Les choses restèrent en cet état, tant que Dubois et son maître

n'eurent aucun intérêt à les changer. Dès qu'ils furent intéressés à

ménager le pape, tous les deux se firent _constitutionnaires_, et il

fut résolu que la bulle seroit acceptée. Ils espéroient pouvoir, dans

cette circonstance, se passer du parlement, en la faisant enregistrer

au grand conseil, où, bien qu'il y eût une opposition très forte

contre cet enregistrement, le parti dévoué au régent étoit en

majorité. Dubois avoit même formé le projet hardi de faire casser

cette compagnie, dont la résistance, surtout dans l'affaire du

système, avoit exaspéré le duc d'Orléans, et qui l'irritoit encore,

même dans son exil, où la faveur publique l'avoit suivie. Son dessein

transpira: comme on savoit que c'étoit un furieux que rien ne pouvoit

arrêter, les parlementaires en furent effrayés, et, pour détourner le

coup dont ils étoient menacés, manoeuvrèrent avec le cardinal de

Noailles qui leur étoit dévoué. Nous nous proposons de raconter, avec

quelques détails, non seulement ce qui se passa en cette circonstance,

mais encore tout ce qui a rapport à cette grande affaire de la bulle

_Unigenitus_, et à cette lutte à jamais mémorable du parlement contre

le clergé, qui se prolongea jusqu'à la fin du règne de Louis XV; et le

tableau que nous en présenterons, sera, sans contredit, la partie la

plus intéressante de nos récits; mais, voulant, pour le faire mieux

comprendre, en réunir ensemble tous les traits, il nous suffira de

dire ici que ce prélat, que, ni les remontrances du pape, ni ses

menaces, ni les prières et les exhortations du corps presque entier

des évêques, n'avoient pu amener à accepter la bulle _Unigenitus_, se

montra disposé à céder, lorsqu'il vit la magistrature en danger; et,

d'accord avec les parlementaires, promit de donner son mandement

d'acceptation, dès que le parlement auroit enregistré, soutenant que

l'enregistrement au grand conseil ne suffisoit pas. Il finit par le

persuader: alors Dubois changea lui-même de marche, et fit aussi

tourner à son gré le régent, qui d'abord s'étoit jetté, avec la plus

grande ardeur, dans ce projet de le débarrasser du parlement. On

alloit l'exiler à Blois: son rappel de Pontoise lui fut présenté comme

le prix de cet enregistrement. Il y consentit enfin, mais avec des

modifications qui mettoient à couvert les _opposants_ et leur

doctrine; immédiatement après, l'archevêque donna son mandement et

avec _la même bonne foi_: ceci fait, le parlement rentra dans Paris le

20 décembre 1721[42].

[Note 42: Le rappel du parlement fut le signal de l'exil de Law, qui,

toujours réfugié dans le palais du régent, exerçoit encore de

l'influence dans ses conseils, et avoit concerté avec Dubois le plan

de la destruction de cette compagnie. Quoiqu'il eût fait des bénéfices

énormes, tant par une émission frauduleuse de ses billets de banque,

que par le jeu de l'agiotage dont il tenoit la balance entre ses

mains, il n'avoit pas su se ménager une ressource assurée pour la

mauvaise fortune; et après avoir parcouru l'Italie et l'Allemagne, il

se fixa à Venise, où il mourut dans un état voisin de l'indigence.]

La conclusion de cette grande affaire valut donc à Dubois le chapeau

de cardinal, auquel il aspiroit; et quoique ce scandale fût moins

grand que celui qu'avoit causé sa nomination à l'archevêché de

Cambrai, l'impression qu'il produisit fut plus vive; et la lettre par

laquelle le pape déclaroit au roi de France «qu'il l'avoit honoré de

la pourpre à cause des grands services qu'il avoit rendus à l'Église,

à la paix de laquelle il étoit un de ceux qui avoient le plus

contribué,» enveloppa Rome elle-même dans cette indignation générale

que causoit une telle profanation d'une si haute dignité. Cependant

quoi de plus injuste et de plus irréfléchi? Parce que les vices et les

turpitudes de Dubois étoient publiquement connus en France, étoit-ce

une raison pour qu'on en dût être exactement instruit à Rome?

Lorsqu'on disputoit au pape tout acte et à peu près tout droit de

juridiction sur le clergé gallican, étoit-il en mesure d'exercer une

surveillance active et sévère sur les vie et moeurs d'un ministre du

roi; et n'eût-on pas trouvé mauvais qu'il se permît même d'en avoir la

pensée? En supposant que quelques rumeurs de la conduite déréglée de

Dubois fussent parvenues jusqu'à lui, pouvoit-il, sur de vagues

insinuations, même sur des rapports officieux, se persuader qu'un

grand monarque, ou le prince de son sang qui tenoit alors sa place,

s'oublieroit au point de lui présenter un homme infâme pour en faire

un prince de l'Église? Il ne le pouvoit ni ne le devoit. Dubois ne lui

étoit connu qu'en raison des hautes fonctions publiques auxquelles la

confiance du régent l'avoit appelé; le service qui venoit d'être rendu

en France à la religion étoit réel, quels que fussent les motifs

honteux et secrets qui l'avoient fait rendre: les raisons qui avoient

déterminé le pape étoient donc justes, raisonnables; et l'indignité du

sujet ne pouvoit être imputée qu'à celui qui, ne sachant ce qu'il

étoit, n'en avoit pas moins voulu qu'il devînt membre du sacré

collége. C'est ainsi qu'en se mêlant plus qu'il ne leur appartenoit du

gouvernement de l'Église, en imposant, en quelque sorte, à son chef

des hommes de leur choix pour les grandes dignités ecclésiastiques,

les princes temporels, qui ont cru accroître les attributions de leur

pouvoir, n'ont fait qu'ajouter des charges à leur conscience[43].

[Note 43: Duclos raconte, dans ses _Mémoires secrets_, que le pape

étant mort, au moment où Dubois intriguoit à Rome pour avoir le

chapeau, l'abbé de Tencin, qui étoit, dit-il, son principal agent dans

cette intrigue, offrit au cardinal de Conti de lui _procurer la tiare_

par la faction de France et des autres partisans _bien payés_, si lui

Conti vouloit s'engager _par écrit_ à donner, après son exaltation, le

chapeau à Dubois; que, le marché fait et signé, Tencin intrigua

_efficacement_, et Conti fut élu pape; qu'alors Tencin l'ayant sommé

de sa parole, ce pontife, _naturellement vertueux_, qui s'étoit laissé

arracher cet écrit, dans une _vapeur d'ambition_, refusa d'accomplir

ce marché simoniaque, et de prostituer le cardinalat à un sujet aussi

indigne; que la lutte dura long-temps entre le pape et l'abbé; que

celui-ci l'ayant enfin menacé de rendre public son billet, le pontife

effrayé céda, et nomma Dubois cardinal pour anéantir ce fatal billet;

que la nomination faite, Tencin, qui ne l'avoit point encore rendu,

demanda le chapeau pour lui-même, et y mit, pour s'en dessaisir, cette

dernière condition; que le pape en tomba malade, et finit par en

mourir de honte et de douleur.

Tous les genres d'invraisemblances et d'absurdités sont accumulés dans

ce conte ramassé, on ne sait où, par Duclos, qui, sous le rapport des

doctrines religieuses, étoit au niveau de Dubois, et dont les moeurs

ne valoient guère mieux. Mais fût-il vraisemblable que l'abbé de

Tencin, dont les philosophes et les Jansénistes ont dit beaucoup de

mal, ce qui est un grand préjugé en sa faveur, pût, à son gré, faire

un pape avec de l'argent; et qu'un cardinal, _vertueux_ ou non, fût

assez stupide pour signer, en entrant au conclave, un pareil billet

entre les mains d'un agent subalterne, on n'en sera pas moins fondé à

demander à celui qui raconte un tel fait: quelle preuve en

donnez-vous? sur quels témoignages l'appuyez-vous? avez-vous vu, de

vos propres yeux, ce billet que Tencin n'a pas rendu? avez-vous du

moins des moyens suffisants pour en constater l'existence? Rien de

tout cela. Le fait est raconté sans preuves, sans autorités, sans

témoignages; et comme si le narrateur eût pris à tâche d'en démontrer

lui-même l'absurdité et l'invraisemblance, il ajoute naïvement,

relativement à l'élection d'Innocent XIII, que probablement il eût été

nommé pape, _sans aucune manoeuvre_, pour sa naissance et _par la

considération dont il jouissoit_; et sur la promotion de Dubois,

qu'elle étoit fondée «sur la sollicitation de la France, sur la

recommandation de l'empereur, redouté à Rome et que le roi

d'Angleterre avoit fait agir vivement, enfin sur le crédit et le

ministère de Dubois, qui pouvoient être utiles à la cour de Rome.»

Qu'un écrivain qui écrit des Mémoires, et surtout des Mémoires

_secrets_, y jette malignement et sans réflexion de semblables

sottises, c'est ce qui se peut, jusqu'à un certain point, concevoir;

mais qu'un autre écrivain, qui a la prétention d'écrire l'histoire,

s'en empare comme d'une vérité historique, c'est ce que l'on conçoit

plus difficilement; et c'est cependant ce qui est arrivé, dans ces

derniers temps, de ce conte ridicule, digne pendant de la conversation

de M. Amelot avec le pape Clément XI[43-A].]

[Note 43-A: _Voyez_ la 1re partie de ce volume, p. 181.]

(1721-1722) Parvenu à cette prodigieuse fortune, l'effronté favori

n'étoit point encore satisfait. Élevé si haut par les caprices et les

foiblesses de son maître, il vouloit se mettre à l'abri de ses

foiblesses et de ses caprices, et tellement qu'il devînt difficile au

prince de détruire cette oeuvre que ses mains avoient trop facilement

formée. La place de premier ministre pouvoit seule offrir à Dubois de

semblables garanties: il se mit dans la tête d'être nommé premier

ministre; et jamais, sans doute, cet ascendant qu'il avoit pris sur le

régent ne se manifesta d'une manière plus frappante et plus faite pour

achever de désespérer les gens de bien. Une dispute de préséance dans

le conseil lui fournit un prétexte pour en faire exclure tous ceux

qu'il savoit lui être contraires, et pour plusieurs l'exclusion fut

accompagnée de l'exil[44]. Le maréchal de Villeroi, gouverneur du

jeune roi, l'inquiétoit encore: n'ayant pu le gagner, il sut l'attirer

dans un piége où l'excès de sa présomption le fit donner tête baissée;

puis il le fit aussitôt arrêter et exiler par ordre du régent, qui

joua son rôle dans cette comédie, à qui il persuada qu'en cette

circonstance ils avoient un commun intérêt[45]. Enfin le foible

prince, si l'on en croit le duc de Saint-Simon, le nomma premier

ministre, après mille hésitations et au milieu d'anxiétés qui

prouvoient à quel point il sentoit l'énormité de la faute qu'il alloit

commettre, et plus encore à quel point il étoit subjugué.

[Note 44: C'étoit la prétention du chancelier et des ducs de ne pas

céder, dans le conseil, le rang aux cardinaux; et par suite de cette

prétention, Dubois, depuis qu'il étoit cardinal, s'étoit abstenu d'y

paroître: il vouloit y rentrer, mais d'une manière convenable à sa

nouvelle dignité; et prévoyant ce qui en alloit arriver, craignant

encore que son manque de considération personnelle ne le fît échouer

dans une telle entreprise, il eut l'adresse de persuader au cardinal

de Rohan de demander d'y être d'abord admis, lui montrant en

perspective, pour lui-même, la place de premier ministre. Celui-ci

donna dans le piége, obtint facilement du régent d'entrer au conseil,

et Dubois s'y glissa à sa suite. Dès que le chancelier et les ducs

virent paroître les cardinaux, ils se retirèrent, et les maréchaux

suivirent leur exemple. Dubois partit de là pour faire croire au

régent que c'étoit une cabale formée contre lui, puisque les

maréchaux, qui n'avoient jusque-là rien disputé aux cardinaux,

prenoient parti dans cette affaire. Les maréchaux d'Uxelles, de

Tallard et de Bezons se retirèrent dans leurs terres, et il y eut

défense de leur payer leurs pensions. D'Aguesseau quitta une seconde

fois les sceaux qui furent donnés à d'Armenonville. Enfin le duc de

Noailles, plus redouté de Dubois parce que le régent l'aimoit plus que

les autres, fut exilé à cent cinquante lieues, et se vit, en raison de

cette amitié même, le plus maltraité de tous.]

[Note 45: Dans une entrevue dont le but étoit d'opérer entre eux une

réconciliation, Villeroi s'étoit emporté contre Dubois jusqu'aux

derniers outrages. Ce n'étoit point assez pour lui ôter les hautes

fonctions dont il avoit été revêtu: il fut décidé qu'on feroit en

sorte qu'il manquât au régent lui-même, et l'on parvint sans beaucoup

de peine, et par l'effet de son extrême fatuité, à lui faire commettre

cette énorme sottise; puis, lorsqu'il vint en demander excuse, on

l'enleva, on le jeta dans une chaise de poste qui partit aussitôt,

environnée de mousquetaires, et le porta, en peu d'heures, à son

château de Villeroi, d'où il eut ordre de ne pas sortir.]

Quelques-uns cependant, et avec plus de vraisemblance, lui ont prêté

d'autres motifs qui supposeroient que, sous cette insouciance et cette

légèreté apparente, il savoit dissimuler, quand il le jugeoit

convenable, des desseins assez profondément combinés; et que le dégoût

des affaires, qu'avoit fait naître en lui l'abus des plaisirs, n'avoit

pas banni de son âme la passion qui a peut-être le plus d'empire sur

ceux qui en sont possédés, et qui presque toujours survit à toutes les

autres, l'amour du pouvoir. Le roi touchoit à sa majorité; et ce

pouvoir, dont le régent s'étoit fait une habitude, alloit lui

échapper. Si, après cette époque fatale, il continuoit encore à

l'exercer, il pouvoit craindre qu'on ne l'accusât de vouloir s'y

perpétuer; tandis que le faisant passer, lorsqu'il lui appartenoit

encore, entre les mains de sa créature, de l'homme de France le plus

déconsidéré, le plus dépourvu de consistance, et par conséquent le

moins redoutable pour lui, il écartoit ainsi, en ce qui le touchoit,

et quoi que l'on pût dire sur le choix qu'il auroit fait, tout

soupçon de vues ambitieuses, et tellement qu'après avoir été régent de

France, consentant à succéder à Dubois dans cette place de premier

ministre, il sembleroit faire un acte de dévouement. Or, cette

succession ne devoit pas se faire long-temps attendre: Dubois étoit

atteint d'une maladie mortelle, digne fruit de ses débauches

crapuleuses, et son arrêt avoit été prononcé par les médecins[46].

Dans moins d'une année, la place ne pouvoit manquer d'être vacante; et

c'étoit ainsi que le duc d'Orléans spéculoit sur la mort de celui à

qui il s'étoit abandonné pendant sa vie. Il s'en expliqua ainsi,

dit-on, dans des conversations intimes avec quelques familiers; et du

reste, de telles combinaisons n'étonneroient point de la part de ce

prince dont l'esprit affectionnoit tout ce qui sembloit subtil en

intrigues et en affaires, et mettoit même de l'amour-propre à

surpasser les plus habiles et les plus corrompus, en immoralité, en

mépris pour les hommes, et en habileté dans la science des intérêts.

[Note 46: Il est très remarquable que le duc d'Orléans s'étoit informé

très curieusement auprès de Chirac, médecin de Dubois, de ce qu'il

pensoit à ce sujet; que celui-ci l'assura que le cardinal n'avoit pas

plus de six mois à vivre, et que le régent répéta, dans son intimité,

la sentence prononcée par le médecin; d'où il faut conclure qu'il

avoit un plan tout près à être mis à exécution, après ce terme fatal

et si rapproché.]

(1723) Quoiqu'il en puisse être, la prédiction se vérifia: Dubois

jouit à peine une année de ce faîte des grandeurs auquel il n'avoit

cessé de tendre, sans se donner aucun repos qu'il n'y fût parvenu; et

le malheureux mourut comme il avoit vécu[47]. Sa mort acheva de

révéler les turpitudes de sa vie: car alors il fut découvert que

l'argent qu'il recevoit des Anglois, pour leur vendre les intérêts de

la France, composoit à peu près la moitié de ses immenses revenus[48].

Quelques-uns ont vanté les actes de son court ministère; d'autres les

ont décriés, et nous le représentent, dans ces derniers moments, comme

plus emporté, plus cynique, plus désordonné dans les affaires, plus

dégagé de tout frein, par cela même qu'il étoit dégagé de toutes

craintes[49]. Lorsqu'il s'agit d'un homme tel que Dubois, ce qui est

le plus infâme semble le plus vraisemblable, et nous croyons plutôt à

ce dernier récit. Au reste, les actes de ce court ministère furent de

peu d'importance; et en ce qui concerne l'histoire, ils sont

tout-à-fait insignifiants.

[Note 47: Il mourut des suites d'un abcès dans la vessie, après une

opération faite pour empêcher la gangrène d'attaquer cet organe, et ne

cessa de jurer et de blasphémer jusqu'à ce qu'il eût perdu la parole

et le jugement.]

[Note 48: Cette pension étoit de neuf cent mille livres, et la

totalité de ses revenus se montoit à près de deux millions.]

[Note 49: «Quand il fut devenu le véritable maître, dit Saint-Simon,

toute son application à ce que son maître ne lui échappât pas,

s'épuisa à épier les moments de ce prince, ce qu'il faisoit, qui il

voyoit, le temps qu'il donnoit à chacun, son humeur, son visage, ses

propos, et l'issue de chaque audience ou de chaque partie de plaisir,

qui en étoit, quels propos, et par qui tenus, et à combiner toutes ces

choses; surtout à effrayer, à effaroucher pour empêcher d'aller au

prince, et à rompre toutes mesures à qui en avoit la témérité, sans en

avoir obtenu son congé et son aveu..... Cette application et quelque

écorce indispensable d'ordres à donner, ravissoient son temps; en

sorte qu'il étoit devenu inabordable, hors quelques audiences

publiques ou autres, aux ministres étrangers.» (_Mém._, liv. V.)]

Le duc d'Orléans partagea ouvertement, et, l'on peut le dire,

effrontément, la joie que ressentoit la France d'être débarrassée de

ce vil et odieux personnage[50], sans s'inquiéter si le mépris dont il

affectoit d'accabler sa mémoire, ne retomboit pas sur lui-même qui

l'avoit fait ce qu'il étoit devenu; et cependant, comme s'il n'eût pu

trouver désormais personne à qui se confier, il se ressaisit du

pouvoir, parut sortir du long sommeil dans lequel il avoit été plongé,

et jetant un coup d'oeil sûr et pénétrant sur les affaires auxquelles

on le supposoit désormais inhabile pour les avoir trop long-temps

négligées, étonna la ville et la cour par la supériorité, la facilité

avec laquelle il sut les traiter, et l'étendue d'esprit qu'il montra à

en embrasser l'ensemble sans lenteur, et sans confusion. Il joignoit à

ces dons si rares de l'intelligence, des manières charmantes

auxquelles on ne pouvoit résister, se rendoit accessible à tous, et

même lorsqu'il refusoit, avoit l'art de ne point mécontenter. Ces

efforts que l'ambition et non le sentiment du devoir lui firent faire

sur lui-même, n'étoient qu'une fatigue nouvelle qu'il ajoutoit à celle

des honteux plaisirs, qui étoient devenus pour lui une incurable

habitude, et qui n'en furent point interrompus. L'excès du travail

acheva bientôt d'éteindre une vie que les excès de l'intempérance

continuoient d'épuiser: il mourut d'apoplexie entre les bras d'une de

ses maîtresses[51], près de laquelle il attendoit l'heure de son

travail avec le roi. Cette mort du régent arriva le 2 décembre de

cette même année et peu de mois après celle du cardinal; il étoit âgé

de quarante-neuf ans.

[Note 50: Le jour où l'opération fut faite à Dubois, l'air extrêmement

chaud tourna à l'orage. Aux premiers coups de tonnerre, le prince ne

put s'empêcher de dire: «Voilà un temps qui, j'espère, fera partir mon

drôle.» Or ce drôle étoit un homme à qui il avoit livré la France

entière comme une proie, avec plein pouvoir de l'opprimer au dedans,

et de la trahir au dehors. Un tel mot suffit pour peindre celui à qui

il est échappé; il confirme d'ailleurs ce que nous avons dit de ses

véritables desseins, lorsqu'il avoit comme abdiqué le pouvoir en

faveur de ce misérable.]

[Note 51: La duchesse de Phalaris.]

Telle fut la régence du duc d'Orléans: toutes les conséquences du

système de gouvernement établi par Louis XIV y sont en quelque sorte

accumulées; et la seule différence qu'offrent l'une et l'autre manière

de gouverner, se trouve uniquement dans le caractère des deux hommes

qui gouvernoient. Louis XIV n'avoit voulu de bornes au pouvoir

monarchique, ni dans les anciennes institutions politiques de la

France, ni dans la suprématie de l'autorité religieuse; mais il étoit

sincèrement attaché à la religion. Ces bornes que son orgueil ne

vouloit pas reconnoître, il les trouvoit dans sa conscience, qui, au

milieu de ses plus grands écarts, devenoit son modérateur et l'y

faisoit rentrer: ainsi, le despote étoit sans cesse adouci ou réprimé

par le chrétien. Un prince sans foi, sans moeurs, sans conscience,

reçoit, immédiatement après lui, ce même pouvoir et dans toute son

étendue: il en peut faire impunément, et il en fait à l'instant même

un instrument de désordre, de scandale, de corruption, de violences et

de spoliations envers les citoyens, d'insultes et d'outrages envers la

nation; car tout cela se trouve dans l'administration de ce sybarite,

presque toujours plongé dans la paresse ou dans la débauche. Si l'on

vit un moment, sous cette administration oppressive, et uniquement par

le _bon plaisir_ du maître, reparoître quelque ombre de cette

opposition politique que Louis XIV avoit abattue, cette opposition,

qui depuis long-temps s'étoit faite elle-même indépendante de

l'autorité religieuse, qui de même n'avoit ni frein ni modérateur,

reprit sa tendance anarchique, plus incompatible que jamais avec un

tel despotisme, et dut être bientôt brisée par lui, pour recommencer,

dans l'ombre, à conspirer contre lui.

Cependant il est remarquable que, dans cette tendance continuelle du

pouvoir à établir, en France, le matérialisme politique le plus abject

et le plus absolu, le catholicisme, dont la nation étoit comme

imprégnée dans presque toutes ses parties, l'embarrassoit dans sa

marche, et malgré tout ce qu'il avoit fait pour en atténuer

l'influence, lui suscitoit des obstacles plus réels et bien plus

difficiles à vaincre que l'opposition parlementaire. Ne pouvant le

détruire, il voulut du moins l'exploiter à son profit; et la religion,

que les usurpations continuelles et successives des princes temporels

avoient, par degrés, soustraite en France à la protection sainte et

efficace de son chef naturel, se vit, lorsque Louis XIV eut comblé la

mesure de ces usurpations que l'on eut grand soin de maintenir après

lui, réduite à l'opprobre d'être protégée par des hommes qui, en même

temps, la profanoient par leurs scandales, et l'outrageoient par leurs

mépris. Nous ne verrons que trop tôt ce qui en arriva; il nous suffira

maintenant de faire remarquer encore que, malgré cette position fausse

où se trouvoit placé, dans ce royaume, tout ce qui avoit action

politique sur le corps social, et particulièrement la puissance

religieuse, cette action n'en étoit pas moins réelle, et qu'elle

empêchoit le pouvoir de marcher aussi fermement qu'il auroit voulu

dans les voies qu'il s'étoit ouvertes; que, tour à tour, foible ou

violent, selon qu'il étoit plus ou moins pressé par les résistances

environnantes, il avoit tous les inconvénients du despotisme, sans y

joindre les avantages qui résultent ordinairement pour le despote, de

l'unité de la volonté et de l'énergie de l'action.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 4 / 39 段