à un illustre étranger, et que cet étranger la payât d'affection et de
reconnoissance. Parmi les généraux qui avoient figuré dans cette
guerre, le comte Maurice de Saxe, auquel on avoit confié un
commandement, étoit le seul qui eût montré de la prévoyance, et
l'heureuse réunion de la hardiesse et de la science militaire. Il
jetoit déjà un grand éclat, et tous les regards se tournoient vers
lui. Pour prix de ses beaux faits d'armes, le roi venoit de l'élever à
la dignité de maréchal de France: cette nouvelle position l'enhardit à
présenter des plans qui parurent bien conçus; ils furent adoptés, et
l'on reprit courage. Des négociations furent entamées avec le roi de
Prusse, qui commençoit à s'alarmer des progrès de la reine de Hongrie;
et, de même que son intérêt lui avoit fait abandonner l'alliance de la
France, son intérêt l'y rejeta. Par un effet de cette politique
pusillanime du cardinal de Fleuri, qui ne lui avoit pas permis de
faire un seul mouvement dont les Anglois pussent concevoir de
l'ombrage, les Espagnols s'étoient trouvés abandonnés en Italie à
leurs propres forces; et tandis que le roi de Sardaigne pénétroit sans
obstacle jusqu'aux frontières du royaume de Naples, et qu'une escadre
angloise menaçoit d'en bombarder la capitale, tout ce qu'avoit osé
faire le vieux ministre, c'étoit d'avoir accordé le libre passage à
une armée espagnole, qui, sous les ordres d'un infant, étoit venue
envahir la Savoie. Il fut maintenant décidé qu'une armée françoise
seroit envoyée en Italie, et le commandement en fut confié au prince
de Conti. Des préparatifs très considérables se firent en même temps,
et avec une sorte d'affectation, comme si l'on eût eu l'intention
d'opérer une descente en Angleterre et d'y ramener le prétendant[83].
Toutefois ils n'avoient rien de réel, et ne servoient qu'à cacher aux
alliés le véritable plan que l'on vouloit mettre à exécution. Ce plan
étoit d'envahir les Pays-Bas autrichiens; c'étoit là que devoient se
porter les grands coups.
[Note 83: Une escadre de vingt-six vaisseaux de ligne, sous le
commandement du comte de Roquefeuil, entra dans la Manche; les côtes
se couvrirent de troupes qui sembloient prêtes à s'embarquer; le
maréchal de Saxe devoit, disoit-on, les commander, et le prince
Édouard étoit parti de Rome pour joindre l'armée françoise.]
Les principales forces du royaume avoient donc été rassemblées de ce
côté, et formoient deux armées considérables, l'une commandée par le
maréchal de Noailles, qui devoit faire les siéges, l'autre par le
maréchal de Saxe, que l'on destinoit à en couvrir les opérations.
C'étoient cent vingt mille hommes que l'on opposoit de ce côté aux
alliés, qui en comptoient à peine soixante mille. Louis XV s'étoit
enfin arraché aux délices de Versailles, et paroissoit pour la
première fois dans les camps, y traînant sa maîtresse après lui, mais
du moins spectateur des opérations militaires. Elles furent rapides et
brillantes: les manoeuvres savantes du maréchal de Saxe tinrent en
échec l'ennemi; on prit en peu de jours Ypres, Furnes, le fort de
Kenoque, et les armées françoises ne cessèrent pas de marcher en
avant. Mais on avoit commis la faute très grave de porter toutes les
forces sur ce seul point, où l'on vouloit des succès faciles et sûrs,
parce que le roi y devoit honorer l'armée de sa présence; et le prince
Charles de Lorraine, profitant de cette faute, avoit envahi l'Alsace,
et y faisoit des progrès alarmants. Ce fut donc une nécessité de
s'arrêter: le maréchal de Saxe fut laissé en Flandre avec une partie
des troupes, et dut s'y tenir sur la défensive, tandis que le reste de
l'armée se dirigea à marches forcées vers la province envahie. Ce fut
pendant cette marche que Louis XV tomba malade à Metz, et qu'à
l'occasion de cette maladie, il reçut de ses peuples des témoignages
d'affection qui parurent ranimer un moment cette âme énervée, et
accablée sous le poids de ses coupables voluptés. Nous le verrons
bientôt s'y replonger.
Dès qu'il fut rétabli, il continua sa route pour l'Alsace, et y arriva
au moment où les victoires du roi de Prusse forçoient le prince
Charles d'en sortir pour aller à la défense des États héréditaires,
que menaçoit de toutes parts cet audacieux et infatigable ennemi.
C'étoit cette diversion opérée par Frédéric qui sauvoit la province;
et le maréchal de Noailles, qu'elle tiroit d'une situation
embarrassante, devoit du moins la seconder en marchant rapidement sur
les traces de l'armée impériale, qui se seroit à son tour trouvée en
péril entre l'armée prussienne et l'armée françoise. Au lieu de cette
manoeuvre, qui étoit si évidemment indiquée par ce qui se passoit sur
cette partie du théâtre de la guerre, il rentra dans ce déplorable
système de circonspection qui avoit déjà tout perdu; et lorsqu'il eût
fallu s'attacher à suivre les traces du prince de Lorraine et le
harceler dans sa retraite, on le vit, au grand étonnement de toute
l'Europe, s'amuser, avec une armée de soixante mille hommes, à faire
le siége de Fribourg. À la vérité il prit cette ville; mais, pendant
ce temps, le roi de Prusse, accablé de tout le fardeau de la guerre,
renfermé seul au milieu des armées ennemies, non seulement perdoit
tout le fruit de ses victoires, mais se voyoit réduit aux dernières
extrémités, pour n'avoir pas été secouru. C'étoit la seconde fois
qu'il expioit ainsi les fautes des généraux françois.
(1745) Cependant on continua de demeurer sourd à son cri d'alarme: il
sembloit qu'on n'eût pas même ce qu'il falloit d'intelligence pour
concevoir l'ensemble de cette guerre; et quoiqu'il fût sans doute plus
essentiel de vaincre en Allemagne au milieu des alliés de la France
que de conquérir les Pays-Bas, on s'obstina à poursuivre cette
conquête, qui flattoit la vanité de Louis XV; et après s'être délivré
du prince Charles, qu'on rejetoit en quelque sorte sur le roi de
Prusse, tous les efforts furent de nouveau dirigés vers ce point. Le
roi, que l'ivresse des Parisiens avoit salué à son retour du nom de
_bien aimé_, n'avoit pas tardé à montrer combien il étoit digne de ce
titre en rappelant aussitôt, et avec l'éclat le plus scandaleux, la
duchesse de Châteauroux, que les terreurs de la mort l'avoient un
moment fait éloigner de lui. Atteinte, comme sa soeur, la marquise de
Vintimille, d'une maladie violente, elle n'avoit survécu que peu
d'instants à ce dernier triomphe; une femme d'une condition plus
obscure l'avoit remplacée[84], et devenue de même la compagne obligée
de son royal amant, elle le suivit au milieu de l'appareil des camps
et du mouvement des armées.
[Note 84: Son père, disoit-on, avoit été boucher et se nommoit
Poisson; sa mère, célèbre dans sa jeunesse par sa beauté et par sa
galanterie, l'avoit mariée à un sous-fermier nommé Le Normand
d'Étioles; et dès lors, spéculant sur les charmes et sur tous les
moyens de séduction que possédoit sa fille, elle avoit décidé qu'une
beauté si parfaite ne violeroit la foi conjugale que pour triompher du
roi de France, et lui avoit inspiré de tourner toutes ses pensées vers
cette illustre conquête. La fille se montra docile aux inspirations de
sa mère, et, à force de manoeuvres de comédie, finit par attirer dans
ses lacs le monarque voluptueux. Nous allons voir bientôt paroître,
sur le triste théâtre des affaires publiques, cette femme si fatale à
la France.]
Ce sont ces campagnes des Pays-Bas qui ont fait la gloire et élevé si
haut la renommée du maréchal de Saxe. Il y avoit déjà six mois que,
déployant toutes les ressources de la science militaire, il se
maintenoit inattaquable devant une armée supérieure en nombre: les
renforts et le roi étant arrivés, il marcha en avant et investit
Tournay; l'armée confédérée s'ébranla aussitôt pour venir au secours
de cette ville. On se rencontra au village de Fontenoy; et c'est là
que fut donnée cette bataille, devenue célèbre par une manoeuvre de
l'armée angloise dont il y a peu d'exemples dans les fastes
militaires, bataille meurtrière et long-temps indécise, que la
présence de Louis XV, l'embarras qu'elle causoit et le péril qu'il
courut, furent sur le point de faire perdre; dont le succès fut décidé
par une manoeuvre d'artillerie, ce qui étoit nouveau encore dans la
tactique moderne; bataille qui eut cet autre caractère de nouveauté,
que le général qui la gagna étoit mourant, et commandoit les
mouvements de son armée, porté dans une litière. Tournay se rendit, et
ce fut le premier fruit de cette victoire. Après cette ville tombèrent
Gand, Oudenarde, Bruges, Ostende, Dendermonde, Ath, Nieuport. Trompant
ensuite l'ennemi par une ruse de guerre ingénieuse et hardie, le
héros saxon disparut au milieu d'un bal pour aller investir Bruxelles,
et la prise de la capitale des Pays-Bas termina cette suite de succès
rapides et brillants, qui sembloient rappeler les beaux jours de Louis
XIV.
Mais pendant que l'on s'enivroit à Paris de ces triomphes, et que
Maurice, devenu l'idole des Parisiens, jouissoit de cet enivrement, il
se passoit en Allemagne des choses qui étoient de nature à en modérer
les transports. L'empereur Charles VII, le malheureux objet de cette
inutile et déplorable guerre, venoit de mourir; la France avoit cru
tenter l'électeur de Saxe en lui offrant la couronne impériale:
celui-ci, qui avoit sous les yeux un exemple frappant de l'abandon où
elle laissoit ses alliés, ne s'étoit point laissé séduire par cette
offre dangereuse, et avoit préféré demeurer attaché à la fortune de la
reine de Hongrie. De son côté, le nouveau duc de Bavière, dont les
États venoient d'être encore envahis et désolés, s'étoit hâté de
négocier avec Marie-Thérèse, et en avoit obtenu la paix dont il avoit
si grand besoin. Le roi de Prusse, qui pouvoit justement accuser la
France d'ingratitude et de perfidie, réduit maintenant, après tant de
travaux et de triomphes, à fuir devant le prince Charles, avoit aussi
demandé la paix, et elle lui avoit été refusée: son génie et son
courage la lui procurèrent, et ce fut dans cette situation presque
désespérée qu'il étonna l'Europe par des prodiges d'audace et de
science militaire. Par l'effet des plus belles manoeuvres, il gagna
d'abord la bataille de Friedberg, puis ensuite celle de Sohr; mais ce
qui fut décisif pour lui, car ces succès ne le sauvoient pas, ce fut
le projet hardi qu'il conçut de conquérir cette paix en faisant la
conquête de la Saxe, et le bonheur étonnant avec lequel il l'exécuta.
Une victoire remportée sur les Saxons par le plus renommé de ses
lieutenants, le prince d'Anhalt, lui en ouvrit le chemin jusqu'à
Dresde, d'où l'électeur fut obligé de s'enfuir précipitamment,
abandonnant sa famille à la générosité du vainqueur. Ce fut en
frappant de tels coups que Frédéric obtint la paix et garda la
Silésie. Ainsi, dans cette même campagne dont on faisoit tant de
bruit, la France avoit perdu, l'Espagne exceptée, les derniers alliés
qui lui restassent en Europe.
En Italie, les opérations militaires avoient commencé sous les
auspices les plus favorables; les armées confédérées de France et
d'Espagne y avoient remporté de grands succès sur le roi de Sardaigne,
qui, même alors qu'il étoit battu, ne se décourageoit jamais quand il
s'agissoit d'une guerre contre les François, et ne se montroit timide
et irrésolu que lorsqu'il étoit leur allié. Il avoit donc redoublé,
après ses défaites, d'activité et de courage, et néanmoins n'avoit pas
été plus heureux vis-à-vis du maréchal de Maillebois, qui venoit de
prendre la place du prince de Conti, celui-ci ayant été forcé, par la
jalousie de l'infant don Philippe, de s'arrêter au milieu de ses
victoires et d'aller prendre le commandement de l'armée d'Alsace. Les
armées des deux couronnes étoient rentrées dans le Milanais; des
mouvements habilement combinés avoient séparé l'une de l'autre les
armées ennemies, et le roi de Sardaigne avoit encore été battu. Le
Montferrat, Alexandrie, Tortone, Parme et Plaisance, étoient tombés au
pouvoir des François; maîtres du cours du Pô, ils venoient d'entrer à
Milan, dont ils assiégeoient la citadelle, et, d'un autre côté, le roi
de Naples réparoit la honte de la campagne précédente en chassant les
troupes impériales de ses États, et les poussant bien au delà de ses
frontières. Tout se présentait donc, de ce côté du théâtre de la
guerre, sous un aspect qui étoit loin de faire présager ce qui alloit
suivre. Cependant le prince de Conti, moins soutenu en Alsace qu'il ne
l'avoit été d'abord en Italie, et affoibli par les renforts qu'on lui
enlevoit sans cesse pour l'armée des Pays-Bas, s'étoit vu forcé de
faire repasser le Rhin à son armée, dont la première destination avoit
été de menacer l'Allemagne et de manoeuvrer au milieu des électorats.
Libres des craintes qu'il leur avoit inspirées, les électeurs avoient
enfin comblé les voeux de Marie-Thérèse; et, lui accordant le prix le
plus flatteur et le plus désiré de son courage et de ses victoires,
ils venoient de déférer à son mari, le grand duc de Toscane, la
couronne impériale. Il fut élu empereur le 13 septembre de cette
année.
(1746) La nouvelle campagne des Pays-Bas, où l'armée du maréchal de
Saxe s'étoit fortifiée de tout ce qui avoit affoibli les autres, ne
fut qu'une suite de triomphes: le roi, après avoir assisté à la prise
d'Anvers, qui ouvrit ses portes dès qu'elle vit paroître les troupes
françoises, étoit revenu à Versailles; et l'on avoit continué, sans
lui, de marcher en avant et de prendre des villes. Mons, Namur et
Charleroi ne coûtèrent que peu de jours, et ainsi se trouva achevée la
conquête des Pays-Bas autrichiens. C'étoit une occasion favorable pour
les Hollandois de secouer le joug de l'Angleterre, qui les traînoit en
quelque sorte à sa suite, et dominoit à la fois leur marine et leur
commerce: le roi leur fit à ce sujet des propositions qui auroient pu
les tenter; ils refusèrent par un effet de cette méfiance trop fondée
que la France, depuis Louis XIV, inspiroit à tous ses voisins, et
jugèrent que le souverain d'un si grand royaume où, depuis un siècle,
avoient été formés et exécutés tant de desseins ambitieux, étoit pour
eux un protecteur plus dangereux encore que l'Angleterre. Cependant le
prince Charles de Lorraine étoit accouru à la défense des Pays-Bas, au
moment où leurs dernières forteresses venoient de tomber: le maréchal
le laissa s'avancer, et l'ayant ainsi amené où il vouloit, remporta
sur lui la victoire de Raucoux, victoire qui auroit dû être décisive,
qui ne le fut point parce que, sur d'autres points, l'on éprouvoit des
revers pour y avoir affoibli les armées au profit de celle des
Pays-Bas; et maintenant on arrêtoit celle-ci dans ses succès, en lui
demandant des renforts pour aller au secours des autres armées.
C'étoient là de ces prodiges de désordre et d'imprévoyance qui se
faisoient dans le cabinet de Versailles, et que le maréchal de Saxe ne
pouvoit empêcher.
Il arriva donc que, tandis qu'il triomphoit en Flandre, tout étoit
perdu en Italie. La division s'étoit mise entre les armées espagnole,
françoise, napolitaine, génoise (car Gênes, pour son malheur, avoit
embrassé le parti des deux couronnes); les généraux ne s'entendant
plus, les opérations militaires s'étoient ralenties; et cependant
Marie-Thérèse, tranquille en Allemagne où tout étoit maintenant
pacifié, s'étoit empressée d'envoyer en Lombardie de nombreux
renforts, sous la conduite du prince de Lichstenstein. L'armée
impériale se rassembloit sur les confins de cette province, le roi de
Sardaigne réorganisoit la sienne, et l'on alloit se trouver entre deux
armées, dans un pays où l'on ne possédoit pas une seule forteresse. Le
maréchal de Maillebois, qui sentit le danger d'une semblable position,
parla de retraite: l'infant n'y voulut point entendre, ne pouvant se
faire à l'idée d'abandonner ces duchés de Parme et de Plaisance, qui
avoient coûté à l'Espagne tant d'or et tant de sang: ce fut sous les
murs même de Plaisance que cette retraite fut décidée par la défaite
la plus désastreuse que les armées des deux couronnes eussent encore
éprouvée. Il fallut alors évacuer et les deux duchés et les autres
conquêtes que l'on avoit pu faire en Italie. La retraite se fit avec
bonheur et habileté, et les débris de ces armées, réunis par une main
ferme et courageuse, pouvoient encore couvrir la ville de Gênes, et la
soustraire à la vengeance des Autrichiens. Le découragement et
l'animosité toujours croissante des chefs les uns contre les autres
empêchèrent de prendre ce parti, que commandoient à la fois l'honneur
et un intérêt bien entendu[85]. Pour prix de son dévouement, Gênes fut
lâchement abandonnée, et éprouva bientôt, même en se rendant, presque
toutes les rigueurs que l'on pourroit exercer sur une ville prise
d'assaut[86]. Les vainqueurs continuoient néanmoins de poursuivre les
deux armées fugitives; ils descendirent les Alpes après elles[87], et
leurs troupes irrégulières inondèrent et désolèrent la Provence et le
Dauphiné.
[Note 85: La mort de Philippe V, dont la nouvelle parvint à l'armée
espagnole pendant cette retraite, contribua beaucoup à accroître ce
découragement. L'influence de la reine cessa à l'instant même de la
mort de son mari; et le nouveau roi, Ferdinand VI, n'étoit pas disposé
à sacrifier ses armées et ses trésors, afin de conquérir des
principautés à ses frères utérins. Toutefois ce n'étoit pas une raison
pour abandonner de fidèles alliés.]
[Note 86: Les violences des Autrichiens y furent portées à de tels
excès, qu'elles soulevèrent contre eux une population entière
désespérée. On les attaqua dans la ville même; on les poussa de rue en
rue; les femmes, partageant cette fureur patriotique, les accablèrent,
du haut des toits, de débris arrachés à leurs propres maisons; ils
finirent par être chassés de la ville, après avoir perdu quatre mille
des leurs dans cette action meurtrière. La France envoya depuis aux
Génois, sous la conduite du duc de Boufflers, un corps de troupes au
moyen duquel ils purent se maintenir.]
[Note 87: Alors l'armée espagnole, réduite à moins de neuf mille
hommes, se sépara des débris de l'armée françoise où l'on comptoit à
peine onze mille soldats manquant de tout, et, traversant le Dauphiné,
alla se cantonner dans le duché de Savoie, dont le roi d'Espagne étoit
encore maître.]
Cependant la branche de Hanovre achevoit de se consolider en
Angleterre par les derniers résultats d'une entreprise qui avoit
semblé mettre plus que jamais en péril sa fortune et ses destinées.
L'expédition du prince Édouard en Écosse, si romanesquement
aventureuse, et justifiée d'abord par des succès presque fabuleux,
expédition que la France n'avoit su soutenir que par des secours
dérisoires, venoit de finir par un désastre complet, et qui ne
laissoit plus aucune ressource à ce prince, si digne d'un meilleur
sort. Assez heureux pour se sauver seul, et dans un dénuement plus
grand encore que lorsqu'il s'étoit hasardé à descendre sur les côtes
de son pays, il n'avoit retiré de cette dernière tentative que le
stérile avantage de prouver au cabinet de Versailles ce qu'il lui
auroit été possible de faire, s'il eût été plus tôt et plus
efficacement secouru.
Au reste, la politique de l'Angleterre avoit achevé de se développer
dans cette guerre, politique qui n'avoit pu réussir aussi complétement
que par les combinaisons prodigieuses de son système financier. Grâce
à ce système, il lui étoit donné de puiser à volonté dans un trésor
que rien sembloit ne pouvoir tarir; de prodiguer ainsi les subsides à
ses alliés; au moyen de ces subsides, d'entretenir leur haine,
d'exciter leur ambition, et de prolonger à son gré une guerre dont, en
dernier résultat, elle seule devoit profiter. C'est ce qui n'étoit
point encore arrivé dans les troubles du continent: il étoit sans
exemple, et même il auroit été impossible de prévoir, qu'une puissance
du second ordre, retranchée dans une île où elle avoit su s'entourer
de la barrière inexpugnable de ses vaisseaux, se procureroit un jour,
au moyen de cette invention formidable du _crédit public_, soutenue de
la crédulité stupide de quelques cabinets, une force suffisante pour
remuer jusque dans ses entrailles cette vieille Europe, pour l'acheter
en quelque sorte au prix qu'elle voudroit se vendre, la couvrir de
ravages, l'inonder de sang au gré de ses intérêts, et exploiter
ensuite à son profit et les vainqueurs et les vaincus. Acharnée contre
la France et l'Espagne, et résolue de ne point lâcher prise qu'elle
n'eût détruit ou envahi leurs dernières colonies, anéanti leur
commerce et leur marine, l'Angleterre ajoutoit sans cesse de nouveaux
subsides aux subsides déjà prodigués; et tandis que ses alliés
occupoient sur terre les deux puissances, ses flottes étoient partout:
elles apparoissoient sur nos côtes pour y faire, quand elles le
jugeoient convenable, d'utiles diversions; elles parcouroient celles
de l'Amérique, et portoient la désolation dans les établissements
espagnols. La prise de Porto-Bello par l'amiral Vernon, l'expédition
audacieuse du commodore Anson, étoient de tristes preuves de cette
prépondérance maritime que l'ineptie et la trahison lui avoient laissé
prendre, et qu'il n'étoit plus possible de lui enlever. Les extrémités
où les Hollandois se trouvoient réduits par la conquête des Pays-Bas,
loin de l'embarrasser, lui étoient un avantage; car elle y voyoit un
moyen assuré de vaincre leur répugnance à rétablir le stathoudérat;
puis, au moyen d'un stathouder, dont elle devenoit nécessairement
l'unique appui, d'être plus maîtresse encore qu'elle n'avoit été au
milieu de cette république de marchands. C'est ce qui arriva, lorsque
les armées françoises eurent envahi les Pays-Bas hollandois.
D'ailleurs toutes ces conquêtes de Louis XV les inquiétoient peu: à
chaque victoire que remportoit pour lui le maréchal de Saxe, il alloit
offrant la paix; et il en manifestoit si impolitiquement le désir et
le besoin, qu'on ne pouvoit guère considérer tant de provinces
conquises que comme un dépôt entre ses mains, qu'il s'empresseroit de
rendre, dès qu'on consentiroit à transiger avec lui.
Cependant une flotte angloise avoit paru sur les côtes de la Provence;
elle y protégeoit les mouvements des Autrichiens qui continuoient à
désoler cette province; l'armée françoise, dont la désorganisation
étoit complète, ne pouvoit mettre aucun obstacle à leurs progrès, et
Toulon étoit menacé. Telle étoit en France la disette des généraux,
qu'on ne trouva rien de mieux à faire que d'y envoyer le maréchal de
Belle-Isle, qui, long-temps prisonnier en Angleterre[88], reparut
ainsi vers la fin de cette guerre qu'il avoit si malheureusement
commencée. Il montra cette fois plus d'activité et d'intelligence: il
sut rétablir la discipline et ranimer le courage des soldats; des
renforts arrivés à propos le mirent à même de se hasarder contre
l'ennemi; il eut des succès, fit lever le siége d'Antibes, reprit
l'offensive, et passant le Var, envahit le comté de Nice. Il avoit
promis de rentrer en Italie, et voulut tenir sa promesse; mais
cherchant à faire mieux que le prince de Conti, et que le maréchal de
Maillebois, il imagina d'y pénétrer par le col de Fenestrelles et
d'Exiles, route plus courte à la vérité, mais aussi plus difficile,
comptant très mal à propos, parmi les chances de succès de son
entreprise, que le roi de Sardaigne se laisseroit surprendre. Il en
fut autrement; et cette manoeuvre mal conçue, à laquelle il auroit
fallu renoncer à l'aspect de l'ennemi bien retranché et sur ses
gardes, devint funeste par l'obstination extravagante que mit son
frère, le chevalier de Belle-Isle, à vouloir forcer un passage que
Charles-Emmanuel avoit su rendre inexpugnable. Il paya sa témérité de
sa vie, et le combat meurtrier d'Exiles rendit désormais toute
opération militaire impossible en Italie.
[Note 88: Il avoit été fait prisonnier le 20 décembre 1743, en prenant
des relais à la porte d'Elbingerode, petit bourg enclavé dans le
territoire de Hanovre, et conduit en Angleterre, où il resta jusqu'au
17 août de l'année suivante.]