tout y avoit changé de face. Le protestantisme y avoit subi le sort
qu'il devoit nécessairement éprouver partout où il parvenoit à
s'établir: après y avoir été, tour à tour, un instrument de révolte et
de despotisme, il avoit fini par n'avoir plus, dans l'État, aucun
caractère, ni politique ni religieux. Plus heureux cependant que le
clergé protestant du nord de l'Europe, le clergé anglican avoit pu
conserver une grande partie des biens enlevés aux églises, lors de la
réforme de Henri VIII, et se fondre dans le parti aristocratique de
la nation qui, propriétaire à peu près de tout le territoire, s'étoit
emparé du pouvoir après l'expulsion des Stuarts, et n'avoit rétabli
une ombre de monarchie que comme un moyen de le conserver plus
sûrement, décidé qu'il étoit à ne plus jamais s'en dessaisir[52].
Ainsi se forma tout d'un coup un matérialisme politique, sans nulle
opposition religieuse, et qui ne trouva plus de résistance que dans
les intérêts également matériels de cette autre partie de la nation
qui n'avoit de part ni dans la propriété de la terre, ni dans
l'exercice du pouvoir. Cette opposition toute populaire, abandonnée à
elle-même, pouvoit devenir terrible: il eût été insensé d'essayer de
la détruire; car on ne l'auroit pu qu'en détruisant la race d'hommes
dont elle se composoit: les personnages habiles qui se succédèrent
dans la direction de ce système nouveau et périlleux (et c'étoit une
nécessité qu'ils fussent habiles pour s'y maintenir, ceux qui ne
l'étoient pas tombant d'eux-mêmes par la force des choses), n'eurent
donc qu'une seule pensée: ce fut d'incorporer, en quelque sorte, au
pouvoir, une opposition si formidable, en l'y attachant par le lien
indissoluble de tous ses intérêts.
[Note 52: Ce fut pour n'avoir pas bien compris cette position nouvelle
des choses, et pour avoir essayé de régner à d'autres conditions que
celles qui leur avoient fait obtenir le trône, que les premiers
princes de la branche d'Hanovre furent sur le point d'en être
précipités. Ils ne s'y raffermirent que lorsqu'ils marchèrent d'accord
avec cette aristocratie redoutable, soit en lui cédant quand elle se
montra impérieuse, soit en s'y créant, dans les deux chambres[52-A]
qui la représentoient, un parti prépondérant, pour l'amener à faire ce
qu'ils vouloient: ce qui étoit reconnoître d'une autre manière la
supériorité de son pouvoir.]
[Note 52-A: La chambre des communes n'est en effet qu'une branche de
ce pouvoir aristocratique, le seul qui domine véritablement au milieu
de l'opposition factice et des pouvoirs fictifs dont il est
environné.]
Le commerce maritime pouvoit seul résoudre ce problème difficile
d'enrichir à la fois et d'occuper cette population turbulente: ce fut
vers le commerce maritime, déjà florissant chez eux, que ces chefs du
parti aristocratique dirigèrent tous ses efforts, excitant et
développant en elle, à dessein, toutes les passions cupides. Ce fut à
s'emparer de l'empire des mers, à y détruire toute rivalité de la part
des autres nations, qu'on les vit tendre tous les ressorts de leur
politique extérieure; et deux puissances, la France et l'Espagne,
qu'ils craignoient par dessus tout, et que le pacte de famille leur
rendoit encore plus redoutables, devinrent le principal point de mire
de cette politique machiavélique. Leurs ministres dans les cours
étrangères, ne furent plus occupés qu'à y semer l'or pour corrompre,
les flatteries et les séductions pour décevoir, et quand il étoit
nécessaire, les troubles et les dissensions, pour détourner
l'attention de l'Europe de leur marche constante, et de leurs progrès
toujours croissants dans ce plan d'invasion commerciale. En même temps
qu'ils étendoient de toutes parts leurs relations mercantiles, ils
fondoient le _crédit public_, combinaison financière jusqu'alors sans
exemple dans le monde civilisé, dont le résultat, qu'ils avoient
profondément calculé, étoit de rendre toutes les fortunes
particulières dépendantes de la fortune publique, et par conséquent
intéressées à la soutenir; de fournir à l'État des ressources
_anticipées_ dont s'accroissoit encore l'activité du commerce, tandis
que, par cette activité toujours croissante, le commerce consolidoit
et augmentoit à son tour le crédit, pour en tirer ensuite d'autres
ressources et lui rendre de nouveau ce qu'il en avoit reçu; espèce de
progression qui sembloit ne devoir trouver de terme que dans
l'envahissement entier du monde commercial, et dans l'appauvrissement
de toutes les nations au profit de l'Angleterre. C'étoit un état
violent qui, en exagérant les forces vitales de la nation, ne pouvoit
manquer de la conduire tôt ou tard à quelque grande catastrophe; mais
enfin cette catastrophe inévitable, vers laquelle l'Angleterre se
précipite aujourd'hui comme poussée par la main de la Providence,
n'est point encore arrivée, depuis plus d'un siècle que cette nation a
commencé à présenter à l'Europe ce grand et effrayant spectacle. Elle
a vécu d'une vie factice sans doute; mais c'est entière sur les
intérêts matériels; cette vie, elle l'a prolongée et la prolonge
encore aux dépens des sociétés catholiques, pour qui l'essai de ce
système politique est devenu un principe de mort, parce qu'il leur a
été impossible d'y confondre ensemble, comme le fait l'Angleterre,
tous les intérêts en les _matérialisant_, et de leur imprimer ainsi le
mouvement irrésistible qui résulte, pour cette nation, de cette
réunion en quelque sorte _forcée_ de toutes les volontés
individuelles[53]: elle seule l'a pu faire, parce qu'elle se trouvoit
dans des circonstances dont l'histoire du monde n'offre pas un second
exemple; et ce qui n'étoit jamais arrivé avant elle, après elle
n'arrivera jamais chez aucune autre nation, et plus particulièrement
chez celles qui l'ont follement imitée.
[Note 53: Ainsi s'explique pourquoi les catholiques, quelque nombreux
qu'ils puissent être en Angleterre, y sont, pour ainsi dire, jetés
hors de la société politique; c'est qu'en raison du _spiritualisme_ de
leur religion, ils y seroient en contradiction perpétuelle avec ses
principes et ses maximes, et deviendroient en quelque sorte un
instrument de désordre pour les machinistes qui en entretiennent et en
font mouvoir les ressorts. Quand ces ressorts se détraqueront, il est
probable que l'Angleterre redeviendra catholique.]
Nous avons déjà vu les premiers effets de cette politique angloise à
l'égard de la France: la pension payée à Dubois avoit valu deux choses
au cabinet de Saint James, la destruction presque totale de la marine
espagnole, et qu'il ne fut pas construit un seul vaisseau dans nos
ports, tant que dura la régence. Nous allons le voir obtenir, en ce
genre, bien d'autres succès; et quand la corruption ne l'aidera pas,
un aveuglement non moins fatal se fera son auxiliaire.
La mort du régent réjouit tous les partis: les gens de cour, pour
n'avoir pas obtenu de lui tout ce qu'il leur avoit fait d'abord
espérer; le parlement, pour ces coups d'autorité dont il l'avoit
accablé, après lui avoir promis un meilleur avenir; les jansénistes,
pour en avoir été repoussés et persécutés après qu'il les avoit
accueillis et même protégés; le clergé, pour n'en avoir été satisfait
qu'à demi, parce qu'en faisant enregistrer la bulle _Unigenitus_, il
s'étoit obstiné à maintenir les _appels comme d'abus_, et l'avoit
ainsi laissé sous le joug de ce même parlement, qu'à son égard il
avoit jugé à propos de réduire au dernier degré de servitude; les
honnêtes gens, pour la corruption de ses moeurs, son impiété déclarée
et le scandale de sa vie; la France entière, pour les funestes
opérations financières qui avoient fait sa ruine et dont il la
menaçoit encore, lorsqu'il eut repris la direction des affaires. On se
réjouit donc généralement de cette mort, et avec juste raison, comme
de la délivrance d'un fléau; mais au milieu de cette joie, personne,
en regardant autour de soi, n'eût pu dire ce qu'il espéroit d'un
changement. Louis XV, alors à peine âgé de quinze ans, étoit d'un
caractère doux, timide, inappliqué, et avoit toute l'inexpérience de
son âge. Toutes les pensées et toutes les affections de ce roi enfant,
concentrées dans sa domesticité, se portoient plus particulièrement
sur son précepteur, l'abbé de Fleuri, évêque de Fréjus. Lors de
l'enlèvement du maréchal de Villeroi, celui-ci, ayant feint de vouloir
partager sa fortune et s'étant éclipsé de la cour, la douleur de
l'élève s'étoit manifestée avec une telle violence qu'on en avoit été
effrayé, et qu'on s'étoit hâté de chercher son précepteur pour le lui
rendre, ne trouvant aucun autre moyen de l'apaiser. L'évêque de Fréjus
étoit donc revenu à la cour, plus sûr que jamais de son ascendant sur
le jeune monarque, le fortifiant de jour en jour davantage de ce qu'il
avoit dans l'esprit d'insinuation et d'aménité, cachant avec le plus
grand soin le désir qu'il avoit du pouvoir, et, quoique déjà
septuagénaire, attendant tout de sa patience et du temps. Tel étoit sa
position à la cour depuis l'événement qui avoit révélé cet attachement
excessif que Louis XV avoit pour lui, que le duc d'Orléans lui-même
n'avoit pas cru pouvoir succéder à Dubois dans la place de premier
ministre, sans solliciter son appui; et l'adroit vieillard, jugeant
que le temps n'étoit pas encore venu pour lui, l'avoit accordé avec
toutes les apparences d'un entier désintéressement. Il n'en fut pas de
même lorsqu'à la mort de ce prince, le duc de Bourbon prétendit à le
remplacer. Cette fois-ci, la complaisance de l'évêque de Fréjus, sans
lequel il ne pouvoit rien, ne fut pas aussi désintéressée; il voulut
qu'une part du pouvoir en fût le prix, et se réserva la direction des
affaires ecclésiastiques. Cette part lui fut cédée avec répugnance par
le plus altier des princes du sang; mais enfin il l'obtint, et ce fut
ainsi que le précepteur du roi commença à entrer dans le gouvernement
de l'État.
(1724-1725) Ce ministère du duc de Bourbon fut court, et deux mots
suffisent pour le peindre: il fit regretter celui du duc d'Orléans.
Abandonné avec autant d'indolence à sa maîtresse la marquise de Prie,
que le régent l'avoit été à Dubois, et surtout avec plus d'aveuglement
et d'ineptie, il fut le premier qui offrit à la France le scandale
plus grand encore d'une femme perdue placée à la tête des affaires
publiques, et s'en emparant comme d'une proie à partager avec les
agents de ses intrigues et les compagnons de ses débauches. Les
diplomates anglois n'eurent autre chose à faire que de transmettre à
cette femme la pension qu'ils avoient payée au favori du régent pour
continuer de régner en paix dans le cabinet des Tuileries, et d'y voir
suivre le système de politique et d'administration le plus favorable à
leurs vues et à leurs intérêts.
Ainsi rien ne changea dans la politique extérieure; dans
l'administration intérieure, ce fut pis qu'auparavant. Les hommes les
plus décriés, parmi ceux que le système de Law avoit enrichis sans
avoir pu assouvir leur avidité insatiable, formèrent la clientelle
d'un prince qui s'étoit enrichi avec eux et par des moyens tout
semblables; et tout se vendit à la cour, places, honneurs, grâces,
dignités, avec un tarif pour chaque chose, et plus effrontément qu'on
ne l'avoit fait jusqu'à ce jour. Il y eut des ministres et un conseil
d'État, mais seulement pour la forme: tout se décidoit d'avance dans
un comité secret auquel présidoit la marquise de Prie[54], et où
siégeoient uniquement des financiers; car des affaires de finance,
c'est-à-dire des édits bursaux, sous toutes les formes, étoient, pour
cette coterie prodigue et cupide, les affaires les plus importantes,
ou pour mieux dire, les seules affaires de l'État.
[Note 54: Cette femme qui n'étoit pas moins impie que Dubois, et qui
n'avoit pas moins de cynisme dans son impiété, se mit dans la tête de
signaler les commencements du ministère de son inepte amant par
quelque chose de grand; et pour remplir un tel projet, elle ne trouva
rien de mieux que de lui faire imiter Louis XIV dans une persécution
nouvelle contre les protestants, qui en effet avoit remué depuis la
mort de ce roi, mais que ces persécutions plus violentes encore,
exercées par de semblables persécuteurs, rendirent intéressants même
aux yeux de ceux qui leur étoient le plus opposés.]
Cependant, à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit, à l'instant même,
si stupidement prostitué, le duc de Bourbon se vit menacé de le
perdre: une maladie du roi, que l'on crut sérieuse, le jeta, ainsi que
sa maîtresse et ses affidés, dans les plus vives alarmes. L'héritier
présomptif du trône étoit le nouveau duc d'Orléans qui le haïssoit; et
la mort de Louis XV seroit devenue, pour le premier ministre, le
signal de la plus cruelle disgrace. Il fut donc arrêté, dans le comité
secret, que, dès que le roi auroit recouvré la santé, on prendroit des
précautions pour n'être plus exposé à des chances aussi périlleuses;
et la principale occupation de ce ministère, qui ne devoit durer qu'un
jour, fut d'assurer à jamais son existence en cherchant au jeune
monarque une femme qui pût, sur-le-champ, lui donner un héritier.
Cette résolution prise, l'infante à laquelle il avoit été fiancé et
que l'on élevoit à Paris, étant encore en bas âge, fut renvoyée en
Espagne, et le fut avec une insolence dont Philippe V et la reine
surtout conçurent un profond ressentiment. On vouloit pour Louis XV
une femme dont la position et le caractère fussent tels, qu'elle pût
être facilement conduite et même dominée par ceux à qui elle auroit dû
son élévation; et la soeur du duc de Bourbon, à laquelle on avoit
d'abord pensé[55], fut elle-même rejetée, parce qu'elle ne sembla pas
présenter des garanties suffisantes à cette folle prétention qu'avoit
la coterie de se perpétuer dans le pouvoir. La marquise de Prie crut
les trouver, et sur ce point elle avoit rencontré juste, dans la fille
d'un roi de Pologne détrôné[56], à qui la France avoit accordé un
asile obscur au fond d'une de ses provinces, et qui y vivoit en
quelque sorte de ses aumônes; et il fut décidé que Marie Leczinska
seroit reine de France. Telle fut l'origine de la fortune subite et
prodigieuse de cette jeune princesse, dont une duchesse de Bade
n'avoit pas voulu pour sa bru, et qui se fût estimée heureuse,
quelques mois auparavant, d'épouser un des officiers de cette cour
dont elle alloit devenir la souveraine.
[Note 55: Mademoiselle de Vermandois.]
[Note 56: Stanislas Leczinsky. Placé sur le trône de Pologne par
Charles XII, il s'étoit vu enveloppé dans le désastre de son
protecteur, après la bataille de Pultawa, et avoit erré quelque temps
en Allemagne avant de venir se réfugier en France.]
Tel fut aussi le grand oeuvre du ministère du duc de Bourbon: il en
triomphoit sottement et sa maîtresse avec lui, et cependant leur chute
suivit de près l'événement par lequel ils s'étoient crus raffermis.
Ils n'avoient en effet aucun obstacle à craindre du côté de la jeune
reine; mais aussi ils n'y pouvoient trouver un appui. La haine
publique croissoit sans cesse contre eux par l'effet de ces
tracasseries financières, et cependant insuffisantes, dont ils ne
cessoient de tourmenter la nation. Ils essayèrent de sortir d'embarras
par la création d'un impôt plus fort et qui pesoit également sur tous
les ordres de l'État: le clergé, la noblesse, le parlement, élevèrent
à la fois leurs réclamations; l'animadversion de toute la France fut à
son comble; et Fleuri, qui épioit le moment favorable, crut qu'il
étoit temps enfin de renverser un ministère aussi mal habile que
violent et scandaleux. Il ne lui fut pas difficile d'y amener son
royal élève qui n'aimoit pas le duc de Bourbon, et jamais on ne tomba
de si haut avec moins de bruit. Une lettre de cachet exila le duc à sa
terre de Chantilli, une autre relégua sa maîtresse en Normandie, et
tout finit là. Fleuri, qui avoit su conserver, malgré eux, la part de
pouvoir qu'ils avoient été forcés de lui laisser, se trouva ainsi
doucement et presque naturellement porté à la tête des affaires.
L'évêque de Fréjus étoit un homme médiocre en tout. Son caractère,
sans être foible jusqu'à l'extrême timidité, n'avoit pas cependant
l'énergie nécessaire pour lutter contre de grands obstacles et pour
les surmonter. Il avoit dans l'esprit ce qu'il falloit de sens et de
sagacité pour bien comprendre un certain ordre à mettre dans certaines
parties de l'administration, et pour exécuter ce qu'il avoit compris;
mais là s'arrêtoit la portée de sa vue; et ces vives lumières qui
embrassent l'ensemble des affaires, qui pénètrent jusqu'aux entrailles
du corps social pour y découvrir le mal interne dont il est tourmenté,
qui saisissent les rapport extérieurs d'un grand empire, leurs
avantages ou leurs inconvénients, et s'étendent jusque sur son avenir,
lui avoient été refusées. C'étoit de même un homme réglé et modeste
dans ses moeurs, à qui l'on ne connoissoit aucun vice; qui, si l'on en
excepte un extrême amour du pouvoir qu'il avoit su très adroitement
dissimuler, n'étoit troublé par aucune passion dominante; mais aussi
il n'y avoit en lui aucune de ces vertus fortes qui produisent les
grandes actions et édifient par de grands exemples. C'étoit par cette
médiocrité même et par la douceur de son commerce, lequel, à l'égard
de son royal élève, ressembloit à une sorte de paternité, qu'il avoit
su s'emparer des affections de ce jeune prince, médiocre lui-même, et
qu'une éducation molle et absurde avoit entretenu dans l'indolence de
toutes ses facultés intellectuelles; car c'est là un des plus grands
reproches que l'on puisse faire à Fleury, d'avoir élevé un roi de
France comme s'il fût né pour obéir et non pour commander. Tel étoit
ce vieillard qui, à soixante-treize ans, ne fut point effrayé de la
charge de gouverner un grand royaume. Devenu maître du pouvoir, il
n'est pas besoin de dire qu'il le fut aux mêmes conditions que tous
ceux qui l'avoient précédé, aussi absolument que Louis XIV et Dubois
avoient pu l'être: il en fit seulement un usage différent. Il ne
voulut point du titre de premier ministre que Dubois avoit avili,
auquel le duc de Bourbon étoit loin d'avoir rendu son ancien éclat,
qui d'ailleurs n'auroit rien ajouté à ce qu'il y avoit de réel et de
solide dans sa nouvelle position. Mais les hautes dignités de l'Église
étoient de nature à lui donner un véritable relief; et cette même
année, sur la demande du roi de France, et du consentement de
l'empereur et du roi d'Espagne, l'évêque de Fréjus fut nommé cardinal,
hors de rang et par anticipation.
Le nouveau ministre s'entoura d'hommes encore plus médiocres que lui,
mais qu'il choisit propres à entrer dans ses vues d'ordre et
d'économie; il rappela de l'exil et fit sortir de prison ceux que la
haine et les vengeances des ministères précédents avoient exilés ou
emprisonnés; les princes légitimés recouvrèrent toutes leurs
prérogatives, le seul droit de succession au trône excepté; la cour
prit, au même instant et avec la souplesse qui lui est propre, toutes
les allures douces, décentes et paisibles du vieillard qui gouvernoit
l'État, et si la corruption invétérée des moeurs n'y fut pas moins
profonde, elle s'y dépouilla du moins de ces manières cyniques et
grossières qu'elle avoit adoptées sous la régence, et les remplaça par
ces raffinements de la galanterie que l'on peut appeler l'hypocrisie
de la débauche. Le seul prince dont Fleuri eût pu craindre
l'influence, le jeune duc d'Orléans, étoit sans ambition et le plus
éloigné de tous de lui disputer le pouvoir: il le posséda donc sans
rivaux et à peu près sans ennemis.
(1726-1730) C'étoit pour la première fois, et depuis des siècles, que
l'on voyoit arriver au timon de l'État un ministre parfaitement
désintéressé. Les finances, si violemment et si scandaleusement
restaurées sous la régence, menaçoient de redevenir un abîme pour la
France. La prodigalité du duc d'Orléans, la cupidité sans bornes de
ceux dont il s'étoit entouré, y avoient porté, depuis le système, de
nouvelles et funestes atteintes, et le ministère du duc de Bourbon
avoit été une espèce de pillage. Ce fut, ainsi que nous venons de le
dire, par l'ordre, par l'économie, que le nouveau ministère voulut
réparer le mal. La paix profonde dont jouissoit l'Europe lui en
fournissoit une occasion favorable, et plusieurs opérations
heureusement combinées produisirent de bons résultats. Il fixa enfin,
d'une manière invariable, la valeur des monnoies, si frauduleusement
altérées sous les ministères précédents, et le fit de manière à donner
désormais de la sûreté aux transactions particulières sans porter
dommage aux intérêts de l'État; il trouva tout à la fois le moyen de
diminuer les impôts et d'accroître les revenus publics, en augmentant
le prix des fermes générales; pour éteindre des emprunts faits à un
taux onéreux, il sut, vu la confiance qu'il inspiroit, en contracter
d'autres à des conditions avantageuses; par l'effet naturel de
l'aisance du trésor public, le commerce et les manufactures reprirent
de l'activité, et les colonies prospérèrent[57].
[Note 57: Le seul reproche que l'on puisse lui faire, dans cette
partie de son administration, est d'avoir voulu opérer une réduction
nouvelle sur les rentes qui étoient elles-mêmes un débris misérable du
système, débris qui attestoit la ruine de la plupart de ceux qui en
étoient porteurs. C'étoit là une nouvelle atteinte portée à la foi
publique, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, une banqueroute dans une
banqueroute. Des cris s'élevèrent de toutes parts contre cette mesure
inique; elle fut sur le point de perdre dans l'opinion de la France le
ministre à qui tout commençoit à se rallier. Pour rétablir son crédit
ébranlé, il n'eut d'autre parti à prendre que de revenir sur ses pas,
en modifiant, dans ses plus graves conséquences, cette mesure vraiment
indigne de sa probité financière; et le secrétaire d'État, qui la lui
avoit conseillé, fut sacrifié[57-A].]
[Note 57-A: Lepelletier-Desforts.]
Ici finissent les éloges que nous pouvons donner au ministère du
cardinal de Fleury. Hors de ses opérations financières, son
administration n'offre plus que foiblesse et ineptie. Nous le suivrons
d'abord, et jusqu'à la fin, dans sa politique extérieure qui ne fut
qu'une suite de fautes grossières, même alors qu'elle sembloit être
justifiée par des succès, et qui prépara les désastres et la honte des
temps qui vinrent après lui; puis nous reviendrons à ce qui se passa
dans l'intérieur, où les événements les plus graves ne purent être
maîtrisés par la main timide et débile de ce vieillard.
Entraînés comme nous l'avons été jusqu'ici, et afin de rendre
intelligible l'histoire d'une ville comme Paris, à y joindre une
esquisse rapide de l'histoire de la France entière, nous nous voyons,
de temps à autre, forcés d'y ajouter un tableau général de la
situation de l'Europe; car, depuis le seizième siècle surtout, il est
également difficile de comprendre ce qui concerne quelqu'une des
grandes nations qu'elle renferme, si l'on ne retrace, à certains
intervalles, un exposé de la situation, des vues, des intérêts des
autres nations dont se compose la grande société européenne, société
unique dans l'histoire des peuples, et par les intérêts communs qui
lui donnent la force et la vie, et par les dissensions intestines qui
l'épuisent et la tuent, société à laquelle le christianisme a rattaché
les destinées du monde, et à un tel point que sa chute et sa
dissolution semblent devoir amener avec elles la fin de toute société.
Il convient donc de jeter ici un second coup d'oeil sur cette
situation des grandes puissances de l'Europe et sur les intrigues de
leurs cabinets, intrigues qui, depuis long-temps, formoient toute leur
politique.