rendre responsables de toutes les conséquences de la captivité du roi
des Romains, à son petit-fils pour lui promettre l'appui de tous les
électeurs de l'Empire, aux états de Hainaut pour les assurer également
«qu'il ne cesseroit, tant qu'il vivroit, de venger l'innocence de son
sang, quand tout l'Empire se debvroit mouvoir, jusqu'à condigne
correction des Brughelins qui espèrent, par une impétuosité, livrer et
mettre tous leurs princes avec tous leurs gens à perpétuelle
servitude.» On racontait déjà que les princes allemands avaient reçu
l'ordre de prendre les armes: on ajoutait que l'évêque de Worms
s'était rendu à Malines afin de veiller à ce que le jeune duc Philippe
ne fût point conduit en Flandre, et que les préparatifs de la guerre
se multipliaient en Brabant et en Hainaut. Des ambassadeurs espagnols
avaient été chargés par Ferdinand et par Isabelle de seconder les
efforts de l'empereur d'Allemagne avec une flotte armée dans les ports
de la Biscaye: ils espéraient que leur zèle préparerait l'union de la
jeune héritière des royaumes de Castille et d'Aragon avec le
petit-fils de Charles le Hardi.
Le pape Innocent VIII intervenait lui-même: il avait investi
l'archevêque de Cologne des fonctions de légat et, dans les lettres
monitores qu'il lui avait adressées, il menaçait les communes de
Flandre d'une sentence générale d'interdit, en leur montrant le glaive
de la céleste colère suspendu sur leurs têtes et prêt à rouvrir sous
leurs pas l'abîme où disparut Abiron.
Tandis que l'on cherchait en Flandre à retarder pendant quelques jours
la publication des lettres pontificales, Charles VIII, héritier de ces
rois de France qui tant de fois avaient appelé sur les communes de
Flandre l'excommunication et l'interdit, se hâtait de prendre leur
défense, et ce fut dans une assemblée solennelle tenue dans l'église
de Saint-Martin de Tours, que le procureur-général, maître Pierre
Coutard interjeta en leur nom appel au pape.
De nombreux obstacles avaient retardé l'assemblée des états généraux.
Les députés du Brabant et du Hainaut s'étaient vus réduits, pour ne
pas traverser un pays parcouru par des bandes allemandes, à
s'embarquer à Anvers pour l'Ecluse; mais à peine y étaient-ils arrivés
que d'autres préoccupations les engagèrent à suspendre leur voyage. Le
parti de la guerre, il serait plus exact de dire le parti de
l'anarchie, dominait complètement à Gand: il était vraisemblable qu'il
s'opposerait à toute tentative de rapprochement, et l'on pouvait
redouter ses menaces et même ses violences. Toutes ces craintes se
découvrent dans un mémoire où les députés du Brabant demandent, de
concert avec les sires de Ravestein et de Beveren, que l'assemblée des
états soit transférée à Bruges, attendu que le bruit court que les
Allemands se préparent à assiéger Gand. Maximilien lui-même écrit aux
Gantois dans le même but une lettre très-douce et très-affectueuse
qu'il date non plus de sa ville de Bruges, mais tout simplement de la
ville de Bruges. Les Gantois repoussent ces représentations: ils
défendent même aux députés du Brabant de traverser Bruges pour y voir
le roi des Romains, et c'est sous l'empire de cet esprit de domination
et de terreur que s'ouvre à Gand l'assemblée solennelle des députés de
toutes les provinces.
Un député zélandais, le pensionnaire de Rommerswale, prit le premier
la parole pour réclamer la délivrance de Maximilien; mais un
pensionnaire de Gand nommé Guillaume Zoete lui répondit par une longue
apologie du droit d'insurrection, qui n'était qu'une servile imitation
de l'apologie du tyrannicide rédigée par Jean Petit pour justifier le
crime de Jean sans Peur. Guillaume Zoete ne néglige aucune autorité,
pas même Aristote: il n'omet aucun exemple depuis Jéroboam, depuis
Néron, ni Childéric en France, ni Frédéric II en Allemagne, ni
Guillaume de Normandie en Flandre: il oublie seulement que si les
communes flamandes ont fondé leur liberté en luttant loyalement contre
les usurpations de Guillaume de Normandie, elles en ont marqué la fin
le jour où l'arène est devenue un échafaud sur lequel, à défaut de
juges, règne seul le bourreau.
Cependant ces déclamations violentes réveillaient moins d'échos. D'une
part, les lettres du pape qu'il avait été difficile de cacher
longtemps excitaient une vive émotion; d'autre part, l'on annonçait
que la grande armée réunie par l'empereur Frédéric III s'approchait;
elle se composait de trente mille hommes, et l'on comptait parmi ses
chefs les ducs de Brunswick, de Juliers, de Saxe, de Bavière,
l'archevêque de Cologne, le landgrave de Hesse, les margraves de Bade
et de Brandebourg. On vit le parti de la paix s'élever et dominer tout
à coup à Gand comme il dominait dans les autres villes de Flandre. Ce
parti, formé par les bourgeois les plus honorables, s'était proposé
une double tâche, car il voulait, en rétablissant la concorde et
l'union, défendre la Flandre à la fois contre l'invasion étrangère qui
menaçait ses frontières et contre l'anarchie qui se déchaînait dans
ses cités: c'était le seul qui fût resté fidèle aux souvenirs du
passé, et les dernières pages de notre histoire, où l'on voit revivre
avec quelque éclat et quelque force nos traditions nationales, sont
celles qui ont conservé la trace de ses efforts.
Deux grandes mesures résument cette situation: la première, c'est la
confédération de toutes les provinces pour défendre leurs priviléges
et repousser les étrangers; la seconde, c'est la réconciliation avec
Maximilien et l'abandon de ce système honteux de supplices et de
représailles, de menaces et d'outrages, source de divisions mille fois
plus funestes que la guerre.
Le traité qui fut conclu à Gand par les députés de la Flandre, du
Brabant, du Hainaut, de la Zélande, du Limbourg, du Luxembourg, de la
Frise, de Namur, de Valenciennes, d'Anvers, de Malines, était conçu en
ces termes: «Pour ce que, pour la garde et conservation de toute
police, gouvernement et bien public, n'est rien plus utile, ne chose
plus nécessaire que paix, amitié et bonne union qui sont mères de tous
biens et vertus et cause que le service divin est augmenté, l'estat
des nobles honoré, marchandises haulte et le pays cultivé en grant
repos et seureté, et pour ce qu'au contraire n'y a rien plus
dommageable, ne préjudiciable au bien public, que dissension et
confusion des règles, qui sont nourrice et mère de tous maulx,
commenchement et occasion de toutes divisions, guerres et différends:
au moyen de quoi les pays, villes, provinces et royaumes eschéent en
grandes confusions, désolations et ruynes, et souventefois sont
transférés de de gens en aultre, et qu'il soit ainsi que lesdicts pays
de par-deçà, ont pris naguaires chemin de grandes charges et
dissensions; en telle sorte que justice, paix, amitié, union et
marchandise en ont été deschassez et estrangez au grand desplaisir,
destriment et dommaige du povre commun peuple... nous avons pour
mettre et réduire en paix et bonne police lesdicts pays, lesquels sont
contigus les uns aux aultres et appartenant à ung seigneur, fait,
conclu et juré paix, union, amitié, alliance et bonne et constante
intelligence entre nous à l'honneur de Dieu et prouffit de nostre
très-redouté seigneur et de ses pays: ladite union, en tant qu'il
touche la police, durera à perpétuité et demoureront chascun desdits
pays et villes en leurs loix, priviléges, usaiges et coustumes,
libertés et franchises.»
Divers articles du traité concernent l'oubli complet des anciennes
discordes, le départ des garnisons allemandes, l'engagement réciproque
de ne pas livrer passage aux hommes d'armes qui menaceraient l'une des
provinces confédérées, et de se protéger contre tous ceux qui seraient
hostiles à cette alliance, l'incapacité des étrangers à remplir des
fonctions publiques, l'abolition des droits de tonlieu contraires au
développement des relations commerciales, l'unité d'une monnaie qui ne
pourra être modifiée «sans le consentement de tous les pays.» A
l'avenir aucune guerre ne pourra être entreprise sans l'avis «de tous
les estats,» et leur assentiment sera également nécessaire pour la
faire cesser. Chaque année, les états généraux se réuniront le 1er
octobre à Bruxelles, à Gand, à Mons, ou dans toute autre ville de
Brabant, de Flandre ou de Hainaut.
Ce traité devait être ratifié par le roi de France, l'évêque
d'Utrecht, les ducs de Bourbon et de Clèves, les sires de Beveren et
de la Gruuthuse, «comme parents et amis de nostre très-redoubté
seigneur, promettant de se joindre en ceste bonne paix qui est grande
et utile.»
On ne peut oublier qu'une autre confédération presque semblable avait
été fondée par Jacques d'Artevelde. Le traité de 1339 porte les noms
de Jean de la Gruuthuse, de Gérard de Rasseghem, d'Arnould de Gavre,
d'Arnould de Baronaige, de Jean d'Herzeele. Le traité de 1488 fut
signé par Louis de la Gruuthuse, par Adrien de Rasseghem, par Jean de
Gavre, par Jean de Baronaige, par Daniel d'Herzeele. Nommons aussi
Jean de la Vacquerie, Jean de Claerhout, Pierre d'Herbaix, Gauthier
Vander Gracht, Jean de Stavele, Nicolas d'Halewyn, André de la
Woestyne, Louis de Praet, Arnould d'Escornay, les abbés d'Afflighem,
de Saint-Bernard, de Grimberghe, de Saint-Bavon, de Saint-Pierre,
d'Eenhaem, de Hautmont, de Bonne-Espérance, de Tronchiennes, de
Baudeloo.
Presque au même moment un traité était conclu avec Maximilien. Les
communes y promettent de rendre immédiatement la liberté au roi des
Romains. Celui-ci s'engage de son côté à congédier, dans le délai de
quatre jours, toutes les garnisons étrangères, sans qu'elles emmènent
de prisonniers, et «s'il advient, ajoute Maximilien, qu'elles fassent
au contraire, l'on recouvrera l'intérest de ce et le dommage sur la
pension que ceux de Flandre nous ont consenty ou nous consentiront.»
Afin de faciliter le départ de ces garnisons, les trois membre de
Flandre payeront dans le délai d'un mois, «la somme de vingt-cinq
mille livres de quarante gros, monnoye de Flandre, la livre, à
condition que si iceux gens de guerre et garnisons ne sont partis
dehors de tous les pays dedans ledict temps, que en ce cas lesdicts
vingt-cinq mille livres seront employez au payement d'autres gens de
guerre pour par la force les expulser et déchasser.» Maximilien
déclare «quitter, abolir et pardonner à tousjours la prise et
détention de sa personne, ensemble tout ce qui est advenu devant ou
aprez, par qui, quand, comment, ne en quelque manière que ce soit.» Et
les trois états comprennent dans une semblable amnistie tous ceux
qu'ils ont accusés d'actes illégaux ou de participation aux hostilités
dirigées contre la Flandre.
Maximilien renonce à être mainbourg de Flandre et consent «à ce que
celui pays et comté de Flandre, durant la minorité de son fils, soit
régi et gouverné sous son nom par l'advis et consentement des trois
états du pays, ensuyvant le contenu de l'union faicte par tout le
pays.» Il renonce également à porter les armes et le titre de comte de
Flandre, et, en considération de cet abandon, reçoit une pension de
mille livres de gros. Il adhère au traité d'Arras, promet de ramener
son fils en Flandre et de protéger les marchands flamands en quelque
pays qu'ils se trouvent.
Quelques difficultés s'étaient élevées lorsqu'on avait appris que le
duc de Bavière et le marquis de Bade, que Maximilien avait désignés
comme otages, hésitaient à garantir sa fidélité à remplir ses
engagements, parce qu'elle leur semblait trop douteuse, et qu'ils
cherchaient à se faire remplacer par le comte de Hanau et le sire de
Falckenstein. Mais Philippe de Clèves, qui avait, par la popularité
dont il jouissait, contribué plus que personne à faire rendre la
liberté au roi des Romains, s'était hâté de lui écrire «que, par le
grand désir qu'il avoit à sa délivrance, si plus il povoit employer
que corps et biens, il le feroit de très-bon cœur.» Et c'était ainsi
que son nom figurait au premier rang parmi ceux des otages dans le
traité du 16 mai 1488. «Pour plus grande sûreté, y disait le roi des
Romains, nous avons prié et requis ledict messire Philippe que en cas
que nous fussions aucunement en faute de non accomplir iceux poincts,
il ne nous veuille aider, et en ce cas, iceluy messire Philippe avons
deschargé et deschargeons de tous sermens de fidélité et autres qu'il
nous peut avoir faict, et assistera ceux de Flandres à l'encontre de
nous de tout son pouvoir et de toute sa puissance, et de ce fera
ledict messire Philippe serment.»
Les états de Flandre demandaient de plus que Maximilien fît ratifier
ce traité par le pape, l'Empereur et les électeurs de l'Empire, et que
les évêques de Liége et d'Utrecht et les ducs de Clèves et de Juliers
s'engageassent à refuser passage à ses troupes s'il cherchait à le
violer.
Le même jour, une procession solennelle parcourut les rues de Bruges:
on y portait la châsse de saint Donat et la relique du bois de la
vraie croix de l'église Notre-Dame. Les corps de métiers
l'accompagnaient à la clarté des torches, et elle se dirigeait
lentement vers l'hôtel de Jean Gros, où le roi des Romains était
prisonnier depuis onze semaines: elle venait l'y chercher pour le
conduire à la place du Marché.
Maximilien se montrait plein de joie: il levait les mains vers le ciel
pour la manifester plus vivement. Cependant, c'était au Craenenburg
qu'il devait monter pour adhérer à la paix et pardonner à ceux qui
l'avaient retenu prisonnier: c'était au milieu du marché, au lieu même
où la hache du bourreau avait frappé ses serviteurs et ses amis,
qu'on avait construit pour lui un trône surmonté d'un dais magnifique.
Devant le trône s'élevait un autel, et le roi des Romains, «agenouillé
en grande révérence et crainte comme il sembloit,» y prêta le serment
suivant:
«Nous promettons de nostre franche volonté et jurons en bonne foi sur
le saint-sacrement cy-présent, sur la sainte vraie croix, sur les
Evangiles de Nostre Seigneur, sur le précieux corps de saint Donat,
patron de paix, et sur le canon de la messe, de tenir, entretenir et
accomplir par effect la paix et l'alliance conclues entre nous et nos
bien-amés les estats et trois membres de Flandre et leurs adhérents,
ensemble la concordance, union et alliance de tous les estats et pays,
conclue par nostre consentement, et promettons en parole de prince et
comme roy, sur nostre foy et honneur, que jamais ne viendrons au
contraire en quelque manière que ce soit, deschargeant lesdits de
Flandre du serment qu'ils nous ont faict comme mainbourg de nostre
chier et amé fils.»
Pour rendre cet engagement plus solennel, l'évêque de Tournay bénit
tous ceux qui l'observeraient et maudit quiconque oserait
l'enfreindre.
Dès ce moment, Maximilien était libre. Après un pompeux banquet dans
la maison de Jean Canneel, il se rendit à l'église de Saint-Donat pour
y assister au chant des actions de grâces. Philippe de Clèves, qui
venait d'entrer à Bruges, l'accompagnait et y prêta serment comme
otage «de aider et de faire assistance à ceux de Flandre contre les
infracteurs de ladite paix, union et alliance.»
Maximilien sortit de Bruges par la porte de Sainte-Croix. Les députés
des états le reconduisirent à quelque distance de la ville et reçurent
de nouveau la promesse qu'il serait fidèle à la paix. «Monseigneur,
disait Philippe de Clèves au roi des Romains, vous estes maintenant
vostre francq homme et hors de tout emprisonnement. Veuillez me dire
franchement vostre intention. Est-ce vostre volonté de tenir la paix
que nous avons jurée?» Maximilien le rassura en lui disant: «Beau
cousin de Clèves, le traité de la paix, tel que je l'ay promis et
juré, je le vueil entretenir sans infraction.»
L'enthousiasme qui accueillait le terme de ces longues discordes était
sincère. On chantait et on dansait dans toutes les rues, quand les
musiciens placés au haut de la tour des Halles s'interrompirent tout
à coup. Ils voyaient s'élever des tourbillons de flamme et de fumée
autour de Male. C'étaient les Allemands du duc de Saxe, accourus au
devant du roi des Romains, qui saluaient son arrivée en incendiant les
chaumières des laboureurs.
Le sire de Beveren se dirigea vers Male pour aller reconnaître ce qui
s'y passait. Il revint avec une lettre fort douce où le roi des
Romains déclarait qu'il était étranger aux fureurs des Allemands, et
ajoutait que si l'on envoyait cinquante mille florins au duc de Saxe,
il s'éloignerait immédiatement. On accéda à cette prière, et dès le
lendemain on reçut une nouvelle lettre de Maximilien qui demandait
qu'on délivrât deux de ses otages. On y consentit; mais ces
concessions ne devaient qu'encourager de plus en plus la mauvaise foi
du roi des Romains. Des Allemands enlevèrent le sire de la Gruuthuse
et le conduisirent au château de Rupelmonde, au moment même où les
Brugeois rendaient la liberté au comte de Hanau et au sire de
Falckenstein.
L'armée de l'Empereur approchait de Gand, et le duc de Saxe avait déjà
été rejoint au camp de Male par quelques capitaines allemands qui se
vantaient d'effacer dans le sang des Brugeois les traces encore toutes
récentes de la captivité du roi des Romains; Maximilien s'était
lui-même retiré dans la forteresse de Hulst, centre des excursions de
toutes les bandes armées qui pillaient le pays depuis la Lys jusqu'à
la mer. Il n'avait jamais eu l'intention de se montrer fidèle à son
serment, jugeant qu'il suffisait qu'il lui eût été imposé par la
nécessité pour qu'il eût le droit de le violer. Au moment même où il
chargeait son chancelier de négocier les conditions de la paix, le
sire d'Ysselstein pressait en son nom les princes allemands
d'assembler leurs hommes d'armes, et dès qu'il se vit hors de tout
péril, il se hâta de publier un manifeste où il déclarait que s'il
avait eu le projet de s'emparer de Bruges, rien n'eût pu l'en
empêcher, mais que les communes flamandes ne l'en avaient accusé, en
oubliant tous les services qu'il leur avait rendus, qu'afin de pouvoir
remettre son fils au roi de France aussi aisément qu'ils lui avaient
livré sa fille.
Trois jours seulement s'étaient écoulés depuis que la paix du 16 mai
avait été publiée dans toutes les villes, lorsque Maximilien adressa à
leurs habitants un message pour leur annoncer qu'il était résolu à ne
point l'observer, et en même temps il les invitait à envoyer des
vivres au camp des Allemands à Ninove. «La main qui naguère encore
portait des chaînes, dit un poète apologiste du roi des Romains, avait
ressaisi l'épée.»
Le repos de la Flandre avait à peine duré quelques heures. Le tocsin
résonnait de nouveau dans les cités, dans les bourgs, dans les
villages. Les bourgeois, témoins du parjure du roi des Romains,
soupçonnaient partout des trahisons.
Cependant Philippe de Clèves, otage de Maximilien, protesta par sa
loyauté contre la mauvaise foi qui était devenue le vice de ce temps.
«Monseigneur, écrit-il le 9 juin au roi des Romains, en l'acquit de
mon serment par doubte d'offenser Dieu, nostre créateur, j'ay promis
aux trois membres de Flandre de les aider et assister: ce que je vous
signifie à très-grand regret de cœur et très-dolent: car en tant
qu'il touche vostre noble personne, comme vostre très-humble parent,
je vouldroye vous faire tout service et honneur; mais en tant qu'il
touche l'observation de mon serment, je me suis obligé à Dieu,
souverain roy des roys.» Le sire de Clèves devint capitaine général de
l'armée flamande. Philippe de Bourgogne, sire de Beveren, qui avait
comme lui juré le traité du 16 mai, et le sire de Chantraine lui-même,
qui, des remparts de l'Ecluse, avait menacé les Brugeois de
représailles s'ils retenaient Maximilien, se hâtèrent de suivre son
exemple. Sous Philippe de Clèves, le parti des communes se réveille et
se reconstitue. D'une part, il dompte la faction anarchique qui
voulait relever l'échafaud d'Hugonet et d'Humbercourt pour y faire
monter le chancelier de Maximilien et les nobles allemands prisonniers
au Gravesteen; d'autre part, on le voit entouré des sires de la
Gruuthuse, d'Halewyn, de Stavele, de Lichtervelde, réprimer les
fureurs des Allemands qui se répandent dans tout le pays, ravageant
tout ce qui est abandonné, reculant devant tout ce qui résiste. Le 8
juin, ils ont surpris Deynze pendant la nuit et y ont tout mis à feu
et à sang; Roulers a éprouvé le même sort. Les habitants, réfugiés
dans l'église avec leurs femmes et leurs enfants, ont péri dans les
flammes qui consument les autels. Mais ils se voient arrêtés devant
les remparts d'Ypres, où les bourgeois se tiennent en armes près de
leurs canons, et bientôt ils se trouvent réduits à demander une trêve.
«Nous ne voulons pas de trêve avec les Allemands!» répondent les
magistrats de Bruges; et en même temps, les doyens des métiers de Gand
écrivent au marquis de Bade: «Vous nous parlez de paix et de traités:
quel est le Dieu que le roi des Romains peut désormais prendre à
témoin de ses serments?»
Si les Brugeois sont arrêtés devant quelques châteaux, si leur
capitaine, Antoine de Fletre, est fait prisonnier dans un combat près
de Coxide, Jean de la Gruuthuse répare ces revers en enlevant près de
Termonde un convoi qu'attendait Maximilien. Un avantage plus important
est le mouvement des bourgeois de l'Ecluse, qui, à la voix de Philippe
de Clèves, s'associent à la cause des trois membres de Flandre. Les
Allemands s'efforcent inutilement de reconquérir cette forteresse,
vraie citadelle de Bruges, malgré la distance qui l'en sépare;
Maximilien n'est pas plus heureux au siége du bourg de Damme, encore
dépositaire, à cette époque, d'immenses richesses qui allaient se
retirer de ses entrepôts comme le commerce se retirait de Bruges. Il a
promis le pillage à ses hommes d'armes, à défaut d'argent pour payer
leur solde; mais ils sont repoussés après un sanglant assaut, et le
roi des Romains se voit réduit à s'éloigner précipitamment,
abandonnant son camp et ses approvisionnements. Le frère du marquis de
Bade est resté parmi les morts, et la garnison flamande conserve comme
de glorieux trophées les étendards des archevêques de Cologne et de
Mayence.
C'est en vain que Maximilien s'est allié au duc de Bretagne et cherche
à ce prix à obtenir la main de la jeune héritière de ce duché, comme
jadis il obtint celle de la jeune héritière du duché de Bourgogne;
c'est en vain que le duc de Bretagne attend sur le rivage qu'illustra
Jeanne de Montfort des hommes d'armes venus de Flandre pour soutenir
la rébellion du duc d'Orléans; Maximilien est trop faible pour lui
faire parvenir les secours qu'il lui a promis, et tandis qu'il échoue
devant Damme, Charles VIII, fortifié par la victoire de Saint-Aubin du
Cormier, se prépare à protéger les communes flamandes contre les
efforts de l'armée impériale en envoyant douze cents chevaux aux
Gantois et à peu près le même nombre aux bourgeois de Bruges. Le sire
de Crèvecœur, qui les a suivis à Ypres avec de nouvelles forces, met
en déroute, avec le secours des habitants de Courtray, les Allemands
et la garnison de Lille, qui cherche à s'opposer à son passage.
Dixmude et Nieuport appelent Philippe de Clèves; les Allemands ont
évacué Bergues; ceux qui occupent la forteresse d'Audenarde sont
enfermés dans ses murailles. On apprend enfin, le 31 juillet, que
l'Empereur a quitté la Flandre. Il se retire à Anvers, où il fait
publier deux déclarations: l'une, «pour dégrader monseigneur Philippe
de Clèves de son honneur par ban impérial;» l'autre, pour justifier
son expédition; cependant les états généraux assemblés à Anvers
élèvent la voix au milieu même des bannerets allemands de Frédéric
III, pour exprimer de nouvelles plaintes sur l'inexécution du traité
d'Arras.