«Nous voulons aussi le maintien du traité de Tournay du 13 décembre

1385, et il faut que les magistrats des villes conservent le droit de

sonner les cloches, afin de chasser et de mettre à mort, s'il y a

lieu, les ennemis du pays.

«Nous réclamons les priviléges que Maximilien nous a enlevés.

«Nous voulons soumettre à un sérieux examen les dépenses faites par la

ville de Gand depuis la mort de Guillaume Rym.

«Nous voulons que l'on démolisse le pont qui se trouve à côté de

l'hôtel de Ten Walle.»

C'était par ce pont que le comte de Nassau avait songé à s'avancer

avec ses Allemands, lorsqu'il conseillait de détruire Gand en 1485.

Le peuple accueillit cette déclaration avec de vifs transports

d'enthousiasme. Les partisans du roi des Romains sortirent de la

ville, et tout l'argent qu'on trouva dans leurs maisons fut employé à

réorganiser ces confréries des chaperons blancs et des compagnons de

la Verte Tente, si célèbres autrefois, afin de chasser les Allemands

qui erraient aux environs de Gand, en semant partout l'effroi et la

désolation.

Les métiers, réunis en armes sous leurs bannières, envoyèrent des

députés à Maximilien pour qu'il fît choisir, par ses commissaires, de

nouveaux magistrats qui jurassent au duc Philippe et à la ville de

Gand d'observer les traités de 1385 et de 1482, déclarant que s'il ne

le faisait point, ils procéderaient eux-mêmes au renouvellement de

l'échevinage, conformément au privilége de 1301; en effet ils

désignèrent, peu de jours après, des commissaires qui élurent Adrien

de Rasseghem, premier échevin de la keure.

Dans des circonstances à peu près semblables à celles de 1485, le roi

des Romains ouvrit la guerre en essayant de nouveau de surprendre la

ville de Termonde. Mais cette fois Philippe de Hornes, moins heureux

que Jacques de Foucquesolles, fut repoussé par les bourgeois. Le sire

de Liedekerke fut aussitôt créé capitaine de Gand, et toutes les

villes de Flandre furent instruites de la rupture de la paix par de

longues lettres où on les consultait sur ce qu'il y avait lieu de

faire, en réclamant leur secours. Les Gantois n'avaient pris les

armes, disaient-ils, que pour défendre leurs priviléges et maintenir

la paix publique compromise par des mercenaires étrangers.

Maximilien s'était hâté de retourner en Flandre dès qu'il avait appris

que les Gantois s'étaient avancés jusqu'aux portes d'Anvers, de

Bruxelles et de Courtray; il était important qu'il maintînt dans

l'obéissance les villes qui reconnaissaient encore son autorité. Ce

fut dans ce but qu'il se rendit à Courtray et de là à Bruges, où il

arriva le 16 décembre 1487.

Dans toute la Flandre, on regrettait vivement d'avoir vu s'évanouir

les espérances qui reposaient sur la paix d'Arras. On se plaignait de

ce que les charges publiques étaient devenues plus accablantes

qu'elles ne l'avaient jamais été, et de ce que le cours de la justice

était en quelque sorte suspendu par les soins de la guerre; mais ce

qui excitait le plus de murmures, c'étaient les désordres commis par

les hommes d'armes allemands qui ne recevaient pas de paye et qui, non

contents de piller les bourgeois et les laboureurs, se plaisaient à

répéter «que le temps estoit venu qu'ils baigneroient leurs bras au

sang des Flamands.» Aussi l'alarme fut-elle grande à Bruges lorsqu'on

y vit arriver la garde de Maximilien. On prétendait que le roi des

Romains ne l'avait amenée avec lui que pour contraindre les habitants

les plus opulents à lui livrer leurs richesses, et aussitôt après,

assurait-on, la ville, privée de ses franchises, devait être

abandonnée au pillage. Ces rumeurs semblaient d'autant plus menaçantes

qu'il y avait à Bruges un grand nombre de vieillards qui se

souvenaient du 22 mai 1437, et l'on vit la plupart des marchands

étrangers se hâter d'émigrer et se retirer à Anvers. Un secret

pressentiment annonçait aux bourgeois, raconte Nicolas Despars, que

s'ils quittaient les foyers qui, après une résidence de quatre

siècles, étaient devenus pour leurs familles une seconde patrie,

c'était pour s'en éloigner à jamais.

Maximilien lui-même s'effrayait parfois de la résistance dont il

voyait éclater de toutes parts les symptômes autour de lui. Un jour,

il consentit à convoquer les états des diverses provinces, «de par

decha,» et il entretint de son désir de rétablir la paix les députés

d'Ypres, de Valenciennes, de Lille, de Douay, d'Orchies, de

Bois-le-Duc, de Middelbourg, les seuls qui eussent répondu à son

appel; un autre jour, il assura les doyens des métiers de Bruges qu'il

partageait leur vœu de voir cesser la guerre et qu'il avait déjà

obtenu un sauf-conduit, «afin d'aller vers le roi de France pour

pratiquer la paix.» Telle est la situation des choses, lorsque, le 9

janvier 1487 (v. st.), le sire de Liedekerke, à la tête de six mille

Gantois, parvient à s'emparer de Courtray. Trois jours après,

Maximilien assemble de nouveau à l'hôtel de ville les doyens et les

_hooftmans_ de la commune de Bruges. Il leur fait connaître qu'il a

envoyé à Gand quelques-uns de ses conseillers, mais que les Gantois ne

veulent traiter qu'avec des mandataires appartenant par leur naissance

à la Flandre. Il les prie de désigner les députés afin de chercher à

rétablir la paix. Les _hooftmans_ et les doyens y consentent; leur

opposition ne se manifeste que lorsque le roi des Romains réclame un

contingent de deux mille hommes et, de plus, un subside considérable

pour défendre les frontières contre les attaques menaçantes des

Français. Les représentants de la commune, craignant que ces

préparatifs ne soient dirigés contre les Gantois, n'hésitent pas à

rejeter ces demandes; ils répondent qu'ils n'ont aucun pouvoir à ce

sujet, et que d'ailleurs ils veulent se tenir au traité d'Arras,

protestant que si Maximilien s'y conforme lui-même, il trouvera

toujours en eux de fidèles sujets. Ils insistent surtout pour qu'il

congédie tous ses reîtres allemands, qui traitent une cité commerciale

comme une ville prise d'assaut, et annoncent qu'afin de ne plus leur

permettre de circuler librement avec leur butin, ils garderont

eux-mêmes dorénavant les portes de la ville, se croyant assez

puissants pour les défendre.

Le roi des Romains se préoccupait assez peu des plaintes des

bourgeois, insultés par ses hommes d'armes; mais le moment n'était

pas encore venu où l'arrivée des renforts, que le sire de Gaesbeke

était chargé de réunir, devait lui permettre d'y renverser par la

violence et la force toute autorité autre que la sienne. Il comprit

aisément que la prétention de lui enlever la garde de la ville était

destinée à mettre obstacle à ses projets, et il n'y eut rien qu'il ne

fît pour obtenir qu'elle fût abandonnée. Les remontrances du président

de Flandre, Paul de Baenst, et de l'écoutète Pierre Lanchals, ayant

été inutiles, il se rendit lui-même à l'hôtel des échevins, accompagné

d'une suite de cinquante chevaux; mais son insistance même accrut les

soupçons; les doyens et les _hooftmans_ persistaient dans leur

résolution et exigeaient de plus en plus qu'à l'avenir chaque porte

fût gardée par trois bourgeois et douze hommes des métiers.

Au milieu de ces discussions, les échevins de Gand recevaient en

audience solennelle les députés de Bruges et d'Ypres; mais ceux du

Franc, investis aux yeux des Gantois d'une autorité illégale,

n'avaient pu obtenir de sauf-conduit. Le pensionnaire de Bruges, Jean

Roegiers, porta la parole et rappela comment, dans les troubles de la

Flandre, les différentes villes s'étaient mutuellement prêté le

secours de leur médiation. Mais les magistrats de Gand répliquèrent

qu'ils avaient déjà interjeté appel devant le roi de France, leur

souverain seigneur, et que Maximilien, loin d'y répondre, avait violé

le traité d'Arras, en faisant la guerre à Charles VIII. Ils ajoutaient

que l'intervention des Brugeois et des Yprois était trop tardive

puisque déjà plusieurs de leurs chaperons blancs avaient été mis à

mort, et qu'ils ne leur reconnaissaient pas le droit d'intervenir

comme médiateurs puisqu'ils avaient eux-mêmes violé le traité d'Arras.

Ils leur remirent toutefois, en les priant de le communiquer aux

communes de Bruges et d'Ypres, un long mémoire où ils exposaient

énergiquement leurs griefs: la levée de taxes énormes dont on n'avait

jamais rendu compte, l'appauvrissement de toutes les villes, l'appel

d'une armée de mercenaires étrangers, le voyage du duc Philippe en

Brabant au mépris d'une promesse formelle, la reconstitution du

quatrième membre contre le vœu général du pays.

Ce fut le 24 janvier que les députés qui avaient été envoyés à Gand

rentrèrent à Bruges. Ils se réunirent immédiatement à l'hôtel du roi

des Romains et lui rapportèrent la réponse des Gantois. Maximilien

s'en montra fort mécontent. Il les supplia de ne rendre public que le

premier point des griefs allégués par les Gantois, qui renfermait une

protestation assez vague en faveur des traités de 1385 et de 1482, et

il fit même si bien que les magistrats consentirent à ajourner

l'assemblée qu'ils avaient convoquée afin de délibérer sur la réponse

qu'il convenait d'adresser aux bourgeois de Gand.

Il était toutefois impossible que le mémoire des Gantois restât

longtemps inconnu, et Maximilien ne vit lui-même dans cette courte

trêve, qu'il devait à la condescendance de quelques échevins de

Bruges, qu'un motif de profiter du temps qui lui restait pour hâter

l'exécution de ses desseins. Il se souvenait des conseils du comte de

Nassau, et regrettait peut-être de ne pas avoir, selon l'expression du

pensionnaire de Gand, détruit cette ville par le fer ou par le feu, de

telle sorte que le voyageur eût inutilement cherché ses ruines au

niveau de l'herbe. Les mêmes rêves de conquête, de domination par la

force, par l'extermination et l'incendie, s'il était nécessaire, le

tentaient à Bruges, et il avait écrit au sire de Gaesbeke qu'il se

plaçât à la tête de ses cavaliers hennuyers et accélérât sa marche.

Tous ses efforts tendaient depuis longtemps à rendre inutiles les

mesures prises par les Brugeois pour leur défense, et on le voyait

multiplier les prétextes de se faire ouvrir les portes de la ville,

afin qu'il lui fût plus aisé de s'en emparer lorsque le moment serait

venu. Le 10 janvier, le sire d'Ysselstein était passé par la porte de

la Bouverie, avec six chariots et quatre cents piquenaires, et les

Brugeois avaient conçu ce jour-là des soupçons de trahison que rien ne

vint justifier. Maximilien semble toutefois renoncer à ces tentatives

si inquiétantes, lorsqu'il invoque la médiation des Brugeois et en

espère d'heureux résultats; mais aussitôt que leurs députés sont

revenus de Gand, le soir même où ils lui ont rendu compte d'un message

inutile, il reprend ses anciens projets et quitte inopinément le

banquet qui lui est offert à l'hôtel de Richebourg, chez la veuve de

Martin Lem, pour faire à cheval, à sept heures du soir, le tour des

remparts, examinant avec soin le nombre des gardes qui veillent aux

portes, s'arrêtant même parfois pour leur distribuer de l'argent. Le

27 janvier, il sort de Bruges avec ses fauconniers; le 28, autre

chasse au vol. Enfin le 31 janvier, il reçoit en même temps la

nouvelle que le sire de Gaesbeke est arrivé près de Bruges et l'avis

que d'autres députés de Bruges, envoyés à Gand, ont échoué une seconde

fois dans leurs démarches. Il n'y avait plus à hésiter. Maximilien

rangea immédiatement ses Allemands en ordre de bataille avec leur

artillerie dans la cour de son hôtel, et envoya des messagers, avec

une escorte de trente fantassins, remettre au sire de Gaesbeke ses

dernières instructions. Elles portaient qu'il devait se présenter

immédiatement à la porte des Maréchaux.

Le même soir, le roi des Romains, accompagné du bourgmestre Jean de

Nieuwenhove et d'un petit nombre de serviteurs, se rend à la porte

qu'il a désignée au sire de Gaesbeke, et demande qu'on la lui ouvre:

mais le bourgmestre donne en vain l'ordre qu'on lui obéisse. Les

gardiens de la porte redoutent quelque trahison et s'y opposent sans

qu'on puisse ébranler leur résolution. Les moments étaient précieux;

il fallait agir avant que les bourgeois fussent instruits de ce qui se

passait. Maximilien se hâta de se diriger vers la porte de

Sainte-Croix, où l'attendaient Jacques de Ghistelles, Jacques de Heere

et Corneille Metteneye, et de là vers la porte de Gand: il y éprouve

le même refus. Il est plus heureux à la porte de Sainte-Catherine;

elle lui est ouverte, et dès qu'il est sorti de la ville, il fait

avertir le sire de Gaesbeke que c'est de ce côté qu'il doit se porter.

Puis lorsqu'il juge qu'il a reçu l'avis qu'il lui a adressé, il rentre

à Bruges et s'empare aussitôt du guichet; mais le cri des gardiens:

«Trahison! trahison!» a été entendu; leurs concitoyens des rues les

plus voisines accourent à leur secours et les aident à abaisser la

herse avant l'arrivée du sire de Gaesbeke. Maximilien tente

inutilement un dernier effort à la porte de la Bouverie: les barrières

qui s'étaient fermées en 1437 devant le duc Philippe de Bourgogne ne

devaient pas s'ouvrir devant le roi des Romains. Il ne lui reste qu'à

fuir dans son hôtel; il y mande aussitôt Pierre Lanchals et les

principaux bourgeois de son parti, et les presse de trouver le moyen

de se rendre maîtres des portes de la ville.

Cependant le bruit de ce qui s'était passé à la porte de

Sainte-Catherine s'était répandu de toutes parts, et les métiers

courant aux armes occupaient déjà toutes les portes sous les ordres de

leurs doyens. Le roi des Romains résolut alors, selon un récit

contemporain, de faire mettre le feu aux quatre coins de la ville,

espérant que le sire de Gaesbeke pourrait s'y introduire à la faveur

de ce désordre; mais on arrêta facilement l'incendie et cette dernière

tentative n'eut d'autre résultat que de rendre plus vive la haine du

peuple.

Dès ce moment, la question devenait de plus en plus grave pour le roi

des Romains; en cherchant une victoire qui devait le rendre l'arbitre

de la vie et des biens des bourgeois de Bruges, il s'était exposé à

une défaite qui devait nécessairement faire de lui leur prisonnier. Le

sentiment de ce péril ne le quittait point, et la nuit durait encore

quand il résolut de faire un dernier effort. Il avait appris que la

porte de Gand était confiée à Matthieu Denys, doyen des charpentiers,

qu'il croyait lui être plus favorable que tous les autres doyens, et

se dirigea sans tarder de ce côté avec quelques-uns de ses partisans

et quelques cavaliers allemands. Cependant toutes ses espérances

furent déçues: Matthieu Denys rejeta avec de rudes et violentes

paroles toutes les prières qui lui furent adressées. «Livrez-moi votre

doyen,» s'écria alors le roi des Romains furieux, en s'adressant aux

hommes des métiers qui entouraient Matthieu Denys, «livrez-moi votre

doyen, et je vous comblerai de mes bienfaits.»--«Et nous, tant qu'il y

aura une goutte de sang dans nos veines,» lui répondit énergiquement

le porte étendard Adrien Demuer, «nous jurons de ne point

l'abandonner.» Le roi des Romains insistait pour qu'on le laissât au

moins sortir de la ville avec ses cavaliers allemands. On ne le lui

permit point davantage; on craignait que son intention ne fût de

rallier les garnisons de Damme et de l'Ecluse pour aller rejoindre la

petite armée de ce sire de Gaesbeke en qui les Brugeois n'avaient pas

cessé de redouter le vainqueur de Montenac et l'ennemi de Jean de

Dadizeele, impatient de venger sur eux la mort de son père Jean de

Hornes.

Maximilien espérait encore en ce moment que le peuple s'apaiserait;

mais lorsqu'il apprit que l'irritation s'accroissait sans relâche, il

tint conseil sur ce qu'il y avait lieu de faire. «Il faut, dit

Salazar, que nous nous armions les premiers avant que ces vilains

aient eu le temps de se réunir sur la place du Marché.» Cet avis fut

adopté, et tandis que Pierre Lanchals faisait prévenir les bourgeois

de son parti qu'ils se préparassent à le seconder, le roi des Romains

se rendait à la place du Bourg, où il rangea tous les siens en ordre

de bataille. Quelques heures s'écoulèrent; les bourgeois favorables à

Maximilien ne se dirigeaient qu'en petit nombre vers la place du

Bourg, où leur présence devait devenir un titre de proscription; ils

n'amenaient point avec eux, comme ils l'avaient promis, le métier des

brasseurs. La foule qui les suivait, inquiète et curieuse, observait

avec anxiété les mouvements des Allemands, qui cherchaient à

l'empêcher de se mêler à leurs rangs en simulant des évolutions de

combat. Cependant elle augmentait de moment en moment, et les

Allemands, se voyant serrés de plus près, baissèrent leurs lances pour

la tenir éloignée, en criant: «_Staet! staet!_ Arrêtez! arrêtez!» Le

peuple comprit: «_Slaet! slaet!_ Frappez! frappez!» Et se précipitant

en désordre par toutes les issues du Bourg, il alla répandre dans tous

les quartiers la nouvelle des projets menaçants des Allemands, tandis

que les chanoines de Saint-Donat, partageant sa terreur, se hâtaient

de cacher leurs joyaux dans le sanctuaire et d'appeler les clercs à

préserver l'église du pillage. Les doyens des métiers et les

_hooftmans_ s'assemblent aussitôt aux sons du tocsin: ils chargent des

messagers d'aller réclamer l'appui des habitants de Gand et d'Ypres,

et pourvoyant en même temps eux-mêmes à la défense de la ville, ils se

portent aux Halles avec quarante-neuf canons et cinquante-deux

bannières. Une agitation extrême régnait sur la place publique, et

rien ne contribua plus à l'accroître que l'arrestation de deux Mores

attachés au service du comte de Zollern, que l'on accusait d'avoir été

les instruments de la tentative d'incendie ordonnée par Maximilien.

Mille voix répétaient qu'il ne fallait plus déposer les armes. Le roi

des Romains, effrayé par ces démonstrations, s'était retiré dans son

hôtel, en ayant soin de ne pas traverser la place du Marché. Mais il

n'était personne qui ne crût que s'il avait reçu les secours que

Lanchals et ses amis lui avaient promis, il n'eût tiré une vengeance

terrible de son échec de la veille.

Le peuple cherchait Pierre Lanchals pour assouvir sa fureur; les armes

que l'on découvrit dans sa maison parurent une nouvelle preuve des

projets qu'on lui attribuait, mais Lanchals avait disparu, et son

absence évita l'horreur d'un crime à la fin de cette journée si

agitée. Le peuple s'était dirigé vers les Halles, pour y enlever les

têtes sanglantes de Jean de Keyt et de François de Bassevelde des

tourelles où elles se trouvaient, depuis près de trois années,

exposées sur des piques, lorsque des conseillers du roi des Romains se

présentèrent pour lui annoncer que Maximilien l'invitait à s'apaiser

et lui pardonnait ses séditions. «Il est mille fois plus coupable que

nous,» répliquaient les bourgeois en montrant les restes mutilés des

défenseurs de leurs franchises.

Cependant on vit paraître sur la place du Marché le président de

Flandre, Paul de Baenst. Il interrogea sur leurs intentions les

bourgeois qui venaient de découvrir une nouvelle tentative du roi des

Romains pour introduire à Bruges le sire de Gaesbeke: «Nous voulons,

répondirent-ils tout d'une voix, que vous nous montriez le mémoire des

Gantois sur les griefs du pays, mémoire qui vous avait été confié pour

qu'il nous fût soumis, ce que vous n'avez point fait. Nous voulons

qu'on nous donne un nouveau bourgmestre et un autre écoutète, au lieu

de Jean de Nieuwenhove et de Pierre Lanchals, qui ont mérité d'être

livrés à la justice.» Le roi des Romains accorda Josse de Decker pour

bourgmestre et Pierre Metteneye pour écoutète, mais il ne consentit à

leur remettre le mémoire des Gantois qu'après avoir essayé de les

tromper en leur montrant le fragment qui avait été communiqué aux

magistrats.

Le même jour, on annonça du balcon des Halles qu'une récompense de 50

livres de gros serait donnée à quiconque livrerait Pierre Lanchals et

Jean de Nieuwenhove. Plus heureux que ceux ci, Salazar, que les

communes accusaient d'avoir rompu la paix avec la France par

l'escalade de Térouane et d'avoir conseillé l'armement de la place du

Bourg, avait réussi à sortir des remparts de Bruges.

Le 4 février, Maximilien se décide à se rendre lui-même au milieu de

l'assemblée du peuple. Il traverse la place du Marché en saluant

courtoisement les bourgeois qui l'entourent, et monte avec Pierre

Metteneye au balcon des Halles pour tenter quelque nouveau moyen de

conciliation; mais il n'obtint que cette réponse: «Nous attendons les

députés d'Ypres et de Gand.» Dès ce moment, le roi des Romains ne fut

plus que le témoin muet, obscur, presque inaperçu de l'irritation

profonde qui se manifestait contre ses conseillers. Il entendit lire

une lettre des échevins de Gand, qui, en promettant leur appui aux

Brugeois, leur annonçaient un succès important: la défaite et la mort

du sire de Gaesbeke, qui s'était éloigné de Bruges pour surprendre

Courtray et qui s'était lui-même laissé surprendre par le sire de

Liedekerke. Ce ne fut qu'après avoir assisté à un long récit où les

Gantois félicitaient les Brugeois de ce qu'ils pouvaient désormais se

juger à l'abri de tout péril, ce ne fut qu'après avoir vu renouveler

l'ordre de poursuivre des recherches actives pour découvrir ses

partisans cachés à Bruges, que Maximilien descendit du balcon des

Halles et passa au milieu des rangs serrés des bourgeois dont les

acclamations n'avaient pas cessé de retentir.

Le lendemain, de nouvelles lettres arrivèrent de Gand, où Adrien de

Rasseghem venait de déchirer, dans une assemblée générale de la

commune, le _calfvel_ du 22 juillet 1485. On y engageait les bourgeois

de Bruges à ne pas se séparer et à ne pas se laisser tromper par les

belles paroles du roi des Romains, mais à le bien garder jusqu'à ce

que les députés des trois membres fussent réunis. On les invitait

aussi à s'assurer de la personne des principaux conseillers de

Maximilien et de ses partisans les plus connus, parmi lesquels se

trouvaient cités les abbés de Saint-Bertin et de Saint-Benigne de

Dijon, Jacques de Ghistelles, Jean de Nieuwenhove, Pierre Lanchals,

George Ghyselin, Roland Lefebvre, Jacques de Heere, Thibaut Barradot,

Paul de Baenst. A ces noms était joint celui de Matthieu Peyaert, qui

s'était enfui de Gand.

Ces lettres furent reçues avec enthousiasme: l'on dressa aussitôt sur

la place du Marché des tentes et des pavillons pour préserver du froid

les bourgeois qui ne devaient plus la quitter, et comme le bruit

s'était répandu que Maximilien s'était enfui de Bruges, on l'invita à

se rendre aux Halles pour mettre fin à ces rumeurs. Il fit le tour de

la place du Marché à cheval et vêtu de drap d'or, et chacun des

métiers tira un coup de canon pour lui rendre honneur. Cependant

lorsqu'il déclara qu'il ne songeait pas à s'éloigner, et que si l'on

en doutait on pouvait placer dans son hôtel autant de gardes qu'on le

jugerait utile, on lui répondit qu'on allait examiner sa proposition;

cette délibération dura une demi-heure, pendant laquelle on ne vit pas

un seul bourgeois s'approcher du roi des Romains. Enfin on vint lui

annoncer la décision qui avait été prise: on le priait de vouloir bien

résider au Craenenburg aussi longtemps que se prolongerait l'assemblée

des bourgeois (5 février 1487, v. st.).

Le Craenenburg formait la plus belle habitation qui s'élevât sur la

place du Marché: c'était là que les princes avaient coutume de se

placer pour assister aux fêtes et aux tournois. En 1488, le

Craenenburg appartenait à un riche marchand nommé Henri Nieulant, l'un

de ceux qui, à une autre époque, s'étaient constitués les cautions du

roi des Romains pour des sommes considérables. Les Brugeois se

souvenaient-ils de ces lois primitives d'Athènes et de Rome qui

livraient au créancier le débiteur infidèle à ses engagements.

Maximilien, enfant, avait été réduit, par une insurrection des

habitants de Vienne, à s'enfermer dans une citadelle. Une autre

insurrection réalisait pour lui les terreurs et les périls que lui

avait laissé entrevoir sa mauvaise fortune. Ses regards se

portèrent-ils vers la prison où avait langui Louis de Nevers? Plus

près du Craenenburg se trouvait la chapelle de Saint-Amand qui vit les

aventures de Louis de Male, autre victime du courroux populaire.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 22 / 27 段