places dont les Français s'étaient emparés vers les frontières du
Hainaut. En quittant Mons, il alla placer son camp sous les chênes de
Hornu, où les plaids pacifiques des comtes de Hainaut avaient depuis
longtemps effacé les traces du passage des légions conquérantes de
Jules César. De là, il s'avança vers Crépy. Louis XI avait remis huit
mille francs à Olivier le Diable pour ravitailler la forteresse de
Condé; néanmoins, lorsqu'il apprit quelles étaient les forces dont
disposait Maximilien, il changea d'avis et résolut de l'évacuer après
y avoir fait mettre le feu. Conformément à ses ordres, le sire de
Mouy, qui commandait la garnison de Condé, fit sonner toutes les
cloches le 2 juin, et annonça à tous les habitants qu'ils eussent à se
réunir de suite à l'église pour rendre grâces au ciel d'une grande
victoire obtenue par le roi. «Et lors, dit Molinet, les bonnes gens
innocents comme brebisettes, au commandement de ces loups, se mirent
en dévotion.» On ferma aussitôt les portes de l'église, et les hommes
d'armes français chargèrent sur leurs chariots le butin qu'ils avaient
enlevé «à ce dévot peuple qui prioit pour le roi de France;» puis ils
s'éloignèrent après avoir mis le feu «aux six coins de la ville.» La
flamme consuma plus de quatorze cents maisons.
Les Français incendièrent Mortagne à leur départ comme ils avaient
brûlé Condé. Le Quesnoy eût subi le même sort si Louis XI n'eût
proposé une trêve toute favorable à la Flandre. Selon les uns, la
crainte de la guerre l'y avait engagé; selon d'autres, il était
effrayé d'un miracle arrivé, disait-on, le jour anniversaire de son
sacre dans la ville de Cambray, dont il s'était emparé par trahison.
Non-seulement il remit le Quesnoy, mais il retira aussi sa garnison de
Cambray, après avoir fait un don de douze cents écus d'or à l'église
de Notre-Dame, où avait eu lieu le miracle qui lui avait été rapporté.
Il permit lui-même aux bourgeois d'ôter de leurs portes les fleurs de
lis pour les remplacer par l'aigle impériale. «Nous voulons, leur
dit-il, que vous soyez neutres... Au regard de nos armes, vous les
osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz qu'il sera
allé jouer une espace de temps et sera retourné en son lieu ainsi que
font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
Immédiatement après l'expiration de la trêve, les milices communales
qui avaient repoussé les Français près de Bailleul rejoignirent les
hommes d'armes de Maximilien à quelques lieues de Douay. La bannière
de Flandre flottait dans toutes les campagnes environnantes, depuis la
tour de Vitry, qui vit en 1302 la fuite honteuse de Philippe le Bel,
jusqu'à la plaine de Mons-en-Pevèle, qu'ensanglanta deux ans après sa
douteuse victoire. C'est la plus belle époque de cette courte
résurrection de la nationalité flamande, qui allait retomber bientôt
dans les luttes de l'ambition et de l'anarchie. L'enthousiasme était
spontané et universel. La Flandre, qui avait résisté à Philippe le
Bel, triomphait de Louis XI: succès à jamais dignes de mémoire,
puisqu'ils coïncidaient avec les plus vastes accroissements de
puissance territoriale qu'eût reçus pendant une suite de dix siècles
la monarchie française. En 1478, on vit s'y joindre un autre triomphe
que la Flandre avait vainement appelé de ses vœux, lors de la grande
alliance de Jacques d'Artevelde et d'Edouard III. Tournay, la cité
royale des rois merowigs, la cité privilégiée de Philippe-Auguste, la
cité restée fidèle à la royauté de Charles VII à cent lieues de ses
frontières rejetées au delà de la Loire, chassa la garnison française
pour échapper au joug de Louis XI, qui avait méconnu ses franchises et
emprisonné ses magistrats. Selon quelques historiens, elle chargea des
députés d'offrir les clefs de ses portes à Maximilien: il est plus
certain qu'elle restitua aux communes flamandes les bannières que
François de la Sauvagière avait déposées dans l'église de Notre-Dame.
L'armée flamande était déjà arrivée aux portes d'Arras, où Louis XI
campait avec ses hommes d'armes, à l'ombre de ces murailles dont tous
les échos semblaient le maudire. Maximilien d'Autriche ne sut point
profiter d'un moment si favorable pour obtenir un triomphe complet.
Son esprit faible et irrésolu se révéla, alors que sa fermeté et sa
persévérance dans ses desseins eussent dû être pour lui un rempart
contre les ruses d'un monarque plus prudent et plus habile; il
accueillit les envoyés du roi de France, qui venaient lui proposer une
trêve d'un an et quarante jours, en s'engageant à restituer toutes les
villes et forteresses que les Français occupaient encore, tant en
Hainaut que dans le comté de Bourgogne. Cette trêve fut conclue le 11
juillet: le comte de Romont, Jean de Luxembourg, Philippe de Beveren
et le sire de Chantraine l'avaient vainement repoussée de leurs
conseils et de leurs protestations: il ne leur resta plus qu'à
déclarer qu'ils ne voulaient point y être compris. Dès ce moment, la
popularité de Maximilien s'effaça aux yeux de tous ceux qui avaient
espéré de trouver en lui un chef et un protecteur.
L'armée flamande s'était séparée; mais à peine Maximilien était-il
arrivé à Lille qu'il apprit que le roi de France, délivré des périls
qui l'avaient menacé, semblait peu disposé à abandonner les villes
dont il avait offert lui-même la restitution. On remarquait les traces
d'une profonde tristesse sur le front du duc d'Autriche. Elle ne
s'effaça que, lorsqu'à son retour à Bruges, il assista aux
réjouissances et aux fêtes du baptême de son fils, né le 22 juin 1478,
que l'on avait nommé Philippe, afin que ce nom, en rappelant son
bisaïeul, annonçât la même puissance et la même grandeur.
Cependant il avait été convenu, par un article de la trêve, que des
conférences auraient lieu pour la conclusion d'une paix définitive
entre la Flandre et la France. Le roi avait demandé qu'elles
s'ouvrissent à Saint-Omer, espérant profiter de cette occasion pour y
former quelques complots; mais Maximilien s'y opposa, et elles eurent
lieu à Boulogne. Les commissaires du roi (l'un d'eux était Jean de
Saint-Romain) avaient, avant de quitter Paris, déposé entre les mains
du greffier du parlement une protestation contre toutes les
conventions par lesquelles ils auraient dérogé au droit de
confiscation qui appartenait au roi: précaution assez inutile, car des
deux côtés il fut impossible de s'entendre, et les conférences
s'écoulèrent en stériles discussions sur la loi salique, que le roi
voulait appliquer à tous les Etats dépendant du royaume.
On espérait du moins que cette trêve permettrait aux laboureurs de se
livrer aux travaux des semailles, et empêcherait le fléau de la famine
de se joindre au fléau de la guerre; mais il en fut autrement. «Quand
le roi de France, dit Olivier de la Marche, vit que les laboureurs et
séyeurs de blé estoient au plus grand nombre, nonobstant la trêve, il
envoya ses gens d'armes et fit prendre iceux laboureurs et séyeurs, et
en tirèrent les gens d'armes françois grans deniers et avoir, et
oncques depuis, le roi de France ne voulut ouïr parler de cette
trêve.» En moins de deux années, ces dévastations s'étaient
reproduites trois fois; il ne faut plus s'étonner de voir les
campagnes devenir désertes, et le déclin de l'agriculture amener à sa
suite la détresse et la misère.
La guerre était près de se renouveler. Depuis le mois de février 1478
(v. st.), les états de Flandre, assemblés à Termonde, avaient voté des
subsides pour la reprendre avec vigueur. Ils se réunirent bientôt
après à Anvers, pour adopter d'autres mesures dans le même but, et
pourvoir à la défense des frontières maritimes, où l'on redoutait
quelque tentative hostile. Le sire de Dadizeele cherchait au même
moment, avec l'aide d'Adrien de Rasseghem et celle de Jean de
Coppenolle, député des échevins de Gand, à organiser les milices
communales des campagnes, comme d'autres présidaient à l'armement des
milices communales des villes. Voici comment il s'exprime lui-même
dans ses _Mémoires_: «Le sire de Dadizeele, considérant la triste
situation dans laquelle se trouvaient la plupart des habitants de la
Flandre, surtout un grand nombre de laboureurs, à cause de la crainte
des Français, et encore plus à cause des excès auxquels se livraient
les hommes d'armes, amis funestes qui tuaient, blessaient et
dépouillaient de leurs biens ceux qu'ils auraient dû défendre,
s'occupa d'y trouver un remède. Il commença par armer ses vassaux de
Dadizeele, puis les habitants de Menin, de Gheluwe, de Becelaere, de
Moorslede, de Ledeghem, de Moorseele et de vingt-neuf autres villages.
Le 28 mars 1478 (v. st.), une revue, qui comprenait cinq mille six
cents hommes, eut lieu en présence de plusieurs chevaliers et des
échevins de Gand, et tous y jurèrent et promirent de s'aider
mutuellement, tant contre les ennemis que contre les excès des hommes
d'armes. Cette réunion et ce serment firent tant de bruit et
produisirent un résultat si utile, que cet exemple fut suivi de toutes
parts dans toute la Flandre; et, depuis ce moment, les Français et les
hommes d'armes ne firent guère plus de dégâts... Le duc Maximilien
évaluait à cent cinquante mille hommes le nombre de ceux à qui le sire
de Dadizeele avait fait prendre les armes dans les quartiers d'Ypres
et de Gand.» Les désordres des hommes d'armes allemands et
bourguignons avaient pris un tel développement que les états de
Flandre avaient permis de sonner le tocsin pour s'opposer à leurs
déprédations.
L'accroissement des impôts donnait lieu à d'autres sujets de plainte
dans la plupart des villes. A Gand, quelques membres des métiers se
soulevèrent; ils mirent à mort des magistrats qui voulaient s'opposer
à leur mouvement, et se retranchèrent dans une chapelle. Il fallut
amener des coulevrines pour les contraindre à se rendre. Le doyen des
maréchaux fut décapité; d'autres furent bannis. On prêtait à
quelques-uns des insurgés les plus coupables desseins, des rêves de
meurtre et des pensées de pillage; ils se proposaient même, disait-on,
de saccager les églises. Ces hommes appartenaient à la lie des
passions populaires, qui ne s'élève que lorsque le niveau de l'ordre
et de la justice s'abaisse; d'eux sortiront les iconoclastes de 1566.
Des processions solennelles succédèrent à ces émeutes; elles
demandaient au ciel non-seulement la paix intérieure, mais aussi des
victoires sur les étrangers. La guerre contre les Français
recommençait avec une nouvelle vigueur. Par une résolution qui
respirait à la fois le blâme de la conduite passée de Maximilien et un
sentiment de méfiance vis-à-vis de lui dans l'avenir, les états de
Flandre avaient désigné comme capitaine général de l'armée flamande le
comte de Romont, qui n'avait jamais adhéré à la suspension d'armes.
Il avait reconquis les châteaux de Bouchain et de Crèvecœur. Cambray
avait abdiqué comme Tournay les priviléges d'une douteuse neutralité
pour se prononcer en faveur de la Flandre. Arras aurait suivi cet
exemple, si les officiers de Louis XI n'en eussent chassé tous les
bourgeois qui y possédaient encore un foyer, en retenant comme otages
leurs femmes et leurs enfants. Le roi de France se contentait d'ourdir
quelques intrigues qui ne réussissaient point. Un chanoine les
dirigeait à Lille; à Douay, des soldats déguisés en paysannes
cherchèrent à s'emparer des portes, en s'introduisant dans la ville
avec des épées cachées dans des corbeilles qu'ils avaient remplies de
fromages. D'autres bandes françaises avaient songé à traverser la Lys
pour conquérir du butin.
Maximilien attendait à Saint-Omer le moment où il pourrait prendre
part à la guerre. Le terme de la trêve étant arrivé, il alla, le 26
juillet 1479, à la tête de l'armée flamande, forte de vingt-deux mille
hommes, mettre le siége devant Térouane, que le sire de Saint-André
défendait avec quatre cents lances et quinze cents arbalétriers.
Toutes les milices communales se montraient pleines d'ardeur, et parmi
les chevaliers qui entouraient le duc d'Autriche, il en était
plusieurs qui, à l'exemple du comte de Nassau, portaient le bras nu,
afin de répondre à une bravade des Français, qui les avaient fait
menacer de leur couper le poing s'ils tombaient en leur pouvoir. On
tarda peu à apprendre qu'une armée ennemie s'avançait pour secourir
Térouane. Elle était commandée par ce sire de Crèvecœur qui, comblé
autrefois des bienfaits du duc Charles, s'était empressé de trahir sa
fille, et n'avait cessé d'exciter Louis XI à la dépouiller de son
héritage, en lui remontrant que la grandeur et le repos de la France
dépendaient de la conquête de la Flandre. On en évaluait la force à
vingt-huit mille hommes, la plupart francs archers, et bien que l'on y
remarquât quelques pusillanimes courtisans, tels que Jean Daillon,
seigneur du Lude, et le valet de chambre Jean Wast, devenu le sire de
Montespedon, elle comptait plusieurs chefs fameux par leur courage,
«vrais routiers de guerre, dit Molinet, disciples de Mars, ennemis de
paix, flagelleurs de peuples, durs comme métal, légiers comme daims,
et usités de respandre le sang humain.»
A cette nouvelle, l'armée flamande leva le siége de Térouane pour
occuper une forte position d'où la vue s'étendait jusqu'aux tourelles
du château de Bomy. L'un des plus braves capitaines des armées de
Charles le Hardi, Salazar, reçut la mission d'aller reconnaître
l'avant-garde de l'ennemi. Il fut assez heureux pour la surprendre
près de Blangy, lui tua trois cents hommes et ramena cinquante ou
soixante prisonniers.
Cette escarmouche décida une action générale. Les milices flamandes,
bien qu'elles fussent réunies à la hâte et presque dépourvues de
cavalerie, réclamaient à grands cris le combat, comme elles l'avaient
demandé l'année précédente devant Arras. Le sire de Crèvecœur ne le
jugeait pas moins nécessaire pour rétablir l'honneur des armes
françaises. Impatient de profiter de la supériorité du nombre qui
semblait lui assurer le succès, il envoya un héraut défier le duc
d'Autriche.
Une vaste plaine s'étendait entre les deux armées, depuis les hauteurs
de Dohem jusqu'aux ravins où l'on montre, au bord d'une fontaine, les
ruines de l'ermitage de sainte Fredeswide. Au centre s'élevait une
colline, dont le nom, que les habitants du pays prononcent Enquingate,
est devenu celui de Guinegate dans tous les récits historiques. Ce fut
là que la bataille s'engagea, le 7 août 1479, vers huit heures du
matin, entre l'avant-garde de Maximilien, commandée par le sire de
Baudricourt, et les Français, qui se portaient en avant divisés en
trois corps principaux.
Les milices flamandes, armées de longues piques, présentaient une
masse étroitement serrée sur une seule ligne. Un peu en avant se
trouvaient cinq cents archers anglais que soutenaient trois mille
arquebusiers allemands. Quelques hommes d'armes, en petit nombre, se
tenaient sur les flancs. Le duc d'Autriche harangua les siens.
«Réjouissez-vous, leur disait-il, voici la journée que nous avons
longtemps désirée. Nous avons enfin devant nous ces ennemis, qui tant
de fois ont dévasté nos champs, pillé nos biens, brûlé nos maisons.
L'heure est arrivée de vous conduire vaillamment. Notre querelle est
bonne et juste. Implorez le secours de Dieu, de qui dépend toute
victoire.» A ces mots, il descendit de cheval pour s'agenouiller, et
tous les défenseurs de la Flandre se prosternèrent avec lui pour
réclamer la protection du Dieu que leurs pères avaient invoqué sur le
champ de bataille de Groeninghe.
L'armée française s'approchait. Elle avait culbuté l'avant-garde du
sire de Baudricourt et sa redoutable cavalerie, se déployant vers la
droite pour éviter les traits des archers anglais, se précipitait
avec une force irrésistible au milieu des bataillons allemands et
flamands qui s'entr'ouvraient en désordre. La mêlée devint sanglante,
et bientôt à une vive résistance succéda le désastre d'une déroute
complète. Jacques et Antoine d'Halewyn tombèrent parmi les morts. Les
sires de Condé, de la Gruuthuse, d'Elverdinghe, de Polheim furent
faits prisonniers. Une partie des fuyards, entraînant Philippe de
Clèves, cherchait à gagner Aire; les autres se dirigeaient vers
Saint-Omer, abandonnant aux Français leurs armes et leur artillerie.
Le sire de Crèvecœur, se plaçant à la tête de toute sa cavalerie,
s'élança aussitôt à leur poursuite, tandis qu'un long cri de victoire
retentissait sous les bannières fleurdelisées.
Au même moment, le sire de Saint-André, sortant de Térouane, envahit
le camp flamand, où ses hommes d'armes égorgèrent les prêtres, les
vieillards, les femmes et les enfants, afin que rien ne les empêchât
de piller librement les tentes du duc d'Autriche et de ses chevaliers,
les bagages, les joyaux et les approvisionnements qui abondaient,
«aussi estoffément comme en Bruges ou en Gand.»
Cependant les gémissements et les clameurs lamentables qui s'élevaient
vers le ciel inspirèrent à quelques corps de milices flamandes qui
n'avaient point été ébranlés un de ces efforts énergiques qui
modifient parfois les coups de la fortune. Par une résolution qui
semble imitée de celle du comte de Thiette dans des circonstances
semblables, à la journée de Mons-en-Pevèle, le comte de Romont et Jean
de Dadizeele descendirent de cheval avec les chevaliers qui les
entouraient et le duc d'Autriche lui-même, pour les conduire au
combat. Les hommes d'armes et les francs archers de Louis XI
reculèrent, surpris par cette attaque imprévue; l'artillerie fut
reconquise, et les milices de Flandre poursuivirent leurs succès en
repoussant les ennemis jusqu'à leur propre camp, qui fut aussitôt
assailli et forcé. Lorsque le sire de Crèvecœur reparut dans la
plaine, il était trop tard pour qu'il pût espérer de réparer les
résultats de son imprudence; il ne réussit qu'à couvrir la retraite
des débris de son armée vers Hesdin et vers Blangy.
Les pertes qu'avaient éprouvées les Français à la fin de la journée
vengèrent celles qu'ils avaient fait subir aux milices flamandes au
commencement de l'action. Non-seulement elles avaient recouvré toute
leur artillerie, mais elles s'étaient emparées aussi de trente-cinq
serpentines; enfin, si elles comptaient quelques nobles chevaliers,
quelques intrépides bourgeois parmi les morts, les Français qui
avaient succombé étaient bien plus nombreux, et l'on remarquait parmi
ceux-ci l'amiral de France, le sénéchal de Normandie, le comte du
Maine, les sires de Clermont, de Créquy, de Vaudemont, de Torcy, et un
célèbre capitaine dont nous avons déjà cité souvent le nom, Jean de
Beauvoisis. Antoine de Crèvecœur, frappé à côté d'eux, avait expié la
trahison du sire d'Esquerdes, et le valet de chambre Jean Wast, autre
transfuge, y avait terminé, au milieu des gens de guerre, une vie que
n'avaient pu illustrer ni les intrigues du château de Genappe ni
celles du Plessis-lez-Tours.
Maximilien passa la nuit dans le camp français «au lit d'honneur,
tendu de glorieuse renommée.» Il avait montré du courage dans cette
journée; mais la faiblesse et l'incertitude qui formaient l'un des
traits principaux de son caractère se reproduisirent presque aussitôt,
trop promptes à étouffer les inspirations d'une énergie momentanée.
Si, au lieu de licencier son armée, il se fût présenté immédiatement
devant Térouane ou même devant Arras, la terreur panique qu'avait
répandue le bruit de la bataille de Guinegate lui en eût sans doute
fait ouvrir les portes.
Le mécontentement de Louis XI fut extrême quand il sut qu'on avait
combattu contrairement à ses volontés; il disgracia le sire
d'Esquerdes et le sire de Saint-André, et résolut de remplacer les
francs archers par des gentilshommes, parce qu'il avait plus de
confiance dans le courage de la noblesse, toujours fidèle à cette
tradition de l'honneur qui lui avait appris à mourir plutôt que de
reculer; mais loin de les chercher dans ses Etats, il alla les
recruter vers les marches de l'Allemagne et de la Suisse, sans se
préoccuper des conséquences d'une politique méticuleuse qui allait
compromettre pendant un demi-siècle la fortune militaire de la France,
en plaçant en des mains étrangères le soin de la défendre.
Lorsque la guerre se ralluma, au mois de septembre 1479, les Français
envahirent le pays de Bourbourg, sans rencontrer d'armée qui mît
obstacle à leurs progrès, et la Flandre eût été perdue, si Jean de
Dadizeele, faisant en toute hâte sonner le tocsin dans les campagnes,
n'eût réussi à les arrêter près de Cassel, en leur opposant les
milices communales, illustrées par la victoire de Guinegate.
Cependant, les revers ne lassaient point les ambitieuses espérances
d'un prince habitué à trouver dans sa persévérance le gage de ses
succès. Louis XI, cherchant dans les négociations des triomphes moins
incertains que ceux des armes, traitait avec la Castille, forçait le
roi René à lui céder une partie de ses Etats, s'emparait de la tutelle
du jeune duc de Savoie, concluait de nouvelles alliances avec les
Suisses et les Génois, et menaçait le duc de Bretagne de lui opposer,
s'il ne soutenait pas ses intérêts, des prétentions rivales qui
remontaient à Jeanne de Blois. Il envoyait en même temps le sire de
Blancfossé et Pierre Framberg s'aboucher à Metz avec les députés des
villes de Gueldre, pour qu'elles prissent les armes contre le duc
d'Autriche.
En présence de ces immenses préparatifs, la Flandre se demandait si
elle pouvait compter sur la protection d'un prince qui n'avait été
victorieux que malgré lui et qui, même après sa victoire, avait
abandonné aux Français le pays de Bourbourg. Les communes s'agitaient
et le sire de Lalaing écrivait lui-même au sire de Dadizeele: «Je
meurs de ce que je voy que les Franchois gastent ainsy nostre pays et
que nous n'y pourvéons autrement.» Maximilien s'était rendu à Gand au
mois de novembre pour y réclamer de nouveaux impôts, quand le doyen
des métiers lui déclara, au nom des bourgeois, qu'il était nécessaire
que d'abord il rendît compte de tous les deniers employés.
«Voulez-vous donc la perte de la Flandre? s'écria Maximilien.--Nous
l'aimons trop, répliquèrent les bourgeois, pour laisser à d'autres le
soin de sa défense.» En effet, une assemblée générale fut convoquée à
Termonde, et toutes les mesures y furent prises pour organiser la
résistance sur la base la plus large et la plus nationale; les milices
communales prêtes à s'armer au printemps s'élevaient à cent cinquante
mille hommes.
Dans ces graves circonstances, où Maximilien se voyait condamné au
mépris et à l'isolement aussi bien vis-à-vis de ses sujets que
vis-à-vis des princes étrangers, une femme conçut le projet de
rétablir l'influence qui lui échappait. Cette femme était la duchesse
douairière de Bourgogne, Marguerite d'York. Veuve de Charles le Hardi,
elle aspirait à se venger des communes flamandes, qui l'avaient bannie
en 1477. Elle se souvenait aussi de l'asile offert à Edouard IV et de
cette glorieuse intervention dans les troubles de l'Angleterre qui
avait jadis resserré l'alliance des maisons d'York et de Bourgogne.
Sur ces deux bases reposaient les desseins ambitieux qu'elle fit
aisément accepter à un prince qu'elle dominait autant par la fermeté
que par la supériorité de son esprit.
Depuis longtemps les agents de Marguerite d'York multipliaient leurs
démarches pour combattre l'influence des conseillers anglais que
pensionnait secrètement Louis XI, lorsqu'au mois de juin 1479,
quelques semaines avant la bataille de Guinegate, des navires flamands
conduisirent au port de l'Ecluse trois vaisseaux français où l'on
saisit des présents adressés à lord Howard et des lettres de Louis XI
qui l'exhortaient à faire en sorte que dix mille Anglais se
joignissent à son armée pour envahir la Flandre. Lord Howard fut
arrêté avec onze de ses amis, et des plénipotentiaires se rendirent à
Saint-Omer, où ils conclurent, le 18 juillet, une convention relative
au mariage de Philippe, fils de Maximilien, avec Anne d'Angleterre,
troisième fille d'Edouard IV.