(1740) L'empereur Charles VI venoit de mourir, laissant sa fille

Marie-Thérèse seule héritière de ses États, et protégée dans ses

droits à cette succession par un pacte que tous les souverains de

l'Europe avoient reconnu; et cette reconnoissance, il l'avoit payée

assez cher pour pouvoir espérer que l'on tiendroit les conditions du

marché[68]. Mais l'Autriche étoit alors épuisée par une guerre

malheureuse qu'elle venoit de soutenir contre les Turcs, et qu'une

paix honteuse avoit difficilement terminée; une simple femme se

présentoit pour revendiquer ce grand héritage, et, malgré la foi des

traités, un brigandage non moins révoltant que celui que les Anglois

exerçoient sur les mers, fut à l'instant même projeté sur le

continent. Les électeurs de Saxe et de Bavière, la reine d'Espagne, en

sa qualité de princesse de Parme, le roi de Sardaigne, s'élevèrent à

la fois contre l'héritière, les uns lui disputant l'héritage entier,

les autres essayant de lui en arracher des lambeaux, et tous faisant

valoir des prétentions plus ou moins absurdes; car ils avoient encore

la pudeur de chercher à couvrir d'une ombre de justice cette oeuvre

d'iniquité. Cet orage, qui s'élevoit contre la fille de Charles VI,

enhardit le souverain du plus petit royaume du Nord à se mettre au

rang des compétiteurs: le roi de Prusse réclama la Silésie, usurpée,

disoit-il, sur ses aïeux; et tandis que les autres en étoient encore à

étaler leurs titres et à rassembler des arguments pour en prouver la

légitimité, ce prince (c'étoit Frédéric II, qui venoit de monter sur

le trône) montra d'abord ce qu'il étoit capable de faire, en

envahissant à main armée la province qu'il venoit de réclamer.

Guerrier hardi et entreprenant, il ne se montra pas moins adroit

politique, en offrant sur-le-champ à Marie-Thérèse de prendre son

parti si elle vouloit lui abandonner sa conquête, et de l'aider à

faire couronner son mari empereur. La fière princesse dédaigna ses

offres, et n'y répondit qu'en faisant marcher une armée contre lui.

(1741) Frédéric remporta sur cette armée la première de ses victoires;

l'occupation de la Silésie entière fut le prix de la bataille de

Molwitz, et la ligue contre l'Autriche en fut la conséquence.

[Note 68: _Voyez_ p. 107 et 108.]

Que l'électeur de Bavière, ainsi qu'il ne tarda pas à le manifester,

eût des prétentions à la couronne impériale; que les autres souverains

que nous venons de nommer crussent la circonstance favorable pour

s'emparer de quelques dépouilles de l'Autriche, on le peut concevoir

dans cette politique de l'Europe _civilisée_, qui, sous tous les

rapports de violence et de rapacité, ne différoit point de celle des

peuplades les plus barbares; mais la France, qui ne prétendoit à rien

dans cet odieux partage, qui jouissoit d'une paix dont elle avoit

besoin, qui se parjuroit gratuitement en entrant dans une semblable

ligue, quels motifs pouvoient l'y entraîner? Il n'en fut pas présenté

un seul que le bon sens eût osé avouer. «L'intérêt de la France étoit,

disoit-on, de favoriser contre l'Autriche l'électeur de Bavière, son

ancien allié, qui avoit autrefois tout perdu pour elle à la bataille

d'Hochstedt.» Mais ce qu'il avoit perdu alors, les traités depuis le

lui avoient fait recouvrer, et la reine de Hongrie n'avoit ni le

pouvoir ni la volonté de le lui ravir de nouveau.» Il paroissoit aisé,

ajoutoit-on, de lui procurer à la fois l'Empire et une partie de la

succession autrichienne; par là on enlevoit à la nouvelle maison

d'Autriche-Lorraine cette supériorité que l'ancienne avoit affectée

sur tous les autres potentats de l'Europe; on anéantissoit cette

vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens; on faisoit

plus que Henri IV et Richelieu n'avoient pu espérer[69]. Mais

l'événement prouva que ce que l'on croyoit aisé étoit fort difficile;

et d'ailleurs, au temps de Henri IV et de Richelieu, la maison

d'Autriche régnoit sur l'Espagne, possédoit le royaume de Naples et

plusieurs autres États d'Italie, que depuis elle avoit perdus, et

c'étoit la maison de Bourbon qui l'y avoit remplacée. Elle avoit

alors, dans l'Empire germanique, une influence que la paix de Munster

lui avoit ôtée; en un mot, au seizième siècle et au commencement du

dix-septième, elle avoit été aussi redoutable qu'elle étoit peu à

craindre maintenant. Que pouvoit-il résulter de son abaissement, sinon

de créer en Allemagne une autre puissance prépondérante, que ses

intérêts n'eussent point tardé à mettre dans la position d'où

l'Autriche auroit été déplacée? Le cardinal de Fleuri sentoit,

dit-on, tout cela, et étoit très fortement opposé à cette guerre

impolitique et dangereuse. «Deux hommes, le comte, depuis maréchal de

Belle-Isle, et son frère, petits-fils du fameux Fouquet, sans avoir ni

l'un ni l'autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun

accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l'esprit du cardinal, firent

résoudre cette entreprise[70].» Ils devoient à leur jactance politique

et militaire, que soutenoit sans doute la conviction intime où ils

étoient de leur supériorité, d'avoir une grande réputation sans avoir

fait de grandes choses[71]; on les croyoit capables de tout, parce

qu'ils ne doutoient de rien, et il n'en faut pas davantage pour

entraîner le vulgaire des esprits. Tous les deux se trouvèrent donc,

sans qu'on sût trop comment, ni à quel titre, à la tête de la

politique extérieure de la France, dans une guerre où l'Europe entière

alloit se trouver enveloppée; et ce prodige arriva sous le

gouvernement d'un ministre absolu qui désapprouvoit cette guerre, et

qui n'avoit qu'à dire un mot pour faire avorter ce projet, et en

replonger les auteurs dans l'obscurité d'où ils venoient à peine de

sortir.

[Note 69: VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. V.]

[Note 70: VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. V.]

[Note 71: Les deux frères n'étoient encore connus, l'un et l'autre,

que par quelques persécutions qu'ils avoient éprouvées sous le

ministère du duc de Bourbon, par suite de leurs liaisons avec Leblanc,

secrétaire d'État de la guerre, accusé de dilapidations, et poursuivi

plutôt par la haine que lui portoit la marquise de Prie, que pour ce

crime, dont il n'existoit pas d'ailleurs de preuves suffisantes. Le

comte et le chevalier de Belle-Isle, accusés, dans cette affaire, de

manoeuvres frauduleuses, et soupçonnés d'entretenir une correspondance

secrète avec Leblanc que l'on avoit fait mettre à la Bastille, furent

arrêtés à leur tour, et renfermés dans la même prison.]

(1741-1743) La France n'y parut d'abord que comme alliée de l'électeur

de Bavière, qui, dès qu'il se vit soutenu par un si puissant

auxiliaire, déclara hautement ses prétentions à la couronne impériale,

en concurrence avec le grand duc de Toscane, mari de la reine de

Hongrie. Le maréchal de Belle-Isle, jouant à la fois le rôle de

négociateur et de guerrier (car le commandement suprême des armées

françoises avoit été donné à cet homme qui n'avoit encore fait la

guerre autrement qu'en sous ordre), commença à parcourir l'Allemagne,

allant de Francfort à Dresde, de Dresde au camp du roi de Prusse, pour

assurer par des traités le succès des projets ambitieux du prince

bavarois, tandis que celui-ci, soutenu d'un corps considérable de

soldats françois, entroit, sans trouver de résistance, dans les États

de Marie-Thérèse, qui, même après avoir réuni toutes ses forces pour

les opposer au roi de Prusse, se défendoit à peine contre ce

redoutable ennemi. De tels succès devoient être rapides, et en effet,

des provinces entières furent envahies par de simples marches; Lintz,

Passaw, ouvrirent leurs portes, et l'on arriva bientôt sous les murs

de Vienne, où l'on pouvoit entrer avec la même facilité. Mais déjà la

division régnoit parmi les alliés, et, par ce seul fait, la folie de

cette guerre étoit démontrée. La France, qui ne s'attendoit pas à des

succès si prompts et si extraordinaires, craignit de rendre l'électeur

de Bavière trop puissant en lui livrant ainsi tous les États

autrichiens, et celui-ci avoit hâte lui-même de quitter l'Autriche,

pour aller en Bohême empêcher l'électeur de Saxe de prendre à lui seul

cette province, que probablement il auroit voulu s'approprier. On

quitta donc un pays ouvert pour s'engager dans une des parties les

plus difficiles de l'Allemagne; les conseils du comte Maurice de Saxe,

qui, dans cette expédition, commandoit les troupes françoises, ne

furent point écoutés; de fausses manoeuvres, dont rien ne put

détourner l'électeur, mirent l'armée dans une position qui pouvoit

devenir périlleuse, qui le devint en effet lorsqu'elle eut fait sa

jonction, sous les murs de Prague, avec l'armée saxonne[72]. Pour la

sauver, il falloit se rendre maître de la capitale de la Bohême: cette

ville, qui sembloit devoir soutenir un long siége, fut prise en peu de

jours; et ce succès inespéré, dû au génie du comte de Saxe, secondé

par celui de Chevert, devint le salut de l'armée confédérée.

[Note 72: En entrant dans la Bohême, on s'étoit emparé de deux postes

importants, Tabor et Budweiss; et le marquis de Ségur avoit été laissé

en Autriche avec un corps de quinze mille hommes, que l'on croyoit

suffisant pour garder les conquêtes qu'on y avoit faites. Il arriva

que des corps autrichiens, chassés de la Silésie, attaquèrent ces deux

postes, et s'en emparèrent. Ainsi la communication se trouva, dès le

commencement, interrompue entre le corps de Ségur et l'armée de

Bohême; d'un autre côté, le grand duc, qu'une trève avec le roi de

Prusse avoit laissé libre de ses mouvements, s'avançoit en toute hâte,

à travers la Moravie, au secours de la ville assiégée.]

Cependant, au milieu de tant de revers et d'une situation qui sembloit

désespérée, Marie-Thérèse déployoit un grand courage et ne désespéroit

pas d'elle-même. Par une démarche énergique, soutenue de ce que son

double caractère de reine et de mère pouvoit y ajouter d'imposant et

de pathétique[73], elle avoit entraîné à la défense de sa cause la

noblesse hongroise, qui d'abord s'y étoit montrée peu disposée. Le

mouvement de la Hongrie se communiqua avec une rapidité presque

miraculeuse aux provinces autrichiennes, qui se réveillèrent tout à

coup de leur léthargie avec une sorte de transport, et présentèrent

bientôt l'aspect d'un peuple entier en armes et ne respirant que la

vengeance[74]. Hongrois et Autrichiens, animés d'une égale ardeur,

formèrent, en se réunissant, une armée qu'un nombre considérable de

troupes irrégulières rendit encore plus redoutable, et ainsi réunis se

précipitèrent sur la Bavière; et tandis que Charles-Albert se faisoit

complaisamment couronner à Francfort, des ennemis exaspérés mettoient

à feu et à sang ses États héréditaires. Cependant le maréchal de

Belle-Isle donnoit tranquillement ses ordres du sein des cours

d'Allemagne, où il négocioit toujours; et il n'y avoit plus

qu'incertitude et discordance dans les mouvements des généraux qui

opéroient sous ses ordres, et qu'une seule volonté auroit dû

surveiller et diriger. Les divers corps qu'ils commandoient furent

successivement isolés les uns des autres. On étoit entré en Bavière,

et l'on avoit été obligé d'en sortir; on y rentra une seconde fois

pour en sortir encore. Le roi de Prusse, victime des fautes de ses

alliés, manoeuvroit aussi un peu au hasard, sans cesse harcelé dans sa

marche par le général le plus actif et le plus habile qu'il eût encore

rencontré, le prince Charles de Lorraine, frère du grand duc. S'étant

enfin réuni à l'armée saxonne, il s'avançoit à grands pas dans la

Bohême, pour forcer, par cette diversion, les Autrichiens à lever le

siége de Lintz; mais déjà cette place avoit capitulé, et le comte de

Ségur, à qui elle avoit été confiée, n'avoit trouvé que ce moyen de

sauver les débris de son corps d'armée. Cependant l'Angleterre, voyant

le moment arrivé de renoncer à son système pacifique, livroit à la

dérision de l'Europe le trop crédule cardinal, en se déclarant

ouvertement pour la reine de Hongrie; la Hollande, désormais sous son

influence irrésistible, entroit à sa suite dans la confédération; elle

y attiroit en même temps le roi de Sardaigne, qu'on trouvoit toujours

prêt lorsqu'il s'agissoit de trahir la France; et les chances de cette

guerre, qui d'abord avoient été si favorables à nos armées, tournèrent

ainsi tout à coup contre elles, et plus brusquement qu'on n'auroit pu

même l'imaginer.

[Note 73: «Elle étoit sortie de Vienne, et elle s'étoit jetée entre

les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses

aïeux. Ayant assemblé les quatre ordres de l'État à Presbourg, elle y

parut tenant entre ses bras son fils aîné presque encore au berceau;

et leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s'exprimoit bien,

elle leur dit à peu près ces propres paroles: «Abandonnée de mes amis,

persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parens, je

n'ai de ressource que dans votre fidélité, dans votre courage et dans

ma constance; je mets en vos mains la fille et le fils de vos rois,

qui attendent de vous leur salut.» Tous les palatins, attendris et

animés, tirèrent leurs sabres en s'écriant: _Moriamur pro rege nostro

Mariâ Theresiâ_. (VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. VI.)]

[Note 74: Ce fut de ces milices populaires, formées tout à coup par ce

mouvement exalté de patriotisme, que sortirent ces troupes

irrégulières, Pandours, Croates, Talpaches, qui, conduites par des

partisans, et étrangères, ainsi que leurs chefs, à toutes les lois de

la guerre, exercèrent, partout où elles passèrent, les plus affreux

ravages, et devinrent la terreur de l'Allemagne et même de la France.

Mentzel étoit le chef suprême de ces bandes féroces, et se rendit

lui-même fameux par sa férocité.]

Consterné de tant de désastres, et plus alarmé encore de l'avenir que

du présent, le cardinal de Fleuri, après n'avoir su ni empêcher la

guerre ni la diriger, essaya plus gauchement encore de se procurer la

paix. Il imagina d'en faire des ouvertures dans une lettre qu'il

écrivit au général de Koenigsegg: pour toute réponse, la reine de

Hongrie fit imprimer cette lettre, chef-d'oeuvre d'innocence

diplomatique[75], et dont l'effet fut d'accroître ses embarras en le

rendant suspect à ses alliés. Le roi de Prusse fut le premier qui

l'abandonna, et sa défection, que Marie-Thérèse fut forcée de payer de

la cession de la Silésie, mit l'armée françoise, qui occupoit Prague

et la Bohême, dans une position tellement critique, qu'il devint

urgent de faire marcher une seconde armée pour la délivrer. À peine

cette armée étoit-elle en marche, qu'elle se vit arrêtée par le

cardinal lui-même, qui, malgré la leçon si amère qu'il venoit de

recevoir, se faisoit encore la dupe de l'Autriche, et prêtoit

l'oreille à ses négociations fallacieuses. Un autre corps de troupes,

qui marchoit de son côté pour joindre cette armée, ne la voyant point

paroître, se retira lui-même; la Bavière fut une seconde fois envahie

et dévastée par les Autrichiens, et le maréchal de Belle-Isle, qui

n'avoit su que se renfermer dans Prague, après avoir compromis de

toutes parts la fortune de la France, n'eut plus d'autre ressource que

d'essayer du moins de sauver par une retraite les troupes qui y

étoient renfermées avec lui. Cette retraite se fit au milieu d'un

hiver rigoureux[76]; pour éviter la cavalerie ennemie, il se dirigea

par des chemins impraticables, et cette précaution excessive fut plus

désastreuse que n'auroit pu l'être même la perte d'une bataille[77].

Cette armée de Bohême arriva presque anéantie à Égra, heureuse encore

de trouver ce refuge, que la prévoyance du comte de Saxe lui avoit

préparé[78]. Les autres corps d'armée rétrogradèrent également de tous

les côtés, et, de même qu'après la bataille d'Hochstedt, la guerre fut

en un instant portée du coeur de l'Allemagne aux frontières de France.

Le prince Charles de Lorraine poursuivoit sans relâche ces troupes

fugitives, et tandis qu'il les forçoit de repasser le Rhin en toute

hâte, une autre armée composée d'Anglois, de Hollandois, de Hessois,

d'Hanovriens, s'avançoit sur le Mein, commandée par le roi

d'Angleterre, George II, en personne, et par ce même lord Stairs, qui

venoit achever, les armes à la main, ce que sa diplomatie avoit si

bien commencé sous la régence. Les deux armées, manoeuvrant pour faire

leur jonction, avoient pour but d'envahir l'Alsace et la Lorraine. À

l'exemple du roi de Prusse, l'électeur de Saxe avoit fait sa paix; le

nouvel empereur, Charles VII, dépouillé de ses États héréditaires,

s'étoit réfugié à Augsbourg, et pouvoit être, à tous moments, chassé

de ce dernier asile; et la France se voyoit, presque seule, accablée

du fardeau d'une guerre où elle ne s'étoit d'abord engagée que comme

auxiliaire, et pour des intérêts qui n'étoient pas les siens.

[Note 75: «Bien des gens savent, disoit-il, combien j'ai été opposé

aux résolutions que nous avons prises, et que j'ai été en quelque

façon _forcé_ d'y consentir. Votre Excellence est trop instruite sur

ce qui se passe, pour ne pas deviner celui qui mit tout en oeuvre pour

déterminer le roi à entrer dans une ligue _qui étoit si contraire à

mon goût et à mes principes_.» «L'impératrice ayant fait imprimer sa

lettre, il en écrivit une seconde, dans laquelle il se plaignoit au

général autrichien de ce qu'on avoit publié sa première lettre, et lui

disoit _qu'il ne lui écriroit plus ce qu'il pensoit_. Cette seconde

lettre lui fit encore plus de tort que la première; il les fit

désavouer toutes deux dans quelques papiers publics, et ce désaveu,

qui ne trompa personne, mit le comble à ces fausses démarches, que les

esprits les moins critiques excusèrent dans un homme de

quatre-vingt-sept ans, fatigué de mauvais succès.» (VOLTAIRE, _Précis

du Siècle de Louis XV_, ch. VII.)]

[Note 76: Le 16 décembre 1742, Chevert fut laissé dans la ville avec

une garnison.]

[Note 77: Dans une marche de dix jours, quatre mille François périrent

de faim et de misère; le reste arriva à Égra dans l'état le plus

déplorable.]

[Note 78: La justesse de son coup d'oeil militaire lui ayant fait

juger que les François ne tarderoient pas à être renfermés dans

Prague, il avoit pris sur-le-champ ce parti à la fois prudent et

audacieux de s'emparer d'Égra, pour leur assurer un point d'appui dans

leur retraite.]

Une armée restoit encore: elle venoit de se former sous les ordres du

maréchal de Noailles, que ses succès dans la Catalogne avoient jadis

honoré. Après tant de généraux qui n'avoient su que se retirer sans

combattre, on y en vit un qui paroissoit décidé à marcher à l'ennemi,

et à déranger ses plans en lui livrant bataille. Le maréchal de

Noailles alla effectivement au devant de l'armée angloise, et la

rencontra lorsqu'elle côtoyoit encore les bords du Mein. Après l'avoir

mise dans une position difficile, il fit, dit-on, des dispositions

savantes, et qui lui assuroient la victoire. Une faute de discipline

lui en fit perdre tout le fruit, et l'armée angloise, qui devoit être

anéantie à Dettingen, put dire, avec quelque vraisemblance, qu'elle

avoit été victorieuse à cette bataille meurtrière, qui ne fut décisive

que pour le malheureux empereur Charles VII, dont la cause parut alors

perdue sans retour. Le maréchal de Broglie, qui commandoit les seules

troupes que l'on eût laissées en Allemagne, et qui, depuis le

commencement de cette guerre, n'avoit cessé de se retirer et d'éviter

de combattre, considéra cette bataille comme un signal qui lui

indiquoit d'opérer sa dernière retraite. Alors le maréchal de

Noailles, qui, malgré la prétendue victoire des Anglois, se soutenoit

encore en Franconie, se vit forcé de se retirer lui-même; et de toutes

parts il ne fut plus question que de défendre les frontières, de

toutes parts menacées.

Il ne s'étoit pas donné une seule grande bataille, et cent mille

François avoient péri dans deux campagnes; les finances, si

péniblement restaurées par les soins assidus d'une longue économie,

étoient épuisées et retombées dans leur premier désordre; il ne

restoit plus que des débris de nos armées. Réduite sur terre à se

tenir sur la défensive contre les Anglois, la France n'avoit contre

eux sur mer aucun moyen de résistance; et ces ennemis arrogants

pouvoient impunément achever de détruire son commerce, insulter ses

colonies et celles de l'Espagne, et faire également la loi sur l'Océan

et dans la Méditerranée. «Le cardinal de Fleuri, dit Voltaire, mourut

au milieu de ces désastres[79], et laissa les affaires de la guerre,

de la marine, des finances, de la politique, dans une crise qui

altéra la _gloire_ de son ministère et non la _tranquillité_ de son

âme.» Il faut croire, pour l'honneur de son caractère, qu'il ne mourut

si tranquille que parce que l'affoiblissement de ses facultés

intellectuelles ne lui permettoit pas de mesurer, dans toute son

étendue, le mal qu'il avoit fait et celui qu'il avoit laissé faire. Il

nous reste à examiner ce qu'avoit été pour les affaires intérieures de

la France ce ministère, que Voltaire appelle _glorieux_. Il y avoit là

une guerre intestine bien plus alarmante que celle qui se passoit sur

les frontières, et dont les conséquences devoient être bien autrement

désastreuses. Toutefois il convient de ne point interrompre le récit

commencé de celle-ci; nous verrons ensuite si, dans l'autre, le

cardinal de Fleuri se montra plus habile et plus heureux.

[Note 79: Le 29 janvier 1743.]

Les armées confédérées continuoient de faire des progrès: le prince

Charles de Lorraine avoit pénétré en Alsace; et l'armée françoise,

partagée en deux corps sous les ordres des maréchaux de Noailles et de

Coigni, trop foible pour pouvoir le forcer d'en sortir, contrarioit à

peine sa marche en se tenant sur une timide défensive. Mentzel et ses

partisans, après avoir désolé la Bavière et chassé d'Ausbourg le

déplorable empereur Charles VII, s'étoient répandus dans la Lorraine,

et s'efforçoient de la soulever. L'indiscipline achevoit de détruire

les armées; les généraux qui les avoient si malheureusement commandées

au commencement de cette guerre, Belle-Isle, Broglie, Maillebois,

expioient, par des disgrâces, les fautes sans exemple qu'ils avoient

commises; et toutefois la France, recueillant alors les fruits amers

du système de Louvois[80], cherchoit vainement, au milieu d'elle, un

grand capitaine qui pût les réparer. Un ministère avoit été composé de

ceux qui avoient eu part aux affaires sous le cardinal de Fleuri; et

l'on y comptoit des hommes habiles dans quelques parties de

l'administration[81]: mais il y manquoit un homme supérieur dont la

main ferme sût saisir les rênes de l'État et diriger l'ensemble des

affaires. Le découragement étoit dans toutes les âmes; et il s'y

joignoit, dans la nation, de l'aigreur et du mépris pour le

gouvernement foible et inepte qui l'avoit réduite à ces

extrémités[82]. Le roi, qui, au moment de la mort du cardinal, avoit

ranimé les espérances en déclarant, comme Louis XIV, «qu'il régneroit

par lui-même,» étoit retombé dans son invincible indolence; et ce fut

sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, qu'il trouva bon de faire en

quelque sorte son premier ministre. Cependant la reine de Hongrie,

victorieuse sur tous les points par ses armes et par celles de ses

alliés, ne mettoit plus de bornes à ses espérances; et, libre

d'ennemis en Allemagne, tournoit déjà ses regards vers l'Italie, où

elle avoit d'autres injures à venger et d'autres états à reconquérir.

[Note 80: _Voyez_ 1re partie de ce volume, p. 125.]

[Note 81: Orry, dont la probité étoit suspecte, mais qui entendoit les

finances, conserva ce département qu'il avoit été sur le point de

perdre sous le ministère du cardinal. Le comte d'Argenson remplaça le

marquis de Breteuil au ministère de la guerre; il y montra des vues et

de l'activité. Maurepas resta à la marine pour en achever la

destruction; le chancelier d'Aguesseau ne fut point dérangé de sa

place: il étoit considéré comme le personnage le plus nul de tout le

ministère, et ce n'étoit malheureusement pas sans raison.]

[Note 82: Les épigrammes et les chansons étoient alors la seule

manière dont le peuple se vengeoit des fautes de ceux qui gouvernoient

si étrangement la France. On se tranquillisoit sur cette gaieté du

_bon_ peuple françois; on en tiroit cette conséquence, que puisqu'il

rioit et chantoit, c'est qu'il prenoit son mal en patience et qu'il

étoit facile à gouverner. Mazarin avoit pensé de même, et la guerre de

la Fronde avoit pu le désabuser. Il a fallu la révolution pour

apprendre au ministérialisme du XVIIIe siècle de quoi est capable une

nation qui se moque de ceux qui la gouvernent, et qui les chansonne.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 7 / 39 段