La reine d'Espagne ne pardonnoit point à la France le renvoi

outrageant qu'on lui avoit fait de sa fille, et nous avons dit que

Philippe en avoit été également offensé. Dans leurs projets de

vengeance, auxquels se joignoit le vif désir que conservoit toujours

Élisabeth Farnèse de procurer à ses fils des établissements en Italie,

ils se tournèrent vers l'Autriche, qui se trouvoit alors comme isolée

au milieu de cette alliance de l'Angleterre avec la France, de

celle-ci avec l'Espagne, et, par ce triple obstacle, contrariée dans

le projet qu'elle avoit formé de prendre part au commerce maritime,

que l'on commençoit à considérer comme la principale prospérité des

nations. Elle accueillit d'abord avec empressement les ouvertures que

lui fit l'Espagne, dont l'alliance sembloit devoir rétablir pour elle

cet équilibre que les derniers traités avoient rompu. Un traité fut

donc conclu à Vienne le 30 avril 1725: l'empereur y reconnoissoit les

droits héréditaires de l'infant don Carlos aux duchés de Toscane, de

Parme et de Plaisance, et s'engageoit à employer ses bons offices pour

faire rendre à l'Espagne, par l'Angleterre, Gibraltar et l'île de

Minorque. De son côté, le roi d'Espagne se faisoit garant de l'ordre

de succession établi par l'empereur pour ses États héréditaires,

affaire à laquelle ce monarque attachoit la plus grande importance,

dont il étoit presque uniquement occupé, qui se lie aux plus grands

événements de ce siècle, et dont nous ne tarderons point à parler avec

plus de détail. Peu de temps après, ces deux puissances signèrent

entre elles un second traité de commerce et d'alliance défensive. Ceci

se passa sous le ministère du duc de Bourbon, et immédiatement après

que l'infante eut été renvoyée.

Les Anglois, qui payoient pour être maîtres dans le cabinet des

Tuileries, informés de ce qui se passoit, n'eurent point de peine à y

faire prévaloir cette opinion, qu'il n'y auroit rien de plus

préjudiciable aux intérêts de la France que de souffrir que l'Autriche

devînt puissance maritime et commerçante. Pour parer à un danger

aussi imminent, un nouveau traité resserra les liens qui unissoient

entre elles les deux puissances[58]. Alors l'Angleterre arma contre

l'Espagne; de son côté l'Espagne se prépara au siége de Gibraltar.

Mais il arriva que l'Autriche, sur laquelle elle avoit compté, ne tint

point ses engagements; d'autres intérêts l'en détournèrent, et

Philippe, dont le ministre Riperda étoit lui-même vendu à

l'Angleterre, se trouva bientôt seul vis-à-vis d'une puissance

maritime à laquelle il ne pouvoit opposer un seul vaisseau, et

embarrassé d'un siége où se consumoit inutilement son armée. Les

choses en étoient là, lorsque le cardinal de Fleuri arriva au

ministère.

[Note 58: Il fut signé à Hanovre, le 3 septembre 1727. La Hollande y

accéda, et aussi le roi de Prusse; mais celui-ci ne tarda point à s'en

détacher.]

Ce n'étoit point un homme que l'on pût corrompre avec de l'argent;

mais déjà le cabinet de Saint-James avoit trouvé son côté foible:

c'étoit une bonne opinion de lui-même, si solidement établie, qu'il

n'étoit point de flatterie sur son mérite qui ne trouvât son oreille

prête à la recevoir, et à laquelle il ne se laissât prendre comme

l'enfant le plus inexpérimenté. Horace Walpole étoit alors ambassadeur

d'Angleterre en France: sachant à qui il avoit affaire, et bien

endoctriné par son frère, le célèbre Robert Walpole, qui gouvernoit

alors l'Angleterre, et qui avoit encore besoin de la paix pour achever

d'y résoudre le problème du gouvernement représentatif par la

_corruption_ (qui est en effet son seul principe de vie, en tant qu'il

peut vivre), le rusé diplomate joua donc auprès du nouveau ministre le

rôle de flatteur; et jamais on ne fut plus malheureusement dupe que ce

vieillard d'un plus grossier manége[59]. Affectant de le consulter

sur tout, de déférer à ses conseils, d'être subjugués par la force de

ses raisonnements, de le vénérer, de le chérir même, les deux frères,

comme s'ils eussent voulu lui donner la plus haute marque de la

confiance et du respect qu'ils avoient dans ses lumières, le firent

médiateur entre l'Angleterre et l'Espagne, et ce fut pour lui la plus

douce des jouissances de pouvoir procurer à cette puissance une paix

dont l'Angleterre elle-même avoit le plus grand besoin. Le résultat

de cette paix fut d'établir enfin, dans le duché de Parme, un infant

d'Espagne, et de faire obtenir aux Anglois ce qu'ils désiroient depuis

long-temps avec ardeur, une part active dans le commerce des colonies

espagnoles[60]. Par l'effet de cette médiation, le pacte de famille se

resserra, et, depuis, l'union fut inaltérable entre l'Espagne et la

France.

[Note 59: Le récit qu'en fait Saint-Simon est curieux, plaisant même,

et mérite d'être rapporté. «Voyant, dit-il, que le cardinal

s'abandonnoit aux Anglois avec une dépendance qui sautoit aux yeux de

tout le monde, je résolus enfin de lui en parler. Je lui dis donc un

jour ce que j'en pensois là dessus, les inconvénients solides dans

lesquels il se laissoit entraîner, et beaucoup de choses sur les

affaires qui seroient ici déplacées. Sur les affaires, il entra en

matière; mais sur la confiance en Walpole, en son frère et aux Anglois

dominants, il se mit à sourire: «Vous ne savez pas tout, me

répondit-il; savez-vous qu'Horace me montre toutes ses dépêches, et

que je lui dicte les siennes, qu'il n'écrit que ce que je veux? Voilà

un intrinsèque qu'on ignore et que je veux bien vous confier: Horace

est mon ami intime; il a toute confiance en moi, mais je dis aveugle.

C'est un très habile homme; il me rend compte de tout; il n'est qu'un

avec Robert qui est un des plus habiles hommes de l'Europe et qui

gouverne tout en Angleterre; nous nous concertons ensemble, et _nous

laissons dire_.» Je demeurai stupéfait, moins encore de la chose que

de l'air de complaisance, de repos et de conjouissance en lui-même

avec lequel il me le disoit. Je ne laissai pas d'insister, et de lui

demander qui l'assuroit qu'Horace ne reçût et n'écrivît pas doubles

dépêches, et ne le trompât ainsi bien aisément. Autre sourire

d'applaudissement en lui: «Je le connois bien, me dit-il; c'est un des

plus honnêtes hommes, un des plus francs et des plus incapables de

tromper qu'il y ait peut-être au monde.» Et de là à battre la campagne

en exemples et en faits dont Horace l'amusoit.

»Le dénouement fut qu'après s'être servi de la France contre l'Espagne

et contre elle-même, pour leur commerce et pour leur grandeur, et

l'avoir amusée jusqu'au moment de la déclaration de cette courte

guerre de 1733, les Walpole, ses confidents, ses chers amis, qui

n'agissoient que par ses ordres et ses mouvements, se _moquèrent de

lui_ en plein parlement, l'y traitèrent avec cruauté, et, de point en

point, manifestèrent toute la duperie et l'enchaînement de lourdises

où, à leur profit et à notre grand dommage, ils avoient fait tomber,

six ans durant, notre _premier ministre_, qui en conçut une rage

difficile à exprimer, mais qui ne le corrigea pas[59-A]. (_Mém._, liv.

V.)]

[Note 59-A: Ne semble-t-il pas, en lisant ce récit, qu'on entende

raconter un événement de nos jours? Les Canning n'ont-ils pas

religieusement conservé les traditions des Walpole; et, dans des

circonstances presque semblables, n'ont-ils pas su s'en servir avec la

même dextérité? N'ont-ils pas trouvé, pour la confiance intrépide en

soi-même, les vues courtes, la _finasserie_ niaise, une dupe, de tous

points, comparable au cardinal de Fleuri; toutefois avec cette très

grande différence, que si celui-ci s'étoit lourdement trompé sur cette

politique angloise, qui, du reste, n'étoit pas alors à découvert comme

elle l'est aujourd'hui, il avoit du moins relevé le crédit public et

restauré les finances de l'État?]

[Note 60: Ils obtinrent par ce traité de pouvoir envoyer tous les ans

un vaisseau à Porto-Bello. On verra bientôt ce qui résulta de cette

concession qui parut d'abord être de peu d'importance.]

Cependant la Russie que Pierre Ier avoit tirée de la barbarie profonde

qui, jusqu'à lui, l'avoit tenue séparée du système européen,

commençoit à y prendre sa place, et au milieu des révolutions de

palais qui l'agitèrent après la mort de son féroce législateur,

mettoit déjà son poids dans la balance de ses intérêts. Cette

puissance étoit trop voisine de la Pologne pour ne pas prétendre à

exercer une influence décisive sur les destinées de cette nation; et

l'on sait que ce même Stanislas Leczinski, dont la fille se voyoit

maintenant reine de France comme par une espèce de prodige, avoit été

précipité par Pierre lui-même de son trône électif. Les successeurs du

czar avoient depuis arraché le duché de Courlande au prince Maurice de

Saxe, fils naturel du roi régnant Auguste II, et malgré les voeux des

Courlandois qui l'appeloient à régner sur eux. À peine s'étoient-ils

emparés de cette province, que le roi de Pologne mourut: d'accord avec

l'Autriche, ils y portèrent son fils l'électeur de Saxe. Alors

s'éveilla en France, et surtout à Paris, une ardeur guerrière que l'on

auroit pu croire éteinte au milieu de l'oisiveté d'une si longue paix.

Ce qui restoit des vieux généraux de Louis XIV s'ennuyoit de la

nullité à laquelle ils étoient réduits; et le feu de l'âge y poussoit

les jeunes gens, à qui la vie des camps étoit encore entièrement

inconnue. Le père de la reine avoit un parti puissant en Pologne: ce

fut un cri général que l'honneur de la France étoit intéressé à l'y

rétablir.

(1733-1735). La première marque de foiblesse que donna le cardinal de

Fleuri, fut de se laisser entraîner par ces clameurs à faire une

guerre qu'il désapprouvoit, qui l'arrachoit à ses plans de réformes

financières, et qui n'avoit effectivement aucun but utile pour la

France; la seconde, de n'avoir pas su la pousser vigoureusement, après

avoir, bon gré mal gré, pris son parti. Tandis que l'Autriche et la

Russie faisoient marcher des armées formidables sur les frontières du

royaume en litige, une lâche et sotte condescendance pour les Anglois

qu'il craignoit d'inquiéter en faisant sur mer de trop grands

armements, et son économie parcimonieuse, réduisirent à quinze cents

hommes et à trois millions le secours honteux qu'il envoya à

Stanislas. Celui-ci, bien que proclamé roi par le voeu unanime de la

noblesse polonaise, fut bientôt, et pour la seconde fois, renversé du

trône pour avoir été si mal secouru, se trouva heureux d'échapper à

travers mille périls à ses ennemis, et se hâta de revenir en France,

désormais son refuge assuré. L'électeur de Saxe fut proclamé roi de

Pologne.

La guerre, pour être faite en Allemagne et en Italie d'une manière

moins déshonorante, étoit loin cependant d'y être glorieuse et

décisive. Les deux vétérans de la gloire militaire de la France,

Villars et Berwick commandoient les armées destinées à agir sur ces

deux points des frontières. Villars, alors octogénaire, avoit pour

auxiliaire le successeur de Victor-Amédée qui, suivant en tous points

les traditions politiques de son père, s'étoit allié avec la France

uniquement pour qu'elle fît, à son profit, la conquête du Milanais.

Elle fut achevée en trois mois; et le roi de Sardaigne, jusque-là

plein d'ardeur et d'activité, devint, dès ce moment, timide, indolent,

irrésolu, et, par ses hésitations et ses fausses manoeuvres, prit à

tâche d'entraver toutes les opérations de l'armée françoise, et

l'empêcha de tirer aucun fruit de ses victoires. En Alsace, le corps

d'armée sous les ordres de Berwick se vit réduit à l'inaction, dès son

entrée en campagne, par cette pusillanimité présomptueuse du cardinal

qui, du fond de son cabinet, prétendoit aussi diriger les plans de

campagne, comme l'avoit fait Louis XIV; et cent mille hommes

commencèrent la guerre par un repos de quatre mois, pour ne se

hasarder que l'année suivante à passer le Rhin. Le fleuve passé,

Berwick, après avoir remporté quelques avantages, résultat presque

nécessaire de la supériorité du nombre, alla mettre, et probablement

par ordre, le siége devant Philisbourg, se renferma dans des lignes

inexpugnables, pour n'y être point troublé par l'ennemi, et, avant que

la ville eût été prise, fut emporté par un boulet de canon. Villars

mouroit en même temps dans son lit à Turin; et des hommes, plus ou

moins médiocres, remplacèrent ces deux grands capitaines. Philisbourg

se rendit: le prince Eugène, qui avoit jugé imprudent d'attaquer les

François dans leurs retranchements, se retrancha à son tour; et, par

les mêmes motifs, l'armée françoise n'osa pas tenter une attaque

contre lui. Deux généraux en avoient pris le commandement après la

mort de Berwick, le marquis d'Asfelt et le duc de Noailles: ils se

divisèrent; il n'y eut plus de dessein arrêté dans les mouvements de

l'armée; le prince Eugène n'eut pas de peine à faire avorter leurs

manoeuvres incertaines; et de part et d'autre on prit, dès l'automne,

des quartiers d'hiver.

En Italie, le maréchal de Coigni avoit remplacé Villars: de ce côté,

où l'Autriche avoit encore moins de forces, il y eut un événement

décisif, mais dont les Espagnols eurent seuls la gloire, et dont aussi

ils recueillirent seuls les avantages. Le royaume de Naples fut envahi

par l'infant don Carlos, à la tête d'une armée que commandoit sous lui

un général habile, le duc de Montemar; ses opérations militaires y

furent secondées par les voeux de la nation, et, dans moins de deux

campagnes, les troupes impériales se virent entièrement chassées de ce

royaume, et, à l'exception de trois villes, de toute la Sicile. En

Lombardie, grâce aux lenteurs calculées de Charles-Emmanuel, les

Autrichiens faisoient plus de résistance: après avoir été battus par

le général françois à la bataille de Parme, ils le battirent à son

tour au combat de la Secchia, parce qu'il n'avoit pas su profiter de

sa victoire; et la revanche qu'il prit bientôt sur eux à Guastalla,

fut de même sans résultat. Tout, après cette affaire qui devoit être

décisive, et de même que sur le Rhin, devint timide et incertain dans

les manoeuvres du maréchal de Coigni, auquel on avoit également donné

un second, le maréchal de Broglie. Le roi de Sardaigne, qui s'étoit

montré plein de résolution pendant la bataille, revint à ses perfidies

accoutumées après la victoire; et le général autrichien Koenigsegg,

meilleur tacticien que ses ennemis, sut habilement profiter de leurs

fautes. Après deux victoires, on avoit perdu du terrain, on se

soutenoit difficilement dans le Milanais, et tout languissoit

également sur ce point des opérations militaires. Il y avoit encore

d'autres causes de ce peu d'activité: c'est qu'on avoit déjà commencé

à négocier de la paix.

La France, dans cette guerre, n'avoit à peu près rien gagné; l'Autriche

avoit beaucoup perdu, et l'avenir étoit de nature à lui causer de

sérieuses alarmes. À la vérité, la Russie se disposoit à envoyer une

armée nombreuse à son secours; mais de tels alliés, au sein de ses

États, l'auroient inquiétée presque autant que des ennemis. Toutefois il

n'y avoit rien dans sa position d'assez désespéré pour déterminer

Charles VI à faire les concessions que lui coûta cette paix: le vif

désir qu'il avoit de faire reconnoître et garantir par toutes les

puissances de l'Europe la _Pragmatique_ par laquelle il régloit sa

succession, espèce d'idée fixe dont il étoit presque uniquement possédé,

l'emporta sur toute autre considération[61]. Pour obtenir cette

garantie illusoire, ce foible prince abandonna le royaume de Naples à

l'Espagne, et la Lorraine à la France, qui fut étonnée de l'obtenir, car

elle n'avoit pas même d'abord songé à la demander[62]. C'est ainsi que

lui fut acquise, et sans retour, par une suite de fautes politiques et

militaires, une province que Louis XIV, dans le plus haut degré de sa

puissance et de ses victoires, n'avoit pu réussir à joindre à ses États.

Le duc de Lorraine reçut en échange le duché de Toscane, et épousa la

fille de l'empereur, cette Marie-Thérèse que nous allons bientôt voir

jouer le premier rôle sur ce grand théâtre de l'Europe. Ni dans cette

guerre ni dans cette paix, on ne vit paroître les Anglois; il n'étoit

pas encore temps pour eux de se mêler ouvertement aux troubles du

continent: ils s'y préparoient.

[Note 61: «Dès l'année 1713, il avoit voulu assurer, dans sa maison,

la succession à tous ses États héréditaires. Il n'avoit point alors

d'enfants; mais il pouvoit en avoir, et fit rédiger, dans son conseil,

une loi par laquelle ses enfants mâles, et, à leur défaut, ses filles,

les uns et les autres par ordre de primogéniture, posséderoient ses

terres, États et principautés, le tout en entier, sans division ni

partage. Cette succession indivisible devoit, au défaut de la branche

Caroline, issue de lui, passer dans la branche Joséphine, issue de son

frère Joseph, et au défaut de ces deux branches, aux deux soeurs de Sa

Majesté. Depuis ce plan de succession, Charles avoit eu un fils, mort

l'année même de sa naissance, et trois filles auxquelles il vouloit

assurer le droit à sa succession indivisible par ordre de

primogéniture. Il commença par s'assurer de la renonciation de ses

deux nièces, princesses électorales, l'une de Saxe, l'autre de

Bavière, et publia ensuite la loi de succession, sous le titre de

_Pragmatique sanction_.»]

[Note 62: Les prétentions du cardinal de Fleuri étoient loin de se

porter aussi haut. Il s'étoit contenté de demander le Barrois. Ce fut

le garde des sceaux Chauvelin, lequel avoit en même temps le

portefeuille des affaires étrangères, qui conçut cette pensée hardie,

et qui conquit en quelque sorte cette province à la France, par

l'adresse et la fermeté qu'il mit à conduire les négociations.]

L'économie du cardinal de Fleuri avoit triomphé, dans cette guerre,

plus que les armes de la France: avec l'établissement d'un dixième il

avoit fait face à toutes les dépenses. Si les suites en eussent été

désastreuses, on lui eût justement reproché cette économie mal

entendue: on lui en sut gré, parce que ces suites passèrent même ce

qu'on auroit pu imaginer; et des événements inattendus et inespérés le

firent considérer comme le plus sage et le plus prévoyant des

ministres.

(1735-1741.) La France jouit avec délice de cette paix, qui se

prolongea depuis 1735 jusqu'à 1741, et comme si rien n'eût jamais dû

la troubler. Fleuri continuoit d'exercer le pouvoir le plus absolu qui

eût jamais été accordé à un ministre de France[63], et, fidèle à son

système, apportoit tous ses soins à rétablir les finances et laissoit

dépérir la marine. Le jeune roi s'enfonçoit de jour en jour davantage

dans la mollesse et l'oisiveté, et ses moeurs donnoient les premiers

signes de cette dépravation qui plus tard devoit montrer sur le trône

de France des prodiges d'infamie qu'on n'y avoit jamais vus. Ces

premiers signes furent effrayants: deux soeurs[64] se disputèrent les

faveurs du monarque et les obtinrent tour à tour; elles en jouirent

même ensemble, et l'on eût dit que ce qu'il y avoit d'incestueux dans

ces commerces les lui rendoit plus attrayants. La mort subite et

violente d'une d'elles[65] le frappa cependant, et parut lui causer

quelques remords: aussitôt l'effroi fut grand parmi les courtisans; il

y eut une ligue pour le replonger dans le vice d'où il sembloit

vouloir sortir, et ce fut une troisième soeur que l'on choisit pour

remporter ce détestable triomphe[66]. Elle en jouit avec encore plus

de scandale, et fut, sous le nom de duchesse de Châteauroux, la

première maîtresse de Louis XV publiquement et en quelque sorte

officiellement reconnue. Le cardinal de Fleuri hasarda quelques

représentations qui furent mal reçues: il se garda bien de les

réitérer, et fermant prudemment les yeux, se renferma dans les soins

de son administration économe et imprévoyante, s'établissant le

médiateur heureux des démêlés peu importants qui pouvoient s'élever

entre quelques alliés de la France, et ne changeant rien au système

qu'il s'étoit fait de marcher à la suite de l'Angleterre, continuant

de mettre tous ses soins à ne pas la troubler, à ne pas lui causer le

moindre ombrage, comme si les concessions qu'il faisoit à cette

puissance eussent été le gage assuré d'une paix éternelle pour la

France et pour tout le continent.

[Note 63: Ce même Chauvelin qui venoit de rendre un si grand service à

la France, et qui probablement étoit un homme fort supérieur au

cardinal, fut bientôt disgracié et exilé pour avoir voulu tenter de

renverser un ministre qu'il jugeoit au dessous de sa réputation et de

sa place. Le roi, auprès de qui il avoit fait quelques tentatives à

cet effet, le livra à l'instant même à son précepteur dont la

vengeance fut prompte et sévère. C'est alors que les sceaux furent

rendus à d'Aguesseau, qui continua de jouer un bien triste rôle dans

les affaires publiques depuis qu'il s'étoit si gauchement placé entre

la cour et le parlement.]

[Note 64: Mesdames de Mailly et de Vintimille. Elles étoient de la

famille de Nesle, et avoient trois autres soeurs, la duchesse de

Lauraguais, la marquise de Flavacour, et la marquise de Tournelle.]

[Note 65: La marquise de Vintimille.]

[Note 66: La marquise de Tournelle.]

On pouvoit prévoir cependant que la cupidité de ses marchands ne se

contenteroit pas de cette petite part que le dernier traité leur avoit

fait obtenir dans le commerce des colonies espagnoles; qu'une fois

introduits si imprudemment dans ce commerce, ils essaieroient de

l'attirer à eux tout entier; que l'Espagne s'en irriteroit et

prendroit des mesures pour les arrêter dans leurs empiétements; que le

gouvernement anglois soutiendroit des actes frauduleux que lui-même

avoit secrètement encouragés, et que de cet article de la paix

sortiroit une guerre où il deviendroit bien autrement utile de se

faire médiateur, et de se présenter dans une attitude propre à faire

respecter sa médiation: c'est ce qui arriva. L'Espagne se fâcha de

voir son propre commerce dépérir au profit des contrebandiers

anglois[67], et ordonna contre eux des mesures répressives;

l'Angleterre, qui violoit si ouvertement les traités, cria à

l'outrage, à la violation du droit des gens, et déclara la guerre à

l'Espagne. Le cardinal s'offrit comme médiateur; c'étoit le rôle qu'il

aimoit à jouer. Acceptée dérisoirement par les ministres, le parlement

lui fit voir le peu qu'étoit maintenant cette médiation, en la

rejetant avec mépris; les flottes angloises parcoururent les mers, où,

grâce à lui, elles ne rencontroient plus d'obstacles, achevant d'y

détruire le commerce espagnol, menaçant de toutes parts ses

établissements d'outre-mer; et le vieux ministre fut le témoin

impuissant d'une guerre entreprise pour justifier un brigandage, et

achever d'arracher leurs dépouilles à ceux qui n'avoient pas voulu se

laisser dépouiller. Cette guerre devoit bientôt se compliquer avec les

nouveaux intérêts qu'un grand événement alloit faire naître en Europe.

[Note 67: Nous avons dit que, par le dernier traité, ils avoient

obtenu de pouvoir envoyer tous les ans un vaisseau à Porto-Bello. «Ce

vaisseau, qui d'abord ne devoit être que de cinq cents tonneaux, fut,

en 1717, de huit cent cinquante par convention, mais en effet de mille

par abus; ce qui faisoit deux millions pesant de marchandises. Ces

mille tonneaux étoient encore le moindre objet de commerce de la

compagnie angloise; une patache, qui suivoit toujours le vaisseau sous

prétexte de lui porter des vivres, alloit et venoit continuellement;

elle se chargeoit, dans les colonies angloises, des effets qu'elle

apportoit à ce vaisseau, lequel, ne désemplissant jamais par cette

manoeuvre, tenoit lieu d'une flotte entière. Souvent même d'autres

navires venoient remplir ce vaisseau de permission, et leurs barques

alloient encore sur les côtes de l'Amérique porter des marchandises

dont les peuples avoient besoin, mais qui faisoient tort au

gouvernement espagnol, et même à toutes les nations qui se croient

intéressées au commerce qui se fait des ports d'Espagne au golfe du

Mexique.» (VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. VIII.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 6 / 39 段