Les députés de Gand ne tardèrent point à arriver à Bruges; les

principaux étaient Philippe Vander Zickele, Jean de la Kéthulle, Josse

Vander Brughe, Jean Uutenhove, Gerolf Van der Haghe. Ils amenaient

avec eux un corps de deux mille hommes, mais ils consentirent à le

laisser hors de la ville, sur les instances des marchands étrangers

restés à Bruges, qui redoutaient une autre journée du 3 mai 1382. Tous

les métiers s'étaient réunis sur la place du Marché pour les recevoir,

et dès qu'ils y parurent, on les salua par une décharge générale de

l'artillerie. Les mêmes honneurs furent rendus aux députés d'Ypres, et

les délibérations des trois membres du pays commencèrent aussitôt.

Quelques-uns espéraient qu'elles ramèneraient promptement la concorde

et l'union. Pendant trois jours la châsse de Saint-Donat fut

solennellement exposée au milieu du chœur de la cathédrale, et le

peuple fut invité à venir se joindre aux prières du clergé pour que la

paix fût rétablie entre Maximilien et les états; mais rien n'était

plus difficile que d'y parvenir, tant les griefs étaient nombreux.

Le mandat des représentants de la commune de Gand renfermait quatre

demandes principales: la première, que le duc Philippe fût conduit en

Flandre; la seconde, que le Franc cessât de former le quatrième

membre; la troisième, que le renouvellement des échevinages eût lieu

au nom du duc Philippe et des trois membres de Flandre; la quatrième,

que les bourgs fussent de rechef soumis à l'autorité des trois bonnes

villes. Le lendemain ils ajoutèrent qu'on pouvait, en renouvelant les

échevinages, joindre au nom du duc Philippe celui du roi de France,

souverain seigneur de Flandre, et insistèrent pour que l'on déclarât

que le roi des Romains n'avait aucun droit à la tutelle de son fils et

qu'il s'en était montré indigne, ce qu'ils établissaient par une

énumération de quarante griefs; quelques bourgeois de Bruges

craignaient de se montrer trop hostiles à un prince illustre, qui de

plus était le père du légitime héritier des comtes de Flandre; mais

leur hésitation céda à des remontrances plus pressantes.

Les députés des communes, qui accusaient le roi des Romains et le

retenaient prisonnier, invoquaient en leur faveur le droit féodal. En

effet, si Charles VII était intervenu en 1452 aux conférences de

Lille, comme seigneur souverain et comme légitime arbitre des

discordes du prince et de ses sujets, Charles VIII ne s'appuyait pas

sur d'autres bases pour faire reconnaître sa médiation; mais il

l'avait manifestée sous une forme plus active et plus énergique.

Charles VII, en abandonnant les communes flamandes, avait élevé si

haut la puissance des ducs de Bourgogne qu'il avait fallu, pour les

empêcher d'absorber la monarchie française, d'un côté l'habileté

perfide de Louis XI, de l'autre la folle témérité de Charles le Hardi.

Charles VIII protégeait la Flandre en présence d'un autre péril dont

la réalisation n'était pas éloignée: la réunion des Pays-Bas à

l'Allemagne. Pour fortifier son autorité, il soutenait parmi nous les

libertés communales; ce n'était qu'à ce titre que les états de Flandre

acceptaient une intervention qui les constituait les juges légitimes

de leur seigneur, seul coupable du délit de rébellion, puisqu'il

résistait à son suzerain.

Le 17 janvier 1487 (v. st.), Charles VIII, rappelant l'influence que

Gand exerçait sur toute la Flandre, avait autorisé les échevins de

cette ville à battre de la monnaie d'or et d'argent, et à désigner les

magistrats et les officiers qui devaient rendre la justice au nom de

Philippe, mineur et prisonnier des ennemis du roi, et ce fut en vertu

de cette déclaration que les députés de Gand créèrent à Bruges de

nouveaux échevins, parmi lesquels il faut citer Jean de Riebeke et

Jacques Despars.

Le 18 janvier, Charles VIII écrivit aux autres membres pour les

engager à suivre l'exemple de Gand.

Par une autre charte, il confirma tous les priviléges des Gantois.

Enfin le 27 janvier, il ordonna à ses baillis de citer tous les

officiers qui continueraient à gérer leurs offices au nom de

Maximilien, qui avait usurpé la mainbournie, violé les traités qu'il

avait jurés et fait frapper de la mauvaise monnaie en son propre nom.

Toutes ces chartes furent publiées le 13 février, à Bruges, en même

temps que le texte du traité d'Arras, et le même jour, après la

lecture d'une enquête sur les tentatives d'incendie dont on accusait

Maximilien, le peuple, mandataire trop zélé de la justice royale,

brisa les portes du _Princen-hof_. On y trouva, dit-on, quatre cents

barils de poudre, des tonneaux remplis de cordes, des échelles de

cuir, et de là naquirent de nouvelles rumeurs qui, en rappelant

celles qu'avaient excitées les Mores du comte de Zollern, attribuèrent

avec plus de force au roi des Romains les desseins les plus affreux,

ceux-là mêmes que Jacques de Châtillon avait formés avant les matines

de Bruges.

Il ne faut pas s'étonner si le lendemain le grand bailli Charles

d'Halewyn et l'écoutète Pierre Metteneye se présentèrent au

Craenenburg, pour y arrêter, au nom des trois membres de Flandre, les

amis de Maximilien, qui se croyaient protégés par le rang du prince

dont ils partageaient la résidence; les uns ses conseillers, les

autres chevaliers et capitaines de son armée, ceux-ci Flamands,

ceux-là Allemands ou Bourguignons: c'étaient le comte Wolfgang de

Zollern, l'abbé de Saint-Bertin, le sire de Ghistelles, le sire de

Maingoval, Martin et Wolfart de Polheim, Jean Carondelet, chancelier

de Bourgogne, George et Wolfart de Falckenstein, Jean de Jaucourt,

sire de Villarnoul, Régnier de May, capitaine de Gavre, le bâtard de

Nassau et Philippe Louvette, maître d'hôtel du roi des Romains. Quatre

d'entre eux, Wolfart de Polheim, le sire de Maingoval, le sire de

Villarnoul et le comte de Zollern, avaient été saisis dans la chambre

même de Maximilien, qui ne pouvait rien pour les défendre; mais les

députés de Gand et les bourgeois les plus notables de Bruges

cherchèrent à atténuer l'effet de ces violences en se rendant le même

soir près du roi des Romains, pour le consoler et lui porter des

paroles affectueuses.

Ces protestations ne pouvaient rassurer complètement Maximilien. On

allait aborder, sous les plus tristes auspices, le procès de Jean de

Nieuwenhove, de George Ghyselin et de quelques autres bourgeois qui

avaient été arrêtés et conduits au Steen: Jean de Nieuwenhove et

George Ghyselin comparurent les premiers. Leur interrogatoire dura

deux jours entiers; les juges, en le prolongeant, cherchaient

peut-être à les sauver. Cependant la multitude, qui se pressait autour

du Bourg, se lassa d'attendre un arrêt que sa colère avait dicté

d'avance. On la vit se précipiter au tribunal des échevins, qu'elle

accusait de sommeiller trop longtemps, s'emparer du chevalet et

entraîner les accusés vers la place du Marché. Le droit de rendre la

justice et de disposer souverainement de la vie et de la liberté de

l'homme est trop sérieux et trop grave pour qu'on puisse impunément le

faire fléchir devant les passions: le livrer aux impressions

flottantes et à l'irritation fébrile de la place publique, c'était le

violer et l'anéantir.

Un seul moment, la cité parut oublier son agitation et son inquiétude.

Les joyeusetés du carnaval, les folies du _papenvastenavond_

traversèrent les lieux mêmes que le sang devait bientôt rougir. De

bruyantes chansons s'élevaient dans les airs autour du chevalet; le

vin coulait à longs flots dans cette arène vouée à la mort et au

deuil, et l'orgie fut si complète que les fruitiers, les ceinturiers

et les aiguilletiers mirent le feu à leurs tentes (17 février).

Le lendemain, sur cette même place du Marché, l'on publiait une

proclamation où l'on promettait une récompense de plus en plus

considérable à quiconque livrerait Pierre Lanchals, en menaçant de la

destruction le toit qui l'avait reçu, lors même que ce refuge aurait

été quelque monastère, ou l'un de ces pieux autels investis du droit

d'asile, qui, en protégeant la faiblesse du malheur, semblaient, selon

un touchant usage, abriter encore l'innocence.

Dès ce moment, les condamnations se succèdent: elles atteignent tour à

tour Jean de Nieuwenhove, Victor Huyghens, bailli de Male, Gilbert du

Homme, ancien bourgmestre du Franc, quoique Normand de naissance,

George Ghyselin et deux serviteurs de Pierre Lanchals.

Avant que l'on eût vu s'accomplir ces actes de vengeance, qui

n'empruntèrent pas même aux formes consacrées par les lois et les

usages l'apparence d'un acte de justice, on avait décidé qu'on

donnerait au roi des Romains une autre résidence que la maison de

Henri Nieulant. Les Gantois avaient fortement insisté pour que

Maximilien fût éloigné avant leur arrivée, afin qu'il n'assistât pas

aux délibérations auxquelles ils prendraient part. Ils craignaient que

la violence de leurs discours et de leurs conseils ne devînt tôt ou

tard un légitime prétexte de représailles. Bien qu'on eût eu soin de

fermer les volets du Craenenburg, Maximilien pouvait reconnaître les

voix les plus hostiles. D'autres bourgeois, guidés par une pensée plus

généreuse, demandaient qu'on lui épargnât le triste spectacle du

supplice de ses amis. Il faut ajouter que cette maison était une

prison peu sûre; Maximilien avait essayé de s'évader sous divers

déguisements. On lui choisit donc dans un autre quartier de la ville

une habitation plus vaste et plus convenable à son rang: ce fut

l'hôtel de maître Jean Gros, chancelier de l'ordre de la Toison d'or,

situé entre l'église Saint-Jacques et le pont aux Anes. Le roi des

Romains, en ayant été instruit par le sire d'Halewyn et l'écoutète

Pierre Metteneye, se borna à exprimer aux _hooftmans_ le désir

qu'avant de s'y rendre il lui fût permis de haranguer le peuple

assemblé sur la place du Marché. Vêtu de noir et le front incliné, il

parcourut avec eux les rangs des bourgeois et des hommes de métier en

les suppliant dans les termes les plus pressants de lui octroyer trois

demandes: la première était qu'on lui accordât dix ou douze personnes

de sa maison qu'il désignait; la seconde, qu'on ne le livrât ni aux

Français ni au Gantois, car il préférait, disait-il, de vivre et de

mourir avec les Brugeois; la troisième, qu'on ne se portât à aucun

attentat contre lui. On lui promit tout ce qu'il demandait. Le roi des

Romains remercia les bourgeois des honneurs qu'on lui avait rendus et

des bons soins qu'on avait eus de sa personne, puis il quitta la place

du Marché: en passant devant la chapelle de Saint-Christophe pour

entrer dans la rue des Tonneliers, il put entendre les acclamations du

peuple auquel les magistrats faisaient faire, en signe d'allégresse,

une distribution de la nouvelle monnaie d'argent qui portait les mots:

_Æqua libertas_. Jean de Coppenolle venait d'annoncer que trente

ambassadeurs français étaient arrivés à Gand avec une escorte de deux

cent quatre-vingts chevaux pour faire maintenir la paix d'Arras, et il

était monté aux Halles pour donner lecture d'une nouvelle déclaration

de Charles VIII, qui portait que dès ce moment tous les marchands

flamands pouvaient librement circuler en France, et que des

conférences s'ouvriraient le 12 mars pour régler les bases du

rétablissement de l'ordre et de la paix.

On a rendu au roi des Romains, comme il l'a demandé, ses panetiers,

ses échansons, ses écuyers tranchants; on veille à ce que sa table

soit somptueusement servie, et on lui a restitué sa vaisselle d'argent

qu'il avait mise en gage. Quelquefois les métiers défilent en armes

sous ses fenêtres, «afin d'occuper ses loisirs et de calmer sa

mélancolie;» tantôt ils établissent un tir à l'oiseau dans la cour de

sa prison et engagent le roi des Romains, qui y consent volontiers, à

y prendre part, mêlé aux archers chargés de l'égayer par leurs jeux et

leur adresse. L'écoutète Pierre Metteneye se tient humblement à ses

côtés, car sa charge lui fait un devoir de l'accompagner constamment.

Mais si Pierre Metteneye ne le quitte point, afin qu'il ne recouvre

pas la liberté: les serviteurs de l'écoutète sont cette fois

trente-six geôliers dont seize ont été désignés par les métiers de

Gand. De riches tentures couvrent les murailles; aux fenêtres

flottent d'épais rideaux de soie et de velours, vaines apparences

d'une pompe passée, qui ne pouvaient consoler le prisonnier. Pourquoi

ne pas laisser arriver jusqu'à lui, comme une vision d'espérance, les

atomes capricieux qui se jouent dans un rayon du soleil au printemps?

Il faut bien le dire, c'est parce que ce rayon n'aurait pu se reposer

sur son front qu'en glissant sur des barreaux de fer.

Maximilien avait, en s'éloignant du Craenenburg, levé le dernier

obstacle qui pouvait suspendre ou retarder la perte de ses amis

prisonniers comme lui. Dès le lendemain du jour où il avait quitté la

place du Marché, le bourreau y parut sur l'échafaud tendu de deuil.

Gilbert du Homme périt le premier; Jean de Nieuwenhove le suivit.

Affaibli par les tortures et les infirmités, il attendit sur un

fauteuil la mort qui ne calma sa longue agonie qu'au troisième coup de

hache; après lui périrent George Ghyselin, le bailli de Male et un

serviteur de Pierre Lanchals.

Un prisonnier plus illustre attendait au Steen un arrêt dicté d'avance

par d'implacables ennemis: c'était Jacques de Dudzeele, seigneur de

Ghistelles, ancien bourgmestre de Bruges, qui avait été arraché du

Craenenburg sous les yeux de Maximilien. Le sire de Ghistelles

protestait avec courage et avec noblesse contre les accusations dont

il était l'objet. «Je n'ai jamais été un traître, disait-il, et jamais

ce reproche ne s'adressa à mes ancêtres; il y a cinquante-cinq ans que

je sers les princes qui se sont succédé dans ce pays, et s'il est

quelqu'un qui m'accuse de trahison, je suis prêt à le combattre,

quelque grand qu'il soit, en présence du duc Philippe, et de faire

tout ce qu'est tenu de faire un bon et loyal chevalier, noble homme et

bourgeois de cette ville, puisqu'il s'agit d'une accusation telle que

tout homme noble doit exposer sa vie pour la repousser.» Personne ne

répondit au défi du sire de Ghistelles. L'assemblée de la place du

Marché ne ressemblait guère à ces tournois où le chevalier entrait la

lance haute; l'influence des députés de Gand y faisait sans cesse

prévaloir les résolutions les plus violentes, et un libre cours y

semblait ouvert aux mauvaises passions d'une multitude furieuse. En

vain la dame de Ghistelles accourut-elle avec ses enfants supplier les

corps de métiers de prendre pitié de l'ancien bourgmestre de Bruges;

en vain le doyen de Saint-Donat, le prévôt de Notre-Dame et les

principaux marchands osterlings et espagnols joignirent-ils leurs

prières aux siennes: tout fut inutile, et la tête du sire de

Ghistelles roula sur l'échafaud.

Le lendemain, le cercueil de Jacques de Ghistelles, orné des

pennonceaux et des écus qui rappelaient la puissance de l'une des plus

nobles maisons de Flandre, fut déposé dans les caveaux de l'église de

Dudzeele; mais ses enfants, en qui les Brugeois voyaient des otages,

ne purent l'accompagner que jusqu'aux portes de la ville; et, par une

de ces rigueurs dont l'opprobre n'appartient qu'aux discordes civiles,

on souleva à leurs yeux le linceul de leur père, afin de s'assurer que

quelque fugitif n'avait pas cherché la vie dans le sein même de la

mort.

Les supplices ne devaient plus s'interrompre: ils recommencèrent le 14

mars. Jacques de Heere, arrêté la veille au point du jour, fut livré

le premier au bourreau. Il avait, comme capitaine de Hulst, soutenu

courageusement contre les Gantois le parti de Maximilien, et s'était

rendu près de lui le 1er février; son plus grand crime était toutefois

d'avoir été le représentant des prétentions rivales des magistrats du

Franc. Nicolas Van Delft parut le second; mais lorsqu'il se trouva

devant le billot, il tomba à genoux et s'adressa au peuple en termes

si touchants qu'un cri de grâce se fit entendre, et Nicolas Van Delft,

étonné de conserver la vie autant qu'il avait craint de la perdre,

descendit de l'échafaud pour remercier ceux qui s'étaient laissé

toucher par ses larmes.

Pierre Lanchals était parvenu à se dérober jusqu'à, ce moment aux

recherches les plus actives. La récompense promise à celui qui le

livrerait avait été élevée à 100 livres de gros, et l'on venait de

renouveler l'ordonnance qui portait que tout bourgeois qui le

recevrait serait puni de mort et que l'asile, quel qu'il fût, où il se

serait réfugié serait démoli, lorsque le 15 mars un de ses amis le

trahit et révéla sa retraite. Le bourgmestre, Jean d'Hamere, alla

aussitôt l'arrêter et l'amena au Steen (15 mars). La joie du peuple

était extrême; on dansait dans les rues; aux détonations des canons et

des veuglaires se mêlaient les fanfares des clairons et des

trompettes, la mélodie argentine des fifres, les bruyants roulements

des tambours. On entendait de toutes parts s'élever le cri: «Pierre

Lanchals, l'ancien écoutète, est notre prisonnier!» et les clameurs

insultantes qui l'avaient accueilli à son passage ne cessèrent point

de retentir pendant toute la nuit.

Pendant que Pierre Lanchals était écoutète, il avait fait construire

un instrument de torture plus terrible et plus cruel que tous ceux

que l'on connaissait en Flandre; il n'avait jamais été employé. On le

porta sur la place du Marché, et Pierre Lanchals en éprouva le premier

la puissance, jusqu'à ce qu'il avouât, pour éviter une nouvelle

épreuve, qu'il était vrai qu'il avait voulu introduire dans la ville

les Allemands qui devaient la piller, et qu'il avait pris la plus

grande part au célèbre complot du Bourg.

Pierre Lanchals essaya inutilement les mêmes prières que Nicolas Van

Delft, en demandant humblement qu'on l'enfermât dans quelque cachot

ténébreux jusqu'à sa mort. Voyant que le peuple ne voulait point

prendre pitié de lui, il se laissa déshabiller par le bourreau; l'un

des doyens touchait à sa chaîne d'or. «Sire doyen, lui dit-il, vous

savez bien qu'un bourgeois de Bruges ne peut à la fois forfaire corps

et biens.» Et il la donna à son confesseur afin qu'il la portât à sa

femme. Puis il adressa quelques dernières paroles au peuple pour que

son corps ne fût pas écartelé et qu'il reçut une honorable sépulture.

«Aussitôt après, dit Nicolas Despars, il remit son âme aux mains de

Dieu.»

A Gand, le sang coulait également sur les places publiques. Les

capitaines de la ville avaient été changés, et d'honorables bourgeois,

dont le seul crime était leur dévouement au roi des Romains, tels que

messire Jean Uutenhove et messire Jean Van der Gracht, avaient partagé

le supplice de l'hôtelier Matthieu Peyaert.

Des trois grandes communes de Flandre, une seule, celles d'Ypres,

était restée fidèle aux traditions généreuses du passé, en maintenant

ses franchises aussi bien contre les complots de l'anarchie que contre

les menaces de Louis XI. Ses députés, poursuivant avec un admirable

dévouement leur rôle de médiateurs, tel qu'il était tracé par

l'histoire de trois siècles, s'étaient vus à Gand menacés et entourés

de gardiens qui ne les quittaient ni la nuit ni le jour. A Bruges, ils

avaient retrouvé les mêmes dangers et ils avaient été réduits à

chercher un refuge dans l'église de Saint-Gilles. _Da pacem Domine_,

écrivaient-ils au bas de leurs lettres, et lorsque les députés de Gand

les invitèrent à se montrer autour de l'échafaud, ils se contentèrent

de répondre: «Qu'on nous y porte donc, car nous n'y irons jamais;» et

en effet, lors du supplice de Lanchals, des hommes armés les portèrent

sur la place du Marché. Spectacle digne de cette triste et sanglante

période! Les députés d'une des grandes communes de Flandre se voyaient

contraints au péril de leurs vies à assister à l'exécution d'un

magistrat condamné sans jugement. Les principes du droit communal

étaient méconnus et rejetés avec mépris: un mot nouveau justifiait,

disait-on, ces violences sans exemple: c'était la justice du peuple.

Cependant le récit des supplices faisait trembler le roi des Romains

dans le silence de sa captivité. Le jeune duc Philippe demandait

instamment qu'on lui rendît la liberté, et il avait réuni, pour

réclamer leur appui et leurs conseils, les députés des états de

Brabant et de Hainaut, qui avaient quitté Bruges dès les premiers

temps de la captivité de Maximilien. Guillaume de Houthem et Jean

Marinier leur exposèrent tour à tour, en langue thioise et en langue

wallonne, que les Brugeois retenaient le roi des Romains prisonnier et

l'accusaient à tort d'être contraire à la paix, puisque les trêves

avaient été bien moins enfreintes par ses hommes d'armes que par les

Gantois qui avaient appelé dans leur ville l'armée du sire de

Crèvecœur. Les états consentirent à inviter les communes de Gand et

de Bruges à envoyer des députés à Malines pour conférer sur les moyens

propres à rétablir la paix. Le sire de la Gruuthuse, rendu à la

liberté, s'était joint à eux; mais les Gantois ne se montraient pas

disposés à prendre part à d'autres conférences qu'à celles que Charles

VIII avait fixées dans leur ville, et leur résolution semblait si

invariablement arrêtée qu'il fallut bien s'y soumettre en convoquant à

Gand, le mercredi de Pâques 1488 (9 avril), l'assemblée générale des

états des diverses provinces.

A mesure que l'on se rapprochait du moment où l'ordre légal devait

être rétabli par les mandataires du pays légitimement investis d'une

autorité médiatrice, on voyait se multiplier les efforts pour ramener

l'union et la paix. C'est ainsi que les magistrats de Bruges se

rendent sur la place publique et engagent tour à tour les bourgeois et

les hommes de métiers à déposer les armes. Ils cherchent à les calmer

en leur remettant les lettres qui ont reconstitué le Franc comme

quatrième membre du pays, et en leur promettant qu'on s'efforcera de

rappeler les marchands étrangers en leur rendant leurs anciens

priviléges, que personne ne sera jamais inquiété au sujet des

sanglantes _wapeninghen_ de 1487 et que par précaution l'on gardera

Damme avec soin, en sommant le sire de Chantraine de livrer l'Ecluse.

A ces discours se joignaient les pieuses exhortations des prêtres. Le

4 avril 1487 (v. st.), jour du vendredi saint, une chaire fut

construite sur la place du Marché, à l'endroit même où s'était élevé

l'échafaud, et un frère carme, nommé Laurent Christians, y prêcha la

Passion. A midi, on y récita les hymnes que l'Eglise consacre aux

douleurs de la Vierge-Mère, tandis que le peuple s'agenouillait, ici

sous ses pavillons, là à l'ombre de ses bannières. Toutes ces prières,

qui montaient vers le ciel, semblaient une expiation du sang qui avait

été versé. Enfin la veille de Pâques, les _hooftmans_, les doyens et

les bourgeois déposèrent les armes; ils jurèrent, toutefois, avant de

se séparer, de s'entr'aider jusqu'à la mort, et quittèrent la place du

Marché en chantant l'_Ave regina cœlorum_ et le _Salve regina_, après

avoir livré aux flammes l'échafaud et le chevalet de Pierre Lanchals,

tristes monuments de la cruauté des discordes civiles.

Le lendemain, la solennité de Pâques, qu'un cycle de onze années

ramenait au 6 avril, comme en 1477, fut célébrée avec une grande

pompe.

Il semblait que toutes les passions dussent se calmer devant la

convocation de l'assemblée des états généraux qui allait se réunir à

Gand le 9 avril 1488. Elle était attendue avec une anxiété qui

s'accroissait de jour en jour.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 23 / 27 段