[Note 98: Ce qui se passe à ce sujet suffira pour faire apprécier

quelles étoient, sous les apparences du respect hypocrite et de

l'esprit de conciliation, les véritables dispositions de la cour de

France à l'égard du Saint-Siége. En 1716, plusieurs ecclésiastiques,

dont la doctrine et les liaisons étoient suspectes, avoient été nommés

à des évêchés: le pape refusa des bulles; le régent demanda la stricte

exécution du concordat, et il s'ensuivit entre les deux cours une

altercation qui dura jusqu'en 1718. Alors perdant patience, le duc

d'Orléans assembla un conseil de régence où des commissaires furent

nommés, à l'effet d'examiner les motifs de ce refus que faisoit le

pape, d'aviser aux moyens de le faire cesser, et s'il y persistoit, à

ceux que l'on pourroit mettre en usage pour gouverner l'Église de

France et pourvoir au sacre des évêques. Le duc de Saint-Simon, l'un

des plus chauds opposants, étoit au nombre de ces commissaires, parmi

lesquels on ne voyoit ni un évêque ni un magistrat. Les théologiens

qu'il consulta étoient tous, comme lui, des opposants furieux; on y

comptoit entre autres un chanoine excommunié par son évêque, et un

docteur de Sorbonne qui revint exprès de Hollande où il s'étoit retiré

auprès de Quesnel, pour lui donner son avis. Il sortit de ce

conciliabule un Mémoire où l'on présentoit les moyens de se passer du

pape et de secouer entièrement le joug de la cour de Rome. Il ne

s'agissoit pas moins, suivant l'avis de Saint-Simon, que de faire

_appeler_ tous les parlements et toutes les universités. Enfin les

avis qui s'ouvrirent sur cette question furent si violents, que le duc

d'Orléans en fut effrayé; il en vit le danger, et trouva assez de

force pour résister aux sollicitations de ceux qui vouloient

l'entraîner dans le schisme. Toutefois on y touchoit pour ainsi dire à

chaque instant; et l'on ne peut savoir ce qui seroit arrivé en cette

circonstance, si l'on n'eût appris, quelques jours après, que le pape,

satisfait des explications qui lui avoient été données, avoit accordé

les bulles. (Voyez les _Mém. pour servir à l'Hist. ecclés. du 18e

siècle_, année 1718.)]

[Note 99: LAFITEAU, tom. I, pag. 390. Ce passage remarquable suffit

pour démontrer que cette affaire, si légèrement traitée par tant

d'esprits superficiels, touchoit le fond même de la religion, et que

la question de l'acceptation de la bulle _Unigenitus_ étoit en même

temps celle de savoir si la France continueroit ou cesseroit d'être

catholique; la suite le fera bien voir.]

Que demandoient les opposants? Des _explications_ sur le sens de

plusieurs passages de la bulle, qui leur sembloient obscurs et

susceptibles de fausses interprétations. Cette demande, au premier

abord, paroissoit naturelle; plusieurs avoient peine à comprendre

qu'elle pût leur être refusée, et c'étoit avec ces apparences de

candeur qu'ils se présentoient dans le monde. Mais lorsque, allant au

fond de leur pensée, le pape leur faisoit demander, à son tour, s'ils

vouloient s'engager d'avance à accepter _purement_ et _simplement_ la

bulle, après que ces explications leur auroient été données, alors

commençoient leurs tergiversations; et pressés sur cette question

importante, ils ne pouvoient plus cacher quel étoit le véritable but

de cette demande insidieuse, faite uniquement dans l'intention

d'établir une sorte de controverse avec le souverain pontife,

controverse dans laquelle ils se réservoient le droit de rejeter ses

explications, s'ils les trouvoient contraires à leurs doctrines. Ce

fut dans ce sens que parlèrent des agents qu'ils osèrent envoyer à

Rome, pour y faire cette proposition insolente[100]. Luther et Calvin

n'auroient pas autrement parlé[101].

[Note 100: L'un d'eux se nommoit l'abbé Chevalier; l'autre étoit ce

même P. La Borde, auteur du livre du _Témoignage_. Ils finirent par se

faire chasser de Rome.]

[Note 101: C'est qu'au fond la doctrine de Jansénius étoit absolument

la même que celle de ces hérésiarques. Au moyen d'une interprétation

absurde de Saint-Augustin, l'évêque d'Ypres enseignoit, dans son

livre, que le plaisir est le seul mobile de nos actions; que lorsque

le plaisir vient de la _grâce_, il nous porte à la vertu; que quand

c'est la _cupidité_ qui le fait naître, il nous entraîne vers le vice;

et que, depuis la chute du premier homme, notre volonté est

_nécessairement_ déterminée à suivre celui de ces deux mouvements qui

se trouve _actuellement_ le plus fort dans notre coeur. Ainsi le fond

de son système est que l'homme, comme fils d'Adam et entaché du péché

originel, est soumis à la nécessité _invincible_ de faire le bien ou

le mal: le bien, quand c'est la _grâce_ qui prédomine; le mal, lorsque

c'est la _cupidité_. Calvin n'enseigne rien de plus monstrueux dans ce

qu'il établit sur la prédestination, sur la grâce, sur le libre

arbitre. «Un ecclésiastique anglois, dit l'illustre comte de Maistre,

a donné une superbe définition du calvinisme: c'est, dit-il, un

système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de

la nécessité, une doctrine inintelligible, une foi absurde, un Dieu

impitoyable.» On ne pouvoit peindre le jansénisme en termes plus

énergique et plus vrais. Le même écrivain remarque que le système de

l'athée Hobbes, qui soutenoit également que tout est _nécessaire_,

offre, en tous points, une identité parfaite avec ceux de Calvin et de

Jansénius.

«Comment donc, ajoute-t-il avec sa merveilleuse sagacité, une telle

secte a-t-elle pu se créer tant de partisans et même de partisans

fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde?

fatiguer l'État autant que l'Église? Plusieurs causes réunies ont

produit ce phénomène; la principale est celle que j'ai touchée. Le

coeur humain est _naturellement_ RÉVOLTÉ. Levez l'étendard contre

l'autorité, jamais vous ne manquerez de recrues. _Non serviam_

(Jérémie, II, 20); c'est le crime éternel de notre malheureuse nature.

«Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n'est ni philosophique, ni

consolant; mais le plaisir d'_être d'un parti_, etc.» (_Siècle de

Louis XIV._) Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là. Le

_plaisir_ de l'_orgueil_ est de braver l'autorité, son _bonheur_ est

de s'en emparer, ses _délices_ sont de l'humilier. Le jansénisme

présentoit cette triple tentation à ses adeptes. (_De l'Église

gallicane_, liv. I, ch. IV, p. 32.)]

Cependant Clément XI vit s'accroître ses incertitudes par l'usage

même qu'il tenta de faire de son autorité. Immédiatement après cette

congrégation des cardinaux, il avoit expédié en France deux brefs,

l'un aux évêques opposants, par lequel il leur enjoignoit d'accepter

la bulle sans délai, sans restriction, sans modification, y menaçant

le cardinal de Noailles de le dépouiller de la pourpre, et de le

traiter, lui et ses adhérents, selon toute la rigueur des canons, si,

dans un terme fixé, il n'avoit pas donné des marques certaines de son

obéissance; l'autre au régent, pour lui démontrer la nécessité du

parti qu'il venoit de prendre, et exciter son zèle à soutenir avec lui

la cause de la religion. Les deux brefs furent considérés comme non

avenus, parce que, suivant les libertés de l'Église _gallicane_,

telles que les avoit instituées Louis XIV, aucun rescrit de la cour de

Rome ne pouvoit être présenté au roi de France avant que copie en eût

été donnée d'abord à ses ministres, comme si ce monarque eût craint de

déroger en traitant directement avec le vicaire de Jésus-Christ. Une

telle formalité, sans exemple dans la chrétienté, auroit eu de trop

graves conséquences: le pape refusa de s'y soumettre, et put dès lors

reconnoître quelles étoient, dans cette affaire, les véritables

dispositions du régent, sur lequel d'abord il avoit cru pouvoir

compter. Ce fut donc une nécessité pour lui de suspendre des coups

qu'il devenoit imprudent de frapper.

Il n'est pas besoin de dire que les opposants s'enhardirent de cet

échec, que venoit d'éprouver l'autorité de la cour de Rome: dès ce

moment ils ne mirent plus de bornes à leurs prétentions et à leur

insolence à l'égard du chef de l'Église. Toutefois, comme on traitoit

encore le dogme assez sérieusement en France, ils essayèrent d'abord

de répandre dans le public que cette bulle dont on faisoit tant de

bruit, ne touchoit que quelques points de discipline de peu

d'importance. Cette manoeuvre ne leur ayant pas réussi, ils en

imaginèrent une autre: ce fut d'inviter les acceptants à se réunir à

eux pour établir ensemble un précis de doctrine que l'on soumettroit

au pape, dans lequel on tomberoit d'accord sur tous les points

dissidents, et qui, s'il étoit agréé, tranquilliseroit leur conscience

sur l'acceptation pure et simple de la bulle. La proposition fut

acceptée; on s'assembla: après de longues difficultés et des chicanes

sans nombre, qui ne purent fatiguer la patience et la complaisance de

leurs adversaires, ils parurent tomber d'accord avec ceux-ci sur la

doctrine, et tout sembloit sur le point d'être terminé. Mais il devint

évident que ce n'étoit de leur part qu'un jeu pour gagner du

temps[102]; car, employant aussitôt, pour arrêter l'effet de cette

conciliation, la plus insigne et la plus coupable des fourberies, ils

trouvèrent le moyen de substituer à la pièce originale une copie

qu'ils en avoient dressée eux-mêmes, et dans laquelle ils avoient

supprimé les corrections essentielles que les évêques acceptants y

avoient faites, de tous les passages entachés de jansénisme; et

l'ayant ainsi altérée, ils l'envoyèrent à Rome comme la profession de

foi de tout le clergé de France. Ils furent encore démasqués cette

seconde fois: alors ils proposèrent une assemblée générale des

évêques, faisant entendre que c'étoit le seul moyen de parvenir à une

entière conciliation; mais les acceptants, qui d'abord avoient

accueilli cette idée, acquirent bientôt la certitude que leurs

adversaires y porteroient la même obstination et se serviroient de

cette circonstance pour donner de plus grands scandales, et se

hâtèrent d'écrire au pape pour le prier de mettre opposition à ce

projet d'assemblée. Telle fut cependant la condescendance du souverain

pontife à l'égard de cette poignée de rebelles, que, ne pouvant donner

lui-même les explications demandées, et au sens qu'ils les

demandoient, sans compromettre gravement son caractère et son

autorité, il consentit qu'elles leur fussent indirectement offertes

dans une lettre que le sacré collége demanda la permission de lui

écrire, lettre qui fut rendue publique, et après laquelle les

opposants n'eurent plus aucun prétexte plausible de persister dans

leur refus.

[Note 102: L'abbé Dorsanne, secrétaire du cardinal de Noailles,

l'avoue lui-même naïvement: «Les opposants, dit-il, ne cherchoient

qu'à _allonger_ pour donner _au second ordre_ le temps de se

déclarer.» (_Journal de Dorsanne_, année 1717.)]

Cette dernière marque d'indulgence ayant été accordée aux rebelles, le

pape reprit le ton de maître; et dans deux nouveaux brefs, adressés,

l'un au régent, l'autre aux évêques acceptants, il fixa le délai

qu'il accordoit au cardinal de Noailles pour faire son acte de

soumission, se montrant décidé, ce délai passé, à procéder contre lui

et contre ses adhérents selon toute la rigueur des canons. Il

rappeloit particulièrement, dans celui qu'il adressoit aux évêques, ce

qui s'étoit passé relativement au livre des _Réflexions morales_, le

venin caché dans ce livre dangereux, l'empressement avec lequel le feu

roi et l'Église de France en avoient demandé la condamnation, le

respect avec lequel la majorité des évêques l'avoit acceptée; et le

détail de ces circonstances lui servoit à faire ressortir davantage ce

qu'il y avoit d'odieux dans la révolte des opposants et dans la

conduite insolente de la faculté de théologie, qui, livrée à de

continuelles variations, tantôt avoit reconnu, tantôt bravé l'autorité

du saint siége, et ne prétendoit pas moins qu'à se faire en France la

règle de la doctrine et la dominatrice de l'épiscopat. Un troisième

bref, adressé à la faculté elle-même, étoit plus que comminatoire: il

prononçoit la déchéance de ceux de ses docteurs qui s'étoient déclarés

opposants, et décernoit contre eux les peines canoniques[103].

[Note 103: LAFITEAU, t. I, p. 445.]

C'est ici que triomphèrent les libertés gallicanes. Le régent, qui

trouvoit bon d'arranger les choses à l'amiable avec la cour de Rome,

s'il y avoit possibilité de le faire selon son propre gré, mais non de

lui laisser exercer en France des actes d'autorité, vit très

tranquillement le parlement rendre aussitôt un arrêt par lequel,

statuant sur tous rescrits émanés de la cour de Rome, il défendoit de

recevoir en France aucune pièce de ce genre qui n'eût été

préalablement munie de lettres-patentes du roi, arrêt par suite duquel

les agents généraux du clergé reçurent l'ordre d'écrire à tous les

évêques du royaume «qu'il leur étoit défendu, _de la part du roi_,

d'accepter le bref qui venoit de leur être adressé, et qu'ils eussent

à remettre aux mains de M. le régent tous les exemplaires qu'ils en

avoient reçus[104].» Le pape en écrivit très vivement à ce prince,

qui, sur ce point, ne voulut lui donner aucune satisfaction, et se

borna seulement, pour ne pas rompre entièrement l'espèce de bonne

intelligence qui paroissoit exister entre lui et le saint père, à

défendre cette assemblée générale d'évêques que celui-ci avoit de si

justes raisons de redouter. Mais le projet de conférences nouvelles

par commissaires fut repris, et ceux des évêques acceptants qui

essayoient encore de travailler au rétablissement de la paix en

conçurent d'abord quelque espérance; on peut même dire que, pour y

parvenir, ils se montrèrent trop faciles envers leurs adversaires.

Déjà, dans ces conférences, on étoit parvenu à se mettre une seconde

fois d'accord sur la doctrine, et il sembloit que l'acceptation de la

bulle dût s'ensuivre naturellement; mais, arrivés à ce point principal

de la querelle et poussés dans ce dernier retranchement, les opposants

revinrent à leurs éternelles difficultés sur le sens auquel ils

prétendoient l'entendre; les esprits s'échauffèrent par la

controverse; et plusieurs d'entre eux, laissant enfin échapper leur

secrète pensée, _appelèrent_ de la bulle du pape au futur concile

général, et portèrent leur appel à la faculté de théologie, qui

_appela_ aussitôt avec eux. Tel fut le résultat de ces funestes

conférences.

[Note 104: LAFITEAU, t. I, p. 446.]

Ce fut aussi le signal de l'orage dont tout ce qui avoit précédé peut

n'être considéré que comme un signe avant-coureur: se voyant ainsi

soutenu et par les hésitations politiques de la cour et par la

complicité des magistrats, le parti janséniste leva le masque;

d'_opposants_ qu'ils étoient, ses fauteurs se firent _appelants_, et

l'_appel_ devint le mot d'ordre de la révolte pour tous ceux qui

partageoient leurs doctrines erronées. Un grand nombre de curés de

Paris et plusieurs communautés y donnèrent leur adhésion; non content

de semer ainsi la division dans son diocèse, le cardinal de Noailles,

chef avoué de cette faction, alla porter le trouble partout où il

espéra trouver des rebelles et des brouillons; et telle fut la

mauvaise foi des sectaires, qu'ils n'eurent pas honte de faire des

emprunts pour obtenir des appels à prix d'argent[105]. La licence se

manifesta bientôt de la manière la plus effrayante, et surtout dans

les classes subalternes du clergé: on vit des curés se réunir et

délibérer ouvertement sur les moyens à prendre pour s'arroger les

droits de l'épiscopat, des chapitres s'élever contre les décisions de

leurs évêques; et bien que le nombre des appelants ne formât encore

dans le clergé qu'une misérable minorité, le parti trouva le moyen, vu

cette position sans exemple où se trouvoit l'Église de France, de se

faire persécuteur de la grande majorité de ses membres[106]. À Paris,

et dans les diocèses que gouvernoient des évêques appelants, les

acceptants étoient interdits, soumis aux peines canoniques, en butte à

toutes les vexations de leurs supérieurs; dans ceux où siégeoient des

évêques acceptants, les rebelles pouvoient au contraire braver

impunément leurs premiers pasteurs; au moyen de l'appel comme d'abus,

ils les traînoient devant les tribunaux séculiers, où gain de cause

leur étoit toujours assuré, et leur faisoient expier, par d'odieuses

et insultantes condamnations, le légitime et consciencieux usage

qu'ils avoient fait et dû faire de leur autorité.

[Note 105: Ce fait est avoué par un de leurs principaux historiens.

(_Anecdotes_, t. 3, p. 248 et suiv.) Ils empruntèrent à cet effet au

delà de quatre cent mille livres; on donnoit cinq cents livres à

chaque candidat qui, dans des thèses publiques, soutenoit

quelques-unes des erreurs condamnées par la bulle; les curés

recevoient davantage; et l'on payoit encore de plus fortes sommes aux

chanoines qui avoient assez de crédit pour gagner leurs chapitres, aux

religieuses assez puissantes pour entraîner leurs communautés. Cette

manoeuvre dura deux ans, et ne fut découverte que par les plaintes des

créanciers qui demandoient à être payés, et qui n'obtinrent jamais le

remboursement de leurs avances. Cependant, malgré l'emploi de moyens

si honteux, soutenus des plus odieuses calomnies et de tous les genres

de séduction, le parti des _appelants_ ne compta jamais, dans sa plus

grande prospérité, que seize évêques, trois universités, deux à trois

mille ecclésiastiques, et un petit nombre de laïques sans autorité.]

[Note 106: Contre ce petit nombre d'opposants que nous venons de

signaler, se présentoient en France plus de cent évêques, toutes les

universités, trois seulement exceptées, et plus de cent mille

ecclésiastiques qui demeuroient attachés au corps épiscopal; hors de

France, tous les évêques de la chrétienté.]

La conduite du régent, dans ces graves circonstances, continua d'être

ce qu'elle avoit été, foible en apparence, au fond calculée,

insidieuse, et telle qu'il falloit qu'elle fût pour ne donner de

triomphe complet à aucun parti. Sur les plaintes que lui adressèrent

de toutes parts les évêques, il leur écrivit pour les assurer de sa

coopération à rétablir l'ordre dans leurs diocèses, leur protestant

qu'il sauroit contenir le clergé du second ordre et même les

parlements; il écrivit en même temps une lettre au pape, dont l'objet

apparent étoit de renouer autant que possible les négociations; mais,

dans cette lettre, ainsi que dans sa circulaire aux évêques, le

principe des _appels_ étoit maintenu, et le prince se contentoit

seulement de les attaquer «dans l'abus que l'on prétendoit en faire

dans cette circonstance,«de manière qu'il trouva le moyen de

mécontenter à la fois tout le monde[107]; ce dont il se soucioit peu,

d'après le plan qu'il s'étoit tracé, dans ces querelles, de tout

ramener définitivement à son autorité.

[Note 107: Quelques magistrats trouvèrent mauvais que le régent eût

insinué dans sa lettre que des parlements avoient attenté aux droits

de l'épiscopat. (LAFITEAU, t. 2, p. 42.)]

Les appelants avoient pénétré son dessein, et si bien qu'ils ne

cherchoient qu'un moyen de le commettre avec la cour de Rome en le

faisant intervenir dans les affaires de l'Église, de manière à mettre

cette autorité dont il sembloit si jaloux en opposition avec celle du

souverain pontife. Ce fut dans cette intention qu'ils proposèrent,

comme moyen de conciliation, un silence _absolu_ sur la bulle,

silence qui seroit _ordonné_ par le roi, y ajoutant toutefois cette

condition que l'ordonnance royale ne paroîtroit qu'après que le

cardinal de Noailles auroit publié son appel; ils demandoient même que

le roi, dans cette ordonnance, s'expliquât sur les excommunications

«de manière à rassurer les consciences;» que les appels y fussent

considérés comme légitimement faits, et que la décision de l'affaire

sur laquelle ce silence général auroit été imposé, fût renvoyée, non

au pape, mais au futur concile général. Certes, l'insolence ne pouvoit

aller plus loin: c'étoit non seulement se maintenir dans leur ancienne

prétention de traiter avec le chef de l'Église sur le pied de la plus

parfaite égalité, mais encore pousser le souverain temporel à porter

la main à l'encensoir, et allumer entre les deux puissances une guerre

qu'en effet ils désiroient ardemment, et dont les insensés espéroient

profiter.

On conçoit avec quelle indignation un semblable projet fut rejeté. Le

pape, à la vérité, demandoit le silence; mais il vouloit que l'hérésie

fût seule forcée de se taire. Le cardinal de La Trémouille,

ambassadeur de la cour de France auprès du Saint-Siége, et qui y

jouoit, depuis le commencement de ces querelles, le rôle de

conciliateur avec assez peu de discernement, commit en cette occasion

une grande faute: encore qu'il connût parfaitement la pensée du saint

Père sur ce projet de silence également imposé au mensonge et à la

vérité, il se persuada très mal à propos que, si ce silence _général_

étoit en effet ordonné pour peu de temps, sans toutefois y admettre

les conditions insolentes proposées par les appelants, on pourroit, à

la faveur du moment de calme qu'il auroit procuré, parvenir à

s'entendre sur le fond de la discussion; et qu'en faveur d'un si

heureux résultat, on obtiendroit probablement du pape qu'il fermât les

yeux sur un acte du pouvoir temporel qui pouvoit avoir de si graves

conséquences. Ce fut en ce sens qu'il écrivit à sa cour; et la

déclaration du roi; qui ordonnoit _le silence_ sur les affaires de la

bulle, parut immédiatement après[108].

[Note 108: Le 17 octobre 1717.]

On conçoit que les acceptants ne s'y soumirent qu'avec beaucoup de

répugnance: c'étoit exiger d'eux une sorte de prévarication. Quant aux

appelants, ils ne vouloient point du silence à de telles conditions;

et pour éluder l'effet de la déclaration; ils mirent en avant le

cardinal de Noailles qui parvint à persuader au régent qu'il ne

pouvoit convenablement se taire avant que le pape se fût expliqué sur

le précis de doctrine qui venoit d'être arrêté entre les deux partis.

L'adhésion des évêques acceptants à cet exposé doctrinal ne laissoit

aucun doute sur son orthodoxie: l'explication demandée au pape ne

pouvoit donc qu'être favorable, et l'on commençoit à concevoir quelque

espérance d'une véritable paix. Or, et nous l'avons déjà dit, les

opposants n'en vouloient point; tout ceci n'étoit de leur part qu'un

jeu détestable: par une seconde fraude qui n'étoit pas moins odieuse

que la première, de laquelle toutefois on prétend que le cardinal ne

fut pas complice (ce qui semble difficile à croire et se trouve

démenti par sa conduite postérieure), ils altérèrent ce précis de

doctrine dans tout ce qu'il contenoit de contraire à leurs maximes; et

résolus de mettre à cette paix un obstacle insurmontable, ils

choisirent ce moment pour publier l'appel de ce prélat, appel qu'il

avoit fait secrètement et auquel il avoit jusqu'alors différé de

donner de la publicité. Le chapitre métropolitain et les curés de

Paris y adhérèrent à l'instant même; la Sorbonne, qui, en fait

d'appel, avoit déjà pris les devants, reçut celui-ci avec les plus

grands applaudissements, et la confusion fut à son comble dans le

clergé de Paris.

Le régent, soit qu'il fût réellement irrité de cette audace, soit

qu'il feignît de l'être, ordonna au parlement de poursuivre la

publication de cet appel, et le parlement, qui l'approuvoit

intérieurement, le condamna _par ordre_. Alors blessé au vif dans son

amour-propre, le foible et vaniteux prélat ne se contint plus: il

avoua hautement son appel, en prit la défense, et montra quels étoient

ses véritables sentiments en repoussant les nouvelles marques de

condescendance que le pape se montroit disposé à lui donner; puis se

mettant plus ouvertement encore qu'il ne l'avoit fait à la tête de son

parti, il se fit l'apologiste des doctrines censurées, et déclara

nettement qu'une acceptation conditionnelle étoit tout ce qu'il

pouvoit accorder. Après ce dernier éclat, Clément XI, dont la

modération et la longanimité ne sauroient être trop admirées dans ces

circonstances difficiles et malheureuses, se décida, ayant épuisé tous

les moyens de conciliation, à publier sa bulle de séparation[109].

[Note 109: Cette bulle qui commence par ces mots, _Pastoralis

officii_, fut publiée à Rome, le 28 août 1718. Adressée à tous les

fidèles, elle leur ordonnoit de rompre toute communication avec les

opposants, déclaroit ceux-ci séparés de la charité de la sainte Église

romaine, les privoit de la communion ecclésiastique avec l'Église et

son chef, leur obéissance seule pouvant les rétablir dans l'unité du

siége apostolique.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 10 / 39 段