une union à laquelle manquait l'approbation du prince suzerain. Des
hommes d'armes français s'assemblaient de toutes parts, les uns vers
les marches de la Bretagne, les autres vers les frontières de
l'Artois; et en même temps, afin de relever en Flandre la barrière qui
avait pendant neuf ans arrêté l'ambition de Maximilien, une flotte
française cinglait vers les eaux du Zwyn, sous les ordres du sire de
Maraffin, avec cent cinquante mousquetaires gascons et des sommes
d'argent considérables. Philippe de Clèves, que le roi des Romains
venait de déclarer déchu, ainsi que le comte de Romont, du droit de
siéger parmi les chevaliers de la Toison d'or, se préparait à
recommencer la guerre contre les Allemands. Il essaya d'abord de les
chasser de Bruges, puis il se rendit à Gand au mois d'août pour
présider au renouvellement de l'échevinage. Jean et François de
Coppenolle continuaient à occuper le premier rang parmi les capitaines
de la ville, mais le sire de Poucke, de la maison de Baronaige, avait
succédé comme grand bailli au sire de Morbeke, qui était allé
rejoindre le comte de Nassau.
Biervliet avait déjà appelé les Gantois; le sire de Lichtervelde leur
avait remis son château; Hulst était tombé en leur pouvoir; Terneuse,
fortifiée, assurait leurs communications avec le port de l'Ecluse, et
un avantage important obtenu sur les Allemands avait contraint le
comte de Nassau à se réfugier dans les remparts de Courtray.
Cependant les chances de la guerre changent tout à coup; le comte de
Nassau s'empare du château de Lichtervelde. Hugues de Melun repousse
les Gantois près de Termonde et les met peu de jours après en déroute
dans un combat où le sire de Poucke est fait prisonnier; enfin une
surprise livre aux Allemands la forteresse si importante de Hulst.
Le découragement s'accroissait parce qu'on ne voyait pas arriver les
secours qu'on attendait de France. Charles VIII venait de porter de
nouveau ses armes en Bretagne, où des Allemands et des Anglais avaient
débarqué pour défendre Rennes. Anne de Bretagne protestait «qu'elle
estoit mariée au roy des Romains, qu'elle le tenoit à mary et jamais
n'auroit aultre;» elle songeait même à fuir loin de son duché, vers
les côtes de Flandre et de Zélande. Cependant la guerre s'interrompit:
le roi de France fit un pèlerinage près de Rennes; trois jours après,
Charles VIII était fiancé à Anne de Bretagne en présence de Martin de
Polheim, qui ne la quittait point et qui ne pouvait cacher son
étonnement. Cette fois c'était le prince suzerain lui-même qui
disposait de la main de la duchesse de Bretagne, et rien ne manquait
pour la validité du mariage qui fut célébré à Langey le 6 décembre
1491.
Des conférences avaient lieu en ce moment à Malines pour examiner les
moyens de rétablir la paix en obtenant du sire de Ravestein qu'il
n'entravât plus la liberté de la navigation à l'Ecluse, et du duc de
Saxe qu'il modérât ses prétentions pécuniaires. Au premier bruit du
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les conseillers de
Maximilien proposèrent de réunir contre le roi de France toutes les
milices des Pays-Bas pour punir l'injure faite à sa fille; les
capitaines allemands déclaraient que c'était les armes à la main
qu'ils iraient réclamer Marguerite, et ils annonçaient que tous les
princes de l'Europe se confédéreraient pour les soutenir. On publia
même une lettre du roi de Castille conçue en ces termes: «Grâce à
l'appui du Seigneur, nous sommes entrés victorieux à Grenade le 20
janvier 1491; nous nous préparions déjà à reprendre le glaive pour
conquérir le royaume de Tunis, mais le rapt inouï et exécrable
(_excessivus et nephandissimus_) de l'épouse du roi des Romains et la
captivité de son illustre fille nous forcent à renoncer à nos desseins
pour venger cet outrage, en nous alliant à nos frères les rois
d'Angleterre et de Portugal.» Les vents qui soulèvent les vagues de
l'Océan emportèrent ces altières menaces, descendues des jardins de
l'Alhambra: il était réservé à un petit-fils de Maximilien, qui devait
être aussi le petit-fils du roi de Castille, de porter tour à tour la
guerre dans les provinces françaises et sur les rivages de l'Afrique.
Ce n'était qu'en Flandre que des succès importants devaient consoler
le roi des Romains.
A mesure que l'on voyait à la fois s'éloigner l'espoir de l'appui des
Français et se rapprocher les désastres menaçants des discordes
intérieures, le parti de la paix se ranimait à Gand. De vives
discussions s'élevèrent dans les assemblées publiques. «Mieux vaut
payer de nos richesses une paix défavorable, avait dit le doyen des
tisserands, Hubert Luerbrouek, que de les consacrer à l'entretien
perpétuel de la guerre.» La discussion s'échauffa; un parent des
Coppenolle tue le doyen des tisserands d'un coup de poignard et tout
projet de négociation est écarté. Jean de Schoonhove remplace le sire
de Poucke, qui avait saisi l'occasion d'une procession extraordinaire
en l'honneur de saint Bertulf pour s'écrier: «Que ceux qui veulent la
paix me suivent!» Les Gantois, conduits par le sire de Schoonhove,
parviennent à reconquérir Hulst et à s'emparer de Dixmude et de
Grammont.
Cependant les amis d'Hubert Luerbrouck se préparent à venger sa mort:
ils conspirent silencieusement en faveur du comte de Nassau. Une porte
lui a été livrée, et quinze cents reîtres ont déjà pénétré dans la
ville lorsque les bourgeois se réveillent au son du tocsin et
repoussent les Allemands.
Un des capitaines de Gand avait pris part à ce complot. Il s'appelait
Arnould Declercq, mais on le nommait habituellement _capiteyn
Ploughenare_, c'est-à-dire le _capitaine Laboureur_, parce qu'il
appartenait à une famille de paysans. Un jour qu'il avait reçu l'ordre
d'aller attaquer les Allemands qui se tenaient à Deynze, il remontra à
ses compagnons que l'on cherchait sans doute leur destruction,
puisqu'on les chargeait de combattre des ennemis supérieurs en nombre.
«Retournons plutôt à Gand, ajoutait-il, et mettons à mort ceux qui
voulaient nous envoyer à Deynze.» A peine étaient-ils rentrés à Gand
que Jean de Coppenolle accourut pour leur reprocher leur
pusillanimité. Arnould Declercq et les siens lui répondent par des
injures; on en vient aux mains, «Clèves et Gand!» répètent les amis
des Coppenolle, en appelant les bourgeois à leur secours. Ceux de
Declercq crient seulement: «Gand Gand!» Ils profitent de l'impuissance
de leurs adversaires surpris et la trahison triomphe. L'un des
capitaines de la ville, nommé Remy Hubert, tombe percé de coups; les
autres, Jean et François de Coppenolle, Gilles Van den Broucke et
leurs principaux partisans sont chargés de chaînes et périssent par le
glaive du bourreau après d'horribles tortures. Jean et François de
Coppenolle étaient nés le même jour; ils mouraient ensemble à la même
heure: ils avaient concouru tous les deux à la puissance de Gand, ni
l'un ni l'autre ne devait survivre à sa décadence (16 juin 1492).
A Courtray, Jacques Rym fut victime d'un semblable complot.
La désorganisation suivit de près ces désordres; quatre semaines ne
s'étaient point écoulées lorsque les bourgeois de Gand se virent
réduits à envoyer au duc de Saxe Adrien de Raveschoot et Jean de la
Kethulle, pour obtenir la paix. Les conditions qu'ils reçurent étaient
moins sévères que celles que l'on avait naguère dictées aux Brugeois.
On imposait, il est vrai, aux anciens magistrats l'humiliation d'une
amende honorable; on modifiait le droit d'élection des métiers, mais
l'amnistie y était du moins complète (traité de Cadzand, 29 juillet
1492).
Philippe de Clèves seul ne se soumettait point. «Je n'ai rien à me
reprocher, répondait-il aux envoyés du duc de Saxe; j'ai loyalement
observé le serment que j'avais fait au roi des Romains, jusqu'à ce
qu'il m'appelât à Bruges pour lui servir d'otage et pour l'arracher
aux périls auxquels je me livrai moi-même. Il me dégagea de mes
serments et m'obligea à jurer que, s'il violait la paix, je
soutiendrais contre lui les communes de Flandre: serment que je crois
avoir rempli à mon honneur vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes.»
Toutes les négociations furent inutiles, et le duc de Saxe résolut de
profiter de la pacification de la Flandre pour réunir toutes ses
forces contre le sire de Ravestein. «Comme jadis, dit Molinet, les
Grégeois se mirent sus à grande puissance pour avironner la noble cité
de Troye, gendarmerie se adoubba de tous costés pour subjuguer
l'Escluse.» En même temps une flotte anglaise, commandée par sir
Edward Poynings, bloquait le port; mais les fortifications de
l'Ecluse, exécutées à grands frais par les princes de la maison de
Bourgogne pour dominer les communes flamandes, offraient à leurs
derniers défenseurs un inexpugnable asile. La garnison, que venaient
de renforcer quelques mercenaires danois, repoussait les assiégeants
dans toutes les sorties; plusieurs vaisseaux anglais, échoués sur le
sable, avaient été livrés aux flammes; dix canons avaient été enlevés
dans une attaque dirigée contre le camp de Lapscheure, et les
Allemands allaient être réduits à se retirer, quand un accident,
semblable à celui qui amena le désastre de Gavre, déjoua toutes les
prévisions. Le feu prit aux poudres des assiégés et leur artillerie
cessa de répondre au feu des bombardes ennemies. Cependant telle était
la haute renommée du sire de Clèves que, privé de tout moyen de
défendre les murailles démantelées par l'explosion, il obtint la paix
la plus honorable. S'il promettait désormais fidélité à Maximilien et
s'il lui remettait la ville de l'Ecluse avec le petit château, il
conservait du moins le grand château jusqu'à l'époque où le roi des
Romains lui payerait une somme de 40,000 florins qui lui était due. On
lui assurait, de plus, une pension de 6,000 florins, et tous ses biens
précédemment confisqués lui étaient restitués.
Ainsi s'acheva cette longue guerre civile qui, pendant douze ans,
avait rempli la Flandre de deuil, et où l'on ne retrouve plus
qu'affaiblie et chancelante l'ancienne énergie des communes
flamandes. Maximilien témoigna au duc de Saxe, qui avait contribué
plus que personne à y mettre un terme, combien il appréciait l'étendue
de ce service, en lui accordant la souveraineté héréditaire de la
Frise.
Que devint, après la pacification de la Flandre, la ligue de
Maximilien et de Henri VII contre Charles VIII? Quelques lignes
suffiront pour en retracer la décadence et la fin.
Le roi d'Angleterre avait envoyé son aumônier Christophe Urswick,
doyen de la cathédrale d'York, presser Maximilien de prendre part à la
guerre. En même temps, il traversait lui-même la mer pour former le
siége de Boulogne, où sir Edward Poynings vint le rejoindre de
l'Ecluse. Son armée était nombreuse, et il ne cessait de rappeler dans
ses discours les souvenirs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt,
lorsqu'il signa tout à coup à Etaples un traité qui laissait, en
échange de quelques marcs d'argent, la possession du duché de Bretagne
à Charles VIII.
Maximilien, qui venait de reconquérir Arras, avait refusé d'adhérer à
ce traité; mais il était bien évident que ni le nombre de ses hommes
d'armes, ni la situation de son trésor, depuis longtemps épuisé, ne
pouvaient lui permettre de poursuivre seul la guerre, et le 23 mai
1493, ses plénipotentiaires conclurent le traité de Senlis, où Charles
VIII renonça à la main de Marguerite et restitua à son père les comtés
de Bourgogne, d'Artois, de Charolais, de Noyon, en ne retenant Hesdin,
Aire et Béthune que jusqu'à l'époque où Philippe, devenu majeur, lui
rendrait hommage. Peu de jours après, la fille de Maximilien fut
remise, près de Cambray, au marquis de Bade et au comte de Nassau,
après avoir donné au roi de France des lettres de décharge «d'elle et
de sa personne.»
Marguerite d'York subissait seule avec indignation des revers si
complets et une humiliation si profonde. Fidèle aux desseins qu'elle
avait conçus à une autre époque, elle n'avait cessé de croire que le
seul moyen de lutter contre la France, c'était de triompher en
Angleterre. Les historiens contemporains la comparent à l'implacable
Junon de l'_Enéide_, et Bacon, pour peindre la haine qu'elle portait à
Henri VII, lui a appliqué le célèbre vers de Virgile:
Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo;
mais il semble que rien ne justifie un portrait aussi sombre.
Marguerite d'York n'eut jamais recours au crime pour triompher, et
ses ruses ne retracent que celles de Cythérée appelant le faux
Ascagne:
Pueri puer indue vultus.
Ses intrigues avaient guidé Lambert Simnel; elles produisirent un
nouveau prétendant plus redoutable, Peterkin Werbecque.
A Tournay vivait un batelier, Jean Werbecque, fils de Thierri
Werbecque, juif converti, selon quelques récits. Il avait épousé
Catherine Faron, fille du guichetier de la porte Saint-Jean, et, dans
un registre de condamnations de l'année 1475, il est fait mention
d'une rixe de bateliers dans laquelle figurent Jean Werbecque et
Piérard Flan, son aïeul maternel. Des inimitiés personnelles
réduisirent-elles Jean Werbecque à quitter Tournay pour aller habiter
pendant quelque temps l'Angleterre? Rien ne rend cette supposition
invraisemblable, et la tradition ajoute qu'Edouard IV, ayant vu la
jeune batelière de Tournay, en devint épris. Peterkin Werbecque eut
pour parrain son bisaïeul Piérard Flan, doyen des navieurs. Un lien
plus étroit existait-il entre cet enfant ignoré et le roi
d'Angleterre?
Peterkin Werbecque, venu à Tournay, y fut élevé avec quelque soin. On
lui enseigna la grammaire; un chantre de Notre-Dame lui apprit même à
jouer du _manicordium_. Enfin, il alla habiter à Audenarde chez un de
ses parents nommé Jean Steenberg. Ce fut là que, vers l'époque de
l'alliance de Maximilien, de Henri VII, du roi d'Aragon et du duc de
Bretagne contre Charles VIII, les espions de la duchesse Marguerite,
qui cherchaient de toutes parts un nouveau Lambert Simnel, réussirent
à le découvrir. Sa grâce, son air de noblesse, la ressemblance
merveilleuse qu'il présentait avec Edouard IV, tout le désignait à
leur choix, et ils s'empressèrent de le mener à Anvers, où on le logea
chez un pelletier qui demeurait «auprès de la maison des Englois.»
Anvers n'est pas loin de Malines. Peterkin, secrètement conduit chez
Marguerite, put recevoir d'elle-même ses instructions secrètes sur le
rôle qu'il était appelé à remplir, et quand il les eut bien gravées
dans sa mémoire, elle l'envoya, sous la conduite de la femme de sir
Edward Brixton, à Lisbonne, chez messire Petro Vas de Rona, afin que
l'on ne pût pas dévoiler son origine en remontant d'Anvers à
Audenarde, d'Audenarde à Tournay. Un serviteur du duc de Bretagne
reçut bientôt la mission de l'accompagner en Irlande, et sa carrière
royale commença à Dublin. Les nobles et les bourgeois s'accordaient à
reconnaître en lui le jeune duc d'York, échappé miraculeusement au
poignard de James Tyrrell. Des ambassadeurs français ne tardèrent pas
à venir le féliciter et à l'engager à se rendre en France, et le jeune
Peterkin Werbecque fut reçu avec les honneurs de la royauté au château
d'Amboise, aussi bien que dans les murs de Dublin. Tantôt on
l'appelait _la Rose blanche d'York_; tantôt on le saluait du nom de
Plantagenet. Rien ne manquait à l'éclat de sa vanité et de ses
espérances, quand le traité d'Etaples fut conclu. Charles VIII faillit
livrer Peterkin à Henri VII, et le jeune représentant des droits de la
maison d'York eut à peine le temps de se retirer près de la duchesse
douairière de Bourgogne; mais il parut tout à coup que ce revers même
allait favoriser sa fortune. Marguerite ajouta une nouvelle force a
ses prétentions en reconnaissant publiquement la légitimité, et le
traité même d'Etaples, qui excitait en Angleterre un vif
mécontentement contre la politique de Henri VII, donna de nombreux
partisans à son compétiteur. Robert Clifford et Guillaume Barley se
rendirent en Flandre et écrivirent à leurs amis qu'ils avaient reconnu
les traits de Richard d'York, _de facie novisse hominem_. Ce
merveilleux bruit se répandit dans toute l'Angleterre, et Henri VII,
craignant pour la stabilité de son trône, envoya en ambassade vers
l'archiduc Philippe sir Edward Poynings, qui avait concouru naguère à
la prise de l'Ecluse. Maître Guillaume Warham, qui l'accompagnait,
insista dans un éloquent discours pour que les conseillers de Philippe
imitassent l'exemple de Charles VIII en chassant de ses Etats un
audacieux imposteur. Il attaquait vivement l'influence de Marguerite
d'York et se moquait de sa merveilleuse fécondité qui, malgré le
déclin de ses années, avait mis tout à coup au jour deux princes âgés
de cent quatre-vingts mois; mais les conseillers de Philippe
représentaient que Marguerite était souveraine dans les villes qui
formaient son douaire, et il ne resta à Henri VII, de plus en plus
irrité, qu'à recourir aux mesures les plus énergiques pour dissiper la
faction croissante de ses ennemis. La hache du bourreau frappa les
plus illustres, entre lesquels il faut nommer Simon de Montfort et le
grand chambellan Guillaume Stanley, qui avait placé à Bosworth la
couronne de Richard III sur le front de Henri VII. En même temps,
toutes les communications étaient interceptées entre l'Angleterre et
les Pays-Bas. L'étape de Bruges fut transférée à Calais; il fut
défendu de porter en Flandre des laines anglaises, et tous les
marchands flamands qui résidaient en Angleterre reçurent l'ordre de
s'éloigner, tandis que les marchands anglais qui se trouvaient en
Flandre, subissaient le même exil comme une loi de représailles.
Le commerce et l'industrie commençaient à peine à renaître en Flandre
quand ces malheureux démêlés éloignèrent de nouveau l'espoir de les
voir se ranimer. Cette situation se prolongea pendant deux années;
enfin, au mois de décembre 1495, Paul de Baenst, Jean de Courtewille,
Thomas Portinari, Florent Hauweel et d'autres ambassadeurs se
rendirent à Londres et y conclurent, le 24 février, une alliance
commerciale, «_attendu que la paix est le don le plus précieux que les
hommes puissent recevoir du ciel_.» (_Cum potiora mortalibus dona a
superis tradi nequeant quam bona pacis._) Grotius a étudié ce traité
au point de vue si important de la liberté des mers: sous le rapport
politique, la clause fondamentale est celle où les plénipotentiaires
flamands promettent de ne recevoir, dans aucune de leurs villes, pas
même dans celles qui forment le douaire de Marguerite, les ennemis du
roi d'Angleterre.
Peterkin Werbecque avait quitté la Flandre pour aborder en Ecosse, où
le roi Jacques lui avait accordé la main d'une de ses parentes, fille
du comte de Huntley, en l'accueillant comme un autre Joas échappé au
fer des bourreaux; mais les illusions de la fortune ne devaient plus
éblouir longtemps le fils de la batelière de Tournay. Débarqué dans le
Cornwall, il menaça Exeter et s'avançait vers Taunton, quand, saisi
d'une terreur subite, il alla réclamer le droit d'asile au monastère
de Beaulieu; puis il se livra, avoua tout, et écrivit à sa mère pour
qu'elle rendît témoignage de l'obscurité de son origine: quelque temps
après, nous le voyons chercher à s'évader de la Tour de Londres avec
le comte de Warwick, fils du duc de Clarence, et terminer sa vie,
obscur imposteur, sur le même échafaud que le dernier héritier de la
dynastie des Plantagenets.
Marguerite d'York avait passé de longues nuits dans les veilles et
dans l'inquiétude: lorsqu'elle apprit les revers de Peterkin
Werbecque, elle pleura plus amèrement le malheur du jeune homme, dont
son ambition s'était fait un instrument docile, que s'il eût été son
neveu, le dernier des fils d'Edouard IV. Que lui restait-il à espérer
du jugement de la postérité? Les titres qu'elle y possédait étaient
sans doute ceux qu'elle estimait le moins: elle avait donné à
l'Angleterre Guillaume Caxton: la Flandre dut aussi à son amour des
lettres la fondation de la riche bibliothèque des Frères prêcheurs à
Gand.
Un dernier mot sur un personnage non moins célèbre par l'influence
qu'il exerça dans les troubles de la fin du quinzième siècle. Philippe
de Clèves s'était rendu, en 1496, avec le duc Philippe, à l'assemblée
de Ratisbonne, où une croisade fut proposée par Maximilien, afin de
chasser les Turcs de l'Europe; mais l'Empereur oublia promptement son
vaste dessein pour s'occuper de ses nombreux démêlés dans les
Pays-Bas, et même, assure-t-on, pour s'allier aux Turcs contre les
Vénitiens. Lorsque Louis XII annonça qu'il avait résolu de poursuivre
les projets de Charles VIII, qui voulait marcher par la conquête de
l'Italie à la délivrance de l'Orient, Philippe de Clèves fut l'un des
premiers qui répondirent à son appel. Il obtint bientôt le
gouvernement de Gênes, que Charles VI avait autrefois confié à
Boucicault, et ne le quitta que pour recevoir la capitulation de
Naples. Cependant Bajazet II réunissait dans le vaste empire qui
formait l'héritage de son père une immense armée prête à envahir la
Hongrie, et il n'attendait pour lui en donner le signal qu'un premier
succès qui lui eût livré les dernières possessions des chrétiens dans
les mers de la Grèce. Venise, alarmée, équipa une flotte; mais cette
flotte fut vaincue près des îles Sporades, et bientôt Bajazet parut
avec cent cinquante navires devant Modon, qui était à cette époque la
capitale du Péloponèse. La fortune des infidèles triomphait. Les
horreurs du sac de Modon rappelèrent celles de la prise de
Constantinople. Crissa, autrefois si fière de ses oracles, Coronée,
fondée par Epaminondas, Pylos, où régna Nestor, partagèrent le sort de
l'antique Méthone. Dans ce péril imminent, deux héros se dévouèrent
pour la chrétienté. L'un était Gonzalve de Cordoue, déjà fameux par
ses exploits contre les Mores d'Espagne; l'autre, le sire de
Ravestein. Gonzalve reconquit Céphalonie et s'empara de Leucade,
malgré toute une armée assemblée sur les promontoires de l'Etolie.
Philippe de Clèves, pénétrant plus avant dans l'Archipel, s'était
dirigé, avec Antoine de Lalaing et un grand nombre de jeunes nobles de
Flandre, vers l'île de Mételin. Il espérait rétablir sur les rivages
de Lesbos la dynastie de ces barons franks qui accueillirent Jean sans
Peur après la croisade de Nicopoli; mais les Vénitiens, saisis d'une
terreur inopinée, l'abandonnèrent, et une épouvantable tempête
dispersa ses vaisseaux. A peine parvint-il à regagner Tarente. Son
courage n'avait toutefois pas été stérile: Bajazet II avait senti
s'affaiblir son présomptueux orgueil, et lorsque le sire de Ravestein
entra à Rome, le pape Alexandre VI égala sa gloire à celle de
Gonzalve, puisque, malgré ses revers, il avait partagé avec lui
l'honneur de repousser loin de l'Italie les fureurs sacriléges des
infidèles. Philippe de Clèves, revenu dans les Pays-Bas, acheva sa vie
sous les solitaires ombrages d'Enghien et de Winendale. Soit qu'il
éprouvât de secrets remords du meurtre de Lancelot de Berlaimont et
d'Adrien de Rasseghem, soit qu'il cherchât, comme les légionnaires de
la Rome païenne devenus chrétiens, à oublier dans la pénitence les
agitations et les passions brûlantes de sa vie, il s'y revêtit du
cilice et de la haire.
Que resta-t-il à Maximilien lui-même de ces rêves d'ambition qui lui
montraient le monde soumis à sa couronne d'empereur ou à la tiare de
pontife qu'il songea un instant à y réunir? Rien qu'un cercueil qu'il
avait soin de prendre avec lui dans tous ses voyages, afin qu'à défaut
des pompes de la vie, il pût compter du moins sur celles de la mort.
Le 26 décembre 1494, Philippe, alors âgé de seize ans, avait été
inauguré comme comte de Flandre. Il épousa Jeanne d'Aragon, le 18
octobre 1496.
De cette union naît à Gand, le 24 février 1500 (n. st.), ce jeune
prince, depuis si célèbre sous le nom de Charles-Quint, qui doit faire
revivre, en combattant François Ier, l'ancienne querelle des ducs de
Bourgogne et des ducs d'Orléans: dernier terme de ces rivalités qui,
en se développant de plus en plus, sont devenues une lutte européenne.