Charles VIII avait protesté: une vaine cérémonie ne pouvait valider

une union à laquelle manquait l'approbation du prince suzerain. Des

hommes d'armes français s'assemblaient de toutes parts, les uns vers

les marches de la Bretagne, les autres vers les frontières de

l'Artois; et en même temps, afin de relever en Flandre la barrière qui

avait pendant neuf ans arrêté l'ambition de Maximilien, une flotte

française cinglait vers les eaux du Zwyn, sous les ordres du sire de

Maraffin, avec cent cinquante mousquetaires gascons et des sommes

d'argent considérables. Philippe de Clèves, que le roi des Romains

venait de déclarer déchu, ainsi que le comte de Romont, du droit de

siéger parmi les chevaliers de la Toison d'or, se préparait à

recommencer la guerre contre les Allemands. Il essaya d'abord de les

chasser de Bruges, puis il se rendit à Gand au mois d'août pour

présider au renouvellement de l'échevinage. Jean et François de

Coppenolle continuaient à occuper le premier rang parmi les capitaines

de la ville, mais le sire de Poucke, de la maison de Baronaige, avait

succédé comme grand bailli au sire de Morbeke, qui était allé

rejoindre le comte de Nassau.

Biervliet avait déjà appelé les Gantois; le sire de Lichtervelde leur

avait remis son château; Hulst était tombé en leur pouvoir; Terneuse,

fortifiée, assurait leurs communications avec le port de l'Ecluse, et

un avantage important obtenu sur les Allemands avait contraint le

comte de Nassau à se réfugier dans les remparts de Courtray.

Cependant les chances de la guerre changent tout à coup; le comte de

Nassau s'empare du château de Lichtervelde. Hugues de Melun repousse

les Gantois près de Termonde et les met peu de jours après en déroute

dans un combat où le sire de Poucke est fait prisonnier; enfin une

surprise livre aux Allemands la forteresse si importante de Hulst.

Le découragement s'accroissait parce qu'on ne voyait pas arriver les

secours qu'on attendait de France. Charles VIII venait de porter de

nouveau ses armes en Bretagne, où des Allemands et des Anglais avaient

débarqué pour défendre Rennes. Anne de Bretagne protestait «qu'elle

estoit mariée au roy des Romains, qu'elle le tenoit à mary et jamais

n'auroit aultre;» elle songeait même à fuir loin de son duché, vers

les côtes de Flandre et de Zélande. Cependant la guerre s'interrompit:

le roi de France fit un pèlerinage près de Rennes; trois jours après,

Charles VIII était fiancé à Anne de Bretagne en présence de Martin de

Polheim, qui ne la quittait point et qui ne pouvait cacher son

étonnement. Cette fois c'était le prince suzerain lui-même qui

disposait de la main de la duchesse de Bretagne, et rien ne manquait

pour la validité du mariage qui fut célébré à Langey le 6 décembre

1491.

Des conférences avaient lieu en ce moment à Malines pour examiner les

moyens de rétablir la paix en obtenant du sire de Ravestein qu'il

n'entravât plus la liberté de la navigation à l'Ecluse, et du duc de

Saxe qu'il modérât ses prétentions pécuniaires. Au premier bruit du

mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les conseillers de

Maximilien proposèrent de réunir contre le roi de France toutes les

milices des Pays-Bas pour punir l'injure faite à sa fille; les

capitaines allemands déclaraient que c'était les armes à la main

qu'ils iraient réclamer Marguerite, et ils annonçaient que tous les

princes de l'Europe se confédéreraient pour les soutenir. On publia

même une lettre du roi de Castille conçue en ces termes: «Grâce à

l'appui du Seigneur, nous sommes entrés victorieux à Grenade le 20

janvier 1491; nous nous préparions déjà à reprendre le glaive pour

conquérir le royaume de Tunis, mais le rapt inouï et exécrable

(_excessivus et nephandissimus_) de l'épouse du roi des Romains et la

captivité de son illustre fille nous forcent à renoncer à nos desseins

pour venger cet outrage, en nous alliant à nos frères les rois

d'Angleterre et de Portugal.» Les vents qui soulèvent les vagues de

l'Océan emportèrent ces altières menaces, descendues des jardins de

l'Alhambra: il était réservé à un petit-fils de Maximilien, qui devait

être aussi le petit-fils du roi de Castille, de porter tour à tour la

guerre dans les provinces françaises et sur les rivages de l'Afrique.

Ce n'était qu'en Flandre que des succès importants devaient consoler

le roi des Romains.

A mesure que l'on voyait à la fois s'éloigner l'espoir de l'appui des

Français et se rapprocher les désastres menaçants des discordes

intérieures, le parti de la paix se ranimait à Gand. De vives

discussions s'élevèrent dans les assemblées publiques. «Mieux vaut

payer de nos richesses une paix défavorable, avait dit le doyen des

tisserands, Hubert Luerbrouek, que de les consacrer à l'entretien

perpétuel de la guerre.» La discussion s'échauffa; un parent des

Coppenolle tue le doyen des tisserands d'un coup de poignard et tout

projet de négociation est écarté. Jean de Schoonhove remplace le sire

de Poucke, qui avait saisi l'occasion d'une procession extraordinaire

en l'honneur de saint Bertulf pour s'écrier: «Que ceux qui veulent la

paix me suivent!» Les Gantois, conduits par le sire de Schoonhove,

parviennent à reconquérir Hulst et à s'emparer de Dixmude et de

Grammont.

Cependant les amis d'Hubert Luerbrouck se préparent à venger sa mort:

ils conspirent silencieusement en faveur du comte de Nassau. Une porte

lui a été livrée, et quinze cents reîtres ont déjà pénétré dans la

ville lorsque les bourgeois se réveillent au son du tocsin et

repoussent les Allemands.

Un des capitaines de Gand avait pris part à ce complot. Il s'appelait

Arnould Declercq, mais on le nommait habituellement _capiteyn

Ploughenare_, c'est-à-dire le _capitaine Laboureur_, parce qu'il

appartenait à une famille de paysans. Un jour qu'il avait reçu l'ordre

d'aller attaquer les Allemands qui se tenaient à Deynze, il remontra à

ses compagnons que l'on cherchait sans doute leur destruction,

puisqu'on les chargeait de combattre des ennemis supérieurs en nombre.

«Retournons plutôt à Gand, ajoutait-il, et mettons à mort ceux qui

voulaient nous envoyer à Deynze.» A peine étaient-ils rentrés à Gand

que Jean de Coppenolle accourut pour leur reprocher leur

pusillanimité. Arnould Declercq et les siens lui répondent par des

injures; on en vient aux mains, «Clèves et Gand!» répètent les amis

des Coppenolle, en appelant les bourgeois à leur secours. Ceux de

Declercq crient seulement: «Gand Gand!» Ils profitent de l'impuissance

de leurs adversaires surpris et la trahison triomphe. L'un des

capitaines de la ville, nommé Remy Hubert, tombe percé de coups; les

autres, Jean et François de Coppenolle, Gilles Van den Broucke et

leurs principaux partisans sont chargés de chaînes et périssent par le

glaive du bourreau après d'horribles tortures. Jean et François de

Coppenolle étaient nés le même jour; ils mouraient ensemble à la même

heure: ils avaient concouru tous les deux à la puissance de Gand, ni

l'un ni l'autre ne devait survivre à sa décadence (16 juin 1492).

A Courtray, Jacques Rym fut victime d'un semblable complot.

La désorganisation suivit de près ces désordres; quatre semaines ne

s'étaient point écoulées lorsque les bourgeois de Gand se virent

réduits à envoyer au duc de Saxe Adrien de Raveschoot et Jean de la

Kethulle, pour obtenir la paix. Les conditions qu'ils reçurent étaient

moins sévères que celles que l'on avait naguère dictées aux Brugeois.

On imposait, il est vrai, aux anciens magistrats l'humiliation d'une

amende honorable; on modifiait le droit d'élection des métiers, mais

l'amnistie y était du moins complète (traité de Cadzand, 29 juillet

1492).

Philippe de Clèves seul ne se soumettait point. «Je n'ai rien à me

reprocher, répondait-il aux envoyés du duc de Saxe; j'ai loyalement

observé le serment que j'avais fait au roi des Romains, jusqu'à ce

qu'il m'appelât à Bruges pour lui servir d'otage et pour l'arracher

aux périls auxquels je me livrai moi-même. Il me dégagea de mes

serments et m'obligea à jurer que, s'il violait la paix, je

soutiendrais contre lui les communes de Flandre: serment que je crois

avoir rempli à mon honneur vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes.»

Toutes les négociations furent inutiles, et le duc de Saxe résolut de

profiter de la pacification de la Flandre pour réunir toutes ses

forces contre le sire de Ravestein. «Comme jadis, dit Molinet, les

Grégeois se mirent sus à grande puissance pour avironner la noble cité

de Troye, gendarmerie se adoubba de tous costés pour subjuguer

l'Escluse.» En même temps une flotte anglaise, commandée par sir

Edward Poynings, bloquait le port; mais les fortifications de

l'Ecluse, exécutées à grands frais par les princes de la maison de

Bourgogne pour dominer les communes flamandes, offraient à leurs

derniers défenseurs un inexpugnable asile. La garnison, que venaient

de renforcer quelques mercenaires danois, repoussait les assiégeants

dans toutes les sorties; plusieurs vaisseaux anglais, échoués sur le

sable, avaient été livrés aux flammes; dix canons avaient été enlevés

dans une attaque dirigée contre le camp de Lapscheure, et les

Allemands allaient être réduits à se retirer, quand un accident,

semblable à celui qui amena le désastre de Gavre, déjoua toutes les

prévisions. Le feu prit aux poudres des assiégés et leur artillerie

cessa de répondre au feu des bombardes ennemies. Cependant telle était

la haute renommée du sire de Clèves que, privé de tout moyen de

défendre les murailles démantelées par l'explosion, il obtint la paix

la plus honorable. S'il promettait désormais fidélité à Maximilien et

s'il lui remettait la ville de l'Ecluse avec le petit château, il

conservait du moins le grand château jusqu'à l'époque où le roi des

Romains lui payerait une somme de 40,000 florins qui lui était due. On

lui assurait, de plus, une pension de 6,000 florins, et tous ses biens

précédemment confisqués lui étaient restitués.

Ainsi s'acheva cette longue guerre civile qui, pendant douze ans,

avait rempli la Flandre de deuil, et où l'on ne retrouve plus

qu'affaiblie et chancelante l'ancienne énergie des communes

flamandes. Maximilien témoigna au duc de Saxe, qui avait contribué

plus que personne à y mettre un terme, combien il appréciait l'étendue

de ce service, en lui accordant la souveraineté héréditaire de la

Frise.

Que devint, après la pacification de la Flandre, la ligue de

Maximilien et de Henri VII contre Charles VIII? Quelques lignes

suffiront pour en retracer la décadence et la fin.

Le roi d'Angleterre avait envoyé son aumônier Christophe Urswick,

doyen de la cathédrale d'York, presser Maximilien de prendre part à la

guerre. En même temps, il traversait lui-même la mer pour former le

siége de Boulogne, où sir Edward Poynings vint le rejoindre de

l'Ecluse. Son armée était nombreuse, et il ne cessait de rappeler dans

ses discours les souvenirs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt,

lorsqu'il signa tout à coup à Etaples un traité qui laissait, en

échange de quelques marcs d'argent, la possession du duché de Bretagne

à Charles VIII.

Maximilien, qui venait de reconquérir Arras, avait refusé d'adhérer à

ce traité; mais il était bien évident que ni le nombre de ses hommes

d'armes, ni la situation de son trésor, depuis longtemps épuisé, ne

pouvaient lui permettre de poursuivre seul la guerre, et le 23 mai

1493, ses plénipotentiaires conclurent le traité de Senlis, où Charles

VIII renonça à la main de Marguerite et restitua à son père les comtés

de Bourgogne, d'Artois, de Charolais, de Noyon, en ne retenant Hesdin,

Aire et Béthune que jusqu'à l'époque où Philippe, devenu majeur, lui

rendrait hommage. Peu de jours après, la fille de Maximilien fut

remise, près de Cambray, au marquis de Bade et au comte de Nassau,

après avoir donné au roi de France des lettres de décharge «d'elle et

de sa personne.»

Marguerite d'York subissait seule avec indignation des revers si

complets et une humiliation si profonde. Fidèle aux desseins qu'elle

avait conçus à une autre époque, elle n'avait cessé de croire que le

seul moyen de lutter contre la France, c'était de triompher en

Angleterre. Les historiens contemporains la comparent à l'implacable

Junon de l'_Enéide_, et Bacon, pour peindre la haine qu'elle portait à

Henri VII, lui a appliqué le célèbre vers de Virgile:

Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo;

mais il semble que rien ne justifie un portrait aussi sombre.

Marguerite d'York n'eut jamais recours au crime pour triompher, et

ses ruses ne retracent que celles de Cythérée appelant le faux

Ascagne:

Pueri puer indue vultus.

Ses intrigues avaient guidé Lambert Simnel; elles produisirent un

nouveau prétendant plus redoutable, Peterkin Werbecque.

A Tournay vivait un batelier, Jean Werbecque, fils de Thierri

Werbecque, juif converti, selon quelques récits. Il avait épousé

Catherine Faron, fille du guichetier de la porte Saint-Jean, et, dans

un registre de condamnations de l'année 1475, il est fait mention

d'une rixe de bateliers dans laquelle figurent Jean Werbecque et

Piérard Flan, son aïeul maternel. Des inimitiés personnelles

réduisirent-elles Jean Werbecque à quitter Tournay pour aller habiter

pendant quelque temps l'Angleterre? Rien ne rend cette supposition

invraisemblable, et la tradition ajoute qu'Edouard IV, ayant vu la

jeune batelière de Tournay, en devint épris. Peterkin Werbecque eut

pour parrain son bisaïeul Piérard Flan, doyen des navieurs. Un lien

plus étroit existait-il entre cet enfant ignoré et le roi

d'Angleterre?

Peterkin Werbecque, venu à Tournay, y fut élevé avec quelque soin. On

lui enseigna la grammaire; un chantre de Notre-Dame lui apprit même à

jouer du _manicordium_. Enfin, il alla habiter à Audenarde chez un de

ses parents nommé Jean Steenberg. Ce fut là que, vers l'époque de

l'alliance de Maximilien, de Henri VII, du roi d'Aragon et du duc de

Bretagne contre Charles VIII, les espions de la duchesse Marguerite,

qui cherchaient de toutes parts un nouveau Lambert Simnel, réussirent

à le découvrir. Sa grâce, son air de noblesse, la ressemblance

merveilleuse qu'il présentait avec Edouard IV, tout le désignait à

leur choix, et ils s'empressèrent de le mener à Anvers, où on le logea

chez un pelletier qui demeurait «auprès de la maison des Englois.»

Anvers n'est pas loin de Malines. Peterkin, secrètement conduit chez

Marguerite, put recevoir d'elle-même ses instructions secrètes sur le

rôle qu'il était appelé à remplir, et quand il les eut bien gravées

dans sa mémoire, elle l'envoya, sous la conduite de la femme de sir

Edward Brixton, à Lisbonne, chez messire Petro Vas de Rona, afin que

l'on ne pût pas dévoiler son origine en remontant d'Anvers à

Audenarde, d'Audenarde à Tournay. Un serviteur du duc de Bretagne

reçut bientôt la mission de l'accompagner en Irlande, et sa carrière

royale commença à Dublin. Les nobles et les bourgeois s'accordaient à

reconnaître en lui le jeune duc d'York, échappé miraculeusement au

poignard de James Tyrrell. Des ambassadeurs français ne tardèrent pas

à venir le féliciter et à l'engager à se rendre en France, et le jeune

Peterkin Werbecque fut reçu avec les honneurs de la royauté au château

d'Amboise, aussi bien que dans les murs de Dublin. Tantôt on

l'appelait _la Rose blanche d'York_; tantôt on le saluait du nom de

Plantagenet. Rien ne manquait à l'éclat de sa vanité et de ses

espérances, quand le traité d'Etaples fut conclu. Charles VIII faillit

livrer Peterkin à Henri VII, et le jeune représentant des droits de la

maison d'York eut à peine le temps de se retirer près de la duchesse

douairière de Bourgogne; mais il parut tout à coup que ce revers même

allait favoriser sa fortune. Marguerite ajouta une nouvelle force a

ses prétentions en reconnaissant publiquement la légitimité, et le

traité même d'Etaples, qui excitait en Angleterre un vif

mécontentement contre la politique de Henri VII, donna de nombreux

partisans à son compétiteur. Robert Clifford et Guillaume Barley se

rendirent en Flandre et écrivirent à leurs amis qu'ils avaient reconnu

les traits de Richard d'York, _de facie novisse hominem_. Ce

merveilleux bruit se répandit dans toute l'Angleterre, et Henri VII,

craignant pour la stabilité de son trône, envoya en ambassade vers

l'archiduc Philippe sir Edward Poynings, qui avait concouru naguère à

la prise de l'Ecluse. Maître Guillaume Warham, qui l'accompagnait,

insista dans un éloquent discours pour que les conseillers de Philippe

imitassent l'exemple de Charles VIII en chassant de ses Etats un

audacieux imposteur. Il attaquait vivement l'influence de Marguerite

d'York et se moquait de sa merveilleuse fécondité qui, malgré le

déclin de ses années, avait mis tout à coup au jour deux princes âgés

de cent quatre-vingts mois; mais les conseillers de Philippe

représentaient que Marguerite était souveraine dans les villes qui

formaient son douaire, et il ne resta à Henri VII, de plus en plus

irrité, qu'à recourir aux mesures les plus énergiques pour dissiper la

faction croissante de ses ennemis. La hache du bourreau frappa les

plus illustres, entre lesquels il faut nommer Simon de Montfort et le

grand chambellan Guillaume Stanley, qui avait placé à Bosworth la

couronne de Richard III sur le front de Henri VII. En même temps,

toutes les communications étaient interceptées entre l'Angleterre et

les Pays-Bas. L'étape de Bruges fut transférée à Calais; il fut

défendu de porter en Flandre des laines anglaises, et tous les

marchands flamands qui résidaient en Angleterre reçurent l'ordre de

s'éloigner, tandis que les marchands anglais qui se trouvaient en

Flandre, subissaient le même exil comme une loi de représailles.

Le commerce et l'industrie commençaient à peine à renaître en Flandre

quand ces malheureux démêlés éloignèrent de nouveau l'espoir de les

voir se ranimer. Cette situation se prolongea pendant deux années;

enfin, au mois de décembre 1495, Paul de Baenst, Jean de Courtewille,

Thomas Portinari, Florent Hauweel et d'autres ambassadeurs se

rendirent à Londres et y conclurent, le 24 février, une alliance

commerciale, «_attendu que la paix est le don le plus précieux que les

hommes puissent recevoir du ciel_.» (_Cum potiora mortalibus dona a

superis tradi nequeant quam bona pacis._) Grotius a étudié ce traité

au point de vue si important de la liberté des mers: sous le rapport

politique, la clause fondamentale est celle où les plénipotentiaires

flamands promettent de ne recevoir, dans aucune de leurs villes, pas

même dans celles qui forment le douaire de Marguerite, les ennemis du

roi d'Angleterre.

Peterkin Werbecque avait quitté la Flandre pour aborder en Ecosse, où

le roi Jacques lui avait accordé la main d'une de ses parentes, fille

du comte de Huntley, en l'accueillant comme un autre Joas échappé au

fer des bourreaux; mais les illusions de la fortune ne devaient plus

éblouir longtemps le fils de la batelière de Tournay. Débarqué dans le

Cornwall, il menaça Exeter et s'avançait vers Taunton, quand, saisi

d'une terreur subite, il alla réclamer le droit d'asile au monastère

de Beaulieu; puis il se livra, avoua tout, et écrivit à sa mère pour

qu'elle rendît témoignage de l'obscurité de son origine: quelque temps

après, nous le voyons chercher à s'évader de la Tour de Londres avec

le comte de Warwick, fils du duc de Clarence, et terminer sa vie,

obscur imposteur, sur le même échafaud que le dernier héritier de la

dynastie des Plantagenets.

Marguerite d'York avait passé de longues nuits dans les veilles et

dans l'inquiétude: lorsqu'elle apprit les revers de Peterkin

Werbecque, elle pleura plus amèrement le malheur du jeune homme, dont

son ambition s'était fait un instrument docile, que s'il eût été son

neveu, le dernier des fils d'Edouard IV. Que lui restait-il à espérer

du jugement de la postérité? Les titres qu'elle y possédait étaient

sans doute ceux qu'elle estimait le moins: elle avait donné à

l'Angleterre Guillaume Caxton: la Flandre dut aussi à son amour des

lettres la fondation de la riche bibliothèque des Frères prêcheurs à

Gand.

Un dernier mot sur un personnage non moins célèbre par l'influence

qu'il exerça dans les troubles de la fin du quinzième siècle. Philippe

de Clèves s'était rendu, en 1496, avec le duc Philippe, à l'assemblée

de Ratisbonne, où une croisade fut proposée par Maximilien, afin de

chasser les Turcs de l'Europe; mais l'Empereur oublia promptement son

vaste dessein pour s'occuper de ses nombreux démêlés dans les

Pays-Bas, et même, assure-t-on, pour s'allier aux Turcs contre les

Vénitiens. Lorsque Louis XII annonça qu'il avait résolu de poursuivre

les projets de Charles VIII, qui voulait marcher par la conquête de

l'Italie à la délivrance de l'Orient, Philippe de Clèves fut l'un des

premiers qui répondirent à son appel. Il obtint bientôt le

gouvernement de Gênes, que Charles VI avait autrefois confié à

Boucicault, et ne le quitta que pour recevoir la capitulation de

Naples. Cependant Bajazet II réunissait dans le vaste empire qui

formait l'héritage de son père une immense armée prête à envahir la

Hongrie, et il n'attendait pour lui en donner le signal qu'un premier

succès qui lui eût livré les dernières possessions des chrétiens dans

les mers de la Grèce. Venise, alarmée, équipa une flotte; mais cette

flotte fut vaincue près des îles Sporades, et bientôt Bajazet parut

avec cent cinquante navires devant Modon, qui était à cette époque la

capitale du Péloponèse. La fortune des infidèles triomphait. Les

horreurs du sac de Modon rappelèrent celles de la prise de

Constantinople. Crissa, autrefois si fière de ses oracles, Coronée,

fondée par Epaminondas, Pylos, où régna Nestor, partagèrent le sort de

l'antique Méthone. Dans ce péril imminent, deux héros se dévouèrent

pour la chrétienté. L'un était Gonzalve de Cordoue, déjà fameux par

ses exploits contre les Mores d'Espagne; l'autre, le sire de

Ravestein. Gonzalve reconquit Céphalonie et s'empara de Leucade,

malgré toute une armée assemblée sur les promontoires de l'Etolie.

Philippe de Clèves, pénétrant plus avant dans l'Archipel, s'était

dirigé, avec Antoine de Lalaing et un grand nombre de jeunes nobles de

Flandre, vers l'île de Mételin. Il espérait rétablir sur les rivages

de Lesbos la dynastie de ces barons franks qui accueillirent Jean sans

Peur après la croisade de Nicopoli; mais les Vénitiens, saisis d'une

terreur inopinée, l'abandonnèrent, et une épouvantable tempête

dispersa ses vaisseaux. A peine parvint-il à regagner Tarente. Son

courage n'avait toutefois pas été stérile: Bajazet II avait senti

s'affaiblir son présomptueux orgueil, et lorsque le sire de Ravestein

entra à Rome, le pape Alexandre VI égala sa gloire à celle de

Gonzalve, puisque, malgré ses revers, il avait partagé avec lui

l'honneur de repousser loin de l'Italie les fureurs sacriléges des

infidèles. Philippe de Clèves, revenu dans les Pays-Bas, acheva sa vie

sous les solitaires ombrages d'Enghien et de Winendale. Soit qu'il

éprouvât de secrets remords du meurtre de Lancelot de Berlaimont et

d'Adrien de Rasseghem, soit qu'il cherchât, comme les légionnaires de

la Rome païenne devenus chrétiens, à oublier dans la pénitence les

agitations et les passions brûlantes de sa vie, il s'y revêtit du

cilice et de la haire.

Que resta-t-il à Maximilien lui-même de ces rêves d'ambition qui lui

montraient le monde soumis à sa couronne d'empereur ou à la tiare de

pontife qu'il songea un instant à y réunir? Rien qu'un cercueil qu'il

avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages, afin qu'à défaut

des pompes de la vie, il pût compter du moins sur celles de la mort.

Le 26 décembre 1494, Philippe, alors âgé de seize ans, avait été

inauguré comme comte de Flandre. Il épousa Jeanne d'Aragon, le 18

octobre 1496.

De cette union naît à Gand, le 24 février 1500 (n. st.), ce jeune

prince, depuis si célèbre sous le nom de Charles-Quint, qui doit faire

revivre, en combattant François Ier, l'ancienne querelle des ducs de

Bourgogne et des ducs d'Orléans: dernier terme de ces rivalités qui,

en se développant de plus en plus, sont devenues une lutte européenne.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 26 / 27 段