Il fut donc convenu qu'il seroit tenu un lit de justice aux Tuileries;

et toutes les précautions furent prises pour y avoir raison du

parlement, s'il se montroit récalcitrant. Cette cour, qui s'attendoit

à quelque chose de sinistre, s'y rendit à pied, «dans l'intention, dit

Saint-Simon, d'_émouvoir le peuple_.» Elle y fut reçue au milieu d'un

appareil armé qui avoit quelque chose de menaçant: ce qui s'y passa,

acheva de la consterner. Ses arrêts furent cassés; le garde des sceaux

l'admonesta avec aigreur sur sa conduite, lui rappela sévèrement ses

devoirs, et ensuite furent lus les édits qui devoient être portés au

lit de justice. L'un défendoit au parlement de prendre connoissance

des affaires d'État; l'autre déclaroit que, dès qu'un édit lui auroit

été présenté pour être enregistré, l'enregistrement seroit censé fait

huit jours après la présentation; enfin un troisième édit ôtoit aux

princes légitimés, et ce, disoit-on, à la sollicitation des pairs, le

rang de préséance qui leur avoit été accordé par le feu roi, ordonnant

qu'ils ne prendroient place désormais au parlement que selon leur rang

d'ancienneté. Il y eut exception pour le comte de Toulouse dans

l'exécution de cet édit, mais uniquement par faveur particulière, et

il dut avoir son entière exécution à l'égard du duc du Maine; et pour

mettre le comble aux outrages dont ses ennemis se plaisoient à

l'accabler, on le dépouilla, dans cette même séance, de la

surintendance de l'éducation du roi, que le duc de Bourbon réclama, et

qui lui fut accordée.

Le régent ne s'arrêta pas là: il voulut prévenir jusqu'aux murmures;

et trois conseillers qu'on lui signala comme moins dociles que les

autres, furent enlevés dans leurs maisons, et conduits dans des

prisons d'État. Les mêmes violences furent exercées à l'égard de

plusieurs autres parlements, ce qui fit fermenter à la fois Paris et

les provinces. Enfin, comme s'il se fût fait un jeu d'abattre tout ce

qu'il avoit d'abord élevé, ce prince, de plus en plus fatigué des

conseils d'administration et de cette opposition si foible qu'il y

rencontroit encore quelquefois, trouva plus expédient de les supprimer

tout à fait, pour y substituer une administration par département, à

la tête de laquelle il mit des secrétaires d'État qui étoient plus

dans sa dépendance. Les grandes familles et les cours souveraines,

dont les chefs ou les principaux membres formoient, en grande partie,

ces conseils, et qui se considéroient ainsi comme ayant quelque part

au gouvernement de l'État, en conçurent un vif ressentiment. Ainsi le

pouvoir avoit repris toutes ces formes tranchantes et despotiques qui

déplaisoient à la nation; et les ennemis du régent devinrent bientôt

plus nombreux que ses partisans. Cette mauvaise disposition

s'accroissoit encore du mécontentement que causoit généralement

l'alliance impolitique, et de jour en jour plus intime, qu'il avoit

contractée avec les Anglois, et de la dépréciation de jour en jour

plus grande des billets d'État, auxquels le succès de la banque de Law

avoit porté le dernier coup, dépréciation dont le fisc s'enrichissoit

aux dépens de ceux qui en étoient porteurs[20].

[Note 20: «Les billets d'État perdoient jusqu'à soixante-dix-huit et

demi, pendant que les actions de la banque gagnoient quinze pour cent;

on recevoit les premiers au trésor royal sur le pied de leur perte, et

on les payoit en actions sur le pied du gain de celles-ci. Ainsi

l'État les retiroit à peu de frais et s'enrichissoit en se libérant,

et les particuliers se ruinoient en se dépouillant de plus des deux

tiers de leur bien.» (ANQUETIL, _Mém. sur la Rég._)]

Cependant Albéroni, dont la main ferme et habile avoit rétabli l'ordre

dans les finances d'Espagne, et rendu à ce royaume languissant et

épuisé une partie de sa vigueur première, poursuivoit, dans sa

politique extérieure, l'exécution de ses plans, avec toute l'activité

de son esprit et toute l'ardeur de son imagination[21]. Il se faisoit

des alliés jusque dans le Nord, où le romanesque Charles XII, avide de

tous les genres de gloire, adopta comme une bonne fortune le projet de

se mettre à la tête de l'armée qui devoit aller en Angleterre rétablir

un roi exilé sur le trône de ses pères; les Turcs qu'ils avoient su

gagner s'engageoient à déclarer la guerre à l'empereur et à l'occuper

par une puissante diversion, tandis que l'armée espagnole opéreroit en

Italie; enfin, une flotte considérable, chargée de troupes de

débarquement, que l'on vit sortir, par une sorte d'enchantement, des

ports d'un royaume dont on croyoit la marine anéantie, avoit envahi la

Sardaigne et fait la conquête presque entière de la Sicile. Un

armement plus formidable s'y préparoit encore; et l'Espagne reprenoit,

dans toutes les cours, la considération que depuis long-temps elle

avoit perdue. On ne peut nier que ce plan ne fût bien conçu et

vigoureusement préparé: le succès en étoit immanquable, si la France

se fût réunie à l'Espagne; il pouvoit encore réussir, si elle eût

seulement consenti à garder la neutralité; mais la quadruple alliance

et les engagements impolitiques qu'on y avoit fait prendre au duc

d'Orléans, étoient un obstacle qui arrêtoit tout court le ministre

espagnol. Il en avoit déjà surmonté de bien grands; il se mit dans la

tête de vaincre encore celui-ci.

[Note 21: Saint Simon jette de grands cris sur les projets d'Albéroni:

«Ils n'avoient, dit-il, d'autre fondement que sa folie, ni d'autres

ressources que les seules forces de l'Espagne contre celles de la

France, de l'empereur et de la Hollande.» C'étoit n'y rien entendre,

et imputer à ce ministre la folie des autres. Il ne pouvoit prévoir le

parti que prendroit le régent de s'allier aux Anglois et à l'empereur

contre le roi d'Espagne, parce qu'il est des absurdités qui semblent

impossibles, et que, par conséquent, on ne peut raisonnablement faire

entrer dans le calcul des chances contraires au succès d'une

entreprise.]

Attentif à ce qui se passoit alors en France, il y crut l'exaspération

des esprits assez grande: pour qu'il fût possible d'y opérer une

révolution dont le résultat eût été d'abattre le régent et de faire

rentrer le cabinet des Tuileries dans les voies d'une politique plus

conforme à son honneur et à ses intérêts. On ne sait point au juste

comment les premiers rapports s'établirent entre lui et les

mécontents; mais la maison de la duchesse du Maine, dont la fureur

étoit au comble contre ce qui venoit de se passer au parlement, ne

tarda point à devenir le centre d'une conspiration contre le duc

d'Orléans. Les agents de cette princesse, de concert avec ceux de

l'ambassadeur d'Espagne, intriguèrent adroitement dans tous les ordres

de l'État et se rallièrent un grand nombre de partisans. Les mesures

sembloient bien prises[22], le secret avoit été bien gardé; ce qui

prouve contre ce prince une haine plus grande encore que les

apparences ne sembloient l'indiquer. Sur ces entrefaites, les Anglois,

qui avoient découvert, en ce qui les concernoit, quelque chose des

projets de l'Espagne, crurent devoir la prévenir et commencèrent

contre elle les hostilités: il devint donc urgent que la conspiration

éclatât, et elle alloit éclater, lorsqu'un incident, qu'il étoit

impossible de prévoir, la fit découvrir[23].

[Note 22: L'Espagne promettoit de soutenir d'une armée la révolte du

Languedoc, sur laquelle on comptoit, et celle de la Bretagne qui déjà

étoit commencée. La guerre civile allumée, le parlement déféroit la

régence au roi d'Espagne, et annuloit l'acte de renonciation de ce

monarque à la couronne de France. Le duc du Maine devoit exercer en

son nom l'autorité de régent. Ce plan eût eu plus de chances de

succès, plutôt, lorsque le duc du Maine étoit surintendant de

l'éducation du roi, et pouvoit disposer jusqu'à un certain point de la

personne de ce jeune prince, ou plus tard, lorsque la chute du système

de Law porta la haine du peuple contre le régent jusqu'au dernier

degré d'exaspération.]

[Note 23: Il y a deux versions sur la découverte des papiers de la

conspiration que le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne à

Paris, envoyoit à Albéroni; mais le résultat en est le même. Un abbé,

Porto-Carero, qui en étoit porteur, fut arrêté à Poitiers; on visita

sa voiture, et ces papiers y furent saisis dans un double fond où ils

étoient cachés.]

Heureusement pour les conjurés que presque toutes les traces en

furent détruites: toutefois le duc et la duchesse du Maine furent

arrêtés et avec eux leurs principaux domestiques; la Bastille se

remplit de prisonniers. (1719) Pour jeter de l'émotion dans le peuple,

on annonça la découverte des plus horribles projets; mais ce fut une

grande maladresse de publier en même temps quelques pièces qui

présentoient un tableau énergique, et malheureusement trop vrai, de

l'administration arbitraire et de la vie scandaleuse du régent[24].

On affecta de procéder, avec grand appareil, à l'interrogatoire des

principaux conspirateurs, et Dubois fut du nombre des commissaires

nommés à cet effet. Ces interrogatoires ne produisirent aucun résultat

qui pût les satisfaire, et ils finirent eux-mêmes par en être

embarrassés. Les papiers découverts n'inculpoient guères que

l'ambassadeur d'Espagne; et, peu à peu, ce fut une nécessité d'élargir

tous ces prisonniers que l'on avoit arrêtés avec un si grand fracas;

la bonté naturelle du duc d'Orléans éclata dans cette occasion[25].

[Note 24: On y retraçoit avec énergie les promesses publiques que le

régent avoit faites de gouverner suivant les lois et par

l'établissement des conseils de régence, promesses qu'il avoit

indignement violées; et l'on ajoutoit: «Le public n'a ressenti aucun

fruit, ni de l'augmentation des monnoies, ni de la taxe des gens

d'affaires. On exige cependant les mêmes tributs que le feu roi a

exigés pendant le fort de ses plus longues guerres; mais dans le temps

que le roi tiroit d'une main, il répandoit de l'autre, et cette

circulation faisoit subsister les grands et les peuples. Aujourd'hui

les étrangers qui savent flatter la passion dominante, consument tout

le patrimoine des enfants.» On ajoutoit: «Il semble que le premier

soin du duc d'Orléans ait été de se faire honneur de l'irréligion;

cette irréligion l'a plongé dans des excès de licence dont les siècles

les plus corrompus n'ont point eu d'exemple, ce qui, en lui attirant

le mépris et l'indignation des peuples, nous fait craindre à tout

moment, pour le royaume, les châtiments les plus terribles de la

vengeance divine.» (_Mém. sur la Régence_, t. 2, p. 170-184.)]

[Note 25: Madame de Staël nous apprend dans ses Mémoires, qu'à

l'exception du duc et de la duchesse du Maine, toutes les personnes

arrêtées pour cette affaire furent traitées avec beaucoup de douceur.

Lui-même, au bout de quelque temps, ne parut pas moins pressé que ses

prisonniers d'en finir avec eux et de les mettre en liberté.]

(1719-1720) Sous d'autres rapports, les suites de cette conspiration

avortée furent immenses, en ce qu'elles renversèrent et les projets et

la fortune d'Albéroni, dont le régent devint aussitôt le plus

implacable ennemi. Tous les événements semblèrent en même temps

conjurer contre lui: la flotte angloise détruisit presque entièrement

cette flotte si formidable qui avoit fait la conquête non encore

achevée de la Sicile; et mal établies dans cette île par les fautes et

les lenteurs de leur général, les troupes espagnoles y furent bientôt

réduites à la plus pénible défensive. L'empereur, que les exploits du

prince Eugène venoient de délivrer de la guerre que les Turcs avoient

été excités à faire contre lui, se trouva en mesure de défendre le

royaume de Naples et ses autres États d'Italie. La mort de Charles

XII, tué au siége de Fredericshall, rendit inexécutable le plan

concerté d'une diversion en Angleterre; et le prétendant, qui étoit

accouru en Espagne sur les espérances magnifiques qui lui avoient été

données, n'essaya pas même de tenter la fortune avec les secours

insuffisants qui lui furent offerts[26]. Enfin la France, devenue

ouvertement l'alliée de l'Angleterre, déclara la guerre à l'Espagne et

fit marcher une armée vers les Pyrénées.

[Note 26: Albéroni lui avoit promis une flotte considérable et

quarante mille hommes de troupes de débarquement; déconcerté sans

doute par tant de fâcheux événements qui dérangeoient tous ses

calculs, il ne put réaliser les promesses qu'il lui avoit faites, et

néanmoins le prétendant eut tort peut-être de ne pas s'aventurer même

avec le peu qu'on lui offroit. Ses véritables auxiliaires étoient dans

le pays même; il ne s'agissoit que d'y aborder et d'y pouvoir tenir en

abordant.]

La nouvelle de ce mouvement hostile effraya peu d'abord Philippe V et

son ministre; et tous les deux se firent à ce sujet de bien

singulières illusions. Ils se flattèrent, jusqu'au dernier moment, que

des soldats françois n'oseroient jamais tourner leurs armes contre le

petit-fils de Louis XIV, qu'ils avoient aidé eux-mêmes à placer sur le

trône; que la haine que l'on portoit au duc d'Orléans éclateroit très

probablement au milieu des camps, et que, loin d'y rencontrer des

ennemis, ils y trouveroient des auxiliaires disposés à concourir avec

eux à renverser une administration devenue insupportable à la France.

Ce fut là la grande faute d'Albéroni, d'avoir pris, dans d'aussi

graves circonstances, des probabilités aussi incertaines pour base de

ses calculs politiques et de ses opérations militaires. L'armée

françoise entra donc en Espagne, sous les ordres du maréchal de

Berwick, sans trouver aucune résistance; elle y porta, de toutes

parts, la dévastation, tandis que nos flottes désoloient ses côtes, et

alloient jusque dans ses ports achever, au profit des Anglois, de

détruire ses vaisseaux. Une tentative que le ministre espagnol faisoit

en même temps pour faire soulever la Bretagne où il avoit des

intelligences, échoua complétement[27]; mais ce fut surtout en Sicile

que les plus grands revers achevèrent de le déconcerter. Un corps de

dix-huit mille Allemands y avoit abordé sans rencontrer un seul

vaisseau ennemi qui s'opposât à son débarquement; et l'armée

espagnole, mise en déroute par des forces si supérieures; forcée

d'évacuer, les unes après les autres, les places dont elle s'étoit

emparée; poussée de position en position, sans espoir de secours,

n'avoit pas même celui de la retraite, puisqu'il n'y avoit plus de

flotte pour la ramener. La consternation et l'épouvante s'emparèrent

alors du roi et même de la reine d'Espagne; le régent, secondé par les

intrigues de Dubois, en profita habilement pour exiger le renvoi

d'Albéroni. Philippe V fut obligé de souscrire à cette première

condition de la paix. Le ministre prévoyant avoit déjà mis en sûreté

ses immenses richesses; il sortit d'Espagne avec la satisfaction de

voir jusqu'à quel point il étoit encore un objet de frayeur pour les

ennemis du grand royaume qu'il avoit gouverné: sa chute ne fut

humiliante que pour le monarque, qui, en le renvoyant ainsi, subissoit

la loi du vainqueur; et avec lui tomba de nouveau l'Espagne dans la

léthargie dont il venoit de la tirer.

[Note 27: On vouloit soumettre cette province à des impôts qu'elle ne

se croyoit pas obligée de payer; et, depuis 1717, sa noblesse

combattoit, dans les États provinciaux, cette prétention du

gouvernement. Irrités du mépris qu'on faisoit de leurs justes

représentations, un grand nombre de gentilshommes bretons avoient

écouté les propositions d'Albéroni, et n'attendoient que l'apparition

d'une flotte espagnole pour exciter un soulèvement; ce projet ayant

manqué avec tous les autres, le régent crut devoir faire un exemple de

sévérité dans une province où les esprits étoient plus remuants que

partout ailleurs. Une chambre de justice fut établie à Nantes, à

l'effet de faire le procès aux gentilshommes qui avoient trempé dans

la conspiration d'Albéroni, et quatre d'entre eux eurent la tête

tranchée.]

Philippe accéda aussitôt à la quadruple alliance, et les liens du

pacte de famille semblèrent plus que jamais se resserrer par le double

mariage de l'infante d'Espagne avec le roi de France et du prince des

Asturies avec une fille du régent[28]; mais la position devint fausse

pour l'une et pour l'autre puissances: cette guerre et cette paix ne

furent réellement utiles qu'à l'Angleterre qui en obtint des avantages

immenses pour son commerce; elles consolidèrent la branche protestante

de Hanovre sur le trône des Stuarts, et ainsi prévalut ce système

d'une alliance intime avec une nation dont les intérêts étoient

visiblement en opposition avec ceux de la France, qui, par conséquent,

ne pouvoit user de cette alliance qu'aux dépens de son alliée, système

que le simple bon sens repoussoit, et dont les premiers effets, déjà

palpables dans tout ce qui venoit de se passer, attestoient

l'absurdité[29].

[Note 28: Mademoiselle de Montpensier. L'infante n'avoit alors que

quatre ans; le roi en avoit déjà treize. Elle fut envoyée en France

pour y être élevée, et attendre, au milieu des événements politiques,

l'âge où ce mariage pourroit donner des héritiers au trône.]

[Note 29: «L'Angleterre, dit saint Simon, dont la politique ne vouloit

souffrir de marine à aucune puissance de l'Europe, avoit obtenu, par

la toute-puissance de l'abbé Dubois, qu'il ne se formât aucun vaisseau

en France, et qu'on y laissât tomber en ruine le peu qui y restoit. Le

secours que cette puissance avoit donné à Naples et à la Sicile, avoit

eu pour objet la ruine de la flotte espagnole par la leur qui étoit

très supérieure, plus que son attachement aux intérêts de l'empereur.

La France avoit non seulement souffert que la flotte angloise, non

contente de secourir la Sicile, détruisît encore la flotte espagnole;

mais nous nous étions laissé séduire au point de porter les armes dans

le Guipuscoa, moins pour y faire les faciles conquêtes que la France y

fit, et qu'elle ne pouvoit se proposer de conserver, que pour anéantir

la marine d'Espagne, donner un champ libre à celle d'Angleterre, lui

assurer l'empire de toutes les mers, et lui faciliter l'empire des

Indes, en y détruisant celui d'Espagne.» (_Mém._, liv. V.)]

Il étoit temps néanmoins que cette paix, où le duc d'Orléans avoit

parlé en maître à un petit-fils de Louis XIV, vînt le tirer lui-même

du plus grand embarras où il se fût encore jeté, et le préserver des

suites de la plus grande faute qu'il eût encore commise. Nous avons

déjà dit comment il avoit été séduit par le système de Law, et comment

cette opération financière, renfermée dans les justes bornes qui

d'abord lui avoient été tracées, pouvoit avoir les plus heureux

résultats. Pour rendre ces résultats complets, il eût fallu les

combiner avec une bonne administration des finances, à laquelle la

banque eût fourni des ressources de crédit toujours prêtes,

mutuellement avantageuses aux parties contractantes, et au moyen

desquelles se fût opérée graduellement, facilement, l'extinction

totale des dettes de l'État. Ce plan avoit déjà reçu un commencement

d'exécution; et le duc de Noailles, qu'un homme habile et d'une

probité sévère aidoit à gouverner les finances[30], seroit parvenu

sans doute à achever ce qu'il avoit heureusement commencé. Mais il

demandoit encore quinze années, et ces lenteurs, cette économie, cette

marche régulière, nous l'avons déjà dit, ne pouvoient convenir à un

homme tel que le duc d'Orléans[31]. Law, soit qu'il cherchât à flatter

l'impatience du prince et son goût pour les idées neuves et hardies,

soit qu'il fût réellement enivré de la faveur publique dont il étoit

environné, conçut ce fatal système, dont le but étoit d'augmenter sans

mesure la monnoie fictive qu'il venoit de créer, en changeant

entièrement sa nature et ses garanties. À cette banque qu'il venoit de

créer, il imagina donc de joindre, par une autre imitation du nouveau

système financier de l'Angleterre, et à l'instar de sa _compagnie des

Indes_, une _compagnie d'Occident_, dont les actions devoient être

payées en ces billets d'État qui composoient la plus grande partie de

la dette nationale; quant à la valeur de ces actions, elle étoit

garantie par des billets de banque que la banque générale devoit

continuer à échanger contre de l'argent. Il falloit une base au crédit

d'une semblable association commerciale; et si la cupidité n'étoit pas

ce qu'il y a au monde de plus aveugle, on auroit peine à concevoir

comment le charlatanisme inepte et perfide de cet étranger ne fut pas

mis à découvert à l'instant même où il fonda ce crédit sur la cession

de la Louisiane, qui fut faite par le gouvernement à la nouvelle

compagnie. Au lieu de vérifier si ce gage étoit en effet suffisant, on

crut sur paroles les récits mensongers qu'il fit répandre sur cette

terre lointaine, plus riche, disoit-on, en mines d'or, que le Mexique

et le Pérou; et tout porte à croire que le duc d'Orléans, loin d'être

la dupe du financier écossois, se fit complice de cette odieuse et

barbare déception[32]. Ce crédit étant ainsi établi sur un commerce

dont les bénéfices étoient inconnus, et sur cette crédulité publique

qui se plaisoit à les exagérer au delà même des bornes du possible; il

devenoit facile à la banque _générale_, qui reçut alors la

dénomination de banque _royale_, d'élever au degré qu'elle voudroit

ces bénéfices éventuels, d'augmenter ainsi sans mesure la valeur

idéale de ses actions, et de porter aux derniers excès l'émission de

ses billets.

[Note 30: Rouillé du Coudray. Il étoit déjà parvenu à éteindre quatre

cent millions de dettes exigibles.]

[Note 31: Il avoit fallu réduire de beaucoup les pensions; et cette

opération, faite avec une rigueur nécessaire, avoit consterné ce

peuple d'avides courtisans dont le régent étoit environné, et qui

l'obsédoit de plaintes auxquelles il n'avoit pas la force de résister.

Il n'osoit pas en même temps proroger l'impôt du dixième dont le terme

fatal approchoit, et qui devoit cesser alors sans retour, suivant la

parole royale que Louis XIV en avoit donnée. Cet impôt étoit odieux

aux grands qui avoient la foiblesse d'en être humiliés; et qui

sacrifioient ainsi le repos et la sûreté de l'État à la plus ridicule

des vanités, celle d'avoir le privilége de n'en pas partager les

charges.]

[Note 32: Aux mensonges payés de plusieurs voyageurs qui attestoient

l'existence de ces mines trouvées près du fleuve du Mississipi, on

joignit la manoeuvre frauduleuse de faire conduire publiquement à la

Monnoie des lingots que l'on assuroit avoir été tirés de ces mines

merveilleuses.]

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, lorsqu'on vit qu'à cette

compagnie d'_Occident_, dite aussi du _Mississipi_, elle ne tarda pas

à joindre le commerce du Canada, celui du Sénégal pour la traite des

nègres, celui de la navigation et du négoce dans toutes les mers de

l'Orient depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la Chine, la

fabrication des monnoies pour neuf ans dans toute la France; les

fermes-générales du royaume; en un mot, tous les revenus de l'État et

tous les produits du commerce. Le peuple de Paris, ivre d'espérances,

se jeta inconsidérément dans le piége qu'on venoit de lui tendre; les

actions, qu'on s'arrachoit et qui se multiplièrent bientôt de la

manière la plus extravagante, s'élevèrent, en peu de temps, vingt fois

au dessus de leur valeur primitive. En raison de cet accroissement

chimérique de valeur, le nombre des billets de banque représentatifs

des actions, s'accrut dans une proportion non moins prodigieuse. Ils

étoient supposés représenter des sommes invariables, tandis que l'on

faisoit à dessein subir à la monnoie de continuelles variations. Tout

l'argent de la France vint donc s'engouffrer à la banque; le

gouvernement remboursa en papier tous les rentiers, tous les

créanciers de l'État; et le Parisien transporté recevoit, en échange

de ses richesses réelles, ces actions magiques qui, d'un jour à

l'autre, triploient, quadruploient, en apparence, la fortune de leurs

heureux possesseurs.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 2 / 39 段