Ce fut au milieu des tristes préoccupations de ces supplices que l'on

demanda au sire de la Gruuthuse s'il désirait être interrogé par ses

collègues de l'ordre de la Toison d'or; mais il répondit qu'il était

bourgeois de la ville de Bruges, et qu'il ne voulait d'autres juges

que ses magistrats. Louis de la Gruuthuse n'avait cessé d'exercer à

Bruges, par ses vertus, son courage et la généreuse protection qu'il

accordait aux lettres, la légitime influence à laquelle le duc

Philippe lui-même avait rendu hommage pendant la guerre de Gavre: tel

était le respect, telle était l'affection dont il était entouré, que

Maximilien n'osa pas instruire publiquement son procès; il se contenta

d'exiger une amende de trois cent mille écus, dont le comte de Nassau

reçut le tiers, et chargea Olivier de la Marche de conduire le sire de

la Gruuthuse au château de Vilvorde.

Cependant Maximilien avait quitté Bruges le 6 juillet 1485 pour se

rendre à Gand. Le sire de Ravestein vint au devant de lui et lui amena

son fils à Mariakerke. L'entrevue remplit les spectateurs d'émotion:

l'enfant, qui depuis longtemps n'avait pas vu son père, ne le reconnut

pas et fondit en larmes en recevant les baisers paternels.

L'archiduc d'Autriche avait fait annoncer aux Gantois par Matthieu

Peyaert qu'il ne prendrait avec lui que six cents hommes, conformément

au traité du 28 juin; mais loin de rester fidèle à sa promesse, il

traversa la ville en se dirigeant vers le château de Ten Walle, déjà

plus connu sous le nom de Princen-Hof, suivi d'une armée de cinq mille

hommes d'armes commandés par Martin Dezwarte, fameux capitaine de

Maestricht. Matthieu Peyaert, dont les discours avaient trompé les

Gantois, fut récompensé de cette trahison comme d'une victoire; car

l'archiduc l'arma chevalier. Les bourgeois n'en poursuivaient pas

moins de leurs murmures et de leurs risées ce rude et grossier

personnage qui s'en allait dans les rues sans oser toucher à la riche

chaîne d'or qu'il avait reçue du prince, et ils prétendaient même que

Maximilien, à défaut d'épée, lui avait donné l'ordre de chevalerie en

le frappant de sa botte.

Les Gantois voyaient d'ailleurs avec anxiété les hommes d'armes

étrangers que l'archiduc avait conduits avec lui, la plupart

insolents, orgueilleux et avides. Trois d'entre eux avaient été

arrêtés pour avoir outragé une femme: leurs compagnons les

délivrèrent, et à ce bruit le mécontentement du peuple ne connut plus

de bornes. Il courut aux armes et alla planter ses bannières sur le

marché du Vendredi.

C'est en vain que Maximilien envoie ses conseillers pour essayer de

calmer les bourgeois. Philippe de Clèves, malgré sa popularité, et

l'évêque de Cambray, quoique protégé par la dignité de ses fonctions

ecclésiastiques, ne peuvent plus se faire écouter. Le comte de Chimay

soulève une opposition plus violente et ses jours sont en péril;

Matthieu Peyaert, qui s'est joint à ses efforts, fuit avec lui. La

colère des bourgeois a redoublé à la vue de la chaîne d'or qui leur

rappelle sa trahison. «Délivrez-nous, criaient les Gantois, de ces

Allemands que vous nous avez amenés, ou nous nous en délivrerons

nous-mêmes.» Bien que la nuit fût venue, ils ne se séparaient point.

Une vive inquiétude régnait à l'hôtel de Ten Walle. Maximilien chargea

le comte de Nassau de veiller à la garde «du pont, là où on coupe les

testes, qui estoit la droite venue des Gantois pour venir contre

l'hostel du prince» (l'_Hooftbrugge_), et il se rendit dans

l'appartement du sire de la Marche, son premier maître d'hôtel, afin

d'être plus près des hommes d'armes allemands qu'il s'était hâté de

réunir autour de lui.

Ainsi se passa la nuit: le lendemain, Maximilien se dirigea à la tête

des Allemands vers l'hôtel de ville. Il était au marché de la

Poissonnerie, lorsque les magistrats vinrent le prier de ne pas

employer la violence, moyen qui eût entraîné l'effusion du sang et qui

n'eût pas été sans danger pour l'archiduc lui-même. Deux notables

bourgeois se rendirent à l'hôtel de ville et engagèrent le peuple à se

retirer, mais il exigeait avant tout que Maximilien s'éloignât avec

les siens. L'archiduc y consentit: les Gantois n'en restaient pas

moins assemblés en grand nombre. «Il leur faut courir sus et les

défaire, s'écria le comte de Nassau; par ce moyen, le prince sera

perpétuellement seigneur et maître de toute la Flandre.» Philippe de

Clèves combattait cet avis. «Lorsque vous aurez détruit Gand,

disait-il à l'archiduc, vous aurez détruit la fleur et la perle de

tous vos pays.» Et le soir arriva sans qu'aucune résolution eût été

prise.

Cependant les Gantois s'approchaient et occupaient la place du

Petit-Marché, située entre le Gravesteen et l'église Sainte-Pharaïlde.

Ce mouvement agressif devait mettre un terme à l'indécision des

conseillers de Maximilien; l'avis du comte de Nassau prévalut, et il

fut décidé, à la grande joie des Allemands, que le lendemain, dès les

premières heures du jour, l'on chercherait à tourner, par la Coupure,

la position des Gantois, afin de pouvoir les attaquer plus

avantageusement.

La lutte eût été terrible: elle fut prévenue par la retraite des corps

de métiers, las d'avoir passé quarante-huit heures sous leurs

bannières. Les échevins se hâtèrent de l'annoncer à l'archiduc en

implorant sa clémence; ils devaient toutefois payer cette émeute plus

cher qu'une longue insurrection. Une amende de cent vingt-sept mille

écus d'or les frappa. Cent bourgeois furent exilés, trente-trois ne

sortirent du Châtelet que pour être conduits au supplice. Maximilien

avait de plus exigé une réparation solennelle: placé sur un trône et

entouré des ambassadeurs des princes étrangers, il reçut, le 22

juillet 1485, les protestations d'obéissance et de fidélité des

échevins «tous habillés de noires robes deschaintes,» puis il chargea

le chancelier de Brabant de prendre la parole en son nom. Sa harangue

fut une longue énumération des griefs du prince contre les Gantois, et

il termina en déclarant que l'archiduc d'Autriche «avoit bien pensé

mettre la ville à totale ruine par feu et espée, ne fust la pitié

qu'il avoit des églises et des bonnes personnes qui sont illecq

habitans.»

Le pensionnaire de Gand, qui répondit à ce discours, n'eut point

d'éloges assez pompeux pour célébrer une si admirable clémence. Il

avoua «qu'il n'avoit tenu qu'à rien que de la bonne ville de Gand l'on

disist présentement: Cy fut Gand!» Ensuite les Gantois «crièrent merci

et remirent à l'archiduc neuf chartes de priviléges qu'ils avaient

reçues de Marie de Bourgogne, de Maximilien, de Philippe, de Louis XI

et de Charles VIII.» Lesquels priviléges «furent brisés et coppés par

maistre Nicolas de Rutre, audiencier.» Molinet ajoute: «Monseigneur

demanda quelque chose du traité de Gavre,» triste souvenir qui, à

Gand, s'associait toujours à la mutilation des libertés publiques.

Maximilien avait rétabli son autorité en Flandre: son titre de

mainbourg avait été reconnu dans toutes les provinces de la domination

bourguignonne. Ne craignant plus ni les communes de Flandre, ni celles

de la Meuse, il n'hésitait pas à violer ouvertement le traité du 28

juin en envoyant son fils à Malines, et chargeait en même temps

Frédéric de Montigny, l'un des meurtriers du sire de Dadizeele,

d'aller enlever à Mézières le sire de La Marck et de lui faire

trancher la tête. Son double succès de Bruges et de Gand avait

étrangement développé son orgueil. Il s'était fait élire roi des

Romains à Francfort, le 16 février 1485 (v. st.), et c'était du centre

de l'Allemagne qu'il avait signé une charte pour reconstituer le Franc

comme quatrième membre de Flandre.

Maximilien, ébloui du titre pompeux qui l'associait à l'autorité

impériale et lui en assurait la transmission, s'abandonnait de plus en

plus, avec une confiance sans limites, aux rêves de son ambition. Les

flatteries de ses courtisans, les prophéties de ses astrologues et de

ses devins lui présentaient sans cesse l'image éclatante des triomphes

qui lui étaient réservés; il n'était point de projet qui ne le

séduisît par quelque illusion, point d'illusion qui ne dominât sa

faible raison, en y gravant d'altières espérances. Tantôt il voyait le

roi de Hongrie, Mathias Corvin, l'illustre fils de Jean Huniade,

réduit à lui céder son royaume, en fuyant chez les Turcs. Tantôt il

songeait à se placer à la tête des Suisses pour chasser du duché de

Milan la dynastie fondée par le bâtard d'un paysan de Cottignole, dont

il devait plus tard épouser la petite-fille: de Milan il eût marché à

la conquête du royaume de Naples; mais son premier dessein, le plus

considérable de tous, était d'envahir la France, pour aller réclamer

les armes à la main sa fille, appelée malgré lui à devenir reine de

France. Ce n'était point, du reste, son unique grief contre Charles

VIII, car il l'accusait d'avoir excité des troubles à Liége et d'avoir

équipé quatorze grands navires pour soutenir la faction des _Hoeks_ en

Hollande. Pour réussir dans cette difficile entreprise, Maximilien

comptait sur trente-deux mille chevaux qui devaient lui être envoyés

par les princes allemands, indépendamment des hallebardiers,

arquebusiers et autres combattants à pied, accourus de l'Empire, de la

Lorraine et des ligues suisses. C'était dans les Pays-Bas qu'il devait

commencer la guerre, et il espérait bien s'emparer en passant du

temporel de l'évêché de Liége et du fief de l'abbé de Stavelot, sauf à

continuer son œuvre en confisquant plus tard les priviléges de toutes

les communes de Flandre qui lui avaient été hostiles.

Le roi de France avait retiré ses hommes d'armes des frontières: sa

confiance dans la paix en abrégea la durée. Le sire de Montigny

surprit Mortagne. Honnecourt et l'Ecluse partagèrent le même sort.

Térouane fut escaladée par Salazar, et ce fait d'armes fut suivi de

près d'une tentative dirigée contre Saint-Quentin. Maximilien avait

attendu ces succès pour sommer le roi de France de l'aider et de le

soutenir, conformément au traité d'Arras, si fréquemment invoqué dans

des tendances tout opposées, en déclarant que le seul moyen de

maintenir la paix était l'éloignement immédiat d'Anne de Beaujeu et de

Philippe de Crèvecœur, qui avaient profité de sa minorité pour

exciter par des lettres séditieuses les communes de Flandre, de

Brabant et de Hainaut à s'associer à leurs «conspirations et

machinations.»

Charles VIII justifia dans une réponse non moins altière la conduite

de ceux que Maximilien accusait: «Ne avez cause de les chargier du

faict de Flandres, car ce qui faict y a esté ce a esté par bon

conseil... Le comté de Flandre est une des anchiennes pairies de

France, et se avons voullu le tenir en paix comme prince et seigneur

souverain, nous avons faict ce que debvions faire, et vous le

contraire. Et quand ladite conté vous appartiendroit, ce que non, vous

l'auriez confisquée par les desraisonnables termes que avez tenus.»

Puis il rappelait que Maximilien avait chargé son échanson Philippe

d'Allers de se rendre à Melun pour promettre en son nom de ne pas

enfreindre la paix, et qu'il avait profité de la bonne foi du roi de

France, qui avait retiré ses garnisons des frontières, pour surprendre

Térouane et Mortagne et attaquer Saint-Quentin. Il lui demandait

comment, après avoir violé le premier traité, il osait proposer d'en

conclure un second, et repoussait énergiquement toutes les allusions

qui s'adressaient à sa minorité et à sa jeunesse. «Sachez bien,

disait-il, que ne sommes pas en si bas eage et ne avons pas si petite

expérience que ne congnoissons véritablement ceulx qui nous font bien

ou mal et que ne soyons bien délibérez de leur rénumérer et rendre

quand le oportunité s'i pourra tourner, ainsi que bon prince poet et

doibt faire en sa juste querelle.» Le roi de France annonçait de plus

l'intention de ne pas rompre son alliance avec les Flamands, alors

même qu'il se trouverait obligé de pénétrer sur leur territoire pour

combattre les hommes d'armes de Maximilien.

Le roi des Romains répondit en ces termes au roi de France: «Très-cher

et très-amé frère, nous avons reçeu certaines lettres de par vous,

faites et forgées, comme croyons, par ceux qui à tort et sans cause

nous ont en haine et malveillance. Ainsi n'avons point trouvé estre

convenable d'y respondre, et sommes délibérés de non plus vous escrire

_ou faire nommer comme il appartient à vostre royale dignité_, au cas

que perséveriez en telles dérisions et insolences envers nous...» A

cette lettre était joint un long mémoire des conseillers de

Maximilien, qui attribuaient à leur maître le titre fort douteux de

chef des rois chrétiens et qui reprochaient vivement aux conseillers

de Charles VIII «la deshonneste forme et manière d'escrire à un tel

roy qu'est le roy des Romains.» Ils reproduisaient, du reste, tous les

griefs élevés contre Anne de Beaujeu, en l'accusant «d'avoir prins

argent» de «ceulx de Gand,» menaçaient le roi de France de le déclarer

déchu de tout droit de suzeraineté sur la Flandre, et justifiaient

l'escalade de Térouane et de Mortagne, par l'appui que les Français

donnaient aux Liégeois.

Maximilien, fidèle à sa politique, avait adressé aux princes du sang

et à la ville de Paris son manifeste contre la régence d'Anne de

Beaujeu. Il les y pressait de renverser son autorité et de former un

conseil supérieur des princes du sang et des députés des états qui

pourraient aviser au rétablissement de la paix, de concert avec les

députés de l'Empereur: étrange hallucination, qui le portait à

proposer à la France ce qu'en ce moment même il combattait en Flandre.

La réponse des échevins de Paris est du 2 septembre 1486. Ils y

repoussent hautement les plaintes du roi des Romains, et le rendent

seul responsable de la violation du traité d'Arras. En effet, il avait

commencé la guerre «contre droit et raison en entrant par surprise en

armes au royaume,» et il ne pouvait la continuer, ajoutaient-ils,

«sans faire le grand dommage du pays de Flandre.» Il y a une connexion

évidente entre cette déclaration et la réponse des ministres de

Charles VIII, qui en avaient pris connaissance avant qu'elle fût

remise au héraut d'armes Toison d'or. La commune de Paris ne pouvait

être hostile à un système de gouvernement qui soutenait les communes

flamandes.

Au conseil du roi, d'autres considérations rendaient les inimitiés

plus vives. On ne pouvait souffrir qu'un prince étranger se prétendît

supérieur à Charles VIII et lui refusât même le titre de roi; et à ce

sujet le sire de Graville disait tout haut que si l'histoire se

taisait sur les exploits des Allemands en France, elle avait conservé

le souvenir de ceux de Charlemagne, qui avait conquis et soumis toute

l'Allemagne.

Ce n'était que dans la faction des princes du sang que Maximilien

pouvait espérer un appui. Le duc d'Orléans lui était favorable, et le

duc de Bourbon, bien que frère du sire de Beaujeu, déclarait, en

présence de Charles VIII, que le sire de Graville et ses amis

«estoient cause de la guerre que faisoit le duc d'Austriche et du

mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du sang, et alléguoit

qu'il estoit connestable et qu'à luy appartenoit l'exécution de la

guerre, et qu'il s'en vouloit aller en Picardie pour résister à

l'entreprise du duc d'Austriche et y trouver quelque bon

appointement.» En effet, malgré tous les efforts que l'on tenta pour

l'en dissuader, malgré ceux du roi lui-même, il se rendit en

Picardie. Le duc de Bourbon était guidé par les conseils de

quelques-uns de ses serviteurs, «fort grands mutins.» Le principal, le

plus capable, le plus influent, était l'ancien ami de Charles le

Hardi, devenu, en 1472, l'un des conseillers de Louis XI, Philippe de

Commines, qui avait épousé en France la fille d'un maître d'hôtel du

roi, beau-frère de la dame de Montsoreau, si fréquemment nommée dans

les enquêtes relatives à l'empoisonnement du duc de Guyenne. Soit

qu'il eût été inquiété au sujet de la révision des donations faites

aux dépens du domaine royal, soit qu'il subît avec peine la haine et

le mépris qui poursuivaient les anciens ministres de Louis XI, il

conspirait, et la jeune royauté de Charles VIII allait rouvrir pour

lui une de ces cages de fer, sombres monuments d'un règne dont il

avait été à la fois le Séjan et le Tacite.

Enfin le moment arriva où Maximilien espérait envahir la France avec

le secours des Français eux-mêmes, et se placer, par de mémorables

succès, parmi les héros et les vainqueurs les plus glorieux. Dans son

orgueil, il datait ses mandements de Lens, «_première ville de nostre

conqueste_;» il avait, disait-on, été le premier qui eût songé à

former la milice, depuis si célèbre, des lansquenets ou

_landsknechten_, ce qui l'égalait à Jules César; et l'on ajoutait

qu'il était au monde le seul prince qui connût à la fois toutes les

ressources de l'art si difficile de la guerre. L'empereur Frédéric III

s'était rendu lui-même en Flandre, afin que l'éclat du sceptre

impérial ajoutât quelque chose à celui de cette grande expédition.

Mais jamais projets plus audacieux n'aboutirent à un résultat plus

déplorable. La faction des princes du sang rougit de s'armer pour

livrer la France à ses ennemis, et l'on vit bientôt les Allemands et

les Suisses que Maximilien avait recrutés abandonner ses drapeaux à

défaut de solde. Les uns allèrent rejoindre les Français; d'autres

cherchèrent à s'indemniser de leurs pertes en pillant le pays. Il ne

resta à l'Empereur qu'à regagner l'Allemagne, et Maximilien, qui

espérait, comme les confédérés de Bouvines, aller arborer l'aigle

germanique sur le pont de la Calandre, non moins humilié quoiqu'il

n'eût point combattu, fut réduit à implorer l'appui de ses propres

sujets de Flandre et d'Artois qu'il méprisait naguère encore; mais les

bourgeois de Saint-Omer lui répondirent qu'ils étaient résolus à

conserver une stricte neutralité, et leur exemple fut suivi par les

habitants de Lille et de Douay. Cette neutralité fut toutefois de peu

de durée pour la ville de Saint-Omer, puisque les Français y

entrèrent dès le 27 mai 1487. Deux mois après, le sire de Crèvecœur

reconquit l'importante forteresse de Térouane (26 juillet), et ce

premier revers fut suivi d'un second échec plus important et plus

grave.

Les hommes d'armes allemands et bourguignons qui se trouvaient sous

les ordres du comte de Nassau avaient voulu réparer la perte de

Térouane en enlevant la ville de Béthune; mais ils se laissèrent

surprendre et furent mis en déroute; près de neuf cents d'entre eux

restèrent sur le champ du combat. Le comte de Nassau fut fait

prisonnier, et avec lui Charles de Gueldre, Pierre de Hennin, Gérard

de Boussut, Georges Vander Gracht, Charles et Philippe de Moerkerke,

Jean de Commines, Jean de Praet, Jean d'Overschelde, bailli d'Ypres,

Jacques de Heere, bourgmestre du Franc, et tous les principaux

chevaliers du parti de l'archiduc.

Au moment où la défaite de Béthune couronnait la malheureuse tentative

de Maximilien contre la France, on recevait en Flandre la nouvelle des

désastres qui avaient terminé en Angleterre une autre expédition à

laquelle le roi des Romains n'était point étranger.

L'Angleterre avait appris avec une extrême jalousie la conclusion du

traité d'Arras, et l'on racontait même qu'Edouard IV était mort de

douleur en voyant le Dauphin renoncer à sa fille pour épouser

mademoiselle Marguerite de Flandre; mais les affreuses discordes du

règne de Richard III ne s'effacèrent que pour élever sur une trône

ensanglanté Henri de Richemont, qui devait tout à l'appui du roi de

France.

Cependant la duchesse Marguerite de Bourgogne ne pouvait se consoler

de la chute de la dynastie d'York; et elle se proposait de servir à la

fois les intérêts de Maximilien et ceux de sa propre maison, en

renversant la dynastie de Lancastre élevée par l'appui de Charles

VIII. Une expédition considérable avait été réunie pour envahir

l'Angleterre: elle devait comprendre deux mille hommes d'armes

allemands, flamands et hennuyers, sous le commandement de Martin

Dezwarte. Le comte de Lincoln et lord Lovel s'étaient rendus en

Flandre pour arrêter avec la duchesse douairière de Bourgogne le plan

de cet armement; et il avait été décidé que l'on profiterait d'une

rumeur populaire relative à l'évasion de l'unique fils du duc de

Clarence pour présenter d'abord aux Irlandais, puis aux Anglais, un

imposteur qui n'emprunterait son nom que pour remettre la couronne,

après la victoire, au comte de Lincoln, neveu par sa mère du roi

Edouard IV et de la duchesse de Bourgogne, et déjà désigné par Richard

III comme l'héritier présomptif du trône d'Angleterre. Le boulanger

Lambert Simnel, proclamé roi à Dublin par une multitude égarée qui

croyait retrouver dans ses traits ceux de l'infortuné duc de Clarence,

aborda à Foudrey avec les hommes d'armes venus de Flandre, occupa le

comté d'York, et rencontra les troupes de Henri VII à Stoke, aux bords

de la Trent, où Martin Dezwarte périt avec le comte de Lincoln, après

avoir vaillamment lutté pendant trois heures contre des forces de

beaucoup supérieures aux siennes. Des armements non moins

considérables avaient eu lieu en Angleterre pour repousser toute

agression que Marguerite eût pu diriger vers les côtes de Kent ou de

Suffolk; et il ne resta aux Allemands, réunis sur les rivages de la

Flandre, qu'à s'embarquer pour la Bretagne, afin de prendre part à

d'autres combats.

Maximilien, qui avait épuisé son trésor pour faire triompher Simnel,

s'était retiré en Brabant. Non content d'altérer les monnaies, il

écrivit aux états de Flandre pour réclamer des subsides, afin de faire

face aux frais de la guerre; mais les états de Flandre, réunis à

Termonde, et délibérant sans la participation des députés du Franc

qu'ils refusaient de considérer comme quatrième membre, déclarèrent

qu'ils désapprouvaient la guerre contre la France et désiraient

maintenir le traité d'Arras de 1482. Les députés de Gand avaient même

annoncé qu'ils voulaient que le soin de remettre le produit des

subsides aux hommes d'armes fût désormais confié aux états, afin que

Maximilien n'en fît point usage contre les intérêts mêmes de la

Flandre. Ces représentations irritèrent de plus en plus le roi des

Romains. Il répondit que si les états ne lui accordaient pas un nouvel

impôt, il le ferait lever par ses commissaires; mais ses menaces

n'émurent personne: la Flandre ne croyait plus rien avoir à redouter

des hommes d'armes allemands depuis la défaite du comte de Nassau.

Jean de Coppenolle se hâta de revenir à Gand. Adrien Vilain, qui avait

été arrêté par les archers allemands à Lille, où il résidait de l'aveu

de Maximilien, et qui se trouvait depuis lors prisonnier à Vilvorde,

fut délivré par le sire de Liedekerke et rejoignit bientôt après Jean

de Coppenolle, en protestant que, si l'on avait quelque chose à lui

reprocher, il était prêt à répondre à toutes les accusations. Les

magistrats, indécis sur ce qu'il y avait lieu de faire, envoyèrent au

roi des Romains une députation composée de l'abbé de Saint-Pierre, de

Josse de Ghistelles, de Paul de Baenst et d'Adrien de Raveschoot.

Maximilien, bien moins puissant en ce moment qu'il ne voulait le

paraître, confia le soin d'évoquer cette affaire au grand bâtard de

Bourgogne et aux sires de Clèves et de Beveren; ils invitèrent les

sires de Rasseghem et de Liedekerke à comparaître à Termonde, et trois

gentilhommes vinrent à Gand se remettre comme otages, afin de répondre

de la sûreté des accusés. Mais les doyens des métiers décidèrent

unanimement que les sires de Rasseghem et de Liedekerke ne devaient

pas se rendre à Termonde, puisqu'ils n'étaient justiciables que des

magistrats de Gand, et ils saisirent cette occasion pour énumérer les

griefs de la commune contre le roi des Romains.

«Nous voulons, disaient-ils dans leur déclaration, le maintien du

traité conclu à Arras, le 23 décembre 1482, et nous ne consentirons

point à la continuation de la guerre contre la France, source

constante d'impôts toujours détournés de leur but.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 21 / 27 段