Dans ces extrémités, la France se trouva heureuse d'avoir donné asile

à un illustre étranger, et que cet étranger la payât d'affection et de

reconnoissance. Parmi les généraux qui avoient figuré dans cette

guerre, le comte Maurice de Saxe, auquel on avoit confié un

commandement, étoit le seul qui eût montré de la prévoyance, et

l'heureuse réunion de la hardiesse et de la science militaire. Il

jetoit déjà un grand éclat, et tous les regards se tournoient vers

lui. Pour prix de ses beaux faits d'armes, le roi venoit de l'élever à

la dignité de maréchal de France: cette nouvelle position l'enhardit à

présenter des plans qui parurent bien conçus; ils furent adoptés, et

l'on reprit courage. Des négociations furent entamées avec le roi de

Prusse, qui commençoit à s'alarmer des progrès de la reine de Hongrie;

et, de même que son intérêt lui avoit fait abandonner l'alliance de la

France, son intérêt l'y rejeta. Par un effet de cette politique

pusillanime du cardinal de Fleuri, qui ne lui avoit pas permis de

faire un seul mouvement dont les Anglois pussent concevoir de

l'ombrage, les Espagnols s'étoient trouvés abandonnés en Italie à

leurs propres forces; et tandis que le roi de Sardaigne pénétroit sans

obstacle jusqu'aux frontières du royaume de Naples, et qu'une escadre

angloise menaçoit d'en bombarder la capitale, tout ce qu'avoit osé

faire le vieux ministre, c'étoit d'avoir accordé le libre passage à

une armée espagnole, qui, sous les ordres d'un infant, étoit venue

envahir la Savoie. Il fut maintenant décidé qu'une armée françoise

seroit envoyée en Italie, et le commandement en fut confié au prince

de Conti. Des préparatifs très considérables se firent en même temps,

et avec une sorte d'affectation, comme si l'on eût eu l'intention

d'opérer une descente en Angleterre et d'y ramener le prétendant[83].

Toutefois ils n'avoient rien de réel, et ne servoient qu'à cacher aux

alliés le véritable plan que l'on vouloit mettre à exécution. Ce plan

étoit d'envahir les Pays-Bas autrichiens; c'étoit là que devoient se

porter les grands coups.

[Note 83: Une escadre de vingt-six vaisseaux de ligne, sous le

commandement du comte de Roquefeuil, entra dans la Manche; les côtes

se couvrirent de troupes qui sembloient prêtes à s'embarquer; le

maréchal de Saxe devoit, disoit-on, les commander, et le prince

Édouard étoit parti de Rome pour joindre l'armée françoise.]

Les principales forces du royaume avoient donc été rassemblées de ce

côté, et formoient deux armées considérables, l'une commandée par le

maréchal de Noailles, qui devoit faire les siéges, l'autre par le

maréchal de Saxe, que l'on destinoit à en couvrir les opérations.

C'étoient cent vingt mille hommes que l'on opposoit de ce côté aux

alliés, qui en comptoient à peine soixante mille. Louis XV s'étoit

enfin arraché aux délices de Versailles, et paroissoit pour la

première fois dans les camps, y traînant sa maîtresse après lui, mais

du moins spectateur des opérations militaires. Elles furent rapides et

brillantes: les manoeuvres savantes du maréchal de Saxe tinrent en

échec l'ennemi; on prit en peu de jours Ypres, Furnes, le fort de

Kenoque, et les armées françoises ne cessèrent pas de marcher en

avant. Mais on avoit commis la faute très grave de porter toutes les

forces sur ce seul point, où l'on vouloit des succès faciles et sûrs,

parce que le roi y devoit honorer l'armée de sa présence; et le prince

Charles de Lorraine, profitant de cette faute, avoit envahi l'Alsace,

et y faisoit des progrès alarmants. Ce fut donc une nécessité de

s'arrêter: le maréchal de Saxe fut laissé en Flandre avec une partie

des troupes, et dut s'y tenir sur la défensive, tandis que le reste de

l'armée se dirigea à marches forcées vers la province envahie. Ce fut

pendant cette marche que Louis XV tomba malade à Metz, et qu'à

l'occasion de cette maladie, il reçut de ses peuples des témoignages

d'affection qui parurent ranimer un moment cette âme énervée, et

accablée sous le poids de ses coupables voluptés. Nous le verrons

bientôt s'y replonger.

Dès qu'il fut rétabli, il continua sa route pour l'Alsace, et y arriva

au moment où les victoires du roi de Prusse forçoient le prince

Charles d'en sortir pour aller à la défense des États héréditaires,

que menaçoit de toutes parts cet audacieux et infatigable ennemi.

C'étoit cette diversion opérée par Frédéric qui sauvoit la province;

et le maréchal de Noailles, qu'elle tiroit d'une situation

embarrassante, devoit du moins la seconder en marchant rapidement sur

les traces de l'armée impériale, qui se seroit à son tour trouvée en

péril entre l'armée prussienne et l'armée françoise. Au lieu de cette

manoeuvre, qui étoit si évidemment indiquée par ce qui se passoit sur

cette partie du théâtre de la guerre, il rentra dans ce déplorable

système de circonspection qui avoit déjà tout perdu; et lorsqu'il eût

fallu s'attacher à suivre les traces du prince de Lorraine et le

harceler dans sa retraite, on le vit, au grand étonnement de toute

l'Europe, s'amuser, avec une armée de soixante mille hommes, à faire

le siége de Fribourg. À la vérité il prit cette ville; mais, pendant

ce temps, le roi de Prusse, accablé de tout le fardeau de la guerre,

renfermé seul au milieu des armées ennemies, non seulement perdoit

tout le fruit de ses victoires, mais se voyoit réduit aux dernières

extrémités, pour n'avoir pas été secouru. C'étoit la seconde fois

qu'il expioit ainsi les fautes des généraux françois.

(1745) Cependant on continua de demeurer sourd à son cri d'alarme: il

sembloit qu'on n'eût pas même ce qu'il falloit d'intelligence pour

concevoir l'ensemble de cette guerre; et quoiqu'il fût sans doute plus

essentiel de vaincre en Allemagne au milieu des alliés de la France

que de conquérir les Pays-Bas, on s'obstina à poursuivre cette

conquête, qui flattoit la vanité de Louis XV; et après s'être délivré

du prince Charles, qu'on rejetoit en quelque sorte sur le roi de

Prusse, tous les efforts furent de nouveau dirigés vers ce point. Le

roi, que l'ivresse des Parisiens avoit salué à son retour du nom de

_bien aimé_, n'avoit pas tardé à montrer combien il étoit digne de ce

titre en rappelant aussitôt, et avec l'éclat le plus scandaleux, la

duchesse de Châteauroux, que les terreurs de la mort l'avoient un

moment fait éloigner de lui. Atteinte, comme sa soeur, la marquise de

Vintimille, d'une maladie violente, elle n'avoit survécu que peu

d'instants à ce dernier triomphe; une femme d'une condition plus

obscure l'avoit remplacée[84], et devenue de même la compagne obligée

de son royal amant, elle le suivit au milieu de l'appareil des camps

et du mouvement des armées.

[Note 84: Son père, disoit-on, avoit été boucher et se nommoit

Poisson; sa mère, célèbre dans sa jeunesse par sa beauté et par sa

galanterie, l'avoit mariée à un sous-fermier nommé Le Normand

d'Étioles; et dès lors, spéculant sur les charmes et sur tous les

moyens de séduction que possédoit sa fille, elle avoit décidé qu'une

beauté si parfaite ne violeroit la foi conjugale que pour triompher du

roi de France, et lui avoit inspiré de tourner toutes ses pensées vers

cette illustre conquête. La fille se montra docile aux inspirations de

sa mère, et, à force de manoeuvres de comédie, finit par attirer dans

ses lacs le monarque voluptueux. Nous allons voir bientôt paroître,

sur le triste théâtre des affaires publiques, cette femme si fatale à

la France.]

Ce sont ces campagnes des Pays-Bas qui ont fait la gloire et élevé si

haut la renommée du maréchal de Saxe. Il y avoit déjà six mois que,

déployant toutes les ressources de la science militaire, il se

maintenoit inattaquable devant une armée supérieure en nombre: les

renforts et le roi étant arrivés, il marcha en avant et investit

Tournay; l'armée confédérée s'ébranla aussitôt pour venir au secours

de cette ville. On se rencontra au village de Fontenoy; et c'est là

que fut donnée cette bataille, devenue célèbre par une manoeuvre de

l'armée angloise dont il y a peu d'exemples dans les fastes

militaires, bataille meurtrière et long-temps indécise, que la

présence de Louis XV, l'embarras qu'elle causoit et le péril qu'il

courut, furent sur le point de faire perdre; dont le succès fut décidé

par une manoeuvre d'artillerie, ce qui étoit nouveau encore dans la

tactique moderne; bataille qui eut cet autre caractère de nouveauté,

que le général qui la gagna étoit mourant, et commandoit les

mouvements de son armée, porté dans une litière. Tournay se rendit, et

ce fut le premier fruit de cette victoire. Après cette ville tombèrent

Gand, Oudenarde, Bruges, Ostende, Dendermonde, Ath, Nieuport. Trompant

ensuite l'ennemi par une ruse de guerre ingénieuse et hardie, le

héros saxon disparut au milieu d'un bal pour aller investir Bruxelles,

et la prise de la capitale des Pays-Bas termina cette suite de succès

rapides et brillants, qui sembloient rappeler les beaux jours de Louis

XIV.

Mais pendant que l'on s'enivroit à Paris de ces triomphes, et que

Maurice, devenu l'idole des Parisiens, jouissoit de cet enivrement, il

se passoit en Allemagne des choses qui étoient de nature à en modérer

les transports. L'empereur Charles VII, le malheureux objet de cette

inutile et déplorable guerre, venoit de mourir; la France avoit cru

tenter l'électeur de Saxe en lui offrant la couronne impériale:

celui-ci, qui avoit sous les yeux un exemple frappant de l'abandon où

elle laissoit ses alliés, ne s'étoit point laissé séduire par cette

offre dangereuse, et avoit préféré demeurer attaché à la fortune de la

reine de Hongrie. De son côté, le nouveau duc de Bavière, dont les

États venoient d'être encore envahis et désolés, s'étoit hâté de

négocier avec Marie-Thérèse, et en avoit obtenu la paix dont il avoit

si grand besoin. Le roi de Prusse, qui pouvoit justement accuser la

France d'ingratitude et de perfidie, réduit maintenant, après tant de

travaux et de triomphes, à fuir devant le prince Charles, avoit aussi

demandé la paix, et elle lui avoit été refusée: son génie et son

courage la lui procurèrent, et ce fut dans cette situation presque

désespérée qu'il étonna l'Europe par des prodiges d'audace et de

science militaire. Par l'effet des plus belles manoeuvres, il gagna

d'abord la bataille de Friedberg, puis ensuite celle de Sohr; mais ce

qui fut décisif pour lui, car ces succès ne le sauvoient pas, ce fut

le projet hardi qu'il conçut de conquérir cette paix en faisant la

conquête de la Saxe, et le bonheur étonnant avec lequel il l'exécuta.

Une victoire remportée sur les Saxons par le plus renommé de ses

lieutenants, le prince d'Anhalt, lui en ouvrit le chemin jusqu'à

Dresde, d'où l'électeur fut obligé de s'enfuir précipitamment,

abandonnant sa famille à la générosité du vainqueur. Ce fut en

frappant de tels coups que Frédéric obtint la paix et garda la

Silésie. Ainsi, dans cette même campagne dont on faisoit tant de

bruit, la France avoit perdu, l'Espagne exceptée, les derniers alliés

qui lui restassent en Europe.

En Italie, les opérations militaires avoient commencé sous les

auspices les plus favorables; les armées confédérées de France et

d'Espagne y avoient remporté de grands succès sur le roi de Sardaigne,

qui, même alors qu'il étoit battu, ne se décourageoit jamais quand il

s'agissoit d'une guerre contre les François, et ne se montroit timide

et irrésolu que lorsqu'il étoit leur allié. Il avoit donc redoublé,

après ses défaites, d'activité et de courage, et néanmoins n'avoit pas

été plus heureux vis-à-vis du maréchal de Maillebois, qui venoit de

prendre la place du prince de Conti, celui-ci ayant été forcé, par la

jalousie de l'infant don Philippe, de s'arrêter au milieu de ses

victoires et d'aller prendre le commandement de l'armée d'Alsace. Les

armées des deux couronnes étoient rentrées dans le Milanais; des

mouvements habilement combinés avoient séparé l'une de l'autre les

armées ennemies, et le roi de Sardaigne avoit encore été battu. Le

Montferrat, Alexandrie, Tortone, Parme et Plaisance, étoient tombés au

pouvoir des François; maîtres du cours du Pô, ils venoient d'entrer à

Milan, dont ils assiégeoient la citadelle, et, d'un autre côté, le roi

de Naples réparoit la honte de la campagne précédente en chassant les

troupes impériales de ses États, et les poussant bien au delà de ses

frontières. Tout se présentait donc, de ce côté du théâtre de la

guerre, sous un aspect qui étoit loin de faire présager ce qui alloit

suivre. Cependant le prince de Conti, moins soutenu en Alsace qu'il ne

l'avoit été d'abord en Italie, et affoibli par les renforts qu'on lui

enlevoit sans cesse pour l'armée des Pays-Bas, s'étoit vu forcé de

faire repasser le Rhin à son armée, dont la première destination avoit

été de menacer l'Allemagne et de manoeuvrer au milieu des électorats.

Libres des craintes qu'il leur avoit inspirées, les électeurs avoient

enfin comblé les voeux de Marie-Thérèse; et, lui accordant le prix le

plus flatteur et le plus désiré de son courage et de ses victoires,

ils venoient de déférer à son mari, le grand duc de Toscane, la

couronne impériale. Il fut élu empereur le 13 septembre de cette

année.

(1746) La nouvelle campagne des Pays-Bas, où l'armée du maréchal de

Saxe s'étoit fortifiée de tout ce qui avoit affoibli les autres, ne

fut qu'une suite de triomphes: le roi, après avoir assisté à la prise

d'Anvers, qui ouvrit ses portes dès qu'elle vit paroître les troupes

françoises, étoit revenu à Versailles; et l'on avoit continué, sans

lui, de marcher en avant et de prendre des villes. Mons, Namur et

Charleroi ne coûtèrent que peu de jours, et ainsi se trouva achevée la

conquête des Pays-Bas autrichiens. C'étoit une occasion favorable pour

les Hollandois de secouer le joug de l'Angleterre, qui les traînoit en

quelque sorte à sa suite, et dominoit à la fois leur marine et leur

commerce: le roi leur fit à ce sujet des propositions qui auroient pu

les tenter; ils refusèrent par un effet de cette méfiance trop fondée

que la France, depuis Louis XIV, inspiroit à tous ses voisins, et

jugèrent que le souverain d'un si grand royaume où, depuis un siècle,

avoient été formés et exécutés tant de desseins ambitieux, étoit pour

eux un protecteur plus dangereux encore que l'Angleterre. Cependant le

prince Charles de Lorraine étoit accouru à la défense des Pays-Bas, au

moment où leurs dernières forteresses venoient de tomber: le maréchal

le laissa s'avancer, et l'ayant ainsi amené où il vouloit, remporta

sur lui la victoire de Raucoux, victoire qui auroit dû être décisive,

qui ne le fut point parce que, sur d'autres points, l'on éprouvoit des

revers pour y avoir affoibli les armées au profit de celle des

Pays-Bas; et maintenant on arrêtoit celle-ci dans ses succès, en lui

demandant des renforts pour aller au secours des autres armées.

C'étoient là de ces prodiges de désordre et d'imprévoyance qui se

faisoient dans le cabinet de Versailles, et que le maréchal de Saxe ne

pouvoit empêcher.

Il arriva donc que, tandis qu'il triomphoit en Flandre, tout étoit

perdu en Italie. La division s'étoit mise entre les armées espagnole,

françoise, napolitaine, génoise (car Gênes, pour son malheur, avoit

embrassé le parti des deux couronnes); les généraux ne s'entendant

plus, les opérations militaires s'étoient ralenties; et cependant

Marie-Thérèse, tranquille en Allemagne où tout étoit maintenant

pacifié, s'étoit empressée d'envoyer en Lombardie de nombreux

renforts, sous la conduite du prince de Lichstenstein. L'armée

impériale se rassembloit sur les confins de cette province, le roi de

Sardaigne réorganisoit la sienne, et l'on alloit se trouver entre deux

armées, dans un pays où l'on ne possédoit pas une seule forteresse. Le

maréchal de Maillebois, qui sentit le danger d'une semblable position,

parla de retraite: l'infant n'y voulut point entendre, ne pouvant se

faire à l'idée d'abandonner ces duchés de Parme et de Plaisance, qui

avoient coûté à l'Espagne tant d'or et tant de sang: ce fut sous les

murs même de Plaisance que cette retraite fut décidée par la défaite

la plus désastreuse que les armées des deux couronnes eussent encore

éprouvée. Il fallut alors évacuer et les deux duchés et les autres

conquêtes que l'on avoit pu faire en Italie. La retraite se fit avec

bonheur et habileté, et les débris de ces armées, réunis par une main

ferme et courageuse, pouvoient encore couvrir la ville de Gênes, et la

soustraire à la vengeance des Autrichiens. Le découragement et

l'animosité toujours croissante des chefs les uns contre les autres

empêchèrent de prendre ce parti, que commandoient à la fois l'honneur

et un intérêt bien entendu[85]. Pour prix de son dévouement, Gênes fut

lâchement abandonnée, et éprouva bientôt, même en se rendant, presque

toutes les rigueurs que l'on pourroit exercer sur une ville prise

d'assaut[86]. Les vainqueurs continuoient néanmoins de poursuivre les

deux armées fugitives; ils descendirent les Alpes après elles[87], et

leurs troupes irrégulières inondèrent et désolèrent la Provence et le

Dauphiné.

[Note 85: La mort de Philippe V, dont la nouvelle parvint à l'armée

espagnole pendant cette retraite, contribua beaucoup à accroître ce

découragement. L'influence de la reine cessa à l'instant même de la

mort de son mari; et le nouveau roi, Ferdinand VI, n'étoit pas disposé

à sacrifier ses armées et ses trésors, afin de conquérir des

principautés à ses frères utérins. Toutefois ce n'étoit pas une raison

pour abandonner de fidèles alliés.]

[Note 86: Les violences des Autrichiens y furent portées à de tels

excès, qu'elles soulevèrent contre eux une population entière

désespérée. On les attaqua dans la ville même; on les poussa de rue en

rue; les femmes, partageant cette fureur patriotique, les accablèrent,

du haut des toits, de débris arrachés à leurs propres maisons; ils

finirent par être chassés de la ville, après avoir perdu quatre mille

des leurs dans cette action meurtrière. La France envoya depuis aux

Génois, sous la conduite du duc de Boufflers, un corps de troupes au

moyen duquel ils purent se maintenir.]

[Note 87: Alors l'armée espagnole, réduite à moins de neuf mille

hommes, se sépara des débris de l'armée françoise où l'on comptoit à

peine onze mille soldats manquant de tout, et, traversant le Dauphiné,

alla se cantonner dans le duché de Savoie, dont le roi d'Espagne étoit

encore maître.]

Cependant la branche de Hanovre achevoit de se consolider en

Angleterre par les derniers résultats d'une entreprise qui avoit

semblé mettre plus que jamais en péril sa fortune et ses destinées.

L'expédition du prince Édouard en Écosse, si romanesquement

aventureuse, et justifiée d'abord par des succès presque fabuleux,

expédition que la France n'avoit su soutenir que par des secours

dérisoires, venoit de finir par un désastre complet, et qui ne

laissoit plus aucune ressource à ce prince, si digne d'un meilleur

sort. Assez heureux pour se sauver seul, et dans un dénuement plus

grand encore que lorsqu'il s'étoit hasardé à descendre sur les côtes

de son pays, il n'avoit retiré de cette dernière tentative que le

stérile avantage de prouver au cabinet de Versailles ce qu'il lui

auroit été possible de faire, s'il eût été plus tôt et plus

efficacement secouru.

Au reste, la politique de l'Angleterre avoit achevé de se développer

dans cette guerre, politique qui n'avoit pu réussir aussi complétement

que par les combinaisons prodigieuses de son système financier. Grâce

à ce système, il lui étoit donné de puiser à volonté dans un trésor

que rien sembloit ne pouvoir tarir; de prodiguer ainsi les subsides à

ses alliés; au moyen de ces subsides, d'entretenir leur haine,

d'exciter leur ambition, et de prolonger à son gré une guerre dont, en

dernier résultat, elle seule devoit profiter. C'est ce qui n'étoit

point encore arrivé dans les troubles du continent: il étoit sans

exemple, et même il auroit été impossible de prévoir, qu'une puissance

du second ordre, retranchée dans une île où elle avoit su s'entourer

de la barrière inexpugnable de ses vaisseaux, se procureroit un jour,

au moyen de cette invention formidable du _crédit public_, soutenue de

la crédulité stupide de quelques cabinets, une force suffisante pour

remuer jusque dans ses entrailles cette vieille Europe, pour l'acheter

en quelque sorte au prix qu'elle voudroit se vendre, la couvrir de

ravages, l'inonder de sang au gré de ses intérêts, et exploiter

ensuite à son profit et les vainqueurs et les vaincus. Acharnée contre

la France et l'Espagne, et résolue de ne point lâcher prise qu'elle

n'eût détruit ou envahi leurs dernières colonies, anéanti leur

commerce et leur marine, l'Angleterre ajoutoit sans cesse de nouveaux

subsides aux subsides déjà prodigués; et tandis que ses alliés

occupoient sur terre les deux puissances, ses flottes étoient partout:

elles apparoissoient sur nos côtes pour y faire, quand elles le

jugeoient convenable, d'utiles diversions; elles parcouroient celles

de l'Amérique, et portoient la désolation dans les établissements

espagnols. La prise de Porto-Bello par l'amiral Vernon, l'expédition

audacieuse du commodore Anson, étoient de tristes preuves de cette

prépondérance maritime que l'ineptie et la trahison lui avoient laissé

prendre, et qu'il n'étoit plus possible de lui enlever. Les extrémités

où les Hollandois se trouvoient réduits par la conquête des Pays-Bas,

loin de l'embarrasser, lui étoient un avantage; car elle y voyoit un

moyen assuré de vaincre leur répugnance à rétablir le stathoudérat;

puis, au moyen d'un stathouder, dont elle devenoit nécessairement

l'unique appui, d'être plus maîtresse encore qu'elle n'avoit été au

milieu de cette république de marchands. C'est ce qui arriva, lorsque

les armées françoises eurent envahi les Pays-Bas hollandois.

D'ailleurs toutes ces conquêtes de Louis XV les inquiétoient peu: à

chaque victoire que remportoit pour lui le maréchal de Saxe, il alloit

offrant la paix; et il en manifestoit si impolitiquement le désir et

le besoin, qu'on ne pouvoit guère considérer tant de provinces

conquises que comme un dépôt entre ses mains, qu'il s'empresseroit de

rendre, dès qu'on consentiroit à transiger avec lui.

Cependant une flotte angloise avoit paru sur les côtes de la Provence;

elle y protégeoit les mouvements des Autrichiens qui continuoient à

désoler cette province; l'armée françoise, dont la désorganisation

étoit complète, ne pouvoit mettre aucun obstacle à leurs progrès, et

Toulon étoit menacé. Telle étoit en France la disette des généraux,

qu'on ne trouva rien de mieux à faire que d'y envoyer le maréchal de

Belle-Isle, qui, long-temps prisonnier en Angleterre[88], reparut

ainsi vers la fin de cette guerre qu'il avoit si malheureusement

commencée. Il montra cette fois plus d'activité et d'intelligence: il

sut rétablir la discipline et ranimer le courage des soldats; des

renforts arrivés à propos le mirent à même de se hasarder contre

l'ennemi; il eut des succès, fit lever le siége d'Antibes, reprit

l'offensive, et passant le Var, envahit le comté de Nice. Il avoit

promis de rentrer en Italie, et voulut tenir sa promesse; mais

cherchant à faire mieux que le prince de Conti, et que le maréchal de

Maillebois, il imagina d'y pénétrer par le col de Fenestrelles et

d'Exiles, route plus courte à la vérité, mais aussi plus difficile,

comptant très mal à propos, parmi les chances de succès de son

entreprise, que le roi de Sardaigne se laisseroit surprendre. Il en

fut autrement; et cette manoeuvre mal conçue, à laquelle il auroit

fallu renoncer à l'aspect de l'ennemi bien retranché et sur ses

gardes, devint funeste par l'obstination extravagante que mit son

frère, le chevalier de Belle-Isle, à vouloir forcer un passage que

Charles-Emmanuel avoit su rendre inexpugnable. Il paya sa témérité de

sa vie, et le combat meurtrier d'Exiles rendit désormais toute

opération militaire impossible en Italie.

[Note 88: Il avoit été fait prisonnier le 20 décembre 1743, en prenant

des relais à la porte d'Elbingerode, petit bourg enclavé dans le

territoire de Hanovre, et conduit en Angleterre, où il resta jusqu'au

17 août de l'année suivante.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 8 / 39 段