vaisseaux, frétés dans les ports de la Baltique. Il eût voulu y
joindre des navires zélandais, mais les bourgeois de Middelbourg lui
avaient répondu: «Nous nous inquiétons peu du roi des Romains; c'est
avec ceux de Gand, d'Ypres et de Bruges que nous voulons vivre et
mourir.» La flotte allemande, repoussée à Biervliet, réussit à
surprendre Nieuport. De là, les Allemands allèrent reconquérir
Dunkerque et Saint-Omer, et incendier une foule de bourgs et de
villages jusqu'aux portes d'Ypres et de Thourout. Pendant que ceci se
passait en Flandre, Maximilien cherchait à envahir le Brabant; mais
Philippe de Clèves le défit complètement, et ce fut à grand'peine
qu'il parvint à regagner Anvers avec cinquante hommes. Bruxelles,
Louvain, Nivelles, Vilvorde ouvraient leurs portes aux milices
flamandes; Liége les appuyait; Lille, Douay et Orchies se liaient de
nouveau par un traité de neutralité qui ne leur était pas moins
favorable. Enfin le sire de Brederode entrait en Hollande, suivi de
deux mille Brugeois, et y faisait reconnaître, de concert avec
l'ancienne faction des Hoeks, le conseil des princes du sang
mainbourgs pendant la minorité du duc Philippe, tel que le traité du
16 mai l'avait constitué.
Des conférences pour la paix s'étaient ouvertes à Bruxelles. Bien
qu'un ambassadeur portugais, Edouard de Qualéon, eût interposé sa
médiation en invoquant les anciennes relations de la Flandre et du
Portugal, elles n'eurent d'autre résultat qu'une courte trêve. Les
états de Flandre et de Brabant avaient déclaré «que jusques au
derrenier homme de leur pays ne souffriroient le roy (Maximilien)
avoir gouvernement; mais se retirast en la ville de Coulongne et
qu'ils lui feroient don de cent mille florins du Rhin.»
Les dernières traces des moyens d'intimidation religieuse auxquels
Maximilien avait eu recours s'effaçaient au même moment. Le 22
octobre, le roi de France avait adressé au pape Innocent VIII une
lettre où, après avoir dépeint les dévastations des Allemands, il le
suppliait, dans les termes les plus pressants, de révoquer les lettres
monitoires publiées par l'archevêque de Cologne. Il y rappelait aussi
les griefs de la Flandre contre le roi des Romains, et l'appel
qu'elle avait interjeté devant le parlement de Paris. Lorsque cette
lettre du roi de France parvint à Rome, le pape avait déjà accueilli
l'acte d'appel des communes flamandes en déclarant, par une bulle du 3
novembre, que l'archevêque de Cologne avait dépassé ses pouvoirs en
faisant fulminer l'excommunication alors que le roi des Romains avait
déjà été rendu à la liberté. La question n'était toutefois pas
complètement résolue au point de vue de la suprématie royale. Le 10
décembre 1488, un huissier du parlement de Paris lut aux halles de
Bruges un mandement de Charles VIII qui citait, sur la plainte des
états de Flandre, le duc d'Autriche, l'archevêque de Cologne et leurs
adhérents, à comparaître à Paris le 4 février, sous peine d'une amende
de cent marcs d'or.
Maximilien ne répondit pas à cette sommation; il trouvait dans
d'autres événements les forces et les espérances que ses revers
semblaient devoir abattre. L'expédition de Charles VIII en Bretagne
avait réveillé la jalousie de l'Angleterre. Henri VII se souvint qu'il
avait visité lui-même la Bretagne. Il avait vu Tréguier, où Charles VI
réunit la flotte qui fit trembler Richard II, et les ports, moins
célèbres à cette époque, de Brest, de Lorient, de Saint-Malo, et avait
compris qu'il importait à la tranquillité de l'Angleterre que la
Bretagne ne devînt pas française.
Au commencement de l'année 1488, Jean d'Egremont, chef des insurgés de
l'Yorkshire, avait cherché à la cour de la duchesse douairière de
Bourgogne le refuge qu'y avaient trouvé naguère le comte de Lincoln et
lord Lovel; quelques mois plus tard, la défaite du duc d'Orléans
change complètement la situation des choses. Des rapports
s'établissent entre Henri VII et Maximilien. Jean Ryseley et Jean
Balteswell traversent la mer pour conférer avec le roi des Romains
_super ligis, amicitiis, intelligentiis, alligantiis et
confœderationibus quibuscumque_, et le 14 février 1488 (v. st.), un
traité de fédération est signé à Dordrecht. Désormais l'Angleterre
fera tous ses efforts pour que Maximilien épouse la fille du duc
François II; elle pressent que Charles VIII pourrait répudier la fille
de Maximilien, pour épouser lui-même l'héritière du duché de Bretagne.
Le roi des Romains ne tarda pas à suivre l'empereur Frédéric III en
Allemagne, afin d'y réunir des renforts qui lui permissent de prendre
une part active à la lutte qui se préparait. Il laissait en Flandre
pour ses lieutenants le duc de Saxe et le comte de Nassau.
Les états de Flandre n'ignoraient point le péril qui les menaçait. Ils
envoyèrent Philippe de Clèves en France réclamer de nouveau l'appui de
Charles VIII; une réponse favorable leur fut adressée, et le sire de
Ravestein annonça, dans une assemblée des états qui se tint à Gand au
mois de mars, que la Flandre pouvait espérer d'importants secours en
hommes d'armes et en artillerie. Déjà le sire de Crèvecœur avait
proposé de chasser les garnisons allemandes, pourvu qu'on lui payât
12,000 couronnes et qu'on lui remît quelques nobles allemands captifs
à Gand; mais il attendait pour commencer la guerre les Bretons de la
garde du roi de France. Les communes de Flandre se plaignaient de ces
retards, et dans leur imprudent enthousiasme elles résolurent bientôt
de se charger elles-mêmes du soin d'expulser les Allemands. Ce furent
les Brugeois qui sortirent les premiers de leur ville au nombre de
quatre mille, sous les ordres d'Antoine de Nieuwenhove et de Georges
Picavet, bourgeois de Lille, dont ils avaient fait leur écoutète. Ils
campaient avec les Yprois près du pont de Beerst, en attendant
l'arrivée des Gantois, et croyaient n'avoir rien à craindre, lorsqu'en
vertu des traités de Henri VII et de Maximilien, deux ou trois mille
Anglais de Calais et de Guines, sous les ordres de lord Daubeny et de
lord Morley, les attaquèrent inopinément avec l'appui de Daniel de
Praet et de la garnison allemande de Nieuport; après un combat
acharné, où périt lord Morley, le camp flamand fut conquis. Plus de
mille hommes restèrent sur le champ de bataille, entre autres Antoine
de Nieuwenhove. L'écoutète Georges Picavet avait été pris et ne fut
relâché qu'en payant une rançon de 800 livres de gros.
Lorsqu'on annonça au sire de Crèvecœur la défaite des Brugeois, sa
colère fut extrême et on l'entendit s'écrier que si jamais il pouvait
venger cet échec en chassant lord Daubeny de Calais, il passerait
volontiers sept ans dans les flammes de l'enfer. Sans hésiter plus
longtemps, il quitta Ypres avec vingt mille hommes et une nombreuse
artillerie pour réparer la défaite des Brugeois. Ostende lui ouvrit
ses portes le 19 juin, et aussitôt après le siége de Nieuport
commença. L'artillerie battit les remparts en brèche: de nombreux
assauts furent tentés; mais le sire de Praet les repoussa vaillamment.
La mer lui portait chaque jour quelques renforts, et le sire de
Crèvecœur se retira après avoir vainement essayé de combler le havre
par le sable des digues voisines qu'il avait fait rompre: déplorable
tentative qui n'eut pour résultat que de submerger une grande partie
du pays.
Pendant quelques jours, le sire de Crèvecœur feignit de vouloir
recommencer le siége de Nieuport. On travaillait nuit et jour à Bruges
à préparer les ustensiles nécessaires aux pionniers et aux mineurs;
mais le zèle des Brugeois se refroidit lorsqu'on exigea que tous ceux
qui prendraient part aux travaux du siége portassent la croix blanche.
Les Français ne devaient plus combattre le sire de Praet. Arrivés près
de Couckelaere, ils renoncèrent à leur projet et se dirigèrent vers la
France, emmenant avec eux les chevaux que les laboureurs leur avaient
prêtés pour traîner leurs canons. En vain le sire de la Gruuthuse,
Jean de Nieuwenhove, Guillaume Moreel, Jean de Riebeke et d'autres
députés de Bruges se rendirent-ils à Ypres; toutes leurs remontrances
furent inutiles, et l'expédition du sire de Crèvecœur s'acheva aussi
honteusement que celle qu'il avait conduite jusqu'à Gand en 1485.
La misère du pays avait atteint ses dernières limites. L'industrie
avait émigré vers des rivages plus tranquilles et plus heureux, et la
mer se retirait chaque jour davantage du havre de l'Ecluse, comme si
elle ne permettait point que le commerce vînt jamais ranimer son port
jadis si fameux: le doigt de Dieu avait, disaient les amis de
Maximilien, vengé sa captivité, en éloignant de Bruges le flot qui lui
portait ses richesses. L'agriculture n'était pas plus florissante. Les
campagnes, abandonnées par leurs habitants, restaient désertes, et les
loups s'étaient multipliés à un tel point que pendant longtemps le
laboureur n'osa point ramener dans les prairies les débris de son
troupeau. Les champs les plus fertiles se couvraient de broussailles
et d'épines où se cachaient les sangliers et les cerfs: il semblait
que la Flandre, autrefois si riche et si peuplée, rentrât dans les
ténèbres des siècles voisins de l'invasion des barbares, où les seuls
monuments de l'état de l'agriculture étaient quelques chartes de
monastères auxquels on accordait de vastes terrains à prendre sur le
désert, _ex eremo_; le seul bruit que l'on entendît dans la solitude
était celui des vents et des tempêtes, qui ouvraient aux irruptions de
l'Océan les digues qu'une main active et habile avait cessé de réparer
et d'entretenir avec soin. Bientôt aux malheurs de la famine vinrent
se joindre ceux de la peste, qui, à Bruxelles, enleva, dit-on,
trente-trois mille personnes. Tout contribuait à rendre plus
accablante et plus terrible une guerre dont rien ne faisait prévoir le
terme, lorsqu'on annonça que la Flandre avait été comprise dans les
négociations entamées entre Charles VIII et le roi des Romains, qui
se préparait à envahir la Champagne. Le roi de France, évidemment las
d'entretenir si longtemps aux frontières de Flandre une armée qui
n'est utile ni à son influence, ni à sa puissance, renonce à une
intervention active pour se contenter d'une médiation pacifique,
médiation presque hostile à la Flandre, car il déclare dans le traité
de Francfort du 19 juillet 1489 «qu'il entend, en cette matière et en
toutes autres, garder l'honneur et le profit du roi des Romains, son
beau-père, et n'y avoir point d'autre regard comme par expérience il
le montrera; car il sait bien qu'en gardant l'amitié de son dit
beau-père, il la doit préférer à toutes autres amitiés; ce qu'il
promet en bonne foi et parole de roi de France.» Il se contente de
stipuler que Philippe de Clèves ne sera point inquiété dans sa
personne ni dans ses biens.
A la nouvelle du traité de Francfort, toutes les villes du Brabant
s'étaient soumises à Maximilien, et Philippe de Clèves, réduit à
quitter Bruxelles, s'était retiré à Gand. Il voulait, disait-il,
rester fidèle aux communes flamandes et n'accepter aucun traité où
elles ne fussent comprises. On ne tarda point à voir s'ouvrir les
conférences où les conditions d'une paix définitive entre la Flandre
et le roi des Romains devaient être discutées avec la médiation de
Charles VIII par des arbitres choisis dans les deux partis. Ceux que
Maximilien désigna furent le comte de Nassau, Philippe de Borssele,
Paul de Baenst et Philippe de Contay. Les communes flamandes avaient
choisi l'abbé de Saint-Bavon, Louis de la Gruuthuse, Adrien Vilain,
Jean de Nieuwenhove, Jean de Coppenolle, Gauthier Vander Gracht,
Corneille d'Halewyn, Jean de Stavele, Jean de Baenst, Jean de Beer,
Jean de Keyt. Ces conférences eurent lieu au château de Montils, près
de Tours.
Les désastres d'une longue guerre, les nécessités de la famine,
l'espérance de voir le commerce se relever, le péril même qui
résultait de l'abandon de la France, peuvent seuls expliquer la
conclusion du traité du 30 octobre 1489.
Maximilien sera réintégré comme mainbourg de Flandre; les magistrats
des trois bonnes villes de Gand, de Bruges et d'Ypres iront au devant
de lui sans ceinture, nu pieds et vêtus de noir, pour lui demander à
genoux pardon des offenses commises contre lui.
Moyennant une somme de cinq cent mille livres tournois, dont les deux
tiers devront être payés aux fêtes de Noël, le roi des Romains
s'engage à congédier immédiatement les garnisons allemandes. Il
accorde une amnistie sans réserves, confirme tous les actes de
l'administration de Philippe de Clèves et de son conseil, et jure
d'observer tous les anciens priviléges du pays.
Quant aux priviléges qui sont postérieurs à la mort de Charles le
Hardi, toute décision est ajournée jusqu'à l'entrevue qui doit avoir
lieu entre Maximilien et Charles VIII; il en est de même de la demande
formée par le roi des Romains, que le Craenenburg soit converti en
chapelle expiatoire.
Dans les premiers moments, la Flandre vit avec joie la conclusion de
la paix, si nécessaire à ses cités épuisées par la disette. Les
difficultés les plus graves commencèrent lorsqu'il fallut payer les
deux tiers de l'amende imposée aux grandes villes plus qu'au reste du
pays, puisque, selon un article du traité, elle n'atteignait que les
communes qui avaient donné l'exemple de l'insurrection. Dès ce jour,
la résistance devint aussi vive à Bruges, qu'elle l'était déjà à Gand.
Les bourgeois, mécontents, chassèrent successivement deux écoutètes;
enfin ils envoyèrent des députés réclamer l'appui de Philippe de
Clèves, et déclarèrent qu'ils n'obéiraient qu'aux décisions qui
seraient prises dans l'assemblée générale des mandataires des pays de
Flandre, de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zélande.
Philippe de Clèves avait jugé prudemment que l'opposition du pays à
l'autorité de Maximilien ne touchait pas à son terme. Il s'était
retiré dans le château de l'Ecluse pour y attendre les résultats
qu'amènerait la marche des événements. Cependant, quelles que fussent
les réserves faites en sa faveur par le traité de Francfort, il
cachait peu l'hostilité de ses sentiments, sachant bien que les
Allemands n'étaient assez forts ni pour l'assiéger, ni pour l'empêcher
d'arrêter les navires qui se rendaient à Bruges. Les états de Flandre
eux-mêmes conservaient leurs hommes d'armes et alléguaient pour
prétexte que le duc de Saxe, loin de congédier les siens, augmentait
les garnisons de Courtray, de Damme et de Biervliet.
Cependant le duc de Saxe avait obtenu l'adhésion de la ville d'Ypres à
l'amende imposée par le traité de Tours, et les bourgeois de Gand
furent bientôt entraînés à imiter la soumission des Yprois. L'un des
plus illustres défenseurs de Gand, Adrien de Rasseghem, qui avait été
successivement l'ami de Jean de Dadizeele et celui de Philippe de
Clèves, se laissa corrompre et livra les portes aux Allemands. Au
bruit de cette trahison, le sire de Ravestein le fit défier en lui
rappelant ses serments et en le menaçant de son ressentiment; en
effet, quelques jours s'étaient à peine écoulés lorsque le sire de
Rasseghem fut attaqué, un soir qu'il se rendait à son château, près du
moulin de Merlebeke, par des hommes d'armes qui le frappèrent en
criant: «A mort! à mort!» Le lendemain, Philippe de Clèves adressa aux
échevins de Gand une lettre où il se déclarait seul responsable de la
mort d'Adrien Vilain; les mœurs du moyen-âge semblaient excuser ces
vengeances, et l'on en avait vu au quatorzième siècle un mémorable
exemple, lorsque Geoffroi de Charny fit périr le capitaine de Calais,
Aimery de Pavie.
Le duc Philippe répondit à l'attentat du sire de Ravestein en
défendant toute alliance avec lui. A ce manifeste succédèrent des
lettres du comte de Nassau, qui menaçaient la commune de Bruges de
l'extermination, du pillage et de l'incendie, si elle ne se soumettait
sans retard; bien qu'un grand nombre d'habitants eussent pris la
fuite, les vivres y devenaient de plus en plus rares, et l'on jugea
bientôt utile de reprendre les négociations en envoyant à Alost, vers
le comte de Nassau, Jacques Despars et d'autres députés. Le comte de
Nassau promit une réponse dans le délai de dix jours; avant qu'il se
fût écoulé, il était entré à Damme avec de nombreux renforts arrivés
de Brabant, et ce fut de là qu'il fit connaître qu'aucune modification
ne pouvait être apportée au traité de Tours. Les Brugeois
s'indignèrent, et, dans leur premier mouvement, ils jurèrent de mourir
plutôt que de céder: vain serment prononcé en présence de la famine.
C'était peu que les dépenses qu'occasionnait aux bourgeois de Bruges
la continuation de la guerre se fussent élevées, du 1er août au 27
octobre, à dix mille six cents livres de gros; la détresse qui
résultait des mesures prises par le comte de Nassau pour intercepter
toutes les communications des Brugeois et tous les convois de vivres
qu'ils attendaient s'accroissait avec une rapidité effrayante. Les
garnisons de Damme et d'Oudenbourg, composées d'aventuriers allemands,
anglais et espagnols, dévastaient tout le pays. Dans leur ardeur de
pillage, ils avaient même mis le feu au célèbre château de Male, et
chaque jour les sinistres lueurs de quelque incendie s'élevaient vers
le ciel. Toutes les rues de Bruges étaient remplies d'enfants à qui
la faim arrachait des cris poignants, et parmi les pauvres qui
assiégeaient les portes des boulangeries, il en était plusieurs qui
étaient tombés sur le pavé pour ne plus se relever. Il fallut bien se
résoudre à envoyer d'autres députés au comte de Nassau; mais celui-ci
exigeait avant tout que les Brugeois renonçassent à l'alliance de
Philippe de Clèves, que les Allemands haïssaient d'autant plus qu'il
avait constamment refusé d'abandonner le parti de la Flandre.
Cependant, quelles que fussent les souffrances des Brugeois, ils
jugèrent ces conditions inacceptables. Ils ne pouvaient oublier
combien Philippe de Clèves avait montré à leur égard de générosité et
de dévouement.
Philippe de Clèves était digne de ce témoignage de zèle et de
gratitude. Dès qu'il apprit qu'il était le seul obstacle au
rétablissement de la paix, il écrivit aux Brugeois qu'il les dégageait
de son alliance et les autorisait à traiter sans lui. Le 16 novembre
1490, les Brugeois élisent de nouveaux députés, notamment le sire de
Lembeke et les prieurs des carmes et des frères prêcheurs. Ils se
rendent près du comte de Nassau et déclarent se soumettre au traité de
Tours, sauf à déférer au parlement de Paris toutes les difficultés
auxquelles il donnerait lieu; mais le comte de Nassau repousse cette
réserve et ajoute: «Il faut de plus que vous payiez trois cent mille
couronnes d'or et que vous me remettiez trois cents personnes pour que
j'en puisse disposer à ma volonté.»
Cette réponse paraît si dure aux Brugeois que toutes les négociations
sont rompues. Le 21 octobre, le comte de Nassau, suivi de deux mille
fantassins et de douze cents reîtres, incendie Shipsdale et menace
Bruges d'un assaut; mais la résistance des Brugeois le force à
s'éloigner.
Au bruit de ce succès, Philippe de Clèves fait percer les digues
d'Houcke afin de rétablir les communications de l'Ecluse et de Bruges
par l'ancien canal. Georges Picavet, qui s'est rendu aussitôt près de
lui, se prépare à ramener à Bruges des approvisionnements
considérables, lorsque arrivé près du pont d'Oostkerke, il se voit
entouré des Allemands du comte de Nassau et tombe en leur pouvoir. Ce
désastre sème la désolation à Bruges; les capitaines qui y ont été
élus se préparent à tenter de nouvelles négociations. Un complot les
rend inutiles; Lambert Taye et quelques autres bourgeois en sont les
chefs. Ils parcourent la ville en criant: «Que tous ceux qui veulent
la paix et le bien de la ville de Bruges nous suivent!» Le peuple,
fatigué de guerres civiles, se range sous leurs bannières et envoie
des députés à Damme, afin d'accepter tout ce que le comte de Nassau
exigera.
En effet, un traité fut signé à Damme le 29 novembre. Il portait: que
ceux de Bruges payeraient, dans l'amende fixée par le traité de Tours,
une part de quatre-vingt mille couronnes d'or; qu'ils feraient amende
honorable au comte de Nassau; qu'ils lui remettraient soixante
personnes dont il pourrait disposer à son bon plaisir. Mais cette
convention ne suffit pas pour préserver les Brugeois des horreurs de
la guerre. Tandis que le bâtard de Baenst, le fameux prévôt à la verge
rouge, présidait au supplice de Georges Picavet et de ses amis, les
Allemands se répandaient de rue en rue, de maison en maison, pour
arracher des mains des bourgeois consternés leur or, leur argent et
tout ce qu'ils possédaient d'objets précieux. Toute la ville fut
livrée au pillage sous les yeux du comte de Nassau qui s'en réserva
une part importante, et ce fut dans ces scènes de désordres et de
dévastations que disparurent, selon une rumeur répétée dans la plupart
des pays de l'Europe, les derniers débris de ces richesses et de cette
opulence qui avaient rendu la ville de Bruges si célèbre pendant
plusieurs siècles.
Les bourgeois de Gand, que d'éternelles rivalités rendaient
insensibles à des malheurs dont la cause leur était commune, apprirent
à regretter leur coupable inertie quand le comte de Nassau conduisit
son armée à Ardenbourg. On était arrivé aux fêtes de la Saint-Liévin;
des enfants parcouraient la ville en chantant: «Saint-Liévin a dormi
trop longtemps! Saint-Liévin s'éveille!» Les bourgeois s'assemblaient
sur les places et dans les rues, et malgré le grand doyen Liévin
Gooris, qui périt en cherchant à arrêter ce mouvement, ils portèrent
la châsse du martyr au marché du Vendredi, en déclarant qu'elle y
resterait déposée tant que Gand serait en péril; ils se souvenaient
qu'elle avait reçu, vingt-quatre années auparavant, lors de l'entrée
de Charles le Hardi à Gand, leur serment de se montrer fidèles jusqu'à
la mort à leurs priviléges et à leurs franchises.
Cependant les succès du comte de Nassau contre les Brugeois avaient
donné lieu à de nouvelles tentatives pour renouer à Londres cette
vaste confédération que les mouvements des communes flamandes avaient
déjà si fréquemment fait abandonner. Au mois de septembre 1490, un
nouveau traité d'alliance, expressément dirigé contre Charles VIII,
est conclu, et Maximilien imite Charles le Hardi en acceptant l'ordre
de la Jarretière, afin de rendre, comme lui, un témoignage public de
son dévouement aux Anglais.
Charles VIII tente un dernier effort pour maintenir la paix.
«L'intervention du roi en Flandre n'était, disent les ambassadeurs
qu'il envoie à Londres, qu'un effet de sa justice. Le peuple était
resté fidèle à Maximilien tant que celui-ci le traita équitablement;
il n'avait eu recours à la justice du roi que lorsqu'il s'était vu
opprimé.» Bacon, chancelier d'Angleterre sous Jacques Ier, nous a
conservé la réponse du chancelier de Henri VII: «Si les Flamands
s'étaient adressés à votre roi comme à leur souverain seigneur, par
voie de remontrance, il y eût eu en ceci quelque forme de justice;
mais c'est quelque chose d'étrange et de nouveau de voir des sujets
accuser leur prince, après l'avoir retenu prisonnier et avoir mis à
mort ses officiers. En d'autres temps, à propos de l'insurrection de
l'Ecosse, notre roi et le roi de France lui-même avaient proclamé
hautement l'horreur que leur inspiraient les attentats populaires
dirigés contre la personne et l'autorité des rois.» Cent soixante
années s'écouleront avant que l'Angleterre, qui s'indigne de la
captivité de Maximilien à Bruges, donne à Charles Ier pour prison le
sombre cercueil que Cromwell entr'ouvrit, dit-on, afin d'y contempler
son crime.
Le 17 février 1490 (v. st.), l'évêque d'Oxford et le comte d'Ormond
reçurent l'ordre d'aller porter à Charles VIII la réponse de Henri
VII. Ils ne passèrent que peu de jours en France; car d'après tout ce
qu'ils avaient entendu, ils ne doutaient point que Charles VIII n'eût
résolu de répudier Marguerite, qui lui était fiancée depuis huit ans,
et d'épouser lui-même Anne de Bretagne. A cette nouvelle, Martin de
Polheim accourut à Rennes comme plénipotentiaire de Maximilien. Le
mariage du roi des Romains avec la duchesse de Bretagne fut
immédiatement célébré, et le sire de Polheim, s'acquittant jusqu'au
bout du mandat qui lui était confié, toucha du pied le lit nuptial. La
même cérémonie avait eu lieu à Bruges lors du mariage de Marie de
Bourgogne; elle devait, en représentant la consommation du mariage, le
rendre indissoluble.