Le duc de Noailles et Canillac furent les deux premiers qu'i

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,

RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº 8.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS,

DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi

Par J. B. de Saint-Victor.

_Seconde Édition_,

REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

TOME QUATRIÈME.--DEUXIÈME PARTIE.

_Miratur molem..... Magalia quondam._

ÆNEID., lib. 1.

PARIS,

LIBRAIRIE DE CARIÉ DE LA CHARIE,

RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, Nº 4, AU PREMIER.

M DCCC XXVII.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

QUARTIER

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

Ce quartier est borné, à l'orient, par les rues Dauphine et de

Bussy, du Four et de Sèvre inclusivement; au septentrion, par la

rivière, y compris le pont Royal et l'île aux Cygnes; à

l'occident, par les extrémités du faubourg et les barrières qui

le terminent, depuis la rivière jusqu'à la rue de Sèvre.

On y comptoit, en 1789, cinquante-huit rues, deux culs-de-sac,

une abbaye et trois communautés d'hommes, quatre couvents et deux

communautés de filles, un collége, trois séminaires, trois

maisons hospitalières, un pont, quatre quais, les maisons royales

des Invalides et de l'École-Militaire, etc.

PARIS SOUS LA RÉGENCE ET SOUS LOUIS XV.

Pour sauver la France de ces abîmes que Louis XIV avoit ouverts devant

elle, il eût fallu qu'immédiatement après lui, son trône eût été

occupé par un prince qui réunît, à la fois, et la force de volonté que

possédoit ce monarque et les vues supérieures dont il étoit dépourvu.

Il ne s'agissoit point de rétablir d'abord, et en politique et en

administration, les vieilles institutions qui avoient déjà été

altérées avant lui, et qu'il avoit à peu près achevé de détruire. Ce

sont là les parties périssables de la société: les refaire ce qu'elles

avoient été n'étoit pas possible, et ce qu'elles avoient de bon se

seroit en quelque sorte rétabli de lui-même. Un roi, tel que nous

l'imaginons, eût eu pour première pensée d'aller à la source du mal:

il eût reconnu qu'en séparant violemment le pouvoir politique du

pouvoir religieux, son prédécesseur avoit attaqué le principe même de

la vie dans une société chrétienne; et son premier soin eût été d'en

renouer l'antique alliance, et de la raffermir sur ses bases

naturelles. C'est-à-dire qu'au lieu de se prémunir contre les

_entreprises_ de Rome, il eût supplié Rome de concourir avec lui à

rétablir l'ordre au milieu de cette société, dont Dieu l'avoit fait

chef à la charge de lui en rendre compte, en la ramenant, de la

licence des opinions qui menaçoient de la pénétrer de toutes parts, à

cette unité de croyances et de doctrines que la soumission seule peut

produire, puisque croire et se soumettre sont en effet une seule et

même chose; d'où il résulte qu'il y a révolte et désordre partout où

manque la foi.

Il eût donné lui-même l'exemple de cette soumission. La corruption

qu'apportoient avec elles ces opinions licencieuses ne s'étoit pas

encore introduite dans les entrailles du corps social: jusqu'alors

elle n'en avoit attaqué que les superficies; et, hors des classes

supérieures de la société, des parlementaires, et de quelques coteries

qui croissoient sous les auspices d'un petit nombre d'évêques et

d'ecclésiastiques jansénistes ou gallicans, le catholicisme étoit

partout. La France avoit le bonheur de posséder un clergé puissant par

ses richesses, et dont par conséquent l'influence étoit grande au

milieu des peuples, sur lesquels il se faisoit un devoir de les

répandre. Il étoit si loin d'avoir adopté ces maximes d'une prétendue

indépendance, qui le livroient honteusement et sans défense aux

caprices du pouvoir temporel, que ceux-là même de ses membres, et sauf

quelques exceptions, qui d'abord s'y étoient laissé séduire,

revenoient déjà sur leurs pas, effrayés des conséquences

qu'entraînoient après elles ces maximes dangereuses. Au premier signal

des deux puissances, cette milice de l'Église pouvoit encore opérer

des prodiges: le jansénisme rentroit dans la poussière; l'impiété

seroit demeurée silencieuse ou se fût faite hypocrite; l'esprit

parlementaire, c'est-à-dire l'esprit de révolte, eût été comprimé, et

peut-être eût-il fini par s'éteindre. S'aidant, pour atteindre un si

noble but, de toutes ces ressources de civilisation et de puissance

matérielle créées par son prédécesseur, et dont celui-ci avoit fait un

si funeste usage, le fils aîné de l'Église, le roi très chrétien,

pouvoit acquérir la gloire incomparable de ranimer pour des siècles,

non pas seulement ce beau royaume de France, mais encore toute la

chrétienté expirante. Ce moyen de salut, le seul qu'il fût possible

d'employer, le duc de Bourgogne étoit, dit-on, capable de le

comprendre et de le mettre à exécution; et nous sommes portés à le

croire d'un élève de Fénélon, celui de tous les évêques de France qui

entendoit le mieux cette politique chrétienne, et qui avoit le mieux

saisi toutes les fautes du règne qui venoit de finir. La Providence en

avoit décidé autrement: ce prince fut enlevé à une nation qui mettoit

en lui toutes ses espérances; et au milieu des orages que tant de

fautes avoient accumulés sur elle, un enfant en bas âge fut assis sur

le trône d'où le vieux monarque venoit de descendre si douloureusement

dans la tombe.

(1715) Louis XIV ne s'étoit point trompé lorsqu'il avoit pensé que son

testament, arraché aux importunités du duc du Maine et de Mme de

Maintenon, auroit probablement la même destinée que tant d'autres

dernières volontés des rois, desquelles, après leur mort, on a coutume

de faire moins de cas que de celles des derniers de leurs sujets[1].

Ce testament, injurieux pour le duc d'Orléans, en ce qu'il sembloit,

par des précautions extraordinaires prises pour la sûreté du jeune

roi, réveiller les soupçons odieux élevés contre lui quelques années

auparavant, attentatoire à ses droits de premier prince du sang,

puisqu'il le réduisoit aux simples fonctions d'un président de conseil

de régence[2], fut cassé le lendemain même de la mort du roi, par le

parlement, ivre de joie, après de si longues humiliations, d'avoir

trouvé l'occasion d'exercer un acte de puissance politique, attendant

tout de sa position nouvelle, et déjà ne mettant plus de bornes à ses

espérances et à ses prétentions. Les princes légitimés, et

particulièrement le duc du Maine, n'étant plus soutenus par la main

puissante qui les avoit si prodigieusement élevés, descendirent dès

lors presque aussi bas qu'ils pouvoient descendre; le neveu de Louis

XIV fut nommé régent de France pendant la minorité de Louis XV, et dut

ce succès à la promptitude de ses mesures, à l'adresse avec laquelle

il avoit su prodiguer, aux grands du royaume et aux magistrats, des

promesses qu'il étoit bien résolu de ne pas tenir. Le droit de

remontrance fut rendu au parlement, et peu s'en fallut que, dans cette

même séance, il n'obtînt encore davantage[3]; la création que fit

sur-le-champ le nouveau régent, de sept conseils auxquels furent

attribués les divers départements des affaires, lui fournit les moyens

de satisfaire ces grands, si long-temps exclus du pouvoir, qui

conservoient aussi des souvenirs très vifs de ce qu'avoient été leurs

pères, et toutes les prétentions de leur ancienne aristocratie. Ils

obtinrent les premières places dans ces conseils; et le prince trouva

encore le moyen de se rendre agréable aux classes moins élevées, en y

faisant entrer quelques hommes d'une naissance inférieure, mais qui

lui étoient signalés par l'estime publique que leur avoient acquise

leur capacité et leur intégrité. Dans ces premiers moments, plusieurs

améliorations furent faites dans l'administration des affaires

publiques, et l'on en fit espérer beaucoup d'autres; on pourvut à un

paiement plus régulier des troupes; celui des rentes de

l'Hôtel-de-Ville fut assuré; les attributions des intendants de

province, qui sembloient trop étendues, subirent quelques

modifications généralement désirées; une ordonnance fixa le prix

jusqu'alors si vacillant des matières d'or et d'argent; et, pour

combler les espérances que le peuple avoit déjà conçues du nouveau

gouvernement, le régent fit publiquement connoître la disposition où

il étoit d'attaquer les traitants, que les malheurs de la dernière

guerre avoient multipliés et gorgés de richesses, et de faire servir

leurs dépouilles à acquitter les dettes de l'État; il y eut des

réformes très sensibles dans les dépenses de la cour; enfin, il parla

de diminuer les impôts, et demanda même publiquement des conseils sur

les moyens d'y parvenir et d'en rendre la perception moins onéreuse

aux contribuables. De si beaux commencements, qui enivroient la

multitude, n'étoient pas faits pour en imposer à ceux qui

connoissoient le caractère du duc d'Orléans.

[Note 1: Par cette raison toute simple que, même quand ils traitent de

leurs intérêts privés, les rois stipulent presque toujours pour des

intérêts publics, sur lesquels, dans un tel cas, leurs affections

domestiques peuvent facilement les égarer. S'il est vrai que, de leur

vivant, ils appartiennent à l'État, même dans leurs rapports de

famille, il en résulte que les destinées de l'État ne peuvent être

légitimement compromises par leurs dernières volontés, c'est-à-dire

par eux, après leur mort.]

[Note 2: «Louis XIV y établissoit un conseil de régence, composé de M.

le duc d'Orléans qui en étoit le chef, de M. le duc de Bourbon qui y

devoit assister quand il auroit vingt-quatre ans accomplis, du duc du

Maine, du comte de Toulouse, du chancelier, des maréchaux de Villeroi,

de Villars, de Tallard, d'Harcourt, des quatre secrétaires d'État et

du contrôleur général. Dans ce conseil, tout devoit se régler à la

pluralité des voix; l'avis du chef ne devoit prévaloir que quand le

nombre des suffrages seroit égal. La personne du jeune roi étoit mise

sous la tutelle et garde du conseil de régence, et le duc du Maine

chargé de veiller à son éducation et à sa conservation, avec une

entière autorité sur les officiers de la garde de sa majesté. Le duc

du Maine venant à manquer, le comte de Toulouse devoit prendre sa

place. Le maréchal de Villeroi étoit nommé gouverneur sous l'autorité

du duc du Maine.» (AVRIGNY, t. 5, p. 320.)]

[Note 3: Tout ce que le duc d'Orléans demanda dans cette séance

mémorable lui fut accordé avec tant de facilité, que, dans le

transport de sa joie, il se laissa entraîner aux promesses les plus

exagérées. Un homme habile, dévoué à ses intérêts, qui observoit

froidement dans la foule, et qui connoissoit l'esprit parlementaire,

lui fit parvenir un billet où étoient ces mots: «Vous êtes perdu si

vous ne rompez la séance.» Il le crut, et continua l'assemblée à

l'après-midi. Il avoit tout obtenu avant même que le testament fût

ouvert.]

Ce prince étoit né avec les plus heureuses dispositions, et, dans

beaucoup de parties, son éducation avoit été extrêmement cultivée. Il

avoit l'esprit net et pénétrant, et ce qu'il concevoit clairement et

rapidement, il l'exprimoit avec grâce et facilité; il avoit montré à

la guerre une bravoure et une capacité qui en auroient fait un grand

général, s'il eût eu de plus fréquentes occasions de commander les

armées; ses connoissances dans les sciences physiques, dans les

lettres, dans les arts, étoient étendues et variées; il avoit un fond

de bonté naturelle qui le faisoit aimer encore, même après qu'on avoit

cessé de l'estimer; mais il arrivoit qu'il perdoit l'estime dès qu'on

avoit commencé à le mieux connoître. Jamais il n'y eut une âme plus

énervée, plus corrompue par tous les vices qui prennent leur source

dans le plus dangereux de nos penchants, celui de la volupté. Un homme

infâme, qui avoit été son précepteur, et que nous allons voir jouer

un rôle si extraordinaire et si scandaleux, l'abbé Dubois, s'étoit

fait un jeu et peut-être un calcul de développer ces dispositions,

malheureusement trop précoces dans son élève; et il les avoit

fortifiées en y ajoutant des leçons d'athéisme, dont il faisoit dès

lors secrètement profession. Cette culture n'avoit que trop profité;

et tels avoient été le débordement des moeurs et les jactances

irréligieuses du jeune prince, au milieu de l'austérité des dernières

années de l'ancienne cour, qu'ils avoient rendus vraisemblables ces

horribles soupçons que le testament du roi venoit de rappeler, et qui

s'élevèrent presque naturellement contre lui, lorsque tant de morts

violentes et subites vinrent désoler la famille royale; et même que,

dans l'esprit de plusieurs, ces soupçons ne furent jamais entièrement

effacés[4]. Ces goûts voluptueux étoient devenus plus ardents encore

avec l'âge, et son irréligion profonde et invétérée les rendoit

exempts de trouble et de remords. Parce qu'il étoit né bon, ses vices

ne l'avoient pas fait méchant, mais l'avoient jeté dans cette

indifférence du bien et du mal, et dans ce mépris pour les hommes qui

résulte de ce retour que fait sur lui-même un homme profondément

corrompu et digne de toute espèce de mépris. Toute idée de devoir

s'étoit effacée de cette âme à ce point dégradée; les affaires

fatiguoient un prince qui éprouvoit sans cesse la fatigue des

plaisirs, dont les plaisirs étoient néanmoins la principale affaire;

et à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit vivement défendu contre

ceux qui vouloient le lui enlever, il cherchoit déjà à qui il en

pourroit sûrement remettre les soins et les embarras.

[Note 4: Ils acquirent assez de force pour qu'il se vît réduit à s'en

défendre devant le roi comme d'une accusation formelle. Louis XIV, qui

le connoissoit bien, l'appeloit un _fanfaron de vices_.]

Cependant, dès ces premiers moments de la régence, les intérêts

politiques de l'Europe, renfermés dans le cercle étroit des intrigues

de cour et des intérêts particuliers des princes, se compliquoient de

la manière la plus étrange; et il est nécessaire d'en donner quelque

idée pour bien faire comprendre ce qui se passa en France sous

l'administration du duc d'Orléans.

Malgré le peu de succès des efforts que Louis XIV avoit faits pour

rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre, il s'en falloit de

beaucoup que la branche protestante qui les avoit remplacés, y fût

solidement établie. De simple électeur de Hanovre devenu souverain

d'un grand royaume, Georges Ier y vivoit au milieu des alarmes que lui

causoit un parti puissant qui ne voyoit en lui qu'un usurpateur, peu

digne d'ailleurs, par ses qualités personnelles, de la haute et

inespérée fortune à laquelle il étoit parvenu. Sur ce trône, où il

chanceloit encore, ses regards se tournoient avec inquiétude vers la

France, qui, dans cette disposition des esprits et en raison du pacte

de famille qui sembloit devoir l'unir éternellement à l'Espagne,

pouvoit plus efficacement agir pour les Stuarts, et avec de moindres

efforts que ne l'avoit fait le feu roi, au milieu de tant de guerres

si malheureuses dont les dernières années de son règne avoient été

affligées.

L'Espagne, si long-temps gouvernée par le génie ardent et tracassier

de la princesse des Ursins, après avoir reçu de la France et de la

famille des Bourbons l'un des plus foibles princes dont il soit fait

mention dans ses annales, avoit vu, lors du second mariage de Philippe

V avec une princesse de Parme, s'opérer une révolution subite et

complète dans la chambre du roi, devenue, d'après les exemples que lui

en avoit donnés Louis XIV, le centre et le siége de son gouvernement.

La princesse des Ursins avoit été violemment et outrageusement chassée

par la nouvelle reine, dont le caractère hautain et ambitieux ne

vouloit point d'un semblable intermédiaire auprès d'un époux qu'elle

étoit sûre de gouverner. Le mélancolique et ennuyé monarque, cloîtré

en quelque sorte dans ses appartements, où son premier et même son

unique besoin étoit d'avoir une compagne légitime de sa couche,

s'abandonnoit encore plus entièrement à la tutelle de sa jeune épouse

qu'à celle de la vieille favorite, à qui il n'avoit manqué que de

pouvoir exercer sur lui un empire de cette même nature, et qu'il lui

avoit sacrifiée avec une indifférence qui alloit jusqu'à l'inhumanité.

Cette nouvelle reine, haïe des Espagnols autant que l'autre en avoit

été adorée[5], élevée par sa mère dans une retraite profonde et dans

une ignorance entière de toutes choses, au milieu des projets qu'elle

avoit formés assez intelligente pour sentir et apprécier son

inexpérience des affaires, se méfiant avec juste raison de ceux qui la

haïssoient et à qui elle rendoit toute leur haine, avoit cherché,

parmi les Italiens qui l'avoient suivie, un homme à qui elle pût se

confier, un guide qui fût capable de la bien conduire. Albéroni, alors

ministre de Parme à la cour d'Espagne, lui parut être cet homme

qu'elle cherchoit. Né sujet de son père et dans les dernières classes

du peuple; de simple curé de village qu'il étoit, parvenu par ses

intrigues, par son audace, par l'activité et la souplesse de son

esprit, à jouer un rôle brillant dans le monde, il sembloit réunir

tout ce qui pouvoit inspirer de la sécurité à cette princesse

ambitieuse[6]; elle lui devoit d'ailleurs le haut rang auquel elle

étoit parvenue[7], et elle crut avec juste raison ne courir aucun

risque en livrant le pouvoir à un personnage qui s'étoit montré si

dévoué à ses intérêts, que sa propre bassesse et la dépendance entière

où il se trouvoit à son égard lui livroient à elle-même sans réserve.

Ainsi s'expliquent, l'élévation subite d'Albéroni, son pouvoir sans

bornes, son audace à tout entreprendre tant au dedans qu'au dehors,

sans obstacle, sans contradiction, enfin une fortune qui étonna

l'Europe et des projets qui l'étonnèrent encore davantage.

[Note 5: «Son mariage leur avoit déplu, parce qu'ils désiroient que

leur roi prît une femme de leur nation; de son côté, Élisabeth Farnèse

ne leur pardonnoit pas qu'ils en eussent souhaité une autre. Cette

aversion réciproque s'augmentoit encore par les préférences pour les

places et les emplois, que la reine, dans la méfiance qu'elle avoit

des Espagnols, faisoit accorder, tant qu'elle pouvoit, aux Italiens et

aux Flamands.» (ANQUETIL.)]

[Note 6: Les enfants qu'elle avoit du roi ne pouvant prétendre au

trône parce qu'il avoit des fils de sa première femme, la princesse de

Savoie, elle avoit formé le dessein de leur procurer d'autres

établissements, ainsi que nous le verrons ci-après.]

[Note 7: Il trompa la princesse des Ursins, qui cherchoit pour le roi

d'Espagne une femme douce, timide, sans expérience, qu'elle pût

gouverner en même temps que son royal époux, et lui persuada que la

princesse de Parme étoit telle qu'elle pouvoit le souhaiter. Ce fut

sur le portrait qu'il en fit que le mariage fut conclu.]

Tandis que ces choses se passoient en Espagne, une autre intrigue

politique s'ourdissoit à Paris. Le principal moteur en étoit ce même

abbé Dubois, que son élève venoit de faire entrer au conseil d'État,

non pas sans quelque répugnance, parce qu'il le connoissoit trop bien

et qu'il n'avoit pas encore perdu toute pudeur, mais obsédé par ses

continuelles et pressantes sollicitations, et n'ayant pu imaginer

d'autre moyen de s'en débarrasser que de consentir à tout ce qu'il lui

demandoit. Un projet avoit été conçu par cet audacieux aventurier,

dans lequel il ne s'agissoit pas moins que de changer toute la

politique de la France en l'alliant avec l'Angleterre et en

l'éloignant de l'Espagne, projet monstrueux et tellement contraire à

ses véritables intérêts, aux rapports si naturels où le pacte de

famille avoit placé les deux puissances et qui étoient le seul

avantage que l'on eût tiré de la guerre désastreuse qui venoit de

finir, qu'il sembloit qu'il y eût même de la folie à l'avoir osé

concevoir. Dubois, consommé dans les intrigues de tout genre, et qui

connoissoit à fond le terrain sur lequel il alloit manoeuvrer, en

jugea autrement: peu lui importoit qu'un tel projet fût utile ou

funeste à la France; sa grande affaire étoit de se rendre nécessaire

afin de s'élever plus haut; et déjà gagné par l'or de l'Angleterre,

dont les diplomates savoient distinguer, partout et d'un oeil sûr,

ceux qui avoient le caractère propre à les servir, il y trouvoit le

double avantage de satisfaire à la fois son ambition et sa cupidité.

Le duc de Noailles et Canillac furent les deux premiers qu'il

persuada. Le duc, placé par le régent à la tête des finances, fut

entraîné par de misérables vues d'économie, calculant qu'il en

coûteroit fort cher pour tenter de nouvelles expéditions en faveur du

prétendant. Canillac, vaniteux, indiscret, de peu de jugement, lié par

des parties de débauche avec Stairs, alors ambassadeur d'Angleterre en

France, flatté, cajolé par lui, croyoit se donner de l'importance en

faisant le politique, et ce motif lui suffisoit. La partie étant ainsi

liée, et Dubois, bien qu'il y jouât le principal rôle, n'y paroissant

encore que comme agent secondaire, le duc d'Orléans fut amené

graduellement dans le piége par de basses insinuations qui touchoient

uniquement son intérêt personnel. On commença par lui inspirer

quelques alarmes sur les dispositions du roi d'Espagne à l'égard de la

régence qu'il pouvoit lui contester; on eut l'art d'en faire naître

ensuite de plus grandes relativement à la succession au trône, dans le

cas où la France viendroit à perdre son roi-enfant, dont la

constitution étoit foible et la santé chancelante. Il suffisoit,

disoit-on, des exemples du règne précédent pour faire supposer que

Philippe V pourroit bien ne pas se croire irrévocablement engagé par

ses renonciations; et le mouvement qu'Albéroni, qui avoit aussi ses

projets (projets inoffensifs pour la France, car il étoit trop habile

pour en concevoir de semblables), imprimoit alors à l'Espagne, lui fut

présenté, avec une adresse non moins perfide, comme une disposition

hostile contre lui en cas d'événement[8]. Il trouvoit au contraire,

ajoutoit-on, dans le roi Georges un prince inquiet sur la solidité

d'un trône qu'il avoit trop évidemment usurpé, ayant besoin d'appui

pour s'y raffermir, et prêt par conséquent à lui donner le sien, dans

le cas où la couronne de France, venant à vaquer, lui seroit contestée

à lui-même par un compétiteur qui, en apparence, y auroit des droits

plus évidents. Tous ces raisonnements étoient d'un faux et d'une

absurdité que les moins habiles auroient pu saisir. «Le duc

d'Orléans, dit Saint-Simon, avoit toute la pénétration nécessaire pour

voir ce piége: ce qui le séduisit, ce fut le _contour tortueux de

cette politique_, et point du tout le désir de régner.» Dès lors il se

livra aux Anglois avec un abandon qui effraya tous ceux qui n'étoient

pas de ce honteux complot. Un homme non moins habile que Stairs dans

la politique machiavélique de son pays, Stanhope, alors ministre du

roi Georges, vint lui-même en France pour mettre la dernière main à ce

que l'ambassadeur, son agent Dubois, et ses dupes avoient si

heureusement commencé. Le régent les vit l'un et l'autre dans la plus

grande intimité, traitant le matin d'affaires avec eux, le soir les

admettant dans ses orgies. Ce fut dans ces conférences secrètes[9] et

peut-être dans les épanchements familiers de la débauche, qu'il leur

sacrifia le prétendant, que Louis XIV, même dans ses plus grands

revers, n'avoit jamais voulu abandonner; et telle fut la confiance

audacieuse de ces diplomates anglois dans l'ascendant qu'ils avoient

su prendre sur le prince que ses propres créatures lui avoient livré,

qu'ils ne craignirent point, au milieu même de la France, de préparer

un guet à pens où faillit tomber le fils de Jacques II, et dont il

n'échappa que par la sagacité et la présence d'esprit admirable d'une

femme dont il n'étoit point connu[10]. Une ordonnance fut publiée à

son de trompe, qui enjoignoit à tous les _étrangers rebelles_ de

sortir en huit jours des terres du royaume, et ces _rebelles_ étoient

les serviteurs du roi légitime d'Angleterre, qui l'avoient suivi dans

son exil; enfin, vers la fin de cette même année, Dubois fut envoyé en

Hollande en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et avec la mission

d'y conclure un traité déjà convenu entre la France, l'Angleterre, et

les États-Généraux, et qui étoit entièrement dirigé contre l'Espagne,

que l'on continuoit de présenter au régent comme machinant des projets

hostiles contre lui[11].

[Note 8: «On n'auroit pu certainement blâmer le duc d'Orléans de

prendre d'avance ses précautions pour cet objet (la succession au

trône); et c'est ce que reconnoissoit le maréchal de Villars parlant à

lui-même dans le conseil. «Nous sommes très persuadés, lui disoit-il,

que vous désirez la vie du roi, comme nous la désirons tous tant que

nous sommes; mais il n'y a personne qui puisse s'étonner que vous

portiez vos vues plus loin. Comment les mesures qu'il est libre à tout

particulier de prendre dans sa famille pour ne pas laisser échapper

une succession qui le regarde, pourroient-elles être blâmées dans un

prince auquel la couronne de France doit naturellement tomber?»

Villars concluoit qu'il falloit se contenter de savoir _bien

certainement_ quelles étoient les vues de l'Espagne dans ses

armements, et quand on se seroit assuré qu'ils ne menaçoient pas la

France, lui souhaiter un bon succès, et ne pas s'en mêler. (_Mém. de

Villars_, ANQUETIL.)]

[Note 9: «Venant un jour au Palais-Royal, raconte encore Villars, je

trouvai que le prince avoit été renfermé trois heures avec mylord

Stairs et Stanhope. Quand ils sortirent de la longue audience qu'il

leur avoit donnée, je lui dis: Monseigneur, j'ai été employé en

diverses cours, j'ai vu la conduite des souverains; je prendrai la

liberté de vous dire que vous êtes l'unique qui veuille s'exposer à

traiter seul avec deux ministres du même maître. Il me répondit: «Ce

sont mes amis particuliers.» Selon les apparences, répliquai-je, ils

sont encore plus amis de leur maître, et deux hommes bien préparés à

vous parler d'affaires, peuvent vous mener plus loin que vous ne

voudriez. (_Mém. de Villars_, ANQUETIL.)]

[Note 10: Ce guet à pens avoit été établi à Nonancourt, bourg situé à

dix-neuf lieues de Paris, où le prétendant devoit passer pour se

rendre en Bretagne, et de là s'embarquer pour l'Écosse. Ce fut la

maîtresse des postes qui, sur de simples pressentiments, déjoua le

complot et sauva ce prince d'une mort certaine.]

[Note 11: Ce traité est connu sous le nom de la _quadruple alliance_.

«Il avoit pour prétexte, selon saint Simon, 1º de réparer les troubles

apportés, soit à la paix conclue à Bade en 1714, soit à la neutralité

de l'Italie, par le traité d'Utrecht en 1713; 2º de faire une paix

solide, et soutenue par les principales puissances de l'Europe. Entre

autres clauses, on y régloit la succession de divers États souverains

d'Italie, de manière qu'après la mort de leurs possesseurs actuels,

les mutations qui s'y pourroient faire ne troublassent point le repos

de l'Europe. Le but réel de ce traité entre Georges Ier et le régent

étoit de se garantir mutuellement, à l'un la possession d'un trône

usurpé, à l'autre la succession à un trône qu'il croyoit, contre toute

vraisemblance, pouvoir, en cas d'événement, lui être disputée.»]

Cependant, si ce prince eût voulu, ainsi que le lui conseilloit

Villars, prendre, sur le but des armements que faisoit alors cette

puissance, des renseignements qu'il lui étoit facile de se procurer,

il se fût assuré que ces dispositions guerrières qu'on lui présentoit

comme inquiétantes, n'avoient d'autre but que de reprendre à

l'empereur les États d'Italie que la paix d'Utrecht l'avoit forcée de

lui abandonner pour en faire des souverainetés aux enfants de la

nouvelle reine, qui le désiroit passionnément; et que, pour empêcher

les Anglois de porter secours à l'empereur, il entroit dans le plan

d'Albéroni de les occuper dans leur île, en y faisant passer le

prétendant avec une armée auxiliaire suffisante pour l'y maintenir et

rallier ses partisans. Ce ministre dont les vues étoient fort

supérieures à celles qui dominoient alors dans le cabinet des

Tuileries, et qui, dans le gouvernement intérieur de l'Espagne, avoit

déjà déployé une vigueur, une capacité, une activité qui n'alloient

pas moins qu'à faire sortir ce royaume de l'inertie profonde où la

foiblesse non interrompue de ses princes l'avoit, depuis si

long-temps, plongé, et à lui faire reprendre en Europe le rang qu'il

lui appartenoit d'y tenir, étoit loin de penser, lorsqu'il avoit conçu

un semblable projet dont le résultat étoit d'abaisser les ennemis

naturels de la France, que le plus grand obstacle qu'il y pourroit

rencontrer viendroit de la France elle-même, et qu'une politique aussi

stupide que celle d'une alliance avec l'Angleterre prévaudroit dans le

conseil du régent: il devoit bien plutôt compter sur sa

coopération[12]. Ce fut cet obstacle si étrange et si imprévu qui,

déconcertant un plan bien conçu, utile dans ses principaux résultats

au repos de l'Europe, et dont le succès paroissoit immanquable, le

jeta dans les mesures fausses, exagérées, qui rendirent sa chute aussi

subite et aussi éclatante que l'avoit été son élévation. Il eut le

tort de s'opiniâtrer à suivre ses premières idées, et de ne point

changer de marche, lorsque tout en changeoit autour de lui.

[Note 12: Villars l'entendoit bien mieux que le duc d'Orléans. «Eh

bien, lui disoit-il, si l'Espagne veut s'agrandir, aidez-la au lieu de

la contrarier. Plus vous contribuerez à son agrandissement, moins elle

sera tentée de vous troubler dans vos prétentions à la couronne; et si

Philippe V avoit cette tentation, il verroit toute l'Europe s'élever

contre un prince que vous auriez rendu trop formidable en étendant sa

puissance.» (_Mém. de Villars._)]

Telles étoient alors les intrigues qui agitoient les trois cabinets;

et il a été nécessaire d'entrer à ce sujet dans quelques détails, pour

bien faire comprendre les événements qui vont suivre, et surtout cette

influence de l'Angleterre, qui se prolongea si long-temps et qui fut

si fatale à la France.

(1716-1717) Rien n'éclata pendant deux années de ces grands projets de

l'Espagne, et de ces manoeuvres ténébreuses où le duc d'Orléans venoit

d'être engagé. Ces deux années produisirent toutefois un événement, en

lui-même de peu d'importance, mais qui, par la suite, se rattacha à

toute cette intrigue. Ce fut le procès intenté par le duc de Bourbon

aux princes légitimés, qu'il prétendoit devoir être exclus du rang et

des prérogatives de princes du sang, que le feu roi leur avoit

accordés. Il n'avoit aucun motif de faire un semblable affront à ces

princes qui, réduits par un seul acte du parlement à la plus entière

nullité, sembloient être assez humiliés: la duchesse du Maine étoit sa

soeur, et l'outrage qu'il vouloit faire à son mari rejaillissoit sur

elle; mais il haïssoit le duc du Maine, et cette haine, poussée à

l'extrême, étoit pour lui un motif suffisant. Le duc d'Orléans ne

l'empêcha point d'entamer cette affaire; car il avoit aussi une sorte

d'aversion pour ces princes légitimés, par cela seul qu'il avoit pu

les craindre un moment. C'étoit encore au Parlement qu'appartenoit le

droit d'achever de dépouiller les deux bâtards de Louis XIV: le duc de

Bourbon lui présenta donc requête et réclama l'intervention des ducs

et pairs qui, «par ce titre de princes du sang, accordé à des princes

illégitimes, se trouvoient, disoit-il, éloignés du trône d'un degré de

plus.» Les ducs du Maine et de Toulouse cherchèrent un appui dans la

haute noblesse, jalouse des ducs et pairs, et extrêmement choquée de

cette importance qu'ils prétendoient se donner en faisant cause

commune avec les princes du sang, comme s'ils eussent formé un ordre

supérieur, et qu'ils voulussent tracer entre eux et elle une ligne de

démarcation. Ces misères de vanité, sous un gouvernement qui avoit

succédé à toute la plénitude du despotisme de Louis XIV, firent naître

une discussion fort animée et surtout de la part de ceux qui étoient

attaqués; mais tous leurs efforts ne purent empêcher qu'une

déclaration du roi en date du 2 juillet 1717, et enregistrée au

parlement le 8 du même mois, ne privât les princes légitimés des nom,

droits et priviléges de princes du sang, ne leur laissant de leurs

anciennes prérogatives que le droit de séance dont ils étoient en

possession dans cette cour souveraine. Ce jugement, auquel le duc de

Toulouse, d'un caractère doux et paisible, se résigna sans beaucoup

d'efforts, eût été probablement supporté avec patience par le duc du

Maine; mais il fut entraîné par le ressentiment profond qu'en éprouva

la duchesse, et nous allons voir bientôt quels en furent les effets.

Cependant le duc d'Orléans vouloit tenir la parole qu'il avoit donnée,

aux premiers jours de sa régence, de poursuivre les traitants et de

leur faire rendre raison des profits énormes qu'ils avoient faits dans

leurs transactions avec le dernier gouvernement. Quelque scandaleux

que pussent être ces profits, il est évident que c'étoit là une mesure

arbitraire, tyrannique, dans laquelle la foi publique étoit violée;

car enfin le gouvernement du feu roi avoit été maître d'accepter ou de

refuser les marchés onéreux qui lui avoient été proposés, marchés sur

lesquels avoient dû toutefois influer, et les circonstances

malheureuses où se trouvoit alors la France, et les autres risques que

les événements politiques pouvoient encore faire courir aux prêteurs

ou fournisseurs. Mais des considérations prises dans la justice et

dans la morale n'étoient pas faites pour arrêter le duc d'Orléans; et

tous moyens lui sembloient bons pour réparer le désordre des

finances, seule plaie de l'État à laquelle il fût sensible, parce

qu'elle étoit la seule qui lui causât de véritables embarras. Il parut

donc en 1716 un édit portant création d'une chambre de justice

destinée à connoître de toutes exactions ou malversations en fait de

finances, avec plein pouvoir de poursuivre, de taxer, d'emprisonner et

même de condamner à des peines afflictives tous ceux qu'elle jugeroit

comptables envers l'État, et qu'elle auroit appelés devant son

tribunal[13]. Les procédures furent d'abord vives, rigoureuses, et la

Bastille se remplit de prisonniers. Les premières taxes rapportèrent

des sommes immenses, et l'on avoit conçu, dans le commencement, de

grandes espérances; mais les attributions trop étendues et trop

vaguement exprimées que l'édit avoit données à cette commission[14]

répandirent bientôt l'alarme dans toutes les classes de la société,

lorsqu'on le vit porter ses recherches sur tous ceux qui avoient pris

quelque part aux affaires du feu roi. Des milliers de délations,

vraies ou fausses, se succédèrent tant à Paris que dans les provinces,

et de manière à effrayer même les plus innocents. L'argent cessa de

circuler; le commerce et l'industrie tombèrent dans une langueur

désespérante; enfin, après un an d'exercice, il fallut mettre fin à

cette inquisition désastreuse qui produisit, presque sans aucun fruit

matériel pour l'État, des maux très réels pour un grand nombre de

familles. De cent quatre-vingts millions que l'on tira des taxes, à

peine la moitié entra-t-elle dans les coffres du roi[15]; la plus

grande partie en fut prodiguée sans mesure aux courtisans avides, aux

agents d'intrigues et aux compagnons de débauche dont le régent étoit

entouré. Ce fut là la première marque publique qu'il donna de son

indifférence pour ce qui étoit bon et honnête, de la légèreté de son

esprit, et de la foiblesse de son caractère.

[Note 13: La liste en étoit longue. Le roi rendoit justiciables de

cette cour «les officiers de nos finances, disoit l'arrêté, les

comptables, traitants, sous-traitants et gens d'affaires, leurs

clercs, commis et préposés, et autres qui ont vaqué et travaillé, tant

en la levée, perception et régie de nos droits et deniers de nos

recettes, qu'autres levées et recouvrements ordinaires et

extraordinaires, traités, sous-traités, entreprises et marchés par

étapes, fournitures de vivres aux troupes, hôpitaux, munitions de

guerre et de bouche aux villes, garnisons et armées de terre et de

mer, circonstances et dépendances, ou en l'emploi et distribution

desdits deniers, soit pour les dépenses de la guerre, de nos maisons

royales, et autres charges de notre État. Ensemble contre tous ceux

qui ont exercé l'usure à l'occasion et au détriment de nos finances,

tant sur les papiers que sur les espèces.»]

[Note 14: Les fonctions de cette chambre, composée de présidents et

conseillers au parlement, d'officiers de la chambre des comptes, de la

cour des aides, et de maîtres des requêtes, étoient «de procéder à

l'instruction et jugement des procès civils et criminels mus et à

mouvoir par le procureur général de la chambre, pour raison de

péculat, concussions, exactions et malversations en fait de finances.»

On emprisonnoit une foule de gens accusés ou simplement soupçonnés;

plusieurs furent gardés dans leurs maisons. Il y eut défense de donner

des chevaux de poste à ceux qui voudroient se sauver, et de favoriser

en aucune manière leur évasion. Il y en eut de condamnés au pilori,

aux galères, à de grosses amendes, et un seul à la mort dans une

province éloignée. (ANQUETIL.)]

[Note 15: Les taxes imposées sur environ quatre cents personnes

produisirent plus de cent quatre-vingts millions, dont quatre-vingts à

peu près furent employés à retirer des billets d'État et à rembourser

le capital des rentes. (ANQUETIL.)]

Les plaisirs, et quels plaisirs! étoient en effet sa principale ou

plutôt son unique affaire. Les mémoires du temps nous ont conservé de

nombreux détails des débauches effrénées de ce malheureux prince, de

ses orgies dégoûtantes et chaque jour renouvelées, où il sembloit

prendre plaisir à se dégrader avec des femmes perdues, des libertins

souvent de la classe la plus obscure et qui se faisoient un titre

auprès de lui de leur science dans les raffinements de ces honteuses

voluptés, détails indignes de l'histoire, qui nous montrent le

successeur immédiat du trône, le prince qui gouvernoit la France après

Louis XIV, dans un délire d'impiété et dans un excès d'abjection

crapuleuse, dont jusqu'à lui la race de nos rois n'avoit point offert

d'exemples, et que ne surpassèrent point les débordements du siècle

affreux qu'il étoit digne sans doute d'annoncer et d'ouvrir. Ces

exemples si nouveaux fructifièrent dans sa propre famille, et les

désordres d'une de ses filles[16] que suivit une mort prématurée en

furent la première punition; ils infectèrent la jeunesse de la cour,

et déterminèrent à jeter plus effrontément leur masque, ces vieux

courtisans que les dernières années de Louis XIV avoient réduits à se

faire hypocrites. Les autres classes de la société s'étonnèrent

d'abord de cette extrême corruption: elle ne devoit pas tarder à les

atteindre.

[Note 16: La duchesse de Berry.]

Un événement extraordinaire, et qui ne pouvoit arriver que sous une

semblable administration, hâta le débordement de cette corruption. Les

finances, telles que le feu roi les avoit laissées, étoient, nous

l'avons déjà dit, une des plaies les plus profondes de l'État, et ce

mal venoit de très loin. L'accroissement des impôts avoit commencé dès

la première guerre de Hollande, et depuis ce moment jusqu'à la fin de

ce règne, tout rempli de guerres, de victoires et de défaites, ce

torrent n'avoit cessé de se grossir, non seulement de taxes nouvelles

et écrasantes pour le peuple, mais encore de toutes ces ressources

perfides et désastreuses qui sont le savoir-faire des financiers, et

dont le résultat le plus subtil est de se procurer des capitaux que

l'on consomme comme des revenus, pour accroître ainsi ses charges, et

de ces capitaux et des intérêts qu'ils portent avec eux[17]. La dette

étoit encore hors de toute proportion avec les ressources que pouvoit

procurer un système d'impôts que d'anciens priviléges, demeurés

immuables lorsque tout changeoit autour d'eux, rendoient l'un des plus

mauvais de l'Europe, et désormais intolérable pour les imposés[18].

La dépréciation des billets d'État, qui perdoient alors de soixante à

soixante-douze pour cent, étoit déjà une espèce de banqueroute

anticipée. La recherche des traitants, loin d'avoir apporté même un

palliatif à cette détresse, avoit achevé de ruiner le crédit public

par les rigueurs arbitraires dont nous venons de présenter le tableau,

et par les dilapidations révoltantes dont elle avoit été suivie.

[Note 17: _Voyez_ 1re partie de ce volume, p. 196 et seqq.]

[Note 18: Lorsque l'administration de l'État se centralisoit de jour

en jour davantage, et alloit détruisant sans cesse devant elle toute

action et tout privilége politique dans les diverses classes de la

société, les anciens priviléges concernant l'impôt, priviléges

qu'avoient autrefois justifiés certaines charges publiques exercées

par les premiers ordres de l'État, certains droits honorifiques qui

leur avoient été concédés, et même d'anciennes transactions avec

quelques provinces, loin d'avoir été détruits, étoient défendus avec

plus d'opiniâtreté que jamais par leurs possesseurs qui mettoient un

certain point d'honneur à ne s'en point dessaisir. Dans d'autres

temps, ces priviléges avoient eu l'avantage d'arrêter plus d'une fois

l'ambition et le despotisme des souverains; ce n'étoit que violemment

qu'ils parvenoient quelquefois à vaincre cet obstacle qui se

rétablissoit en quelque sorte de lui-même.--Ils étoient devenus odieux

et intolérables, maintenant que les peuples écrasés par les

prodigalités excessives de Louis XIV, et ne trouvant plus, dans ces

premiers ordres de l'État, de protection et de garantie contre les

excès du pouvoir absolu, demandoient que du moins ils partageassent

avec eux le fardeau de la dette publique. Il étoit d'ailleurs

nécessaire de soutenir, sur ce point, la concurrence de l'Angleterre

qui venoit d'établir chez elle le seul système d'impôt que le

matérialisme social, auquel tout tendoit dès lors en Europe, pût

désormais admettre et supporter.]

Dans ces extrémités, un Écossais, nommé Law, se présenta au régent

avec un plan de finances qu'il avoit déjà essayé de faire valoir

auprès des ministres du feu roi, et que ceux-ci avoient rejeté. Ce

n'étoit autre chose d'abord qu'une imitation de la banque créée en

Angleterre depuis la révolution de 1688; et l'on ne peut nier qu'un

tel projet, renfermé dans de justes bornes, ne fût de nature à

produire d'heureux effets, en rendant la circulation des espèces plus

facile et plus active, en doublant par le crédit les ressources de

l'État et l'industrie des particuliers. Ce fut ainsi que cette banque

fut d'abord conçue: six millions en faisoient le fonds, et dans ce

capital étoient compris trois millions de ces mêmes billets d'État si

extraordinairement dépréciés. Ses opérations, ouvertes le 2 mai 1716,

se bornoient à l'escompte des lettres-de-change, à l'échange pur et

simple de ses billets contre l'argent, et en autres opérations de ce

genre; et il existoit alors, entre ses fonds réels et l'émission de

son papier, une juste proportion qui gagnoit la confiance générale et

sembloit ranimer toutes les parties de l'État. En avril 1717, il fut

ordonné que les billets de banque seroient reçus pour comptant dans

toutes les caisses publiques, et dès lors ces billets furent préférés

à l'or même, parce qu'ils avoient en effet une valeur plus invariable

et un mouvement plus facile et plus rapide. «Un tel établissement

changeoit la face du royaume, dit Forbonnais, s'il n'eût pas été

dénaturé; et quelle que fût l'énormité des dettes, on les eût

acquittées graduellement par l'augmentation successive des revenus;»

mais il eût fallu se soumettre à des opérations lentes, économiques,

bien enchaînées les unes aux autres: une marche si prudente et si

régulière convenoit peu au caractère du régent, et nous verrons

bientôt ce qu'il sut faire de ce moyen de salut. Avant d'en rendre

compte, d'autres événements appellent notre attention.

Malgré ces heureux commencements de la banque et les espérances

qu'elle faisoit concevoir, un mécontentement sourd agitoit les

esprits. Héritier temporaire du pouvoir de Louis XIV, nous avons vu

que le régent avoit voulu poser lui-même des bornes au despotisme de

l'ancienne cour, en créant des conseils d'administration où les grands

de l'État avoient obtenu quelque part du pouvoir; en rendant au

parlement son droit de remontrances, et recréant ainsi l'ancienne

opposition populaire. Mais bientôt entraîné par ce dégoût invincible

qu'il avoit pour les affaires, il s'ennuya, et des lenteurs qu'y

apportèrent les délibérations de ces divers conseils, et des

résistances qu'il y rencontroit quelquefois dans l'exécution des

projets que lui suggéroient les intrigants politiques dont il étoit

entouré. Ceux-ci lui persuadèrent peu à peu de se dégager des entraves

qu'il s'étoit lui-même imposées; et bientôt les conseils

d'administration furent moins écoutés, et le droit de remontrances

rendu au parlement, sans être entièrement aboli, fut renfermé dans des

bornes plus étroites, et tant pour le fond que pour la forme, soumis à

de certains réglements. Dubois, le plus actif, le plus audacieux, et

sans contredit le plus habile parmi tous ceux qui obsédoient ce foible

prince, entreprit de le pousser plus loin dans ces voies de pouvoir

absolu, qui seules pouvoient le conduire lui-même au but où tendoient

ses desseins ambitieux; et ce fut d'après ses instigations que de

nouveaux affronts furent préparés au duc du Maine, et qu'un nouveau

coup fut porté au parlement.

(1718) On avoit su persuader au régent que ce prince étoit à la tête

des mécontents, et qu'il devoit se méfier de ses dispositions. Au

moment où ces insinuations calomnieuses commençoient à faire sur lui

quelque impression, il arriva que le parlement ayant fait, au sujet

d'un édit fiscal sur les monnoies[19], des remontrances qui n'avoient

point été écoutées, rendit à ce sujet un arrêt auquel il donna de la

publicité, et qui, le même jour, fut cassé par le conseil de régence.

De nouvelles remontrances, faites à l'instant même par cette cour,

furent encore plus mal reçues que celles qui les avoient précédées, ce

qui l'entraîna à rendre un second arrêt plus violent que le premier,

par lequel elle prétendoit tracer à la banque, dont les accroissements

commençoient à devenir alarmants, les limites dans lesquelles devoient

se renfermer ses opérations, et proscrivoit en quelque sorte

l'étranger qui l'avoit créée, et à qui le régent en avoit confié

l'administration. Law fut effrayé. D'Argenson, qui venoit de remplacer

d'Aguesseau dans la dignité de chancelier, craignit qu'un triomphe du

parlement ne fût le signal de sa disgrace, et tous les deux se

réunirent à Dubois pour obtenir du duc d'Orléans ce qu'ils appeloient

un acte de vigueur. Ils achevèrent de l'y déterminer, en lui

persuadant que la partie étoit liée entre le duc du Maine et les

parlementaires; qu'en sa qualité de surintendant de l'éducation du

jeune roi, il lui étoit facile de s'emparer de ce prince, de le mener

à l'improviste au parlement, de l'y faire déclarer majeur, et

d'anéantir ainsi la régence; que ce plan avoit été arrêté, et qu'on

n'attendoit qu'un moment favorable pour le mettre à exécution.

[Note 19: Il s'agissoit d'une refonte d'espèces dont on ne se croyoit

point obligé de lui faire connoître ni le titre ni les motifs. Louis

XIV, qui avoit employé trop souvent cette ressource ruineuse et

frauduleuse, avoit fini par y renoncer, les variations continuelles

dans ce taux des monnoies ayant été une des plus grandes calamités de

son règne. La perspective d'un bénéfice assez considérable y fit

revenir, et ce bénéfice, qui étoit d'un cinquième par louis d'or,

rendit en effet soixante-douze millions; mais la plupart des espèces,

et il étoit facile de le prévoir, au lieu d'être échangées, passoient

à l'étranger qui les fabriquoit au nouveau titre; et ainsi

s'appauvrissoit et se discréditoit la France.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 1 / 39 段