demanda au sire de la Gruuthuse s'il désirait être interrogé par ses
collègues de l'ordre de la Toison d'or; mais il répondit qu'il était
bourgeois de la ville de Bruges, et qu'il ne voulait d'autres juges
que ses magistrats. Louis de la Gruuthuse n'avait cessé d'exercer à
Bruges, par ses vertus, son courage et la généreuse protection qu'il
accordait aux lettres, la légitime influence à laquelle le duc
Philippe lui-même avait rendu hommage pendant la guerre de Gavre: tel
était le respect, telle était l'affection dont il était entouré, que
Maximilien n'osa pas instruire publiquement son procès; il se contenta
d'exiger une amende de trois cent mille écus, dont le comte de Nassau
reçut le tiers, et chargea Olivier de la Marche de conduire le sire de
la Gruuthuse au château de Vilvorde.
Cependant Maximilien avait quitté Bruges le 6 juillet 1485 pour se
rendre à Gand. Le sire de Ravestein vint au devant de lui et lui amena
son fils à Mariakerke. L'entrevue remplit les spectateurs d'émotion:
l'enfant, qui depuis longtemps n'avait pas vu son père, ne le reconnut
pas et fondit en larmes en recevant les baisers paternels.
L'archiduc d'Autriche avait fait annoncer aux Gantois par Matthieu
Peyaert qu'il ne prendrait avec lui que six cents hommes, conformément
au traité du 28 juin; mais loin de rester fidèle à sa promesse, il
traversa la ville en se dirigeant vers le château de Ten Walle, déjà
plus connu sous le nom de Princen-Hof, suivi d'une armée de cinq mille
hommes d'armes commandés par Martin Dezwarte, fameux capitaine de
Maestricht. Matthieu Peyaert, dont les discours avaient trompé les
Gantois, fut récompensé de cette trahison comme d'une victoire; car
l'archiduc l'arma chevalier. Les bourgeois n'en poursuivaient pas
moins de leurs murmures et de leurs risées ce rude et grossier
personnage qui s'en allait dans les rues sans oser toucher à la riche
chaîne d'or qu'il avait reçue du prince, et ils prétendaient même que
Maximilien, à défaut d'épée, lui avait donné l'ordre de chevalerie en
le frappant de sa botte.
Les Gantois voyaient d'ailleurs avec anxiété les hommes d'armes
étrangers que l'archiduc avait conduits avec lui, la plupart
insolents, orgueilleux et avides. Trois d'entre eux avaient été
arrêtés pour avoir outragé une femme: leurs compagnons les
délivrèrent, et à ce bruit le mécontentement du peuple ne connut plus
de bornes. Il courut aux armes et alla planter ses bannières sur le
marché du Vendredi.
C'est en vain que Maximilien envoie ses conseillers pour essayer de
calmer les bourgeois. Philippe de Clèves, malgré sa popularité, et
l'évêque de Cambray, quoique protégé par la dignité de ses fonctions
ecclésiastiques, ne peuvent plus se faire écouter. Le comte de Chimay
soulève une opposition plus violente et ses jours sont en péril;
Matthieu Peyaert, qui s'est joint à ses efforts, fuit avec lui. La
colère des bourgeois a redoublé à la vue de la chaîne d'or qui leur
rappelle sa trahison. «Délivrez-nous, criaient les Gantois, de ces
Allemands que vous nous avez amenés, ou nous nous en délivrerons
nous-mêmes.» Bien que la nuit fût venue, ils ne se séparaient point.
Une vive inquiétude régnait à l'hôtel de Ten Walle. Maximilien chargea
le comte de Nassau de veiller à la garde «du pont, là où on coupe les
testes, qui estoit la droite venue des Gantois pour venir contre
l'hostel du prince» (l'_Hooftbrugge_), et il se rendit dans
l'appartement du sire de la Marche, son premier maître d'hôtel, afin
d'être plus près des hommes d'armes allemands qu'il s'était hâté de
réunir autour de lui.
Ainsi se passa la nuit: le lendemain, Maximilien se dirigea à la tête
des Allemands vers l'hôtel de ville. Il était au marché de la
Poissonnerie, lorsque les magistrats vinrent le prier de ne pas
employer la violence, moyen qui eût entraîné l'effusion du sang et qui
n'eût pas été sans danger pour l'archiduc lui-même. Deux notables
bourgeois se rendirent à l'hôtel de ville et engagèrent le peuple à se
retirer, mais il exigeait avant tout que Maximilien s'éloignât avec
les siens. L'archiduc y consentit: les Gantois n'en restaient pas
moins assemblés en grand nombre. «Il leur faut courir sus et les
défaire, s'écria le comte de Nassau; par ce moyen, le prince sera
perpétuellement seigneur et maître de toute la Flandre.» Philippe de
Clèves combattait cet avis. «Lorsque vous aurez détruit Gand,
disait-il à l'archiduc, vous aurez détruit la fleur et la perle de
tous vos pays.» Et le soir arriva sans qu'aucune résolution eût été
prise.
Cependant les Gantois s'approchaient et occupaient la place du
Petit-Marché, située entre le Gravesteen et l'église Sainte-Pharaïlde.
Ce mouvement agressif devait mettre un terme à l'indécision des
conseillers de Maximilien; l'avis du comte de Nassau prévalut, et il
fut décidé, à la grande joie des Allemands, que le lendemain, dès les
premières heures du jour, l'on chercherait à tourner, par la Coupure,
la position des Gantois, afin de pouvoir les attaquer plus
avantageusement.
La lutte eût été terrible: elle fut prévenue par la retraite des corps
de métiers, las d'avoir passé quarante-huit heures sous leurs
bannières. Les échevins se hâtèrent de l'annoncer à l'archiduc en
implorant sa clémence; ils devaient toutefois payer cette émeute plus
cher qu'une longue insurrection. Une amende de cent vingt-sept mille
écus d'or les frappa. Cent bourgeois furent exilés, trente-trois ne
sortirent du Châtelet que pour être conduits au supplice. Maximilien
avait de plus exigé une réparation solennelle: placé sur un trône et
entouré des ambassadeurs des princes étrangers, il reçut, le 22
juillet 1485, les protestations d'obéissance et de fidélité des
échevins «tous habillés de noires robes deschaintes,» puis il chargea
le chancelier de Brabant de prendre la parole en son nom. Sa harangue
fut une longue énumération des griefs du prince contre les Gantois, et
il termina en déclarant que l'archiduc d'Autriche «avoit bien pensé
mettre la ville à totale ruine par feu et espée, ne fust la pitié
qu'il avoit des églises et des bonnes personnes qui sont illecq
habitans.»
Le pensionnaire de Gand, qui répondit à ce discours, n'eut point
d'éloges assez pompeux pour célébrer une si admirable clémence. Il
avoua «qu'il n'avoit tenu qu'à rien que de la bonne ville de Gand l'on
disist présentement: Cy fut Gand!» Ensuite les Gantois «crièrent merci
et remirent à l'archiduc neuf chartes de priviléges qu'ils avaient
reçues de Marie de Bourgogne, de Maximilien, de Philippe, de Louis XI
et de Charles VIII.» Lesquels priviléges «furent brisés et coppés par
maistre Nicolas de Rutre, audiencier.» Molinet ajoute: «Monseigneur
demanda quelque chose du traité de Gavre,» triste souvenir qui, à
Gand, s'associait toujours à la mutilation des libertés publiques.
Maximilien avait rétabli son autorité en Flandre: son titre de
mainbourg avait été reconnu dans toutes les provinces de la domination
bourguignonne. Ne craignant plus ni les communes de Flandre, ni celles
de la Meuse, il n'hésitait pas à violer ouvertement le traité du 28
juin en envoyant son fils à Malines, et chargeait en même temps
Frédéric de Montigny, l'un des meurtriers du sire de Dadizeele,
d'aller enlever à Mézières le sire de La Marck et de lui faire
trancher la tête. Son double succès de Bruges et de Gand avait
étrangement développé son orgueil. Il s'était fait élire roi des
Romains à Francfort, le 16 février 1485 (v. st.), et c'était du centre
de l'Allemagne qu'il avait signé une charte pour reconstituer le Franc
comme quatrième membre de Flandre.
Maximilien, ébloui du titre pompeux qui l'associait à l'autorité
impériale et lui en assurait la transmission, s'abandonnait de plus en
plus, avec une confiance sans limites, aux rêves de son ambition. Les
flatteries de ses courtisans, les prophéties de ses astrologues et de
ses devins lui présentaient sans cesse l'image éclatante des triomphes
qui lui étaient réservés; il n'était point de projet qui ne le
séduisît par quelque illusion, point d'illusion qui ne dominât sa
faible raison, en y gravant d'altières espérances. Tantôt il voyait le
roi de Hongrie, Mathias Corvin, l'illustre fils de Jean Huniade,
réduit à lui céder son royaume, en fuyant chez les Turcs. Tantôt il
songeait à se placer à la tête des Suisses pour chasser du duché de
Milan la dynastie fondée par le bâtard d'un paysan de Cottignole, dont
il devait plus tard épouser la petite-fille: de Milan il eût marché à
la conquête du royaume de Naples; mais son premier dessein, le plus
considérable de tous, était d'envahir la France, pour aller réclamer
les armes à la main sa fille, appelée malgré lui à devenir reine de
France. Ce n'était point, du reste, son unique grief contre Charles
VIII, car il l'accusait d'avoir excité des troubles à Liége et d'avoir
équipé quatorze grands navires pour soutenir la faction des _Hoeks_ en
Hollande. Pour réussir dans cette difficile entreprise, Maximilien
comptait sur trente-deux mille chevaux qui devaient lui être envoyés
par les princes allemands, indépendamment des hallebardiers,
arquebusiers et autres combattants à pied, accourus de l'Empire, de la
Lorraine et des ligues suisses. C'était dans les Pays-Bas qu'il devait
commencer la guerre, et il espérait bien s'emparer en passant du
temporel de l'évêché de Liége et du fief de l'abbé de Stavelot, sauf à
continuer son œuvre en confisquant plus tard les priviléges de toutes
les communes de Flandre qui lui avaient été hostiles.
Le roi de France avait retiré ses hommes d'armes des frontières: sa
confiance dans la paix en abrégea la durée. Le sire de Montigny
surprit Mortagne. Honnecourt et l'Ecluse partagèrent le même sort.
Térouane fut escaladée par Salazar, et ce fait d'armes fut suivi de
près d'une tentative dirigée contre Saint-Quentin. Maximilien avait
attendu ces succès pour sommer le roi de France de l'aider et de le
soutenir, conformément au traité d'Arras, si fréquemment invoqué dans
des tendances tout opposées, en déclarant que le seul moyen de
maintenir la paix était l'éloignement immédiat d'Anne de Beaujeu et de
Philippe de Crèvecœur, qui avaient profité de sa minorité pour
exciter par des lettres séditieuses les communes de Flandre, de
Brabant et de Hainaut à s'associer à leurs «conspirations et
machinations.»
Charles VIII justifia dans une réponse non moins altière la conduite
de ceux que Maximilien accusait: «Ne avez cause de les chargier du
faict de Flandres, car ce qui faict y a esté ce a esté par bon
conseil... Le comté de Flandre est une des anchiennes pairies de
France, et se avons voullu le tenir en paix comme prince et seigneur
souverain, nous avons faict ce que debvions faire, et vous le
contraire. Et quand ladite conté vous appartiendroit, ce que non, vous
l'auriez confisquée par les desraisonnables termes que avez tenus.»
Puis il rappelait que Maximilien avait chargé son échanson Philippe
d'Allers de se rendre à Melun pour promettre en son nom de ne pas
enfreindre la paix, et qu'il avait profité de la bonne foi du roi de
France, qui avait retiré ses garnisons des frontières, pour surprendre
Térouane et Mortagne et attaquer Saint-Quentin. Il lui demandait
comment, après avoir violé le premier traité, il osait proposer d'en
conclure un second, et repoussait énergiquement toutes les allusions
qui s'adressaient à sa minorité et à sa jeunesse. «Sachez bien,
disait-il, que ne sommes pas en si bas eage et ne avons pas si petite
expérience que ne congnoissons véritablement ceulx qui nous font bien
ou mal et que ne soyons bien délibérez de leur rénumérer et rendre
quand le oportunité s'i pourra tourner, ainsi que bon prince poet et
doibt faire en sa juste querelle.» Le roi de France annonçait de plus
l'intention de ne pas rompre son alliance avec les Flamands, alors
même qu'il se trouverait obligé de pénétrer sur leur territoire pour
combattre les hommes d'armes de Maximilien.
Le roi des Romains répondit en ces termes au roi de France: «Très-cher
et très-amé frère, nous avons reçeu certaines lettres de par vous,
faites et forgées, comme croyons, par ceux qui à tort et sans cause
nous ont en haine et malveillance. Ainsi n'avons point trouvé estre
convenable d'y respondre, et sommes délibérés de non plus vous escrire
_ou faire nommer comme il appartient à vostre royale dignité_, au cas
que perséveriez en telles dérisions et insolences envers nous...» A
cette lettre était joint un long mémoire des conseillers de
Maximilien, qui attribuaient à leur maître le titre fort douteux de
chef des rois chrétiens et qui reprochaient vivement aux conseillers
de Charles VIII «la deshonneste forme et manière d'escrire à un tel
roy qu'est le roy des Romains.» Ils reproduisaient, du reste, tous les
griefs élevés contre Anne de Beaujeu, en l'accusant «d'avoir prins
argent» de «ceulx de Gand,» menaçaient le roi de France de le déclarer
déchu de tout droit de suzeraineté sur la Flandre, et justifiaient
l'escalade de Térouane et de Mortagne, par l'appui que les Français
donnaient aux Liégeois.
Maximilien, fidèle à sa politique, avait adressé aux princes du sang
et à la ville de Paris son manifeste contre la régence d'Anne de
Beaujeu. Il les y pressait de renverser son autorité et de former un
conseil supérieur des princes du sang et des députés des états qui
pourraient aviser au rétablissement de la paix, de concert avec les
députés de l'Empereur: étrange hallucination, qui le portait à
proposer à la France ce qu'en ce moment même il combattait en Flandre.
La réponse des échevins de Paris est du 2 septembre 1486. Ils y
repoussent hautement les plaintes du roi des Romains, et le rendent
seul responsable de la violation du traité d'Arras. En effet, il avait
commencé la guerre «contre droit et raison en entrant par surprise en
armes au royaume,» et il ne pouvait la continuer, ajoutaient-ils,
«sans faire le grand dommage du pays de Flandre.» Il y a une connexion
évidente entre cette déclaration et la réponse des ministres de
Charles VIII, qui en avaient pris connaissance avant qu'elle fût
remise au héraut d'armes Toison d'or. La commune de Paris ne pouvait
être hostile à un système de gouvernement qui soutenait les communes
flamandes.
Au conseil du roi, d'autres considérations rendaient les inimitiés
plus vives. On ne pouvait souffrir qu'un prince étranger se prétendît
supérieur à Charles VIII et lui refusât même le titre de roi; et à ce
sujet le sire de Graville disait tout haut que si l'histoire se
taisait sur les exploits des Allemands en France, elle avait conservé
le souvenir de ceux de Charlemagne, qui avait conquis et soumis toute
l'Allemagne.
Ce n'était que dans la faction des princes du sang que Maximilien
pouvait espérer un appui. Le duc d'Orléans lui était favorable, et le
duc de Bourbon, bien que frère du sire de Beaujeu, déclarait, en
présence de Charles VIII, que le sire de Graville et ses amis
«estoient cause de la guerre que faisoit le duc d'Austriche et du
mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du sang, et alléguoit
qu'il estoit connestable et qu'à luy appartenoit l'exécution de la
guerre, et qu'il s'en vouloit aller en Picardie pour résister à
l'entreprise du duc d'Austriche et y trouver quelque bon
appointement.» En effet, malgré tous les efforts que l'on tenta pour
l'en dissuader, malgré ceux du roi lui-même, il se rendit en
Picardie. Le duc de Bourbon était guidé par les conseils de
quelques-uns de ses serviteurs, «fort grands mutins.» Le principal, le
plus capable, le plus influent, était l'ancien ami de Charles le
Hardi, devenu, en 1472, l'un des conseillers de Louis XI, Philippe de
Commines, qui avait épousé en France la fille d'un maître d'hôtel du
roi, beau-frère de la dame de Montsoreau, si fréquemment nommée dans
les enquêtes relatives à l'empoisonnement du duc de Guyenne. Soit
qu'il eût été inquiété au sujet de la révision des donations faites
aux dépens du domaine royal, soit qu'il subît avec peine la haine et
le mépris qui poursuivaient les anciens ministres de Louis XI, il
conspirait, et la jeune royauté de Charles VIII allait rouvrir pour
lui une de ces cages de fer, sombres monuments d'un règne dont il
avait été à la fois le Séjan et le Tacite.
Enfin le moment arriva où Maximilien espérait envahir la France avec
le secours des Français eux-mêmes, et se placer, par de mémorables
succès, parmi les héros et les vainqueurs les plus glorieux. Dans son
orgueil, il datait ses mandements de Lens, «_première ville de nostre
conqueste_;» il avait, disait-on, été le premier qui eût songé à
former la milice, depuis si célèbre, des lansquenets ou
_landsknechten_, ce qui l'égalait à Jules César; et l'on ajoutait
qu'il était au monde le seul prince qui connût à la fois toutes les
ressources de l'art si difficile de la guerre. L'empereur Frédéric III
s'était rendu lui-même en Flandre, afin que l'éclat du sceptre
impérial ajoutât quelque chose à celui de cette grande expédition.
Mais jamais projets plus audacieux n'aboutirent à un résultat plus
déplorable. La faction des princes du sang rougit de s'armer pour
livrer la France à ses ennemis, et l'on vit bientôt les Allemands et
les Suisses que Maximilien avait recrutés abandonner ses drapeaux à
défaut de solde. Les uns allèrent rejoindre les Français; d'autres
cherchèrent à s'indemniser de leurs pertes en pillant le pays. Il ne
resta à l'Empereur qu'à regagner l'Allemagne, et Maximilien, qui
espérait, comme les confédérés de Bouvines, aller arborer l'aigle
germanique sur le pont de la Calandre, non moins humilié quoiqu'il
n'eût point combattu, fut réduit à implorer l'appui de ses propres
sujets de Flandre et d'Artois qu'il méprisait naguère encore; mais les
bourgeois de Saint-Omer lui répondirent qu'ils étaient résolus à
conserver une stricte neutralité, et leur exemple fut suivi par les
habitants de Lille et de Douay. Cette neutralité fut toutefois de peu
de durée pour la ville de Saint-Omer, puisque les Français y
entrèrent dès le 27 mai 1487. Deux mois après, le sire de Crèvecœur
reconquit l'importante forteresse de Térouane (26 juillet), et ce
premier revers fut suivi d'un second échec plus important et plus
grave.
Les hommes d'armes allemands et bourguignons qui se trouvaient sous
les ordres du comte de Nassau avaient voulu réparer la perte de
Térouane en enlevant la ville de Béthune; mais ils se laissèrent
surprendre et furent mis en déroute; près de neuf cents d'entre eux
restèrent sur le champ du combat. Le comte de Nassau fut fait
prisonnier, et avec lui Charles de Gueldre, Pierre de Hennin, Gérard
de Boussut, Georges Vander Gracht, Charles et Philippe de Moerkerke,
Jean de Commines, Jean de Praet, Jean d'Overschelde, bailli d'Ypres,
Jacques de Heere, bourgmestre du Franc, et tous les principaux
chevaliers du parti de l'archiduc.
Au moment où la défaite de Béthune couronnait la malheureuse tentative
de Maximilien contre la France, on recevait en Flandre la nouvelle des
désastres qui avaient terminé en Angleterre une autre expédition à
laquelle le roi des Romains n'était point étranger.
L'Angleterre avait appris avec une extrême jalousie la conclusion du
traité d'Arras, et l'on racontait même qu'Edouard IV était mort de
douleur en voyant le Dauphin renoncer à sa fille pour épouser
mademoiselle Marguerite de Flandre; mais les affreuses discordes du
règne de Richard III ne s'effacèrent que pour élever sur une trône
ensanglanté Henri de Richemont, qui devait tout à l'appui du roi de
France.
Cependant la duchesse Marguerite de Bourgogne ne pouvait se consoler
de la chute de la dynastie d'York; et elle se proposait de servir à la
fois les intérêts de Maximilien et ceux de sa propre maison, en
renversant la dynastie de Lancastre élevée par l'appui de Charles
VIII. Une expédition considérable avait été réunie pour envahir
l'Angleterre: elle devait comprendre deux mille hommes d'armes
allemands, flamands et hennuyers, sous le commandement de Martin
Dezwarte. Le comte de Lincoln et lord Lovel s'étaient rendus en
Flandre pour arrêter avec la duchesse douairière de Bourgogne le plan
de cet armement; et il avait été décidé que l'on profiterait d'une
rumeur populaire relative à l'évasion de l'unique fils du duc de
Clarence pour présenter d'abord aux Irlandais, puis aux Anglais, un
imposteur qui n'emprunterait son nom que pour remettre la couronne,
après la victoire, au comte de Lincoln, neveu par sa mère du roi
Edouard IV et de la duchesse de Bourgogne, et déjà désigné par Richard
III comme l'héritier présomptif du trône d'Angleterre. Le boulanger
Lambert Simnel, proclamé roi à Dublin par une multitude égarée qui
croyait retrouver dans ses traits ceux de l'infortuné duc de Clarence,
aborda à Foudrey avec les hommes d'armes venus de Flandre, occupa le
comté d'York, et rencontra les troupes de Henri VII à Stoke, aux bords
de la Trent, où Martin Dezwarte périt avec le comte de Lincoln, après
avoir vaillamment lutté pendant trois heures contre des forces de
beaucoup supérieures aux siennes. Des armements non moins
considérables avaient eu lieu en Angleterre pour repousser toute
agression que Marguerite eût pu diriger vers les côtes de Kent ou de
Suffolk; et il ne resta aux Allemands, réunis sur les rivages de la
Flandre, qu'à s'embarquer pour la Bretagne, afin de prendre part à
d'autres combats.
Maximilien, qui avait épuisé son trésor pour faire triompher Simnel,
s'était retiré en Brabant. Non content d'altérer les monnaies, il
écrivit aux états de Flandre pour réclamer des subsides, afin de faire
face aux frais de la guerre; mais les états de Flandre, réunis à
Termonde, et délibérant sans la participation des députés du Franc
qu'ils refusaient de considérer comme quatrième membre, déclarèrent
qu'ils désapprouvaient la guerre contre la France et désiraient
maintenir le traité d'Arras de 1482. Les députés de Gand avaient même
annoncé qu'ils voulaient que le soin de remettre le produit des
subsides aux hommes d'armes fût désormais confié aux états, afin que
Maximilien n'en fît point usage contre les intérêts mêmes de la
Flandre. Ces représentations irritèrent de plus en plus le roi des
Romains. Il répondit que si les états ne lui accordaient pas un nouvel
impôt, il le ferait lever par ses commissaires; mais ses menaces
n'émurent personne: la Flandre ne croyait plus rien avoir à redouter
des hommes d'armes allemands depuis la défaite du comte de Nassau.
Jean de Coppenolle se hâta de revenir à Gand. Adrien Vilain, qui avait
été arrêté par les archers allemands à Lille, où il résidait de l'aveu
de Maximilien, et qui se trouvait depuis lors prisonnier à Vilvorde,
fut délivré par le sire de Liedekerke et rejoignit bientôt après Jean
de Coppenolle, en protestant que, si l'on avait quelque chose à lui
reprocher, il était prêt à répondre à toutes les accusations. Les
magistrats, indécis sur ce qu'il y avait lieu de faire, envoyèrent au
roi des Romains une députation composée de l'abbé de Saint-Pierre, de
Josse de Ghistelles, de Paul de Baenst et d'Adrien de Raveschoot.
Maximilien, bien moins puissant en ce moment qu'il ne voulait le
paraître, confia le soin d'évoquer cette affaire au grand bâtard de
Bourgogne et aux sires de Clèves et de Beveren; ils invitèrent les
sires de Rasseghem et de Liedekerke à comparaître à Termonde, et trois
gentilhommes vinrent à Gand se remettre comme otages, afin de répondre
de la sûreté des accusés. Mais les doyens des métiers décidèrent
unanimement que les sires de Rasseghem et de Liedekerke ne devaient
pas se rendre à Termonde, puisqu'ils n'étaient justiciables que des
magistrats de Gand, et ils saisirent cette occasion pour énumérer les
griefs de la commune contre le roi des Romains.
«Nous voulons, disaient-ils dans leur déclaration, le maintien du
traité conclu à Arras, le 23 décembre 1482, et nous ne consentirons
point à la continuation de la guerre contre la France, source
constante d'impôts toujours détournés de leur but.