qualifications qu'ils méritoient, et s'adressa en même temps

au régent pour obtenir raison de ces perturbateurs et de ces

séditieux. Ce fut alors que, fatigué de tant de mutineries par

lesquelles l'autorité royale se trouvoit elle-même avilie, et résolu

de satisfaire du moins le pape dans ce qui ne compromettoit en rien

les _maximes_ du royaume et l'autorité _spirituelle_ du cabinet de

Versailles, le duc d'Orléans parla enfin en maître, et, soutenu de la

puissante volonté de son ministre, appesantit son bras sur les

jansénistes avec tant de violence[117], que, jusqu'à sa mort, ils

n'osèrent plus remuer. De son côté, le nouveau pape jugea que, dans

des circonstances aussi difficiles, il lui convenoit d'user de cette

politique patiente du Saint-Siége, politique dont, tôt ou tard, le

triomphe est assuré, parce qu'elle a pour fondement l'éternelle

vérité. Il parut donc se contenter de ce que le régent avoit fait,

considérant toutefois ce qui se passoit alors en France plutôt comme

une trève que comme une véritable paix.

[Note 115: Il convient de remarquer que les deux _puissances_ étoient

toujours _conjointement_ attaquées, chaque fois que le pouvoir

temporel cessoit de se montrer tolérant à l'égard des sectaires: nous

en verrons bientôt un exemple plus frappant.]

[Note 116: LAFITEAU, p. 181 à 189.]

[Note 117: Il en exila quelques-uns, en destitua d'autres, et apprit

ainsi à tous qu'il vouloit être obéi: il avoit lui-même appris à bien

connoître l'esprit de ces sectaires, au milieu de ces longues

querelles; et les ayant bien accueillis d'abord, il avoit fini par ne

plus pouvoir les supporter. Il disoit, dans les derniers temps de sa

vie, «que si le ciel l'eût fait roi, il n'auroit jamais souffert,

parmi ses sujets, des gens qui, dans une révolte, pussent prétexter

avec les jansénistes que _la grâce leur avoit manqué_.» LAFITEAU, p.

192.]

(1724-1726) Ce calme apparent se prolongea après la mort du duc

d'Orléans jusqu'à celle d'Innocent XIII, qui mourut en 1724. Cependant

les sectaires, moins contenus sous le ministère du duc de Bourbon, se

montrèrent déjà disposés à abuser de la tolérance dont ils

jouissoient, et que la prudence du chef de l'Église n'avoit pas cru

devoir troubler. Le nouveau pape, Benoît XIII, n'en jugea pas ainsi:

il ne lui parut pas convenable de garder plus long-temps de tels

ménagements avec l'hérésie; et à peine fut-il monté sur le trône

pontifical, qu'il porta son attention sur les affaires de l'Église de

France, et résolut d'avoir raison de l'acceptation illusoire du

cardinal de Noailles. Il n'est pas besoin de dire qu'il employa de

nouveau tous les moyens de douceur et de persuasion que ses

prédécesseurs avoient en quelque sorte épuisés à l'égard de ce prélat.

Le parti se réveilla aussitôt, plus ardent qu'il n'avoit jamais été,

quoique ses rangs commençassent déjà à s'éclaircir[118]; et aussitôt

recommencèrent avec la cour de Rome ces manoeuvres insolentes et ces

négociations perfides dont le scandale avoit si long-temps affligé la

chrétienté. L'impudence des sectaires fut poussée cette fois jusqu'à

publier, sous le nom du pape, un mémoire composé par eux et infecté de

toutes leurs erreurs: convaincus de mensonge, comme ils l'avoient déjà

été tant de fois, ils ne s'en déconcertèrent pas, et ce fut par des

mensonges nouveaux qu'ils cherchèrent à se disculper[119].

[Note 118: La Sorbonne donnoit déjà quelques signes de retour vers la

soumission à l'autorité: les facultés de théologie de Reims, de

Poitiers et de Nantes s'étoient désistées de leur appel, et l'évêque

de Saint-Malo, qui s'étoit fait appelant en 1717, venoit d'accepter la

bulle purement et simplement.]

[Note 119: LAFITEAU, t. 2, p.]

Cependant il étoit visible que le cardinal de Noailles n'étoit qu'un

instrument entre les mains des sectaires: il ne paroît pas

qu'abandonné à lui-même, il eût eu assez d'énergie de caractère pour

opposer une aussi longue résistance. Pressés autour de lui, les plus

habiles du parti le soutenoient, le raffermissoient, écrivoient pour

lui dans cette déplorable polémique, et exploitoient ainsi à leur

profit sa foiblesse et sa vanité. Dans cette circonstance, ils le

virent plus chancelant qu'il n'avoit été, et presque honteux du rôle

qu'on lui faisoit jouer, prêt à se rendre aux sollicitations du

souverain pontife, dont le zèle et la charité ne lui laissoient pas un

moment de repos. Aussitôt trente curés jansénistes de Paris furent

ameutés pour le rejeter dans le parti, et dans un mémoire infecté de

schisme et d'hérésie, s'élevèrent aussi audacieusement qu'on l'avoit

jamais pu faire contre la bulle _Unigenitus_, soutenant qu'elle

mettoit la foi en péril, et qu'on ne pouvoit ni l'accepter ni la

publier. Ce fut ainsi qu'ils ramenèrent le foible prélat, et que la

paix d'Innocent XIII fut ouvertement rompue.

Ceci se passoit en 1726: l'évêque de Fréjus venoit d'être nommé

ministre; cette même année, il avoit été décoré de la pourpre par le

souverain pontife; il sembloit professer les maximes du Saint-Siége,

et même il avoit publié, sous le feu roi, quelques écrits contre le

_Quesnélisme_. Ses dispositions à l'égard de la cour de Rome n'étoient

point hostiles sans doute; mais en supposant même qu'elles eussent été

aussi favorables qu'on le pouvoit désirer, et qu'il ne les eût pas

soumises aux calculs de son ambition et aux intérêts de sa nouvelle

position politique, il leur auroit toujours manqué ce qui pouvoit en

assurer le succès, l'étendue des vues et la fermeté du caractère.

Un arrêt du conseil supprima le mémoire des trente curés comme

scandaleux et contraire aux décisions de l'Église et aux lois de

l'État. Ceux-ci adressèrent au roi une remontrance, dans laquelle ils

rappelèrent et soutinrent toutes les erreurs contenues dans leur

mémoire. Ils y renouveloient leur appel au concile général, niant que

la bulle fût une loi de l'Église et de l'État; et comme pour se mettre

à couvert de l'autorité royale qu'ils bravoient avec tant d'insolence,

ils y établissoient l'_inviolabilité_ de leurs personnes «en les

mettant sous la protection de Dieu et du futur concile oecuménique.»

Un second arrêt du conseil flétrit cet écrit détestable; mais comme le

roi y déclaroit en même temps «que les curés ne formoient point un

corps qui pût lui adresser des remontrances,» il fut décidé que

désormais les évêques du parti prêteroient leurs noms à tous les

écrits qu'il lui conviendroit de publier. Aussitôt se répandit un

déluge d'invectives, de calomnies, d'erreurs de tout genre, sous la

forme de mandements et d'instructions pastorales; et l'on voyoit

paroître au premier rang, parmi les évêques qui ne rougissoient pas de

signer ces oeuvres de ténèbres, ceux de Montpellier, d'Auxerre et de

Senez.

(1727-1728) Ce dernier (M. de Soanen) se faisoit surtout remarquer par

une fureur qui ne respectoit plus rien[120]: ce fut sur lui que tomba

l'orage, et il éclata à l'occasion d'une dernière instruction

pastorale dans laquelle il excitoit ouvertement au schisme et à la

révolte[121]. Le cardinal de Fleuri, forcé enfin de reconnoître que de

semblables excès ne pouvoient être plus long-temps tolérés, résolut de

le faire juger par le concile de sa province. Ce concile fut assemblé

à Embrun sous la présidence du métropolitain, M. de Tencin[122]: le

vieil évêque, que quelques conférences amicales avec ses juges avoient

d'abord ébranlé, fut raffermi dans son fanatisme par les agents que le

parti se hâta de lui envoyer de Paris; il parut donc devant le concile

pour récuser d'abord son autorité, avoua ensuite que l'instruction

pastorale «n'étoit pas de lui,» mais déclara en même temps qu'il en

adoptoit tous les principes, et persista dans ses erreurs avec une

telle opiniâtreté, qu'il devint impossible même aux plus indulgents de

ne pas prononcer sa condamnation. Il fut suspendu de ses fonctions et

relégué en Auvergne dans une abbaye de bénédictins. Toutes les

opérations du concile furent approuvées par le pape, et le roi

témoigna qu'il en étoit satisfait.

[Note 120: «Il ordonnoit publiquement tous les apostats que lui

envoyoient les jansénistes de Hollande, et les admettoit aux ordres

sacrés, tantôt sans démissoires, tantôt sur le seul témoignage d'un

évêque intrus dans les pays protestants.» (LAFITEAU, t. 2, p. 198.)]

[Note 121: Dans sa fureur janséniste, ce vieillard fanatique y

défendoit à ses diocésains d'écouter le successeur que la Providence

lui donneroit, s'il s'avisoit jamais de leur parler en faveur de la

constitution _Unigenitus_. (LAFITEAU, t. 2, p. 198.) Il est

remarquable que ce même évêque de Senez avoit accepté la bulle _Vineam

Domini_.]

[Note 122: Ce prélat, dont la doctrine étoit pure et le savoir très

étendu, a été peint des plus noires couleurs par les libellistes et

les gazetiers du parti, parce qu'il fut un de ses plus redoutables

antagonistes. Ces calomnies odieuses et dégoûtantes, que démentent

toutes les circonstances de sa vie, ont été recueillies comme des

vérités authentiques par les faiseurs de _Mémoires secrets_, et même,

de nos jours, par des historiens sans critique, que l'on trouve

toujours disposés à croire le mal que l'on peut dire d'un homme

d'église, et dans tous les degrés de la hiérarchie.]

Qui le croiroit? ce fut dans le barreau de Paris que les Quesnélistes

allèrent chercher des appuis; et l'on vit, pour la première fois, des

avocats paroître dans ces querelles de théologie et de discipline

ecclésiastique. Cinquante d'entre eux signèrent avec une rare

intrépidité une consultation, dans laquelle ressassant toutes les

erreurs et toutes les calomnies du parti, ils entassoient lois sur

lois pour infirmer le jugement du concile d'Embrun. Sur l'invitation

du cardinal de Fleuri, trente et un évêques, alors à Paris, donnèrent

leur avis doctrinal sur cette pièce, qu'ils déclarèrent hérétique,

diffamatoire, et par suite duquel un arrêt du conseil, du 3 juillet

1728, la supprima avec les qualifications qu'elle méritoit. Les

évêques qui l'avoient jugée la flétrirent ensuite par leurs

mandements; et l'un d'entre eux, l'évêque d'Évreux, allant plus loin,

pénétra jusqu'aux sources où ses auteurs avoient puisé leurs prétendus

arguments contre le concile d'Embrun, et les convainquit d'ignorance

grossière en ce qui concernoit les lois, les exemples, les réglements

qu'ils avoient rappelés dans leur consultation; de mensonge et de

perfidie, pour avoir généralement supposé, tronqué, falsifié toutes

les autorités dont ils avoient invoqué le témoignage. Cet écrit

demeura sans réplique, parce que les preuves y étoient poussées

jusqu'à la démonstration[123]; et il fut reconnu, dans le parti, que,

pour le moment, les gens de chicane ne lui pouvoient apporter qu'un

très foible secours.

[Note 123: LAFITEAU, t. 2, p. 217.]

Alors les sectaires revinrent à demander celui des évêques appelants.

Il s'en présenta douze qui embrassèrent la cause de l'évêque de Senez;

et telle fut leur aveugle précipitation que, dans une lettre au roi où

ils se plaignoient du jugement rendu contre ce prélat, ils accusèrent

d'irrégularité les actes du concile d'Embrun, avant d'avoir pris la

précaution de les consulter, et sur le simple rapport que leur en

firent les têtes les plus échauffées du parti: il en résulta que tous

les faits qu'ils avoient avancés se trouvèrent faux; ce qui leur fut

démontré[124]. Leur lettre fut traitée de séditieuse et désapprouvée;

mais ce n'étoit pas là un événement propre à les déconcerter.

[Note 124: _Ibid._, p. 218.]

Ils le furent davantage de la rétractation solennelle que fit le

cardinal de Noailles des erreurs dans lesquelles ils l'avoient

entraîné. Depuis quelque temps, ce prélat, qui n'avoit jamais manqué

ni de foi ni de piété, se lassoit des violences auxquelles son parti

se laissoit emporter, et montroit quelque effroi de certaines

conséquences de leur doctrine, qu'il avoit enfin commencé à

entrevoir. Les divisions qui éclatèrent à Utrecht entre les

jansénistes réfugiés sur la doctrine même qu'ils opposoient au saint

siége, achevèrent de lui dessiller les yeux: il reconnut dans ces

divisions le principe protestant, par conséquent l'esprit de

mensonge et d'erreur, et revint sincèrement au giron de l'Église et

à une soumission pleine et entière à son autorité. Il accepta

publiquement la bulle sans restrictions ni modifications, condamna

le livre de Quesnel, ses propres mandements et tout ce qui avoit

paru sous son nom de contraire aux décisions du souverain pontife;

fit à son égard des actes d'une pleine et entière soumission, et

écrivit à tous les évêques qu'il avoit scandalisés[125]. Telle fut

l'heureuse fin d'un prélat dont la foiblesse et la vanité avoient

causé de si grands maux: elle arriva malheureusement trop tard pour

produire quelque bien. Il mourut l'année suivante, poursuivi, à son

lit de mort, par les invectives du parti qui l'avoit si long-temps

enivré de ses adulations[126].

[Note 125: Cette même année 1728 vit la rétractation des évêques

d'Agen, de Condom, d'Acqs, de Blois, d'Agde, d'Angoulême et de Rodez.

Les évêques de Metz, de Mâcon, de Tréguier, de Pamiers et de Castres,

bien que leurs opinions fussent suspectes, gardoient le silence. Le

parti ne comptoit donc plus à sa tête que trois à quatre évêques, ceux

de Montpellier, d'Auxerre, de Troyes, et l'évêque _suspens_ de Senez.

Voilà ce qu'ils opposoient au pape suivi de tout le corps épiscopal.

(_Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique du 18e siècle_,

année 1728.)]

[Note 126: On lui fit cette épitaphe burlesque, qui peint assez bien

ses continuelles variations:

Ci-gît Louis Cahin-Caha,

Qui dévotement appela,

De oui, de non, s'entortilla;

Puis dit ceci, puis dit cela,

Perdit la tête et s'en alla.

Toutefois le dernier vers manque de justesse; il eût été plus vrai de

dire que le cardinal avoit _retrouvé sa tête_ avant de _s'en aller_.]

(1729-1730) Il fut remplacé par l'archevêque d'Aix, M. de Vintimille:

c'étoit de la part de celui-ci un acte de courage que d'accepter la

charge d'un diocèse comme celui de Paris. Le désordre y étoit au

comble: il n'y avoit plus ni décence ni subordination dans le clergé

inférieur, où de toutes parts avoient pénétré et fructifié les

doctrines nouvelles; une gazette clandestine, dont les auteurs

avoient jusqu'alors échappé à toutes les recherches de l'autorité,

paroissoit régulièrement deux fois la semaine, et, sous le titre de

_Nouvelles ecclésiastiques_, répandoit à grands flots le poison de

l'erreur et du schisme, livroit à la haine ou à la risée du public

tous ceux qui se montroient les adversaires de la secte. Le mal avoit

gagné jusqu'aux classes populaires, et les femmes elles-mêmes

prenoient parti avec tout l'entêtement de leur ignorance et de leurs

petites passions. Tel étoit l'affligeant spectacle qui s'offroit au

nouvel archevêque; tels étoient les maux que son zèle étoit appelé à

combattre.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 11 / 39 段