Il ne paraît point que Maximilien ait cherché à punir les auteurs de

ce meurtre: bien qu'il aimât beaucoup le sire de Berlaimont, il

craignait de réveiller de nouvelles divisions parmi ses partisans au

moment où il se préparait à commencer la guerre afin de prévenir par

des victoires la médiation de Charles VIII. Dans les premiers jours de

février 1483 (v. st.), il quitta le Hainaut avec l'armée qu'il avait

ramenée de la Hollande, passa devant Lille, qui lui ferma ses portes,

et s'avança jusqu'à Bruges: son premier soin fut de ranger

immédiatement ses hommes d'armes en ordre de bataille devant la porte

de la Bouverie et devant celle des Maréchaux, en faisant sonner toutes

ses trompettes. Déjà il avait envoyé un héraut vers les magistrats;

mais l'échevin François de Bassevelde ne lui permit pas de pénétrer

dans la ville. «Allez dire à votre maître, lui avait-il répondu, que

s'il a quelque chose à demander aux magistrats, ils lui donneront

audience dans la salle des délibérations, où ils sont réunis, pourvu

qu'il n'amène pas plus de dix ou de douze personnes avec lui.»

Maximilien avait compté inutilement sur un complot qui s'était formé

à Bruges en sa faveur. On le soupçonnait aussi de nourrir des projets

contre le port de l'Ecluse; mais il était bien gardé, et l'archiduc

d'Autriche se vit réduit à se retirer vers Oudenbourg.

Les amis de Maximilien n'avaient rien fait pour le soutenir lorsqu'il

était devant Bruges. En s'éloignant, il les abandonnait à son tour au

ressentiment de ses ennemis. On se livra à d'actives recherches sur le

complot qui devait ouvrir la ville aux Allemands, et l'on découvrit

qu'il était dirigé par les sires de Ghistelles et de Praet, et qu'il

comptait parmi les bourgeois de nombreux adhérents. Le 28 février,

l'échafaud s'éleva sur la place publique. Les premiers suppliciés sont

des hommes obscurs: c'est un serviteur de l'ancien écoutète, Jean

Vander Vicht; c'est un clerc nommé maître Urbain; mais bientôt la

hache du bourreau n'épargne plus les têtes les plus illustres. Le 5

mars, messire Jean Breydel, ancien bourgmestre de Bruges, et le sire

d'Aveluys, ancien maître d'hôtel de la duchesse Marie partagent le

sort de plusieurs membres des métiers atteints par les mêmes

accusations. Roland Lefebvre, receveur général de Flandre, est traîné

au Steen: une sentence d'exil frappe Pierre Lanchals, Georges

Ghyselin, Jacques de Heere, Jacques de Vooght, le bâtard de Baenst;

Corneille Metteneye est condamné à six mois de captivité dans une

prison où la lumière ne pénètre point.

A Gand, de semblables rumeurs de trahison avaient troublé la paix

publique. On y alla même, si l'on peut ajouter foi au récit

très-douteux de Pontus Heuterus, jusqu'à retenir un moment prisonnier

le comte de Romont.

Il est plus certain que le 17 avril 1483 (v. st.), les trois membres

de Flandre, réunis à Gand, présentèrent au jeune duc Philippe un long

mémoire par lequel ils déclaraient contester à Maximilien le droit de

présider les assemblées de l'ordre de la Toison d'or, aussi bien que

celui de porter les titres et les insignes des nombreux Etats de la

maison de Bourgogne. L'irritation qui régnait parmi les communes

devenait de plus en plus vive, lorsque le grand bâtard de Bourgogne

arriva à Bruges, où on le reçut avec de grands honneurs (19 mai 1484).

Il venait, au nom du roi Charles VIII, tenter un dernier effort pour

le rétablissement de la paix.

Dès le 5 décembre 1483, Charles VIII, en promettant aux villes de

Flandre qu'il serait sursis pendant dix ans aux droits de ressort et

d'appel revendiqués en matière criminelle par le parlement de Paris,

avait annoncé l'intention de respecter les priviléges du pays de

Flandre, «_hanté et fréquenté de marchands étrangers plus que nul pays

qui soit deçà la mer Océane_.» Cette déclaration importante n'était

que le préliminaire d'une alliance plus étroite entre la France et la

Flandre. Les états généraux devaient se réunir à Tours, et, quel que

fût le peu de durée de leur session, ils allaient former une véritable

assemblée nationale, investie d'une puissance incontestée. Les états

de Flandre et de Brabant s'adressèrent aux états généraux de Tours

pour réclamer leur appui et le maintien du traité d'Arras. D'états à

états, les négociations étaient aisées à mener à bonne fin: leur

premier résultat était l'intervention du roi de France. Il était

douteux toutefois que Maximilien consentît à l'accepter, même après

avoir échoué dans son expédition en Flandre. Le grand bâtard de

Bourgogne, qui s'était rendu à Bruxelles pour la lui offrir, obtint à

grand'peine que les chevaliers de la Toison d'or transféreraient le

siége de leurs délibérations à Termonde.

Le 12 juin 1484, douze chevaliers de la Toison d'or, investis d'un

droit souverain d'arbitrage par les statuts de l'ordre, en tout ce qui

touchait à l'honneur et aux devoirs de ses membres, se réunirent aux

bords de l'Escaut, dans cette même ville qui fut, en 1566, le berceau

de la confédération des nobles contre Philippe II: c'étaient Jean de

Lannoy, Adolphe de Ravestein, Louis de la Gruuthuse, Engelbert de

Nassau, Wolfart de Borssele, Jacques de Romont, Jean de Ligne, Pierre

de Boussut, Baudouin de Molembais, Martin de Polheim, Claude de

Toulongeon et Philippe de Beveren. Ils déclarèrent que toutes les

discordes qui avaient séparé les chevaliers devaient être oubliées,

que Maximilien avait cessé d'être chef de l'ordre, mais qu'il

continuerait à le présider pendant la minorité de son fils; qu'ils

étaient d'ailleurs d'avis qu'il devait renoncer, tant dans l'ordre

qu'autrement, aux titres et aux armoiries qu'il portait sans y avoir

droit. Là s'arrêtait la juridiction des chevaliers: les difficultés

commencèrent quand ils voulurent aborder, en présence des députés de

Maximilien et de ceux des états de Flandre, la discussion des autres

questions litigieuses: d'un côté le contrat de mariage de Marie de

Bourgogne était sans cesse allégué comme un titre imprescriptible; de

l'autre, on invoquait le droit naturel, le droit civil, le droit

politique, la volonté même de Marie manifestée, disait-on, dans

l'acte qui en avait été la dernière expression. Il fut impossible de

s'entendre, et les conférences se terminèrent sans qu'on pût espérer

de les voir reprises; car Guillaume Rym, l'un des députés des Gantois,

«qui estoit, dit Olivier de la Marche, leur idole et leur dieu,» avait

déclaré «qu'ils n'avoient point d'ordre d'accepter une aultre fourme.»

Maximilien répétait aussi qu'il saurait bien, malgré les rebelles de

Gand, recouvrer la tutelle de son fils, et il ne resta aux communes

flamandes qu'à s'assurer l'alliance du roi de France par un traité qui

fut signé le 25 octobre 1484.

Maximilien ne se croyait plus lié par la paix d'Arras. Il lui semblait

que la mort de Louis XI et ses propres victoires en Hollande l'avaient

affranchi des serments qu'il n'avait prêté que par contrainte, aussi

bien à Gand qu'à Hoogstraeten. La minorité de Charles VIII favorisait

ses desseins, et ce fut afin de susciter de nouveaux obstacles à la

régence d'Anne de Beaujeu qu'il adressa ses réclamations aux princes

du sang, déjà prêts à former une autre ligue du Bien public. Il

cherchait aussi à conclure d'étroites alliances avec le roi de

Castille, les ducs de Bretagne et de Lorraine, excitait les habitants

de la Bourgogne à le soutenir et traitait avec le sire de Neufchâtel

pour qu'il se déclarât en sa faveur.

En même temps, Maximilien réunissait à Malines une armée destinée à

porter la guerre en Flandre. Sa première entreprise fut dirigée contre

Termonde: Jacques de Fouquesolles et d'autres hommes d'armes, déguisés

les uns en marchands, les autres en moines, se présentèrent devant

cette ville le 26 novembre, au point du jour; mais dès qu'on les eut

laissés entrer, ils tirèrent leurs armes et s'emparèrent de la porte.

Maximilien, qui s'était placé en embuscade avec huit cents hommes à

cheval, se hâta d'accourir. Ce fut en vain que les bourgeois tentèrent

les chances défavorables d'un combat, où l'un des fils du comte de

Zollern fut tué; on les poursuivit jusqu'à la place du Marché.

Maximilien, qui connaissait toute l'importance de la ville de

Termonde, s'efforça toutefois de se les attacher en défendant de

piller leurs biens, et leur laissa pour gouverneur le sire de Melun.

Le même jour, Jean de Coppenolle avait été chargé d'aller conduire des

renforts à la garnison de Termonde. Il apprit bientôt qu'il était trop

tard, et retourna à Gand annoncer que l'archiduc commençait la guerre.

Les communes de Flandre répondent à ce défi: celle de Gand court la

première aux armes. Elle se souvient de ces longues luttes dans

lesquelles elle a représenté la résistance du principe communal contre

les usurpations des ducs de Bourgogne, et si elle choisit, en 1484, un

vieillard pour partager avec Jacques de Savoie, investi des fonctions

de lieutenant général, le commandement de son armée, il ne faut point

s'en étonner, puisque ce vieillard est Thierri de Schoonbrouck, qui,

trente et une années auparavant, était le chef des Gantois à la

bataille de Gavre.

Seize mille Flamands avaient envahi le Brabant et parcouraient

librement tout le pays situé entre Alost et Halle. Les échevins de

Bruxelles avaient reçu l'ordre d'armer les bourgeois pour les

repousser. Ils déclarèrent que rien ne pourrait rompre l'amitié qui

existait entre leur ville et celle de Gand. Maximilien, mécontent des

magistrats, crut mieux réussir en s'adressant à l'assemblée du peuple;

mais il n'en obtint qu'avec peine quelques acclamations douteuses,

achetées par la corruption.

Cependant Maximilien se préparait à se rendre en Hainaut pour y

ranimer quelque zèle en sa faveur, lorsque, arrivé à Ath, il vit se

présenter à lui une occasion d'augmenter sa puissance, non moins

favorable que celle qu'il avait trouvée le 26 novembre dans la

négligence des habitants de Termonde. La ville d'Audenarde avait été à

toutes les époques de notre histoire le point le plus important de

notre topographie stratégique. Si Termonde dominait l'Escaut au nord

de Gand et défendait la frontière du Brabant, Audenarde commandait le

fleuve du côté où il était le plus facile d'attaquer les Gantois:

c'était d'ailleurs une position à laquelle les communes flamandes

ajoutaient un grand prix, parce qu'elle leur était nécessaire pour

assurer leurs communications avec la France.

Audenarde possède deux citadelles: la plus redoutable, celle de

Bourgogne, a pour capitaine Pierre Metteneye; l'autre, qu'on nomme le

château de Pamele, obéit à Gauthier de Rechem. Celui-ci a fait offrir

à Maximilien de lui livrer la ville. Dans les premiers jours de

janvier, l'archiduc quitte Ath avec quatre cents chevaux et seize

cents fantassins. Laissant à quelque distance son arrière-garde avec

Philippe de Clèves, il met pied à terre et attend patiemment l'heure

où il doit se montrer. Elle arrive bientôt: le château de Pamele lui

est ouvert; au même moment, Philippe de Clèves, qui s'égare dans les

ténèbres, se présente devant la porte de Tournay. Ses trompettes

répondent à celles de Maximilien, et le château de Bourgogne, enlevé

par une surprise que Pierre Metteneye n'a point prévue, partage le

sort du château de Pamele.

Maximilien s'applaudissait de ses succès, lorsqu'il reçut des lettres

où Charles VIII lui reprochait vivement de ne pas avoir voulu

soumettre ses différends avec les communes de Flandre au jugement des

pairs ou à celui du parlement, et d'avoir préféré «la voye de fait à

la voye de justice.» Le roi de France ajoutait qu'il n'ignorait pas

que son intention était de s'allier aux Anglais pour recouvrer les

pays cédés par le traité d'Arras comme dot de sa fille Marguerite, et

qu'il était bien résolu à prendre la défense des communes de Flandre

si les attentats dirigés contre elles ne recevaient une réparation

immédiate.

La réponse de Maximilien fut un refus; ce n'était pas à Audenarde

qu'il pouvait signer la restitution de Termonde.

Charles VIII avait renouvelé, le 5 février 1484 (v. st.), sa promesse

d'aider les Flamands contre tous. Le 26 du même mois, un nouveau

traité d'alliance la confirma, et peu après Jean de la Gruuthuse se

rendit à Paris pour y obtenir l'appui d'une armée dont le commandement

devait être confié au sire de Crèvecœur.

Pendant ces négociations, le comte de Romont s'était retranché avec

les milices flamandes entre Eenhaem et Audenarde, afin de protéger la

ville de Gand contre Maximilien, qui avait employé l'hiver à mander de

toutes parts des hommes d'armes. Il était aisé de prévoir qu'il se

hâterait d'ouvrir la campagne avant que l'intervention de Charles VIII

vînt neutraliser ses forces et ses ressources. Le 5 avril 1485,

troisième jour de Pâques, Jean de Ligny saccagea Grammont. Deux jours

après, le comte de Nassau s'empara du bourg de Ninove, qui fut

également dévasté. Ce fut sous ces auspices favorables que Maximilien

se dirigea vers l'armée du comte de Romont; mais elle occupait une

forte position, et il jugea peu prudent de l'attaquer dans son camp.

Après quelques escarmouches sans résultats, il se retira vers Alost en

incendiant le pays. La retraite de Maximilien enhardit les Gantois.

L'un de leurs chefs, Adrien Vilain, sire de Rasseghem, quitte le camp

d'Eenhaem avec trois mille Gantois et s'approche d'Audenarde, espérant

attirer la garnison dans les embûches qu'il lui a préparées. Cependant

le sire de Maingoval, que Maximilien a laissé dans cette forteresse, a

deviné sa ruse: il en profite, sort des murailles comme s'il

l'ignorait, et par une fuite simulée amène lui-même les Gantois

jusqu'aux portes d'Audenarde. Ils se croyaient vainqueurs quand une

décharge générale de l'artillerie de la forteresse foudroya leurs

rangs épais: toute la garnison saisit ce moment de désordre pour les

assaillir. Il ne se rallièrent qu'avec peine en abandonnant trois

cents morts et deux cent vingt prisonniers. Adrien Vilain avait reçu

un trait qui lui traversa le visage; mais ce qui semait parmi les

Gantois le plus de honte et de désespoir, c'était la perte de leur

grande bannière tombée au pouvoir des ennemis. Ils quittèrent

précipitamment leur camp d'Eenhaem et rentrèrent à Gand.

Dès que Maximilien apprit ce succès, il envahit le pays de Waes avec

son armée. Le château de Tamise fut emporté d'assaut et toute la

garnison flamande mise à mort. Enfin, il poursuivit sa marche vers

Gand et arriva devant la porte de Saint-Bavon, tandis que Daniel de

Praet accourait d'Audenarde pour le seconder avec deux cents chevaux

et huit cents hommes d'armes.

Le péril des Gantois devenait imminent. Le sire de Crèvecœur avait

perdu un temps précieux à parlementer avec les magistrats de Tournay,

qui refusaient de le recevoir afin de conserver leur neutralité: il

n'hésita plus à s'avançer vers Deinze, en ordonnant aux autres

capitaines français de se hâter de l'y rejoindre. Néanmoins,

l'archiduc espérait devancer l'armée de Charles VIII et remporter un

avantage décisif avant son arrivée. Il ne s'était pas trompé. Les

Gantois préféraient à la honte de voir insulter leurs murailles un

combat que la prudence leur commandait d'éviter, puisqu'ils gagnaient

tout à attendre; et aussitôt que de leurs remparts ils aperçurent les

bannières allemandes qui flottaient dans la plaine, ils prirent les

armes et se firent ouvrir les portes.

La première sortie des Gantois est repoussée; la seconde ne sera pas

plus heureuse. Le sire de Hornes, remarquant leur audace et leur

témérité, ne réussit que trop aisément à les entraîner de nouveau dans

une embuscade. Les Gantois, surpris de tous côtés, perdent quatre

cents des leurs et se replient en désordre, tandis que le comte de

Nassau et les sires de Berghes et de Ligny se précipitent avec leurs

hommes d'armes à leur poursuite. En vain Jean de Coppenolle

cherche-t-il, en renouvelant la lutte par un effort désespéré, à

favoriser la retraite de ses concitoyens. L'armée de Maximilien arrive

auprès des remparts de Gand avec les fuyards, et elle y aurait

pénétré avec eux, si le grand doyen Eustache Schietcatte n'eût fait

fermer les portes et baisser les herses.

Un grand nombre de Gantois avaient péri sous les yeux de leurs frères

sans qu'on pût les secourir; mais la ville de Gand était sauvée.

Maximilien s'éloigna: à peine avait-il atteint Termonde, qu'il apprit

que Philippe de Crèvecœur était entré à Gand avec huit mille

fantassins, six cent cinquante lances et trente-six canons. Au même

moment, le duc de Lorraine et Guillaume de La Marck se préparaient à

soutenir la rébellion de plus en plus prochaine des communes de la

Meuse. Maximilien ne conservait, entre le Rhin et la mer, que le

Brabant et le Hainaut, et déjà Charles VIII annonçait, dans des

lettres adressées aux états de ces pays, son intention de l'y

poursuivre. «Nous vous prions et requérons, leur écrivait-il le 27 mai

1485, que veuilliez départir de favoriser nostre père et cousin

l'archiduc d'Autriche au préjudice de nostre frère et de nos subjects

du pays de Flandre; autrement nous y pourvoyerons comme il

appartiendra.»

Nous ne connaissons point la réponse des états de Brabant et de

Hainaut. Celle de Maximilien fut fière. «Je ne me sçay, mandait-il au

roi de France, trop esmerveiller de semblables lettres et crois

qu'elles procèdent de mauvais conseil. Chacun sçait bien le tort que

ceux de Flandres m'ont faict jusqu'à cette heure, d'avoir détenu mon

fils par force; toutefois, j'espère briefment le mettre hors de la

captivité en laquelle il a esté détenu. Au regard des requestes que

faites à mes sujets, elles vous peuvent plus tourner à honte que à moy

à dommage; elles ne me donneront crainte pour me abstenir de faire ce

que je dois.» (25 juin 1485.)

Un court espace de temps, celui qui s'est écoulé entre ces deux

lettres, a changé la situation des choses. L'armée de Charles VIII

occupe les murs de Gand; mais les Français, que la Flandre a appelés

comme des alliés, maltraitent les bourgeois comme s'ils eussent été

non leurs hôtes, mais leurs ennemis. Des haines séculaires se

réveillent, et le sire de Crèvecœur cherche enfin à les apaiser. On

oublie qu'il est l'un des plus grands capitaines du quinzième siècle,

celui qui contribua plus que personne à rétablir la discipline dans

les armées, et qui régla le premier les manœuvres stratégiques de

l'infanterie, cet élément de la puissance militaire trop longtemps

méconnu; on se souvient uniquement avec quelle déloyauté, ami et

complice d'Hugonet et d'Humbercourt, il a trahi Marie de Bourgogne

pour embrasser le parti de Louis XI et diriger contre la Flandre

l'armée qui fut vaincue à Guinegate. Le hasard met le comble à

l'agitation des esprits. Le sire de Crèvecœur ayant engagé le duc

Philippe à monter à cheval et se montrer au peuple, le bruit se répand

aussitôt que les Français se préparent à enlever le jeune prince et à

l'emmener en France. Le peuple y ajoute foi. Telle est l'irritation

qui l'anime, que le sire de Crèvecœur juge prudent de quitter la

Flandre et de se retirer sous les remparts de Tournay, abandonnant

toute son artillerie entre les mains des bourgeois de Gand (11 juin

1485).

Les partisans de Maximilien se hâtèrent de mettre à profit ces

querelles et ces divisions. Le 1er juin 1485, tout le peuple de Bruges

était réuni sur la place du Bourg, pour suivre pieusement une

procession destinée à appeler la protection du ciel sur la Flandre,

lorsqu'on apprit que les portes de la ville avaient été livrées aux

mercenaires de Maximilien. Au même moment on vit arriver, au grand

trot de leurs chevaux, le comte de Nassau, les sires de Montfort, de

Tinteville et d'autres chevaliers accompagnés d'une troupe nombreuse

de reîtres allemands, et, au milieu d'eux, messire Jean de Houthem,

chancelier de Brabant. Un héraut les précédait. «Ecoutez, écoutez!»

cria-t-il à la multitude, surprise et saisie de terreur. Le chancelier

de Brabant prit aussitôt la parole, et expliqua à haute voix, en

rappelant les longues guerres et les discordes qui avaient attristé la

Flandre depuis la mort de Charles le Hardi, combien il était juste que

Maximilien possédât plutôt que tout autre la tutelle complète et

entière de son fils. «Que voulez-vous? dit-il en terminant, la paix ou

la guerre?» Il ne fallait pas songer à délibérer librement. Tous

répondirent: «La paix.»--«Reconnaissez-vous Maximilien pour

mainbourg?» ajouta le chancelier.--«Oui! oui!» répliqua le peuple.

Messire Jean de Houthem exposa ensuite les conditions auxquelles

l'archiduc consentait à confirmer les priviléges de la ville: les unes

se rapportaient à des amendes pécuniaires, d'autres à une amnistie

dont étaient exclus dix bourgeois, qui furent immédiatement conduits

au Steen, comme prévenus d'avoir favorisé la rébellion. Il faut nommer

parmi eux Louis de la Gruuthuse, qui avait servi fidèlement le duc

Philippe, en protestant contre les cruautés du sire de Blamont, et

qui, après avoir sauvé la liberté ou la vie à Charles le Hardi, avait

contribué plus que personne à affermir l'autorité chancelante de Marie

de Bourgogne.

Dès que Maximilien apprit ce qui s'était passé, il aborda dans le

Zwyn. L'Ecluse lui ouvrit ses portes, et il se rendit sans délai à

Bruges, où son entrée eut lieu avec une grande pompe le 21 juin.

Le même complot s'ourdissait à Gand. Il y était dirigé par un

signataire du _calfvel_ de 1468, le grand doyen Matthieu Peyaert, qui

comptait de nombreux amis parmi les bouchers et les poissonniers. Sept

jours après la surprise de Bruges, le mouvement qu'il avait préparé

éclata à Gand aux cris de: «Paix! paix! Autriche et notre jeune

prince!» On arrêta aussitôt Guillaume Rym, Daniel Onredene, Adrien

Vilain et Jean de Coppenolle. Les deux premiers furent conduits au

supplice le 13 juin. «Or pouvez à ce connoître, observe Olivier de la

Marche, quelle seureté on a à servir le peuple; car Guillaume Rym

avoit plus grande voix à Gand et plus grand crédit que n'avoit le

prince du païs, ne les plus grands de Flandres; et soudainement

changèrent de propos et tous en généralité consentirent à sa mort: et

sur le hourt on luy laissa faire ses remontrances; mais oncques

personne ne répondit, et dict ledict Guillaume sur ses derniers mots:

Ou vous ne me répondez point, ou je suis devenu sourd.»

Quoi qu'en ait écrit Olivier de la Marche, le peuple répondit aux

dernières paroles de Guillaume Rym, mais ce ne fut que lorsque le

bourreau eut achevé son office. La vue du sang l'émut plus puissamment

que l'appel du vieillard, qui aimait mieux se croire sourd que de

reconnaître l'ingratitude populaire: il fallut, pour calmer les

bourgeois, qu'on ouvrît les portes des prisons. Adrien Vilain se

retira à Tournay et Jean de Coppenolle en France, où Charles VIII le

créa son maître d'hôtel avec six cents francs de pension.

Ce fut dans ces circonstances que les états de Flandre chargèrent

l'abbé de Saint-Pierre, Philippe de Beveren, Paul de Baenst, Richard

Uutenhove et Adrien de Raveschoot, de se rendre à Bruges pour arrêter

avec Maximilien les conditions de la paix. Elle fut conclue le 28 juin

1485.

L'archiduc y était reconnu pour mainbourg de la personne de son fils

et du comté de Flandre. Il s'engageait à confirmer tous les priviléges

généraux et particuliers.

Il était convenu que lorsqu'il se rendrait à Gand il n'y pourrait pas

amener plus d'hommes d'armes avec lui qu'il n'en avait à Bruges pour

la garde de sa personne.

On devait lui remettre son fils; mais il promettait de ne point le

conduire hors de Flandre.

Toutes les sentences de bannissement prononcées contre les partisans

de l'archiduc étaient annulées.

On lui accordait, comme indemnité pour les frais de la guerre, une

somme payable en trois années, dont le chiffre n'était pas déterminé.

La pension de la duchesse douairière de Bourgogne était rétablie.

A ces conditions, l'archiduc octroyait une amnistie dont il exceptait

ses principaux adversaires et tous ceux qui avaient fui hors de

Flandre.

Le produit de la confiscation de leurs biens devait être employé à

effacer les tristes résultats des désastres de la guerre.

Sur un tableau joint au traité se trouvaient désignés ceux que

l'archiduc ne voulait point comprendre dans la paix. Les principaux

étaient Jacques de Savoie, Wolfart de Borssele, Louis de la Gruuthuse,

Léon de Masmines, Jean de Coppenolle, le grand doyen Eustache

Schietcatte, Guillaume Moreel, Jean de Keyt, Jean de Riebeke et

François de Bassevelde, tous les quatre anciens magistrats de Bruges.

Les temps étaient bien changés depuis que Baudouin le Bon parcourait

la Flandre en rendant la justice une baguette blanche à la main: c'est

d'une verge rouge, symbole de rigueurs et de vengeances, que

Maximilien arme le bras du bâtard de Baenst, créé prévôt de Bruges, en

lui donnant l'ordre de mettre à mort les prisonniers du Steen. Ainsi

périrent successivement Jean de Keyt, qui avait été à diverses

reprises bourgmestre de la ville, François de Bassevelde, fameux par

la réponse énergique qu'il avait opposée en 1483 aux menaces de

l'archiduc, et d'autres bourgeois accusés des mêmes délits de

rébellion: leurs têtes sanglantes furent placées sur la pointe des

tourelles inférieures des Halles.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 20 / 27 段