1385, et il faut que les magistrats des villes conservent le droit de
sonner les cloches, afin de chasser et de mettre à mort, s'il y a
lieu, les ennemis du pays.
«Nous réclamons les priviléges que Maximilien nous a enlevés.
«Nous voulons soumettre à un sérieux examen les dépenses faites par la
ville de Gand depuis la mort de Guillaume Rym.
«Nous voulons que l'on démolisse le pont qui se trouve à côté de
l'hôtel de Ten Walle.»
C'était par ce pont que le comte de Nassau avait songé à s'avancer
avec ses Allemands, lorsqu'il conseillait de détruire Gand en 1485.
Le peuple accueillit cette déclaration avec de vifs transports
d'enthousiasme. Les partisans du roi des Romains sortirent de la
ville, et tout l'argent qu'on trouva dans leurs maisons fut employé à
réorganiser ces confréries des chaperons blancs et des compagnons de
la Verte Tente, si célèbres autrefois, afin de chasser les Allemands
qui erraient aux environs de Gand, en semant partout l'effroi et la
désolation.
Les métiers, réunis en armes sous leurs bannières, envoyèrent des
députés à Maximilien pour qu'il fît choisir, par ses commissaires, de
nouveaux magistrats qui jurassent au duc Philippe et à la ville de
Gand d'observer les traités de 1385 et de 1482, déclarant que s'il ne
le faisait point, ils procéderaient eux-mêmes au renouvellement de
l'échevinage, conformément au privilége de 1301; en effet ils
désignèrent, peu de jours après, des commissaires qui élurent Adrien
de Rasseghem, premier échevin de la keure.
Dans des circonstances à peu près semblables à celles de 1485, le roi
des Romains ouvrit la guerre en essayant de nouveau de surprendre la
ville de Termonde. Mais cette fois Philippe de Hornes, moins heureux
que Jacques de Foucquesolles, fut repoussé par les bourgeois. Le sire
de Liedekerke fut aussitôt créé capitaine de Gand, et toutes les
villes de Flandre furent instruites de la rupture de la paix par de
longues lettres où on les consultait sur ce qu'il y avait lieu de
faire, en réclamant leur secours. Les Gantois n'avaient pris les
armes, disaient-ils, que pour défendre leurs priviléges et maintenir
la paix publique compromise par des mercenaires étrangers.
Maximilien s'était hâté de retourner en Flandre dès qu'il avait appris
que les Gantois s'étaient avancés jusqu'aux portes d'Anvers, de
Bruxelles et de Courtray; il était important qu'il maintînt dans
l'obéissance les villes qui reconnaissaient encore son autorité. Ce
fut dans ce but qu'il se rendit à Courtray et de là à Bruges, où il
arriva le 16 décembre 1487.
Dans toute la Flandre, on regrettait vivement d'avoir vu s'évanouir
les espérances qui reposaient sur la paix d'Arras. On se plaignait de
ce que les charges publiques étaient devenues plus accablantes
qu'elles ne l'avaient jamais été, et de ce que le cours de la justice
était en quelque sorte suspendu par les soins de la guerre; mais ce
qui excitait le plus de murmures, c'étaient les désordres commis par
les hommes d'armes allemands qui ne recevaient pas de paye et qui, non
contents de piller les bourgeois et les laboureurs, se plaisaient à
répéter «que le temps estoit venu qu'ils baigneroient leurs bras au
sang des Flamands.» Aussi l'alarme fut-elle grande à Bruges lorsqu'on
y vit arriver la garde de Maximilien. On prétendait que le roi des
Romains ne l'avait amenée avec lui que pour contraindre les habitants
les plus opulents à lui livrer leurs richesses, et aussitôt après,
assurait-on, la ville, privée de ses franchises, devait être
abandonnée au pillage. Ces rumeurs semblaient d'autant plus menaçantes
qu'il y avait à Bruges un grand nombre de vieillards qui se
souvenaient du 22 mai 1437, et l'on vit la plupart des marchands
étrangers se hâter d'émigrer et se retirer à Anvers. Un secret
pressentiment annonçait aux bourgeois, raconte Nicolas Despars, que
s'ils quittaient les foyers qui, après une résidence de quatre
siècles, étaient devenus pour leurs familles une seconde patrie,
c'était pour s'en éloigner à jamais.
Maximilien lui-même s'effrayait parfois de la résistance dont il
voyait éclater de toutes parts les symptômes autour de lui. Un jour,
il consentit à convoquer les états des diverses provinces, «de par
decha,» et il entretint de son désir de rétablir la paix les députés
d'Ypres, de Valenciennes, de Lille, de Douay, d'Orchies, de
Bois-le-Duc, de Middelbourg, les seuls qui eussent répondu à son
appel; un autre jour, il assura les doyens des métiers de Bruges qu'il
partageait leur vœu de voir cesser la guerre et qu'il avait déjà
obtenu un sauf-conduit, «afin d'aller vers le roi de France pour
pratiquer la paix.» Telle est la situation des choses, lorsque, le 9
janvier 1487 (v. st.), le sire de Liedekerke, à la tête de six mille
Gantois, parvient à s'emparer de Courtray. Trois jours après,
Maximilien assemble de nouveau à l'hôtel de ville les doyens et les
_hooftmans_ de la commune de Bruges. Il leur fait connaître qu'il a
envoyé à Gand quelques-uns de ses conseillers, mais que les Gantois ne
veulent traiter qu'avec des mandataires appartenant par leur naissance
à la Flandre. Il les prie de désigner les députés afin de chercher à
rétablir la paix. Les _hooftmans_ et les doyens y consentent; leur
opposition ne se manifeste que lorsque le roi des Romains réclame un
contingent de deux mille hommes et, de plus, un subside considérable
pour défendre les frontières contre les attaques menaçantes des
Français. Les représentants de la commune, craignant que ces
préparatifs ne soient dirigés contre les Gantois, n'hésitent pas à
rejeter ces demandes; ils répondent qu'ils n'ont aucun pouvoir à ce
sujet, et que d'ailleurs ils veulent se tenir au traité d'Arras,
protestant que si Maximilien s'y conforme lui-même, il trouvera
toujours en eux de fidèles sujets. Ils insistent surtout pour qu'il
congédie tous ses reîtres allemands, qui traitent une cité commerciale
comme une ville prise d'assaut, et annoncent qu'afin de ne plus leur
permettre de circuler librement avec leur butin, ils garderont
eux-mêmes dorénavant les portes de la ville, se croyant assez
puissants pour les défendre.
Le roi des Romains se préoccupait assez peu des plaintes des
bourgeois, insultés par ses hommes d'armes; mais le moment n'était
pas encore venu où l'arrivée des renforts, que le sire de Gaesbeke
était chargé de réunir, devait lui permettre d'y renverser par la
violence et la force toute autorité autre que la sienne. Il comprit
aisément que la prétention de lui enlever la garde de la ville était
destinée à mettre obstacle à ses projets, et il n'y eut rien qu'il ne
fît pour obtenir qu'elle fût abandonnée. Les remontrances du président
de Flandre, Paul de Baenst, et de l'écoutète Pierre Lanchals, ayant
été inutiles, il se rendit lui-même à l'hôtel des échevins, accompagné
d'une suite de cinquante chevaux; mais son insistance même accrut les
soupçons; les doyens et les _hooftmans_ persistaient dans leur
résolution et exigeaient de plus en plus qu'à l'avenir chaque porte
fût gardée par trois bourgeois et douze hommes des métiers.
Au milieu de ces discussions, les échevins de Gand recevaient en
audience solennelle les députés de Bruges et d'Ypres; mais ceux du
Franc, investis aux yeux des Gantois d'une autorité illégale,
n'avaient pu obtenir de sauf-conduit. Le pensionnaire de Bruges, Jean
Roegiers, porta la parole et rappela comment, dans les troubles de la
Flandre, les différentes villes s'étaient mutuellement prêté le
secours de leur médiation. Mais les magistrats de Gand répliquèrent
qu'ils avaient déjà interjeté appel devant le roi de France, leur
souverain seigneur, et que Maximilien, loin d'y répondre, avait violé
le traité d'Arras, en faisant la guerre à Charles VIII. Ils ajoutaient
que l'intervention des Brugeois et des Yprois était trop tardive
puisque déjà plusieurs de leurs chaperons blancs avaient été mis à
mort, et qu'ils ne leur reconnaissaient pas le droit d'intervenir
comme médiateurs puisqu'ils avaient eux-mêmes violé le traité d'Arras.
Ils leur remirent toutefois, en les priant de le communiquer aux
communes de Bruges et d'Ypres, un long mémoire où ils exposaient
énergiquement leurs griefs: la levée de taxes énormes dont on n'avait
jamais rendu compte, l'appauvrissement de toutes les villes, l'appel
d'une armée de mercenaires étrangers, le voyage du duc Philippe en
Brabant au mépris d'une promesse formelle, la reconstitution du
quatrième membre contre le vœu général du pays.
Ce fut le 24 janvier que les députés qui avaient été envoyés à Gand
rentrèrent à Bruges. Ils se réunirent immédiatement à l'hôtel du roi
des Romains et lui rapportèrent la réponse des Gantois. Maximilien
s'en montra fort mécontent. Il les supplia de ne rendre public que le
premier point des griefs allégués par les Gantois, qui renfermait une
protestation assez vague en faveur des traités de 1385 et de 1482, et
il fit même si bien que les magistrats consentirent à ajourner
l'assemblée qu'ils avaient convoquée afin de délibérer sur la réponse
qu'il convenait d'adresser aux bourgeois de Gand.
Il était toutefois impossible que le mémoire des Gantois restât
longtemps inconnu, et Maximilien ne vit lui-même dans cette courte
trêve, qu'il devait à la condescendance de quelques échevins de
Bruges, qu'un motif de profiter du temps qui lui restait pour hâter
l'exécution de ses desseins. Il se souvenait des conseils du comte de
Nassau, et regrettait peut-être de ne pas avoir, selon l'expression du
pensionnaire de Gand, détruit cette ville par le fer ou par le feu, de
telle sorte que le voyageur eût inutilement cherché ses ruines au
niveau de l'herbe. Les mêmes rêves de conquête, de domination par la
force, par l'extermination et l'incendie, s'il était nécessaire, le
tentaient à Bruges, et il avait écrit au sire de Gaesbeke qu'il se
plaçât à la tête de ses cavaliers hennuyers et accélérât sa marche.
Tous ses efforts tendaient depuis longtemps à rendre inutiles les
mesures prises par les Brugeois pour leur défense, et on le voyait
multiplier les prétextes de se faire ouvrir les portes de la ville,
afin qu'il lui fût plus aisé de s'en emparer lorsque le moment serait
venu. Le 10 janvier, le sire d'Ysselstein était passé par la porte de
la Bouverie, avec six chariots et quatre cents piquenaires, et les
Brugeois avaient conçu ce jour-là des soupçons de trahison que rien ne
vint justifier. Maximilien semble toutefois renoncer à ces tentatives
si inquiétantes, lorsqu'il invoque la médiation des Brugeois et en
espère d'heureux résultats; mais aussitôt que leurs députés sont
revenus de Gand, le soir même où ils lui ont rendu compte d'un message
inutile, il reprend ses anciens projets et quitte inopinément le
banquet qui lui est offert à l'hôtel de Richebourg, chez la veuve de
Martin Lem, pour faire à cheval, à sept heures du soir, le tour des
remparts, examinant avec soin le nombre des gardes qui veillent aux
portes, s'arrêtant même parfois pour leur distribuer de l'argent. Le
27 janvier, il sort de Bruges avec ses fauconniers; le 28, autre
chasse au vol. Enfin le 31 janvier, il reçoit en même temps la
nouvelle que le sire de Gaesbeke est arrivé près de Bruges et l'avis
que d'autres députés de Bruges, envoyés à Gand, ont échoué une seconde
fois dans leurs démarches. Il n'y avait plus à hésiter. Maximilien
rangea immédiatement ses Allemands en ordre de bataille avec leur
artillerie dans la cour de son hôtel, et envoya des messagers, avec
une escorte de trente fantassins, remettre au sire de Gaesbeke ses
dernières instructions. Elles portaient qu'il devait se présenter
immédiatement à la porte des Maréchaux.
Le même soir, le roi des Romains, accompagné du bourgmestre Jean de
Nieuwenhove et d'un petit nombre de serviteurs, se rend à la porte
qu'il a désignée au sire de Gaesbeke, et demande qu'on la lui ouvre:
mais le bourgmestre donne en vain l'ordre qu'on lui obéisse. Les
gardiens de la porte redoutent quelque trahison et s'y opposent sans
qu'on puisse ébranler leur résolution. Les moments étaient précieux;
il fallait agir avant que les bourgeois fussent instruits de ce qui se
passait. Maximilien se hâta de se diriger vers la porte de
Sainte-Croix, où l'attendaient Jacques de Ghistelles, Jacques de Heere
et Corneille Metteneye, et de là vers la porte de Gand: il y éprouve
le même refus. Il est plus heureux à la porte de Sainte-Catherine;
elle lui est ouverte, et dès qu'il est sorti de la ville, il fait
avertir le sire de Gaesbeke que c'est de ce côté qu'il doit se porter.
Puis lorsqu'il juge qu'il a reçu l'avis qu'il lui a adressé, il rentre
à Bruges et s'empare aussitôt du guichet; mais le cri des gardiens:
«Trahison! trahison!» a été entendu; leurs concitoyens des rues les
plus voisines accourent à leur secours et les aident à abaisser la
herse avant l'arrivée du sire de Gaesbeke. Maximilien tente
inutilement un dernier effort à la porte de la Bouverie: les barrières
qui s'étaient fermées en 1437 devant le duc Philippe de Bourgogne ne
devaient pas s'ouvrir devant le roi des Romains. Il ne lui reste qu'à
fuir dans son hôtel; il y mande aussitôt Pierre Lanchals et les
principaux bourgeois de son parti, et les presse de trouver le moyen
de se rendre maîtres des portes de la ville.
Cependant le bruit de ce qui s'était passé à la porte de
Sainte-Catherine s'était répandu de toutes parts, et les métiers
courant aux armes occupaient déjà toutes les portes sous les ordres de
leurs doyens. Le roi des Romains résolut alors, selon un récit
contemporain, de faire mettre le feu aux quatre coins de la ville,
espérant que le sire de Gaesbeke pourrait s'y introduire à la faveur
de ce désordre; mais on arrêta facilement l'incendie et cette dernière
tentative n'eut d'autre résultat que de rendre plus vive la haine du
peuple.
Dès ce moment, la question devenait de plus en plus grave pour le roi
des Romains; en cherchant une victoire qui devait le rendre l'arbitre
de la vie et des biens des bourgeois de Bruges, il s'était exposé à
une défaite qui devait nécessairement faire de lui leur prisonnier. Le
sentiment de ce péril ne le quittait point, et la nuit durait encore
quand il résolut de faire un dernier effort. Il avait appris que la
porte de Gand était confiée à Matthieu Denys, doyen des charpentiers,
qu'il croyait lui être plus favorable que tous les autres doyens, et
se dirigea sans tarder de ce côté avec quelques-uns de ses partisans
et quelques cavaliers allemands. Cependant toutes ses espérances
furent déçues: Matthieu Denys rejeta avec de rudes et violentes
paroles toutes les prières qui lui furent adressées. «Livrez-moi votre
doyen,» s'écria alors le roi des Romains furieux, en s'adressant aux
hommes des métiers qui entouraient Matthieu Denys, «livrez-moi votre
doyen, et je vous comblerai de mes bienfaits.»--«Et nous, tant qu'il y
aura une goutte de sang dans nos veines,» lui répondit énergiquement
le porte étendard Adrien Demuer, «nous jurons de ne point
l'abandonner.» Le roi des Romains insistait pour qu'on le laissât au
moins sortir de la ville avec ses cavaliers allemands. On ne le lui
permit point davantage; on craignait que son intention ne fût de
rallier les garnisons de Damme et de l'Ecluse pour aller rejoindre la
petite armée de ce sire de Gaesbeke en qui les Brugeois n'avaient pas
cessé de redouter le vainqueur de Montenac et l'ennemi de Jean de
Dadizeele, impatient de venger sur eux la mort de son père Jean de
Hornes.
Maximilien espérait encore en ce moment que le peuple s'apaiserait;
mais lorsqu'il apprit que l'irritation s'accroissait sans relâche, il
tint conseil sur ce qu'il y avait lieu de faire. «Il faut, dit
Salazar, que nous nous armions les premiers avant que ces vilains
aient eu le temps de se réunir sur la place du Marché.» Cet avis fut
adopté, et tandis que Pierre Lanchals faisait prévenir les bourgeois
de son parti qu'ils se préparassent à le seconder, le roi des Romains
se rendait à la place du Bourg, où il rangea tous les siens en ordre
de bataille. Quelques heures s'écoulèrent; les bourgeois favorables à
Maximilien ne se dirigeaient qu'en petit nombre vers la place du
Bourg, où leur présence devait devenir un titre de proscription; ils
n'amenaient point avec eux, comme ils l'avaient promis, le métier des
brasseurs. La foule qui les suivait, inquiète et curieuse, observait
avec anxiété les mouvements des Allemands, qui cherchaient à
l'empêcher de se mêler à leurs rangs en simulant des évolutions de
combat. Cependant elle augmentait de moment en moment, et les
Allemands, se voyant serrés de plus près, baissèrent leurs lances pour
la tenir éloignée, en criant: «_Staet! staet!_ Arrêtez! arrêtez!» Le
peuple comprit: «_Slaet! slaet!_ Frappez! frappez!» Et se précipitant
en désordre par toutes les issues du Bourg, il alla répandre dans tous
les quartiers la nouvelle des projets menaçants des Allemands, tandis
que les chanoines de Saint-Donat, partageant sa terreur, se hâtaient
de cacher leurs joyaux dans le sanctuaire et d'appeler les clercs à
préserver l'église du pillage. Les doyens des métiers et les
_hooftmans_ s'assemblent aussitôt aux sons du tocsin: ils chargent des
messagers d'aller réclamer l'appui des habitants de Gand et d'Ypres,
et pourvoyant en même temps eux-mêmes à la défense de la ville, ils se
portent aux Halles avec quarante-neuf canons et cinquante-deux
bannières. Une agitation extrême régnait sur la place publique, et
rien ne contribua plus à l'accroître que l'arrestation de deux Mores
attachés au service du comte de Zollern, que l'on accusait d'avoir été
les instruments de la tentative d'incendie ordonnée par Maximilien.
Mille voix répétaient qu'il ne fallait plus déposer les armes. Le roi
des Romains, effrayé par ces démonstrations, s'était retiré dans son
hôtel, en ayant soin de ne pas traverser la place du Marché. Mais il
n'était personne qui ne crût que s'il avait reçu les secours que
Lanchals et ses amis lui avaient promis, il n'eût tiré une vengeance
terrible de son échec de la veille.
Le peuple cherchait Pierre Lanchals pour assouvir sa fureur; les armes
que l'on découvrit dans sa maison parurent une nouvelle preuve des
projets qu'on lui attribuait, mais Lanchals avait disparu, et son
absence évita l'horreur d'un crime à la fin de cette journée si
agitée. Le peuple s'était dirigé vers les Halles, pour y enlever les
têtes sanglantes de Jean de Keyt et de François de Bassevelde des
tourelles où elles se trouvaient, depuis près de trois années,
exposées sur des piques, lorsque des conseillers du roi des Romains se
présentèrent pour lui annoncer que Maximilien l'invitait à s'apaiser
et lui pardonnait ses séditions. «Il est mille fois plus coupable que
nous,» répliquaient les bourgeois en montrant les restes mutilés des
défenseurs de leurs franchises.
Cependant on vit paraître sur la place du Marché le président de
Flandre, Paul de Baenst. Il interrogea sur leurs intentions les
bourgeois qui venaient de découvrir une nouvelle tentative du roi des
Romains pour introduire à Bruges le sire de Gaesbeke: «Nous voulons,
répondirent-ils tout d'une voix, que vous nous montriez le mémoire des
Gantois sur les griefs du pays, mémoire qui vous avait été confié pour
qu'il nous fût soumis, ce que vous n'avez point fait. Nous voulons
qu'on nous donne un nouveau bourgmestre et un autre écoutète, au lieu
de Jean de Nieuwenhove et de Pierre Lanchals, qui ont mérité d'être
livrés à la justice.» Le roi des Romains accorda Josse de Decker pour
bourgmestre et Pierre Metteneye pour écoutète, mais il ne consentit à
leur remettre le mémoire des Gantois qu'après avoir essayé de les
tromper en leur montrant le fragment qui avait été communiqué aux
magistrats.
Le même jour, on annonça du balcon des Halles qu'une récompense de 50
livres de gros serait donnée à quiconque livrerait Pierre Lanchals et
Jean de Nieuwenhove. Plus heureux que ceux ci, Salazar, que les
communes accusaient d'avoir rompu la paix avec la France par
l'escalade de Térouane et d'avoir conseillé l'armement de la place du
Bourg, avait réussi à sortir des remparts de Bruges.
Le 4 février, Maximilien se décide à se rendre lui-même au milieu de
l'assemblée du peuple. Il traverse la place du Marché en saluant
courtoisement les bourgeois qui l'entourent, et monte avec Pierre
Metteneye au balcon des Halles pour tenter quelque nouveau moyen de
conciliation; mais il n'obtint que cette réponse: «Nous attendons les
députés d'Ypres et de Gand.» Dès ce moment, le roi des Romains ne fut
plus que le témoin muet, obscur, presque inaperçu de l'irritation
profonde qui se manifestait contre ses conseillers. Il entendit lire
une lettre des échevins de Gand, qui, en promettant leur appui aux
Brugeois, leur annonçaient un succès important: la défaite et la mort
du sire de Gaesbeke, qui s'était éloigné de Bruges pour surprendre
Courtray et qui s'était lui-même laissé surprendre par le sire de
Liedekerke. Ce ne fut qu'après avoir assisté à un long récit où les
Gantois félicitaient les Brugeois de ce qu'ils pouvaient désormais se
juger à l'abri de tout péril, ce ne fut qu'après avoir vu renouveler
l'ordre de poursuivre des recherches actives pour découvrir ses
partisans cachés à Bruges, que Maximilien descendit du balcon des
Halles et passa au milieu des rangs serrés des bourgeois dont les
acclamations n'avaient pas cessé de retentir.
Le lendemain, de nouvelles lettres arrivèrent de Gand, où Adrien de
Rasseghem venait de déchirer, dans une assemblée générale de la
commune, le _calfvel_ du 22 juillet 1485. On y engageait les bourgeois
de Bruges à ne pas se séparer et à ne pas se laisser tromper par les
belles paroles du roi des Romains, mais à le bien garder jusqu'à ce
que les députés des trois membres fussent réunis. On les invitait
aussi à s'assurer de la personne des principaux conseillers de
Maximilien et de ses partisans les plus connus, parmi lesquels se
trouvaient cités les abbés de Saint-Bertin et de Saint-Benigne de
Dijon, Jacques de Ghistelles, Jean de Nieuwenhove, Pierre Lanchals,
George Ghyselin, Roland Lefebvre, Jacques de Heere, Thibaut Barradot,
Paul de Baenst. A ces noms était joint celui de Matthieu Peyaert, qui
s'était enfui de Gand.
Ces lettres furent reçues avec enthousiasme: l'on dressa aussitôt sur
la place du Marché des tentes et des pavillons pour préserver du froid
les bourgeois qui ne devaient plus la quitter, et comme le bruit
s'était répandu que Maximilien s'était enfui de Bruges, on l'invita à
se rendre aux Halles pour mettre fin à ces rumeurs. Il fit le tour de
la place du Marché à cheval et vêtu de drap d'or, et chacun des
métiers tira un coup de canon pour lui rendre honneur. Cependant
lorsqu'il déclara qu'il ne songeait pas à s'éloigner, et que si l'on
en doutait on pouvait placer dans son hôtel autant de gardes qu'on le
jugerait utile, on lui répondit qu'on allait examiner sa proposition;
cette délibération dura une demi-heure, pendant laquelle on ne vit pas
un seul bourgeois s'approcher du roi des Romains. Enfin on vint lui
annoncer la décision qui avait été prise: on le priait de vouloir bien
résider au Craenenburg aussi longtemps que se prolongerait l'assemblée
des bourgeois (5 février 1487, v. st.).
Le Craenenburg formait la plus belle habitation qui s'élevât sur la
place du Marché: c'était là que les princes avaient coutume de se
placer pour assister aux fêtes et aux tournois. En 1488, le
Craenenburg appartenait à un riche marchand nommé Henri Nieulant, l'un
de ceux qui, à une autre époque, s'étaient constitués les cautions du
roi des Romains pour des sommes considérables. Les Brugeois se
souvenaient-ils de ces lois primitives d'Athènes et de Rome qui
livraient au créancier le débiteur infidèle à ses engagements.
Maximilien, enfant, avait été réduit, par une insurrection des
habitants de Vienne, à s'enfermer dans une citadelle. Une autre
insurrection réalisait pour lui les terreurs et les périls que lui
avait laissé entrevoir sa mauvaise fortune. Ses regards se
portèrent-ils vers la prison où avait langui Louis de Nevers? Plus
près du Craenenburg se trouvait la chapelle de Saint-Amand qui vit les
aventures de Louis de Male, autre victime du courroux populaire.