Cependant, dans ce mouvement continuel et presque inconcevable de ces

papiers divers, il étoit impossible qu'ils n'éprouvassent pas, tour à

tour, des alternatives de hausse et de baisse, dans leur valeur

respective. Quelquefois les billets d'État reprenoient quelque faveur,

et les papiers de la banque languissoient; ceux-ci se relevoient

ensuite tout à coup, au détriment des billets d'État: ces variations

dans leur cours firent naître un nouveau genre de spéculation, auquel

on donna le nom d'_agio_, et qui consistoit à profiter habilement, de

cette fluctuation d'effets publics pour vendre cher et acheter à bon

marché. On ne peut se faire une idée de la fureur avec laquelle toutes

les classes de la société se jetèrent dans ce trafic honteux et

insensé. La hausse ou la baisse du même papier, amenée successivement

cinq ou six fois, dans un jour, par les manoeuvres des joueurs les

plus expérimentés, produisoit, comme par enchantement, des fortunes

subites et exhorbitantes, des ruines affreuses et imprévues. La rue

Quincampoix fut d'abord, on ne sait pourquoi, le théâtre de cette

manie frénétique; elle devint bientôt trop étroite pour l'affluence

des joueurs, et leur rendez-vous fut successivement transporté à la

place Vendôme et à l'hôtel de Soissons. Si, de nos jours, un papier

plus désastreux encore, parce que la France entière, et non pas

seulement Paris, en a été la victime, ne nous avoit rendus témoins des

effets prodigieux de l'agiotage, on auroit peine à croire ce qui

arriva dans ces rassemblements tumultueux. On y voyoit pêle-mêle

grands seigneurs, bourgeois, artisans, magistrats; les vols y étoient

fréquents, la cupidité y fit même commettre des assassinats. «On

n'entendoit parler, dit Duclos, que d'honnêtes familles ruinées, de

misères secrètes, de fortunes odieuses, de nouveaux riches étonnés et

indignes de l'être, de grands méprisables, de plaisirs insensés, de

luxe scandaleux[33].»

[Note 33: «Il seroit difficile de dépeindre l'espèce de frénésie qui

s'empara des esprits à la vue des fortunes aussi énormes que rapides

qui se firent alors. Tel qui avoit commencé avec un billet d'État, à

force de trocs contre de l'argent, des actions, et d'autres billets,

se trouvoit des millions au bout de quelques semaines. Il n'y avoit

plus, dans Paris, ni commerce, ni société. L'artisan dans sa boutique,

le marchand dans son comptoir, le magistrat et l'homme de lettres dans

leurs cabinets, ne s'occupoient que du prix des actions. La nouvelle

du jour étoit leur gain ou leur perte. On s'interrogeoit là dessus

avant de se saluer; il n'y avoit point d'autre conversation dans les

cercles, et le jeu des actions remplaçoit tous les autres.»

(ANQUETIL.)

«Il suffisoit d'approcher de cette heureuse rue (la rue Quincampoix)

pour faire fortune. Un bossu, dont la bosse alloit en pente douce

comme un pupitre, en la louant à ceux qui avoient quelques signatures

à faire, gagna en peu de temps plus de cinquante mille livres.» (_Mém.

de la Régence._)]

Cependant il étoit évident que, dans ce mouvement extraordinaire

imprimé aux actions uniquement par l'opinion publique, il n'y avoit

point d'équilibre à espérer de la force des choses, puisqu'il n'y

avoit ni garanties ni produits réels qui pussent représenter la valeur

de ces actions; et qu'au moment même où cette opinion recevroit la

moindre atteinte, une chute subite et effroyable suivroit

immédiatement une fortune aussi prodigieuse. Law, à moins d'être tout

à fait fou, pouvoit lui-même en fixer l'époque au moment où il seroit

dans l'obligation de payer le premier dividende des actions, dividende

qui, d'après le taux exhorbitant qu'il n'avoit pas craint de fixer aux

intérêts, auroit seul surpassé trois fois les revenus affermés à la

compagnie; mais les financiers, qui avoient vu avec dépit tous les

revenus de l'État enlevés de leurs mains pour passer dans les siennes,

hâtèrent encore ce moment en tirant sur la Banque des sommes énormes

qui l'épuisèrent. La difficulté de payer s'étant fait sentir, l'alarme

se répandit partout aussi promptement que la pensée, et les porteurs

de billets se précipitèrent en foule à la Banque pour convertir leur

papier en argent.

Dès ce moment tout fut perdu: dans l'impossibilité où l'on étoit de

payer, il parut, le 20 mai 1720, un édit qui réduisoit à moitié la

valeur des actions. Ce coup imprévu acheva d'ouvrir les yeux, et tous

les moyens furent désormais inutiles pour ranimer une confiance à

laquelle succédoient les plus affreuses terreurs, et le désespoir

profond que peut faire naître le passage subit et violent de la

richesse extrême à la plus extrême misère. Vainement le régent et ce

funeste étranger employèrent-ils, l'un toutes les ressources de son

esprit, l'autre toutes les combinaisons de sa prétendue science

financière, pour soutenir leur monstrueux et fragile édifice: il

crouloit de toutes parts. On fit frapper de nouvelles espèces plus

légères auxquelles seules on donna cours; il y eut ordre de porter les

anciennes à la monnoie, et le public s'obstina à ne point s'en

défaire. On défendit à tout particulier d'avoir chez soi plus de cinq

cents livres en argent; et malgré les délations odieuses que fit

naître cette mesure tyrannique, le trouble, les méfiances,

l'espionnage qu'elle introduisit dans le sein des familles, elle ne

produisit d'autre effet que de faire resserrer plus soigneusement les

sommes que chacun avoit pu soustraire au naufrage général. On essaya

de redonner aux billets leur première valeur, mais personne ne s'y

laissa prendre. Law fut nommé contrôleur général, et, peu de temps

après, forcé de se démettre d'une charge qui le rendoit encore plus

odieux. D'Argenson, qui avoit soutenu le système tant qu'il l'avoit

cru utile, dès qu'il vit l'abus qu'on en faisoit ne voulut pas se

rendre complice de tant de perfidies et d'iniquités; il se démit des

sceaux, qui furent rendus à d'Aguesseau disgracié d'abord pour avoir

désapprouvé le système, sans qu'il résultât d'un tel changement

d'autre effet que d'altérer beaucoup la haute réputation dont

jouissoit celui-ci[34]. Le parlement, qui déjà plusieurs fois s'étoit

élevé, et toujours inutilement, contre les refontes d'espèces et

contre les progrès dangereux de la banque, ayant voulu faire des

remontrances nouvelles, fut exilé à Pontoise, et cet exil ne fit

qu'aigrir les esprits. En moins de huit mois il parut trente-trois

édits, déclarations, arrêts du conseil des finances, pour fixer le

taux de l'or et de l'argent, augmenter le numéraire, indiquer les

moyens de partager les actions, prescrire la manière de les couper, de

les transmettre, de tenir les registres, d'ouvrir et de fermer les

comptes de banque, et autres manoeuvres qui déceloient l'embarras et

le manque absolu de ressources.

[Note 34: Élevé, en 1717, à cette haute dignité, d'Aguesseau y porta

un mélange singulier d'affections parlementaires et de principes

monarchiques qui rendirent sa marche lente, indécise dans toutes les

opérations de son ministère, et d'excellent magistrat qu'il étoit, en

firent, selon Saint-Simon, un chancelier à faire regretter les

d'Aligre et les Boucherat. Le fameux président Molé nous a déjà offert

un exemple de cette fausse position d'un membre du parlement devenu

ministre, mais non pas à ce degré de foiblesse presque ridicule où

tomba d'Aguesseau. Placé par ses préventions et ses tendresses presque

inconcevables pour la magistrature, et par les devoirs de sa place

entre le pouvoir et l'opposition, sans cesse occupé d'interpréter, de

concilier, de composer, de subtiliser, dans presque toutes les

affaires, «cet homme, ajoute le même écrivain, de tant de droiture, de

talents et de réputation, est parvenu à rendre sa droiture équivoque,

ses talents pires qu'inutiles, à perdre sa réputation, et à devenir le

jouet de la fortune.»]

Cependant les débiteurs continuoient d'acquitter en papiers qui

n'avoient plus aucune valeur, les dettes les plus légitimes, parce

que la loi forçoit encore à les recevoir; et le peuple de Paris, les

mains pleines de billets de banque, ne pouvoit plus avoir de pain. Il

fut ouvert une caisse où étoient payés en argent les billets de peu de

valeur: on s'y porta avec tant d'affluence que trois hommes y furent

étouffés, et le spectacle de ces trois cadavres fut sur le point

d'exciter une sédition. La populace assiégea le Palais-Royal; Law,

qu'elle vouloit déchirer en pièces, ne dut son salut qu'à la vitesse

de ses chevaux, et revint ensuite chercher un asile dans la demeure du

prince, qui le retint encore six mois auprès de lui, tout chargé qu'il

étoit de l'exécration publique. Enfin ce trop célèbre aventurier

quitta la France et alla mourir à Venise dans un état voisin de la

misère, tandis que les débris immenses du système, soumis à

l'opération frauduleuse et tyrannique du _visa_, furent réduits à peu

près à rien[35].

[Note 35: «Il fut enjoint à tous les actionnaires de venir à des

bureaux établis à cet effet, prouver qu'ils avoient eu telle terre,

telle rente, telle maison ou tel autre bien-fond, dont les billets ou

actions qu'ils présentoient étoient le fruit. Alors on timbroit ces

papiers, ce qui s'appeloit _viser_, et tous ceux qui ne purent subir

cette épreuve tombèrent.... D'abord, il étoit extrêmement désagréable

de se trouver forcé de déclarer qu'on avoit vendu le bien de ses

pères; ensuite ceux qui s'étoient vus contraints de recevoir des

billets, les uns pour des marchandises, d'autres pour des meubles, ne

pouvant prouver qu'ils venoient de propriétés foncières, restoient

avec des papiers sans valeur. À l'égard même des agioteurs de

profession, c'étoit une injustice de les priver, par une formalité, du

prix de leur industrie, etc. (ANQUETIL.)

»Jamais gouvernement plus capricieux, dit Duclos, jamais despotisme

plus frénétique ne se virent sous un régent moins ferme. Le plus

inconcevable des prodiges pour ceux qui ont été témoins de ce temps là

et qui le regardent aujourd'hui comme un rêve, c'est qu'il n'en soit

pas résulté une révolution subite, que le régent et Law n'aient pas

péri tragiquement. Ils étoient en horreur; mais on se bornoit à des

murmures. Un désespoir sombre et timide, une consternation stupide

avoient saisi tous les esprits; les coeurs étoient trop avilis pour

être capables de crimes courageux. (_Mémoires secrets._)]

(1720-1721) Ainsi se termina la plus grande révolution qui jusqu'alors

eût jamais été opérée dans les finances, révolution qui acquitta

presque toutes les dettes de l'État, si c'est les acquitter que de

ruiner une quantité presque innombrable de citoyens, en leur enlevant,

par artifice ou par séduction, les gages ou cautionnements des avances

qu'ils ont pu faire au souverain. Elle fit sortir de leur état une

foule d'hommes obscurs, en même temps qu'elle plongea dans l'obscurité

qui suit ordinairement la misère beaucoup de familles honnêtes; elle

gorgea de richesses quelques spéculateurs habiles, qui, se méfiant de

bonne heure d'une monnoie périssable, avoient su l'échanger à propos

contre des valeurs plus solides[36]. De tels bouleversements dans les

fortunes, en amenant le mélange de toutes les classes de la société,

achevèrent de corrompre les moeurs, et ce fut là leur effet le plus

funeste. Ce fut surtout dans les classes moyennes, jusque là

préservées de la contagion, que le système porta le désordre, en y

répandant un goût de luxe effréné, une soif ardente de richesses, qui

détruisirent peu à peu tout sentiment d'honneur et de vertu. Les

richesses tinrent lieu de tout et rapprochèrent toutes les distances;

chacun aspira à sortir de son état, et l'on vit naître dans

l'intérieur des familles, encore si régulièrement ordonnées dans le

siècle précédent, des désordres jusqu'alors inconnus.

[Note 36: Les hommes les plus puissants de la cour se montrèrent, en

ce genre, les plus méfiants et les plus habiles; et personne ne sut

mieux qu'eux faire des bénéfices énormes et les mettre en sûreté. Le

duc de Bourbon, arrière petit-fils du grand Condé, est cité comme l'un

des plus heureux parmi ces nobles spéculateurs. On les appeloit

_seigneurs mississipiens_, et loin de rougir de ce sobriquet, ils

étoient les premiers à en plaisanter.]

Dans cette suite rapide d'événements où dominoient toujours les

conseils de Dubois, la faveur de ce vil personnage sembloit

s'accroître de toutes les fautes qu'il faisoit commettre à son maître,

et en même temps s'accroissoit son audace, et achevoit de se

développer une ambition que rien ne pouvoit rassasier. Les dignités de

l'Église étoient la seule voie par laquelle pût s'élever à une sorte

de considération personnelle un aventurier, né dans une classe

obscure, et qui n'étoit sorti de cette obscurité que par des intrigues

qui l'avoient publiquement déshonoré. Dubois, l'homme de France le

plus décrié pour l'infamie de ses moeurs et le cynisme de son impiété,

secrètement marié[37], n'ayant de l'état ecclésiastique que l'habit,

que d'abord il en avoit pris pour se procurer, à l'aide de ce

déguisement, des moyens d'existence, conçut le projet criminel et

extravagant de se faire nommer archevêque de Cambrai. Le régent, tout

perdu qu'il étoit lui-même d'impiété et de débauche, fut d'abord

épouvanté de cet excès d'impudence et de scélératesse: mais Dubois le

vouloit de la volonté la plus ferme; il avoit pris un ascendant que

rien ne pouvoit plus détruire, et le maître subjugué fut obligé de

céder. Dubois fut donc archevêque de Cambrai[38], et ceux qui

craignoient le pouvoir des papes et les entreprises de la cour de Rome

purent reconnoître, en cette circonstance, que le droit usurpé par les

rois ou par ceux qui les représentent, de donner des évêchés, pouvoit

avoir quelquefois ses inconvénients.

[Note 37: L'acte de son mariage existoit dans un village du Limousin.

L'intendant de cette province, gagné par Dubois, s'introduisit, chez

le curé de ce village par une véritable ruse de comédie, l'enivra, et

enleva furtivement de ses registres cette pièce si importante pour

l'abbé prétendu. Cet intendant se nommoit Breteuil, et ce bel exploit

fut le commencement de sa fortune et de celle de sa famille.]

[Note 38: «Muni d'un bref du pape pour recevoir tous les ordres à la

fois, il se rendit de grand matin, avec l'évêque de Nantes, dans une

paroisse de village du vicariat de Pontoise, et y reçut tous les

ordres jusqu'à la prêtrise inclusivement, à une basse messe; puis il

en repartit aussitôt, et fit assez de diligence pour être de retour à

Paris à l'heure du conseil.

«On se récria en le voyant entrer. Le prince de Conti lui fit un

compliment ironique sur la célérité de son expédition en fait d'ordres

sacrés. Dubois l'écouta sans se démonter, et répondit froidement que,

si le prince étoit mieux instruit de l'histoire de l'Église, il ne

seroit pas si surpris des ordinations précipitées, et cita là dessus

celle de saint Ambroise. Chacun applaudit à l'érudition et au

parallèle. L'abbé ne s'en émut pas, laissa continuer la plaisanterie

tant qu'on voulut; et quand on en fut las, il parla d'affaires.»

(DUCLOS, _Mémoires secrets_.)]

L'épiscopat françois n'avoit point encore subi une semblable honte.

Cet ascendant d'un misérable dont les vices n'étoient compensés par

aucuns talents supérieurs, qui n'avoit pas même pour lui cet agrément

des formes extérieures qui explique du moins la séduction, en qui tout

étoit odieux, ignoble et repoussant, affligeoit et confondoit en même

temps tous les honnêtes gens. Le duc d'Orléans sembloit encore plus

fou que son favori n'étoit effronté; et l'on peut concevoir combien

une telle faveur dut alors sembler inexplicable, puisque depuis, et

jusqu'à ce jour, personne n'a même tenté de l'expliquer. Cependant le

duc d'Orléans avoit un esprit étendu et pénétrant; il avoit montré

dans plusieurs circonstances qu'il ne manquoit pas de résolution, et

que, quand ses intérêts le commandoient, il savoit surmonter cette

répugnance qu'il avoit pour l'application et le sérieux des affaires.

Il ne faut point croire qu'un pareil homme se soit livré comme un

enfant, ou pour mieux dire comme un stupide, au dernier des hommes,

lorsqu'il est facile de trouver, dans un dessein très astucieusement

combiné, l'explication d'une conduite qui semble, au premier coup

d'oeil, contraire à tout bon sens et à toute réflexion.

Nous avons vu qu'au moment où le duc d'Orléans s'étoit saisi d'un

pouvoir qu'on s'étoit préparé dès long-temps à lui disputer, et qu'il

pouvoit craindre de lui voir échapper, il avoit jugé nécessaire, pour

se créer des partisans, de faire quelques concessions à la noblesse de

cour, qui rêvoit deux choses, d'abord qu'elle représentoit à elle

seule toute la noblesse de France, ensuite qu'elle étoit encore un

ordre politique; puis au parlement, que plus d'un demi-siècle de

servitude n'avoit pas changé, et qui se retrouvoit, à la mort de Louis

XIV, tel qu'il avoit été sous la Fronde, et prêt à recommencer, à

l'égard du pouvoir temporel, l'opposition que l'autorité spirituelle

n'avoit cessé de trouver en lui. Les fautes du régent en finances, en

administration, en politique extérieure, développèrent ces deux

oppositions que lui-même avoit formées, et qui n'étoient pas

elles-mêmes plus réglées que le pouvoir qu'elles combattoient. Il vit,

dans les grands, la prétention absurde de rétablir l'ancienne

aristocratie; dans le parlement, celle de se faire de nouveau le

défenseur des peuples opprimés et le tuteur des rois. Ces tracasseries

l'impatientèrent d'abord, l'irritèrent ensuite. Le despotisme de Louis

XIV, auquel on se persuadoit d'ailleurs, et si follement, que la

nation étoit désormais et sans retour entièrement façonnée et

accoutumée, lui sembloit, avec juste raison, une manière beaucoup plus

facile de gouverner; et Dubois, qui y voyoit le seul moyen de faire

triompher cette politique angloise sur laquelle se fondoient toutes

ses espérances, l'y poussoit de toute l'activité de son esprit

intrigant et cauteleux. Le régent s'y jeta donc de fatigue et

d'impatience; et ce parti une fois pris, comme il ne vit dans tout ce

qui l'entouroit qu'un seul homme qui, sur ce point, fût parfaitement

d'accord avec lui, il devint inévitable qu'il se débarrassât sur lui

seul de la plénitude d'un pouvoir qu'il étoit résolu de ne pas

exercer. La corruption profonde de cet homme n'étoit pas pour arrêter

un esprit aussi profondément corrompu que le sien; et il trouvoit même

dans la bassesse et le néant d'un tel ministre, des garanties que ne

lui eût point offertes un personnage considérable par ses alliances et

par son extraction. En cela il suivoit encore le système de Louis XIV,

qu'il poussoit ainsi jusqu'à ses dernières et plus abjectes

conséquences; et en effet, si ce monarque, maître absolu d'un pouvoir

incontesté et incontestable, résolu qu'il étoit de l'exercer sans

souffrir la moindre opposition, n'avoit pas cru prudent d'en confier

la moindre part à des hommes dont l'existence sociale eût une grande

consistance, à plus forte raison devoit agir ainsi le duc d'Orléans,

dont le pouvoir temporaire avoit déjà rencontré des partis disposés à

le renverser, et qui s'étoit rendu, par ses fautes et ses scandales,

odieux et méprisable à la nation. Il livra donc ce pouvoir à Dubois,

parce qu'il le considéroit, parmi tous ceux qui entroient dans ses

conseils, comme le seul qui fût dans l'impossibilité d'en jamais

abuser contre lui; il le lui livra sans bornes, parce qu'il ne pouvoit

y en avoir dans le système despotique qu'il avoit définitivement

adopté. Dubois comprit parfaitement sa position, et en abusa jusqu'à

violenter quelquefois le maître qui la lui avoit faite[39], sûr qu'il

le pouvoit impunément, et que, dans la position difficile où ce maître

s'étoit lui-même placé, il passeroit tout et accorderoit tout à

l'homme qui lui en sauvoit les difficultés, cet homme étant tel

d'ailleurs, qu'il lui eût été impossible de le remplacer[40]. Telle

étoit la dégradation profonde où étoit déjà tombé le pouvoir

despotique exercé par Richelieu et Louis XIV, avec une apparence de

grandeur qui en masquoit le vice radical, et que la Providence avoit

voulu laisser tomber, immédiatement après _le grand roi_, entre les

mains d'un prince sans moeurs et sans religion.

[Note 39: «Il jouit si bien de toute l'autorité, disoit Saint-Simon au

régent lui-même, qu'il n'y a qui que ce soit, françois ou ministre

étranger, qui ose se jouer à aller directement à votre altesse royale,

bien convaincu qu'affaires, justice ou grâce, tout dépend tellement de

lui, qu'on se regarde comme absolument battu, si on le trouve

contraire, et on n'ose aller plus haut; mais si on le trouve

favorable, le plus souvent on s'en tient à son consentement, sans que

votre altesse royale en entende parler, si ce n'est pour la forme, et

seulement quand le cardinal l'ordonne, ce qu'il fait quelquefois dans

des cas de refus, et dans l'espérance de faire prendre le change, et

de se décharger de l'odieux sur vous.»]

[Note 40: Il le lui avoit persuadé du moins. «Dubois, dit encore

Saint-Simon, séduisit son maître avec ces prestiges d'Angleterre qui

firent tant de mal à l'État, et dont les suites en causent encore de

si fâcheux. Il le força, et tout de suite il le lia à cet intérêt

personnel, en cas de mort du roi, de deux usurpateurs intéressés à se

soutenir l'un l'autre; et le régent s'y laissa entraîner par le babil

de Canillac, les profonds _proposito_ de Noailles, et par les

insolences et les grands airs de Stairs qui lui imposoient, et cela

sans aucun désir de la couronne..... De là ce lien devenu nécessaire

entre Dubois et lui.»

«Quand celui-ci fut parvenu à aller la première fois en Hollande, ce

qui ne fut pas sans peine, ceci le conduisit à Hanovre, puis à

Londres, et à devenir seul maître de la négociation, partie

l'arrachant à la foiblesse de son maître, partie en l'infatuant qu'il

ne s'y pouvoit servir de nul autre, parce que nul autre ne pouvoit

être comme lui dépositaire du vrai nom qui faisoit le fondement de la

négociation, qui étoit, en cas de mort du roi, le soutien réciproque

des deux usurpateurs, trop dangereux pour M. le duc d'Orléans à

confier à qui que ce soit qu'à lui.» (_Mémoires_, liv. V.)]

L'ambition de Dubois étoit sans bornes comme son audace: ce n'étoit

pas assez pour lui d'avoir été fait archevêque de Cambrai, il voulut

être cardinal. Après lui avoir donné la mître, le duc d'Orléans ne

pouvoit reculer à lui faire obtenir le chapeau; et tous les deux

travaillèrent de concert à faire réussir ce nouveau projet, quoique le

régent affectât avec ses autres familiers, d'être indigné que son

favori osât prétendre à cette haute dignité. Pour y parvenir, il étoit

convenable et même nécessaire de faire quelque chose qui fût agréable

au pape et utile à la religion: or, depuis la mort de Louis XIV, les

querelles élevées par le parti janséniste, à l'occasion de la bulle

_Unigenitus_, n'avoient pas, un seul instant, cessé de troubler

l'Église de France, d'occuper le gouvernement, et d'entretenir la

correspondance la plus active entre le pape, le régent et les évêques

_acceptants_ ou _opposants_. Cette bulle que, peu de temps avant sa

mort, le feu roi avoit résolu d'aller lui-même faire enregistrer au

parlement, non seulement n'étoit point encore revêtue de cette

formalité, mais cette compagnie se montroit, plus que jamais, décidée

à en refuser l'enregistrement. Or, il est vrai de dire que c'étoit le

duc d'Orléans lui-même qui avoit provoqué une résistance si obstinée,

lorsque, dans les premiers moments de son administration, voulant se

rendre agréable à ces gens de robe qui lui avoient, jusqu'à un certain

point, donné la régence, il avoit affecté de protéger les Jansénistes,

et même de leur sacrifier leurs adversaires. Quelques-uns de ces

sectaires, emprisonnés sur la fin du dernier règne, avoient été mis en

liberté. Nommé chef du tribunal de conscience, le cardinal de

Noailles, archevêque de Paris, obtint, en même temps, la direction des

affaires ecclésiastiques; le régent fit plus encore pour la secte, en

éloignant du nouveau roi et même en faisant exiler le père Le Tellier.

Ce fut l'abbé Fleury qui le remplaça; et ce grand partisan des

_libertés gallicanes_[41], n'étoit pas fait pour effrayer les enfants

de Jansénius.

[Note 41: Ses _Opuscules_, publiés après sa mort, font foi qu'il y

reconnut, plus tard, quelques inconvénients.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 3 / 39 段