Le roi continuoit de vaincre dans les Pays-Bas, et à chaque nouvelle

victoire continuoit d'offrir la paix, que les ennemis continuoient de

refuser. Pour arracher en quelque sorte cette paix à leur obstination,

il fut décidé que l'on feroit le siége de Maëstricht: l'armée

confédérée s'avança aussitôt pour couvrir cette place, et le maréchal

de Saxe, allant à sa rencontre, remporta sur elle la victoire de

Lawfelt, victoire brillante, mais toutefois si peu décisive, que, bien

qu'il fût resté maître du champ de bataille, il ne crut pas qu'il fût

prudent d'entreprendre encore le siége que l'on avoit résolu. Afin de

rendre plus facile une si grande entreprise, le maréchal chargea le

plus habile de ses lieutenants, le comte de Lowendalh, d'aller

assiéger Berg-op-Zoom; et cette place forte, chef-d'oeuvre de Cohorn

et considérée comme imprenable, fut emportée en six semaines par les

manoeuvres combinées de ces deux grands capitaines, tous les deux

étrangers[89], et cependant les seuls, parmi ses généraux, à qui la

France pût maintenant confier ses armées. Cette opération faite, le

maréchal de Saxe reprit le cours de ses manoeuvres, et, malgré tous

les efforts des armées confédérées, Maëstricht put être cerné.

[Note 89: Le comte de Lowendalh étoit danois d'origine, et avoit servi

d'abord en Russie. La prise de Berg-op-Zoom lui valut le bâton de

maréchal de France.]

La puissance que s'étoient créée les Anglois, étoit telle, que,

l'argent à la main, ils faisoient venir des soldats d'où ils

vouloient, et que, par l'effet magique d'un subside, ils avoient

obtenu de la Russie un secours formidable en hommes et en

vaisseaux[90]. Tandis qu'ils traitoient avec cette puissance, afin de

prendre sur terre une revanche terrible des victoires infructueuses de

Louis XV, ils poursuivoient sur mer le cours de leurs faciles

triomphes. Tel étoit l'abandon dans lequel la France se voyoit

maintenant forcée de laisser ses colonies, qu'il suffit aux marchands

de la Nouvelle-Angleterre de se cotiser pour former une petite armée,

et s'emparer ainsi de Louisbourg, ville importante située à

l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et la clef de nos possessions

dans le nord de l'Amérique; ce qui anéantit tout à coup notre commerce

et nos pêcheries dans cette partie du Nouveau-Monde[91]. On essaya de

réparer ce désastre, et des désastres plus grands furent le résultat

des efforts que l'on avoit tentés. Une première flotte, sous les

ordres du duc d'Enville, fut dispersée par la tempête; une seconde,

composée de seize vaisseaux et commandée par le marquis de la

Jonquières, étoit à peine sortie de Brest qu'elle fut attaquée par les

amiraux Anson et Warrin, qui l'attendoient près du cap Finistère,

ayant pour eux l'avantage du nombre, et cette plus grande expérience

de la mer, à laquelle rien ne peut suppléer. Malgré la résistance la

plus intrépide, l'amiral françois vit prendre tous ses vaisseaux, et

fut lui-même obligé de se rendre. L'amiral Hawkes porta, dans cette

même année, un second et dernier coup à la marine françoise, en lui

enlevant six vaisseaux sur sept, qu'il avoit attaqués et enveloppés

avec une flotte de quatorze voiles. Ce fut alors un jeu pour les

Anglois de s'emparer des riches convois qui revenoient des Indes

occidentales, et le commerce de la France fut ruiné en même temps que

sa marine étoit anéantie. Alors le cabinet de Saint-James arrêta la

marche de ses auxiliaires russes, qui déjà avoient atteint la

Franconie, et jugea qu'il pouvoit permettre à ses alliés de faire la

paix, puisqu'il ne restoit plus à la France un seul vaisseau.

[Note 90: «L'impératrice Élisabeth Petrowna, fille du czar Pierre, fit

marcher cinquante mille hommes en Livonie, et promit d'équiper

cinquante galères. Cet armement devoit se porter partout où voudrait

le roi d'Angleterre, moyennant cent mille livres sterling seulement.»

(Voyez _Précis du Siècle de Louis XIV_, ch. XXVI.)]

[Note 91: Louisbourg est une place qui pouvoit se défendre, et rendre

tous les efforts inutiles, si on avoit eu assez de munitions.» (Voyez

_Précis du Siècle de Louis XIV_, ch. XXVIII.)]

Les ministres des puissances se rassemblèrent à Aix-la-Chapelle; la

suspension d'armes eut lieu le 13 mai 1746, et la paix fut signée le

18 octobre de cette même année. Louis XV ne recouvra pas sa marine, et

pour prix du sang de ses sujets, des trésors de la France et des

victoires du maréchal de Saxe, il transigea, ainsi que ses ennemis

l'avoient prévu, en rendant toutes ses conquêtes[92].

[Note 92: Le roi de Prusse garda la Silésie qu'il avoit conquise, et

le roi de Sardaigne conserva une partie du Milanois qui avoit été le

prix de son alliance avec la reine de Hongrie.]

Certes c'étoient là de grands revers et surtout de grandes fautes.

L'intérieur de la France va nous offrir un spectacle plus triste

encore. Il nous faut maintenant remonter jusqu'au commencement de ce

période de plus de trente années que nous venons de parcourir.

Jamais État chrétien n'offrit peut-être un désordre moral plus

singulièrement compliqué que celui que présenta la France après la

mort de Louis XIV. Les ressorts du gouvernement s'étant un moment

détendus, nous avons vu que le parlement étoit, à l'instant même,

revenu à ses anciennes traditions, et avoit essayé de se rétablir de

lui-même le modérateur suprême du pouvoir politique et du pouvoir

religieux, aidé dans son entreprise par les jansénistes, ses

auxiliaires habituels, qu'avoit d'abord accueillis et protégés un

prince indifférent à toutes croyances religieuses, et devenu un moment

leur protecteur, par la seule raison qu'ils avoient été persécutés

sous Louis XIV[93]. Cette opposition ayant bientôt fatigué celui-là

même qui avoit contribué à la faire renaître, on a vu encore qu'il

l'avoit brisée en un instant et avec une telle violence, qu'on avoit

pu croire, d'après ce coup si rudement frappé, que les intérêts

nouveaux qui portèrent ensuite le régent et son ministre à faire cause

commune avec la cour de Rome délivreroient enfin le clergé de France

de ce joug ignominieux que la magistrature avoit osé lui imposer, et

que la fausse politique de nos rois avoit maintenu et même agravé.

Mais cette politique égoïste et absurde étoit encore toute vivante, et

l'instinct despotique du régent sut la comprendre, même au milieu de

ses plus grandes animosités contre les gens de robe. Redoutant à la

fois et le clergé et le parlement, ce prince, dans tout ce qu'il

entreprit ou contre l'un ou en faveur de l'autre, et peut-être sans

s'être fait à ce sujet un plan profondément combiné, sut s'arrêter

précisément au point où l'un des deux partis auroit entièrement

triomphé du parti opposé; de manière que le clergé n'emporta qu'une

demi-victoire, que la magistrature n'essuya qu'une demi-défaite, et

que lorsque le parlement revint de son exil de Pontoise, aussi abattu

sous la main du régent qu'il avoit pu l'être, sous celle de Louis XIV,

il conserva encore, même dans les conditions de retour qu'il fut forcé

de subir et qui confirmèrent sa dépendance à l'égard du pouvoir

temporel, une partie de l'ascendant qu'il s'étoit arrogé sur

l'autorité spirituelle. Les choses étant ainsi arrangées, il en

résultoit qu'au moment même où le prince auroit éprouvé quelque

embarras de la part de l'opposition religieuse, il étoit en mesure de

s'en délivrer en élevant contre elle le parlement; et quant à

celui-ci, les lits de justice et les prisons d'État devoient lui en

rendre raison, si la fantaisie lui prenoit de passer les limites qu'il

auroit jugé à propos de lui tracer. Cette politique, sous une forme un

peu différente, étoit toujours celle de Louis XIV.

[Note 93: Il convient cependant de donner une juste idée des

persécutions _cruelles_ exercées par ce monarque contre ces honnêtes

sectaires, qui, comme tout le monde sait, étoient des agneaux pour la

douceur, point persécuteurs; au contraire, pleins de charité à l'égard

de ceux qui avoient le malheur de ne pas être de leur avis. Il est à

propos de dévoiler les _horreurs_ que l'on exerça contre eux, et dont

le père Letellier, cet _atroce_ et _farouche_ jésuite, fut

l'instigateur; il faut enfin déchirer les voiles et montrer à tous les

yeux ces _victimes_ nombreuses qu'un historien moderne (M. Lacr......)

nous représente, en style pathétique et en phrases plus ou moins

harmonieuses, _entassées_ dans les cachots de la Bastille et de

Vincennes, et lorsqu'elles furent enfin délivrées sous la régence,

«défilant lentement au milieu de leurs parents et de leurs amis:»

spectacle, ajoute cet historien, bien propre à aigrir les esprits

contre la mémoire de Louis XIV. Or les écrits du temps les plus

favorables à la cause du jansénisme nous apprennent que, jusqu'au mois

d'octobre 1715, il avoit été mis DEUX personnes à Vincennes et QUATRE

à la Bastille, six en tout; et ces écrits les _nomment_[93-A]. Telle

est la liste effrayante de ces _victimes_ qui défilèrent _lentement_

et _processionnellement_ en sortant de ces cachots où elles avoient

été _entassées_. Voilà comme certaines gens écrivent l'histoire au

XIXe siècle. En ce genre, nous sommes forcés d'avouer que nous ne

connoissons rien de plus curieux que l'histoire ou plutôt les

_histoires_ de M. Lacr....., que tant de braves gens lisent _pour leur

instruction_, et dont il faut espérer toutefois que quelque jour

justice sera faite.]

[Note 93-A: Voyez _les Mémoires pour servir à l'Histoire

ecclésiastique du 18e siècle_, t. I, p. 111, 2e édition.]

Mais, nous l'avons déjà dit, Louis XIV étoit chrétien, et il n'y eut

jamais d'irréligion plus scandaleusement déclarée que celle du régent.

Un troisième parti qui, jusqu'alors, s'étoit tenu dans l'ombre, d'où

il n'auroit pu sortir, sans se voir à l'instant même écrasé sous la

main redoutable à laquelle rien ne résistoit, se montra tout à coup au

grand jour, toléré par un prince qui n'avoit cessé d'être son

complice, encouragé par ses exemples dans ses excès les plus

licencieux, au-dessus de toute autorité, parce qu'il nioit tout

devoir, prêt à profiter de toutes les fautes des autres partis, et de

tous les embarras où pourroit les jeter la fausse position dans

laquelle ils étoient respectivement placés: ce fut le parti des

incrédules, plus connu sous le nom de parti _philosophique_. Né, de

même que les disciples de Jansénius, du protestantisme, dont il

exprimoit les dernières conséquences, déjà plus nombreux qu'on

n'auroit pu le penser, lorsqu'avoit défailli cette main qui avoit su

le contenir, et prédominant surtout dans la nouvelle cour, il sut y

profiter de la corruption effrénée des moeurs pour y accroître la

licence des esprits; et bientôt on le vit étendre plus loin ses

conquêtes, lorsque la soif des richesses, allumée dans tous les rangs

par la plus funeste des opérations financières, eut rapproché

l'intervalle qui les séparoit, et commencé à introduire, dans quelques

classes moins élevées de la société, les vices des grands seigneurs et

la manie de les imiter. Ainsi commença, de la cour à la ville, à

circuler le poison, d'abord dans le ton général des conversations où

il fut du bel air de se montrer impie et libertin, ensuite dans une

foule d'écrits obscurs, pamphlets, libelles, contes, épigrammes, qui

se multiplièrent sous toutes les formes, échappant à l'action de la

police par le concours de ceux-là mêmes qui auroient dû contribuer à

en arrêter le cours, et propageant le mal avec cette rapidité qui

n'appartient qu'à l'imprimerie, puisqu'elle est celle de la pensée.

Deux hommes parurent à cette époque, qui étoient destinés à exercer

une grande influence sur leur siècle, par l'éclat de leur talent, et

par l'usage pernicieux qu'ils eurent le malheur d'en faire, Voltaire

et Montesquieu. Celui-ci qui devoit, dans la suite, être dépassé de

très loin par l'autre dans cette guerre ouverte contre le

christianisme, se montra le plus hardi en entrant dans la carrière, et

ses _Lettres persannes_ attaquèrent plusieurs des vérités

fondamentales de la religion avec une originalité de style et une

énergie d'expression qui rendoient l'attaque plus séduisante et par

cela même plus dangereuse. Cependant il le put faire sans être

inquiété, tant étoit déjà avancée la licence des esprits; et dès lors

le crime de s'attaquer au prince étant estimé plus grand que celui de

s'attaquer à Dieu, Voltaire expioit en même temps, à la Bastille, le

simple soupçon d'être l'auteur d'une satire contre le régent. La

fougue d'impiété de celui-ci s'exhaloit plus alors dans ses paroles

que dans ses écrits, où quelques traits, jetés par intervalle,

commençoient seulement à la déceler.

Tandis que croissoit ainsi ce parti, au milieu de l'espèce

d'enivrement de débauche que la régence répandoit dans toutes les

classes oisives ou opulentes de la société, l'Église de France, nous

l'avons déjà dit, courbée sous le joug d'une servitude outrageante et

intolérable, étoit réduite, pour résister au parti janséniste et se

soustraire à l'action tyrannique du parlement, de se rallier au chef

de l'État, d'accepter pour protecteur son infâme favori, de supporter

la profanation de ses plus hautes dignités; et c'étoit là un opprobre

qui fournissoit contre elle de nouvelles armes aux incrédules,

lesquels en tiroient parti pour grossir leurs rangs de beaucoup

d'esprits foibles et passionnés à qui ils savoient persuader que cette

protection dérisoire qu'accordoient à la religion des hommes faisant,

comme eux, profession d'incrédulité, étoit une preuve évidente de la

fausseté de ses dogmes. Cette humiliation du clergé produisoit encore

cet autre effet de jeter dans le parti janséniste des hommes à vues

courtes et à conscience timorée, qui croyoient reconnoître, dans le

rigorisme affecté des sectaires et dans leur opposition au pouvoir,

bien que cette opposition n'eût commencé qu'après que le pouvoir les

eût lui-même repoussés, une résistance courageuse à l'iniquité du

siècle, à l'égard de laquelle ils reprochoient au parti opposé de se

montrer beaucoup trop indulgent. Telle étoit la position des choses et

des esprits, lorsque l'évêque de Fréjus parvint au ministère.

Toutefois ce n'est point assez de cette vue générale pour bien faire

comprendre ces querelles déplorables qui se continuèrent si vivement,

sous l'administration de ce foible vieillard, entre le clergé, les

jansénistes et les parlements, si l'on n'y joint quelques traits de ce

qui s'étoit passé, depuis Louis XIV, relativement à la bulle

_Unigenitus_. L'ignorance et la sottise philosophique considèrent avec

beaucoup de pitié les troubles et les désordres dont cette bulle

fameuse fut en France l'occasion et le prétexte, et peu s'en faut

qu'elles n'en jugent les détails indignes de l'histoire: il ne leur

appartient pas de concevoir que c'est là, dans son principe et dans

ses conséquences, le plus grand événement du XVIIIe siècle, et qu'il

suffiroit seul pour l'expliquer tout entier.

(1715-1718) Il n'est pas difficile de prévoir ce qui seroit arrivé de

l'obstination du cardinal de Noailles, si Louis XIV eût vécu; il n'y a

pas d'apparence qu'il eût refusé d'obéir au commandement d'un maître à

qui on ne résistoit pas impunément, et pour quelque temps, du moins,

la paix eût été rendue à l'Église. La politique du régent, masquée

sous le voile de la modération et de l'esprit conciliateur, changea la

face des choses: le cardinal le voyant plein de condescendance pour

lui et de tolérance à l'égard des jansénistes, reprit courage, et le

parti des opposants avec lui. Il ne fut plus question d'accepter la

bulle, quoiqu'il eût fait une promesse formelle à ce sujet. Un déluge

de libelles où les doctrines qu'elle contenoit étoient attaquées et

les opinions de Quesnel défendues, inonda Paris et les provinces; la

division éclata ouvertement dans le corps des évêques, l'esprit de

révolte commença à se manifester dans le clergé inférieur, dans les

universités, dans les facultés de théologie; et l'on put se croire à

la veille de ce schisme depuis si long-temps redouté par tous ceux qui

en avoient vu le principe dans ce qui se passoit en France depuis près

de quarante ans.

Les premiers symptômes de cette guerre qui alloit désoler l'Église de

France, se manifestèrent dans cette même assemblée du clergé qui

s'étoit ouverte quelques mois avant la mort du feu roi[94]; et ce fut

à l'occasion de deux ouvrages que le parti janséniste venoit de jeter

dans le public, et dans lesquels tout le venin de leur doctrine se

trouvoit répandu[95]. Il fut décidé que ces deux productions

dangereuses seroient examinées et censurées: les prélats opposants[96]

firent voir, dès lors, combien ils étoient favorables aux sectaires,

par les manoeuvres de tout genre qu'ils employèrent pour arrêter cette

censure; et, n'ayant pu y réussir, pour empêcher du moins qu'il y fût

parlé honorablement de la bulle, à l'occasion de laquelle cependant

ces ouvrages avoient été composés, et contre laquelle ils étoient

principalement dirigés. Ayant encore échoué sur ce point, leur

dernière ressource avoit été de faire intervenir le régent, dont

l'intention n'étoit pas de donner en ce moment gain de cause à l'un ou

à l'autre parti, et qui, sous prétexte qu'il venoit d'ouvrir une

négociation avec le pape au sujet de leurs contestations, défendit

provisoirement la publication des censures. Cependant la faculté de

théologie de Paris avoit commencé à montrer de quel esprit elle étoit

animée, en rétractant publiquement l'acceptation qu'elle avoit faite

de la bulle, et déclarant même avec beaucoup d'impudence «qu'elle ne

l'avoit jamais acceptée.» Son audace fut telle, dès ces premiers

moments, que les livres censurés trouvèrent des apologistes au milieu

d'elle, et purent y être impunément défendus.

[Note 94: Le 25 mai 1715.]

[Note 95: Les _Hexaples_ et _le Témoignage de la Vérité_[95-A]. «On y

lisoit ces énormes maximes, que les peuples ne doivent point écouter

leurs pasteurs; que les disciples ne doivent point être enseignés par

leurs maîtres; que les fidèles n'ont pas la seule docilité pour

partage. On y enseignoit au contraire que les peuples ont un droit

acquis de s'élever contre tout ce qui blesse leurs préventions et d'en

décider par leurs clameurs. On citoit à ce tribunal de l'esprit

particulier les conciles généraux eux-mêmes, pour s'assurer de

l'authenticité de leurs canons; et on faisoit du soulèvement du peuple

la souveraine règle vivante et infaillible de notre foi. Telle étoit

la monstrueuse doctrine du livre du _Témoignage de la Vérité_.»

«Le livre des _Hexaples_ n'étoit pas moins impie. Le but principal de

son auteur étoit d'opposer la doctrine de l'Écriture et des Pères à

celle de la _Constitution_, d'y mêler des remarques propres à étouffer

dans le coeur des fidèles les sentiments de soumission et de respect

qui sont dus au Saint-Siége, de justifier les _Réflexions morales_ aux

dépens de tous ceux qui les avoient si formellement proscrites, et

d'invectiver contre les auteurs d'une morale opposée à la sienne.»

(LAFITEAU, _Histoire de la Bulle Unigenitus_, t. I, p. 320, in-12.)]

[Note 95-A: L'auteur des _Hexaples_ se nommoit Fouillou; celui du

_Témoignage_ étoit un oratorien nommé La Borde.]

[Note 96: Ils étoient au nombre de douze, y compris leur chef, le

cardinal de Noailles.]

Lorsque ces nouvelles parvinrent à Rome, Clément XI en ressentit une

vive douleur, et jamais l'embarras de sa situation vis-à-vis de

l'Église de France n'avoit été plus grand. Partout ailleurs, l'hérésie

et la rébellion auroient été, à l'instant même, comprimées et punies

par des actes décisifs de son autorité suprême, que le pouvoir

temporel auroit accueillis avec respect, à l'égard desquels il eût

exigé une prompte et entière obéissance. En France les obstacles se

présentoient de toutes parts: formeroit-il une commission pour

instruire le procès des évêques opposants? Mais c'étoit une

prérogative de l'Église _gallicane_, que les évêques n'y pouvoient

être jugés en première instance que par les métropolitains assistés

de leurs suffragants, et ce n'étoit que par voie d'appel que le pape

avoit le droit de connoître de la cause d'un évêque accusé.

Assembleroit-il un concile national? c'eût été soulever à l'instant

même mille questions odieuses sur l'autorité pontificale: il n'y

falloit pas penser. La convocation d'un concile général, qui lui fut

proposée par ses conseillers, fut encore rejetée, parce qu'il y vit de

même de graves inconvénients[97]. Sévir contre la Sorbonne, contre une

simple faculté de théologie, il ne le pouvoit même pas sans

imprudence, et sans s'exposer à voir son autorité compromise; car

l'_appel comme d'abus_ au parlement en eût été la conséquence; et,

devant le tribunal séculier, la Sorbonne l'auroit très probablement

emporté sur le souverain pontife. Au milieu de ces incertitudes, qui

n'étoient que trop fondées, Clément XI s'arrêta du moins à la

résolution de refuser des bulles à tout sujet qu'on lui présenteroit

pour de nouveaux évêchés, et qui n'auroit pas accepté formellement la

constitution[98]. Enfin, dans une congrégation générale qu'il

assembla, et au milieu de laquelle il déplora les malheurs de l'Église

avec cette éloquence noble et touchante qui éclatoit jusque dans ses

moindres paroles, ce saint pape fit comprendre en peu de mots, et avec

une admirable sagacité, quelles pouvoient être pour la religion en

France les conséquences de l'opposition qui venoit d'y éclater: «Ce

que je vous prie d'observer, dit-il au sacré collége assemblé, c'est

que les évêques opposants n'attaquent ma bulle _Unigenitus_, qu'afin

de saper en même temps et de faire tomber du même coup toutes celles

où ce saint siége a foudroyé leurs erreurs. Comme il n'en est aucune

au sujet de laquelle les formalités les plus solennelles aient été

observées plus exactement qu'à l'égard de la dernière constitution, il

n'en est point aussi qui mérite, avec plus de raison, d'avoir force de

loi dans l'Église. Par conséquent, travailler à infirmer l'autorité de

celle-ci, c'est vouloir anéantir toutes les précédentes. Bientôt on

verroit la bulle d'Innocent X et d'Alexandre VII contre les cinq

fameuses propositions de Jansénius, celle d'Innocent XII contre le

livre des _Maximes des Saints_, celle de Pie V et de Grégoire XIII

contre Baïus, la nôtre même contre le fameux _Cas de conscience_,

rejetées avec hauteur. Ce n'est plus un mystère dans le parti. Depuis

quelque temps il s'en explique si clairement, qu'il n'est plus permis

d'en douter. Ainsi, autant qu'il importe au sacré dépôt de la foi que

des erreurs capitales ne jettent pas de nouvelles racines, ou qu'elles

ne prennent pas de nouvelles forces, autant est-il nécessaire que nous

maintenions, dans toute sa vigueur, une bulle qui, en achevant de les

démasquer, achève aussi de les confondre[99].»

[Note 97: Outre que la convocation n'en étoit pas aisée dans les

circonstances où l'on se trouvoit, le pape ne voyoit pas la nécessité

d'une semblable assemblée pour sanctionner une loi, qu'à l'exception

de quelques réfractaires, tous les évêques du monde chrétien avoient

reçue avec le respect qui lui étoit dû. Qui pouvoit assurer d'ailleurs

qu'après que le concile auroit été convoqué, les Quesnélistes

n'imiteroient pas les Calvinistes dans la conduite que ceux-ci avoient

tenue à l'égard du concile de Trente? (LAFITEAU, _Histoire de la Bulle

Unigenitus_, t. I, p. 355, in-12.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 9 / 39 段