contre les communes flamandes, lutte périlleuse et difficile, dans
laquelle elle espérait être plus heureuse ou plus habile que les rois
les plus redoutables. En 1453, Gand avait représenté les communes
flamandes dans sa longue guerre contre le duc Philippe de Bourgogne.
En 1479, la question est posée sur le même terrain, sur le terrain où
elle a été décidée vingt-six ans auparavant par la bataille de Gavre.
Des nobles de la cour répétaient tout haut que la ville de Gand était
mal gouvernée. Les officiers du prince tenaient le même langage.
Voici en quels termes mystérieux le comte de Saint-Pol avertissait le
sire de Dadizeele de la situation des choses au mois de décembre 1479:
«Pour vous bien advertir, tant de secrets entendements courent
aujourd'huy que l'en ne s'y scet cognoistre: ce scet le
Tout-Puissant!»
Quels étaient ces secrets entendements? Le document suivant les fera
connaître: «A messire Jean de Dadizeele, haut bailli de Gand, notre
très-cher seigneur. Noble et digne seigneur, les échevins des deux
bancs de Gand et les deux doyens de la ville de Gand, salut et amitié:
qu'il vous plaise savoir que nous avons appris aujourd'hui par Jean de
Coppenolle, notre secrétaire, qu'il se fait quelque machination par le
moyen et à la poursuite de certaines personnes qui nous sont hostiles,
comme on peut le supposer, pour que l'on vous enlève votre dignité de
haut bailli de Gand, ce qui nous paraît fort étrange, et nous ne
pouvons soupçonner quels sont les griefs que l'on produit contre vous
et nous avec une intention coupable, ce qui serait triste à voir et à
entendre. Hâtez-vous donc de vous rendre à Gand afin de savoir si
vous n'avez plus d'autorité et d'examiner ce qu'il nous reste à faire
pour vous la conserver.»
Marguerite d'York croyait désarmer les communes flamandes en les
privant des sages conseils du sire de Dadizeele, mais elle comprit
bientôt que c'était une trop vaste tâche que de vouloir régner à
Londres par les négociations et à Gand par la force et la violence. Au
mois de mai 1480, Maximilien charge l'abbé de Saint-Pierre de déclarer
aux échevins et aux doyens de Gand que jamais il ne songea à leur
enlever leurs priviléges, et qu'il espère qu'ils le soutiendront avec
les bonnes villes dans ses démarches, «pour acquérir l'ayde des
Anglois contre le roy de France, qui contendoit destruire la comté de
Flandre pour distraire d'icy la marchandise et la attraire en France.»
Les Gantois répondent fièrement qu'ils sont résolus à maintenir les
priviléges que leurs ancêtres payèrent de leur sang, et que, d'après
ces priviléges, tant que toutes les infractions qu'ils ont subies
n'auront point été réparées, ils doivent s'abstenir de toute relation
avec les autres membres de Flandre. Ils ajoutent qu'ils désirent être
instruits des négociations commencées avec l'Angleterre.
Les nouvelles arrivées de Londres étaient peu favorables. Lord Howard
était parvenu à se disculper, et il venait d'être chargé d'aller
conclure un nouveau traité avec le roi de France (12 mai 1480).
Marguerite n'hésita pas toutefois à tenter un dernier effort, et elle
se rendit elle-même en Angleterre. Edouard IV aimait peu les Français,
mais il écoutait son avarice en acceptant leurs dons. Il raconta, le
27 juillet, à sa sœur, que lord Howard, arrivé la veille de France
avec le dernier semestre du _tribut_ établi par le traité d'Amiens,
lui avait appris que Louis XI consentirait volontiers à lui payer,
chaque année, cinquante mille écus s'il pouvait conclure le mariage du
Dauphin et de madame Elisabeth, ainsi qu'une trêve dont seraient
formellement exclus le duc d'Autriche et le duc de Bretagne, et que
pour parvenir à ce but «son intention estoit de non espagner la moitié
de la revenue de son royaume d'un an en dons et autrement.» Lord
Howard avait aussi déclaré que le roi de France, s'il ne réussissait
point à Londres, s'adresserait à Maximilien lui-même, «afin de
pratiquer par tous moyens possibles, et mesmement par force d'argent
et plusieurs autres fainctes et dissimulées offres, aucun traité au
moyen duquel il le pust séparer des maisons d'Angleterre et de
Bretagne.» L'un de ces moyens, le plus opposé à la politique
habituelle de Louis XI, puisqu'il se fondait sur l'intimidation, était
la réunion d'une armée destinée à former le siége d'Aire et de
Saint-Omer.
La duchesse de Bourgogne avait aussi été avertie que des envoyés
français ne tarderaient point à traverser la mer: elle prévint leurs
efforts. Par des traités successifs du 1er, du 5 et du 14 août 1480,
le roi d'Angleterre s'allia à Maximilien et lui accorda pour son fils
la main de sa fille Anne. Six mille archers anglais devaient secourir
la Flandre contre le roi de France, et Maximilien promettait à Edouard
IV une rente annuelle semblable à celle que lui payait Louis XI.
Marguerite s'était même efforcée d'engager Edouard IV à envahir
l'Aquitaine et la Normandie, et à réunir à sa couronne les conquêtes
qui avaient illustré le règne d'Edouard III, ancêtre commun des deux
grandes dynasties d'York et de Lancastre. Peut-être même Maximilien
proposa-t-il de rendre hommage du comté de Flandre à Edouard IV, _roi
de France et d'Angleterre_, dès qu'il aurait traversé la mer avec ses
armées. Michel de Berghes avait déjà reçu des instructions relatives à
la part que le duc d'Autriche prendrait à cet armement, et il avait
été convenu que quinze cents archers anglais iraient immédiatement
rejoindre ceux qui se trouvaient en Flandre sous les ordres de Thomas
d'Euvringham. Pour que cette confédération fût complète, on attendait
à Londres les envoyés de la Bretagne chargés d'offrir au prince de
Galles la main de l'unique héritière de leur duché.
L'imprudence et l'incapacité de Maximilien devaient renverser tous ces
projets si habilement préparés en dépit de mille obstacles. Il ne
s'était laissé ébranler ni par l'invasion des Français dans le
Luxembourg, ni par les préparatifs des garnisons françaises de
l'Artois aisément contenues par Jean de Dadizeele: il avait cédé à
quelques lignes d'une lettre où l'un de ses espions en France lui
annonçait que Louis XI avait comblé d'honneurs et de présents le
cardinal de la Rovère, légat du pape Sixte IV, non-seulement pour
qu'il excommuniât les Flamands, mais aussi pour qu'il persuadât à la
duchesse douairière de Bourgogne de soutenir ses intérêts, «en lui
faisant offres de par le roy de la marier grandement.» Quelque
invraisemblable que fût cette allégation, Maximilien y ajouta une foi
aveugle: il refusa de recevoir dans ses Etats le cardinal de la
Rovère et traita avec Louis XI, non-seulement sans le conseil, mais
même à l'insu de la duchesse Marguerite.
Quelques-uns des ministres anglais se montrèrent fort irrités de la
conduite de Maximilien: Edouard IV toutefois partageait peu leurs
sentiments. Il approuva aisément ce qu'avait fait le duc d'Autriche,
et se hâta d'envoyer en France des ambassadeurs continuer les
négociations relatives au mariage de madame Elisabeth avec le Dauphin
pour conserver le _tribut_ de cinquante mille écus. Peu de jours
après, Marguerite s'embarqua à Douvres, et les envoyés du duc de
Bretagne ne trouvèrent à leur arrivée en Angleterre que le souvenir de
la vaste confédération à laquelle ils se croyaient appelés à prendre
part.
Cependant Marguerite n'abandonna point ses desseins: son retour en
Flandre lui avait rendu son influence, et elle présida sans doute aux
instructions qui furent données le 29 janvier 1480 (v. st.) au prince
d'Orange, au comte de Chimay, à l'abbé de Saint-Bertin et au doyen de
Saint-Donat, chargés d'aller remontrer à Edouard IV que le moment
n'avait jamais été plus favorable pour porter la guerre en France, et
que Maximilien était prêt à lui céder ses droits sur Boulogne,
Montreuil, le Ponthieu et les villes de la Somme, et à l'aider à
reconquérir la Normandie et la Champagne, où il pourrait se faire
couronner à Reims. L'appui de Maximilien n'est-il pas important? La
Flandre n'est-elle pas la patrie de Jacques d'Artevelde? Le prince
d'Orange et le comte de Chimay auront soin de le rappeler au roi
d'Angleterre, en exposant «comme l'ayde et assistance des dits pays
est moult à estimer; car pour l'avoir le roy Edouard d'Angleterre, qui
premier mist avant la querelle des roys d'Angleterre en France, vint
par deçà en sa personne, pratiqua l'ayde des dits pays et tint à bien
grande chose l'avoir d'aucuns d'iceux, et aussi il luy servit et
prouffita moult à sa conqueste, comme chacun sçait.» Edouard IV
ressemblait peu à l'illustre monarque dont il portait le nom: on le
pressa vainement de prendre les armes; il répondait toujours:
«Attendez la mort du roi de France.»
Louis XI était déjà vieux, et sa santé s'affaiblissait; selon une
rumeur populaire qui arriva jusqu'en Flandre, il avait été atteint de
la lèpre vers la fin de l'année 1479. Enfin, au mois de mars 1480 (v.
st.), pendant qu'il se trouvait à table, aux Forges près de Chinon, il
avait été frappé d'une attaque d'apoplexie qui lui fit perdre un
moment la parole, et qui lui sembla, aussi bien qu'à ses ennemis, le
signe de sa fin prochaine. Agité par ses remords, il s'attachait de
plus en plus à cette vie de la terre où le crime, assis au faîte des
grandeurs, se promet vainement une éternelle impunité. Il faisait
chercher aux Cordeliers de Troyes les reliques de Jean de Gand, pauvre
ermite de Saint-Claude, qui avait partagé avec Jeanne d'Arc la gloire
de faire accepter à Charles VII des prophéties libératrices. Il
appelait saint François de Paule du fond de l'Italie, pour lui
demander à genoux quelques jours de plus, et, en même temps, craignant
de voir ses terreurs se révéler et affaiblir sa puissance, il
présidait son conseil, passait ses Suisses en revue, et faisait
acheter à grands frais dans toute l'Europe les instruments de ces
plaisirs qui ne conviennent qu'à la santé et à la jeunesse: des rennes
de Suède, des chevaux de Naples, des mules de Sicile, des épagneuls de
Valence, des levrettes de Bretagne, bientôt oubliées pour celles qu'il
choisit dans la meute du sire de Boussut, de préférence aux barbets de
Flandre à jambes droites et aux chiens noirs de Saint-Hubert, comme la
seule rançon qu'il voulût accepter de Wolfgang de Polheim: frivoles
délassements qui formaient un contraste étrange avec les sombres
préoccupations de sa politique.
Le 25 octobre 1480, Louis XI avait écrit au cardinal de la Rovère que
si l'entrée des Etats de Maximilien lui était définitivement refusée,
il ferait bien d'annoncer que sa mission était d'assurer aux peuples
le rétablissement de la paix, si nécessaire à leur prospérité, et
d'adresser cette déclaration aux Gantois, afin d'exciter chez eux
quelque sédition violente. Le légat du pape avait déjà fait publier
dans toutes les villes de Flandre la bulle pontificale du 16
septembre, qui avait inutilement engagé Maximilien à le recevoir; il
répondit à Louis XI qu'il allait remontrer, par une nouvelle lettre,
aux bonnes villes de Flandre tous les maux que leur désobéissance au
saint-siége devait entraîner, et combien Maximilien était coupable en
rejetant la médiation du pape pour n'écouter que les conseils de
l'évêque de Tournay. Or, l'évêque de Tournay était Ferri de Cluny,
frère de l'ancien protonotaire de Térouane, qui, après avoir été le
complice d'Hugonet et d'Humbercourt et l'instrument de l'usurpation de
la Bourgogne par le roi de France, était resté haï des Flamands en
quittant Louis XI pour s'attacher exclusivement au duc d'Autriche.
L'impopularité de Maximilien s'accroissait de jour en jour; sa
prodigalité, qui ne cessait d'enrichir les Allemands et les
Bourguignons, multipliait les sacrifices que s'imposait un pays réduit
à la détresse et à la misère: sa faiblesse concourait à les rendre
stériles. Au moment même où Louis XI l'accusait publiquement de
falsifier le sceau royal, Maximilien ne songeait qu'à remplir ses
trésors pour les épuiser aussitôt. Dès le mois de septembre 1477, on
le voit écrire au sire de Ravestein pour qu'il remette à son valet de
chambre, Gauthier de Heusden, cent mille florins de joyaux, et, de
plus, «une bague garnie de pierres, de la valeur de trois quarats ou
chinc mille florins, pour les engager ou faire fondre.» En 1479, il
laisse vendre par la maison des Médicis, qui apprit à aimer les arts
en acceptant des chefs-d'œuvre comme gage de ses prêts usuraires, une
partie des images ciselées et de la riche vaisselle des ducs de
Bourgogne. De précieux joyaux se trouvaient entre les mains de
Foulques Portinari, qui menaçait de les faire fondre si on ne lui
remboursait pas ses avances; d'autres étaient entrés dans les coffres
de quelques marchands espagnols qui prêtaient à trente et quarante
pour cent d'intérêt; d'autres encore avaient été remis à Jacques de
Witte, à Jean de Boodt, à Henri Nieulant, à Jacques Despars, à Jacques
Metteneye et à trente-cinq de leurs amis, qui s'étaient constitués
cautions pour une somme de quatre mille livres de gros. Faut-il
ajouter que la bibliothèque des ducs de Bourgogne, «la plus riche et
noble librairie du monde,» avait été en grande partie aliénée et
dispersée; les monuments de la protection que les ducs de Bourgogne
avaient accordée aux lettres disparaissaient dans le même gouffre que
ceux qui retraçaient leur puissance.
Il ne faut plus s'étonner de voir le mécontentement éclater de toutes
parts. Les députés des communes s'assemblèrent pour délibérer sur la
situation des affaires publiques: Gand avait pris l'initiative de ce
mouvement. Comme aux plus mauvais jours du quatorzième siècle, la
lutte se dessinait énergique et vive entre les courtisans qui
entouraient le prince à ses joutes et à ses fêtes, et les bourgeois
des villes qui lui avaient fait un rempart de leurs corps sur le champ
de bataille.
Le chef du parti des communes était Jean de Dadizeele. Issu d'une
antique maison, il avait fréquenté pendant sa jeunesse les écoles de
Lille et d'Arras, puis il s'était attaché comme servant d'armes à
Simon de Lalaing dès l'époque où celui-ci défendit si vaillamment
Audenarde contre les Gantois, et il était resté près de lui jusqu'à
sa mort. En 1465 il avait épousé Catherine Breydel et était retourné
dans le château de ses ancêtres, où il reçut tour à tour les nombreux
pèlerins qui allaient prier à l'autel de Notre Dame de Dadizeele,
notamment les duc Philippe et Charles de Bourgogne, Marie et
Maximilien, Adolphe de Clèves, le comte de Scales et d'autres hôtes
non moins illustres. Dès ce moment, ses années furent partagées entre
l'administration paternelle de ses domaines et les guerres où il était
tenu, à raison de son fief, de servir le prince. Tantôt il établissait
une foire et faisait bâtir de nombreuses maisons à Dadizeele, de telle
sorte qu'on parle dans les documents contemporains de la ville de
Dadizeele, comme Bladelin parlait quelques années plus tôt de sa ville
de Middelbourg. Tantôt il passait la revue annuelle de ses braves
vassaux qui le suivirent à Guinegate, les fermiers étant montés sur
leurs chevaux de trait, les ouvriers tous armés d'une fourche;
d'autres fois il courait défendre la Bourgogne, au premier bruit des
résultats douteux de la bataille de Montlhéry. En 1467, il
accompagnait le sire de la Gruuthuse, lorsqu'il parvint à calmer à
Gand l'émeute de la Saint-Liévin. A la mort de Charles le Hardi, il
était devenu le conseiller et le défenseur de Marie de Bourgogne.
Allant recevoir Maximilien aux frontières de Flandre, puis présidant à
son mariage, également prompt à réprimer les séditions des métiers de
Gand et à faire respecter la suprématie de la ville par les habitants
de la châtellenie qui lui était soumise, appelé bientôt par ses
victoires au commandement de l'armée flamande, avec laquelle il déjoua
tous les projets de Louis XI, créé tour à tour grand bailli de Gand,
bailli souverain de Flandre, capitaine général et ambassadeur en
Angleterre, il était le seul homme capable de sauver la Flandre
menacée à la fois par la trahison et l'anarchie, par l'intrigue et la
conquête.
Le 7 octobre 1481, Jean de Dadizeele se trouvait à Anvers, lorsqu'il
fut assailli le soir par quatre ou cinq meurtriers inconnus. Peu de
jours après, il rendit le dernier soupir. Sa vie, jusque-là destinée à
accomplir à travers mille périls une œuvre de conciliation, eût pu
modérer les passions inquiètes de ses amis, et protéger ceux-là mêmes
qui le haïssaient: sa mort allait briser le dernier obstacle qui
s'opposât aux discordes civiles, car elle devait être également
funeste aux hommes qui l'avaient préparée et aux bourgeois, qui lui
firent des funérailles aussi pompeuses que celles d'un prince:
c'était le deuil de la Flandre entière, condamnée à voir s'éteindre
avec la paix intérieure les dernières illusions de la puissance et de
la liberté.
Maximilien se trouvait à Anvers lors de l'attentat dirigé contre le
sire de Dadizeele. Il était même allé le voir et avait fait fermer les
portes de la ville, afin que les auteurs du crime ne pussent
s'échapper. On ne les découvrit point: cependant la rumeur publique
accusait le sire de Montigny et le bâtard de Gaesbeke. Le premier
était le beau-père, et le second le fils illégitime de messire
Philippe de Hornes, seigneur de Gaesbeke et de Baucignies, connu
lui-même comme l'un des principaux ennemis de la victime. Maximilien
feignit de l'ignorer et ne se souvint plus de l'assassinat de Jean de
Dadizeele que pour en profiter. On arrêta à Bruges par son ordre les
magistrats et les bourgeois les plus respectés, Jean de Riebeke, Jean
de Keyt, Jean de Boodt, Martin Lem, si fameux par le zèle qu'il avait
montré à prodiguer ses biens pour résister à l'invasion française,
Jean de Nieuwenhove, l'un des héros de Guinegate. Il fallut quatre
jours aux officiers de Maximilien pour étayer sur les griefs les plus
vagues leur acte d'accusation. Il nous suffira de rappeler que l'un de
ceux que l'on reprochait à Jean de Nieuwenhove était de s'être
approprié à Guinegate le trésor de l'armée, trésor qui avait été
pillé, on le savait bien, par les hommes d'armes du sire de
Saint-André. La conclusion était du reste telle que l'avarice de
Maximilien permettait de le prévoir: le payement d'une amende qui pour
chacun des accusés se serait élevée à quarante mille lions d'or. Tous
les conseillers de Maximilien s'étaient empressés d'offrir leur
témoignage hostile: c'étaient, entre autres, Roland d'Halewyn, allié à
la maison de Hornes, Jacques de Ghistelles, Charles d'Uutkerke, et en
même temps le duc d'Autriche décidait que cette affaire serait portée
devant la juridiction de son conseil, juridiction évidemment dénuée de
toute garantie d'impartialité; mais les accusés réclamèrent si
vivement les priviléges attachés au droit de bourgeoisie qu'il fallut
ajourner leur jugement.
Peu de jours après, les états se réunirent à Bruges. Les échevins de
cette ville et ceux du Franc, effrayés par l'arrestation de leurs
anciens collègues, accordèrent les subsides qui furent demandés; mais
les échevins de Gand refusèrent d'envoyer des députés à cette
assemblée. Ils avaient protesté contre l'arrestation de Jean de
Nieuwenhove et de ses amis en prononçant immédiatement une sentence
de cinquante années d'exil contre le sire de Hornes. Celui-ci ne
répondit à leurs menaces qu'en les traitant de chiens et en portant
par moquerie un collier de fer garni de clous pour se défendre contre
eux. Le sire de Hornes ne quittait plus Bruges, où il s'abritait sous
le manteau de Marie de Bourgogne, non pas parce que c'était un manteau
de pourpre, mais parce que la princesse qui le portait était bonne,
douce, aimable, pieuse, respectée de tous. La transmission de la
souveraineté par les femmes annonça toujours pour la Flandre un avenir
prochain de désastres et de malheurs, aussi bien depuis Jeanne de
Constantinople jusqu'à Marie de Bourgogne que depuis Marguerite
d'Autriche jusqu'à Marie-Thérèse, et toutefois la Flandre, indocile à
l'autorité des monarques les plus redoutables et des capitaines les
plus illustres, se prit toujours à aimer celle qui résidait en de plus
faibles mains: elle chérissait l'héritière orpheline de Charles le
Hardi autant qu'elle avait chéri autrefois les héritières orphelines
de Baudouin de Constantinople, comme si les traditions de la gloire
des dynasties qui s'éteignent empruntaient un nouveau prestige et un
dernier éclat en se reposant au sein de l'innocence et de la chasteté
de la vierge et de la femme.
Voyez Marie de Bourgogne au milieu des bourgeois de Bruges qui osèrent
lutter contre la puissance de son aïeul: ils l'admirent et la vénèrent
tandis qu'elle se mêle, pieds nus et un cierge à la main, aux
processions qui demandent à Dieu la victoire de Guinegate. Ils
applaudissent également à sa grâce et à son adresse lorsque, entourée
de dames, elle effleure de ses patins légers la glace qui conserve à
peine sa trace, prophétique image d'une existence fugitive et trop tôt
éclipsée; ils la saluent de leurs acclamations quand elle se prépare,
le faucon au poing, à parcourir les bois et les marais: un jour,
toutefois, au lieu de reparaître aux portes de Bruges au son des
fanfares et du joyeux hallali, on la rapporta pâle, sans mouvement, le
corps à demi brisé, à la suite d'un bond de son coursier, qui s'était
renversé sur elle. L'affection dont elle était l'objet ne se manifesta
jamais plus vivement; elle fit bientôt place à un sentiment profond
d'inquiétude. Une procession solennelle parcourut toute la ville: elle
rentrait à Saint-Donat lorsque le dernier soupir de la jeune duchesse
de Bourgogne monta vers le ciel avec les derniers chants du clergé, au
milieu des prières et des larmes du peuple (27 mars 1481, v. st.).
LIVRE VINGT-UNIÈME.
1481-1500.
Discussions relatives à la mainbournie.
Intervention de Charles VIII.
Décadence et fin des communes flamandes.
Dès que l'on avait pu prévoir la mort de la duchesse de Bourgogne, le
sire de Gaesbeke, voyant que la protection sur laquelle il se reposait
allait lui manquer, s'était hâté de fuir de Bruges.
Les Gantois avaient confirmé le 18 mars la sentence qu'ils avaient
prononcée le 11 décembre contre lui. Les sires de Beveren et de la
Gruuthuse se rendirent au milieu d'eux pour les calmer, et revinrent
avec leurs députés, qui furent reçus avec honneur: deux jours après,
Jean de Nieuwenhove et les bourgeois qui avaient été emprisonnés avec
lui furent solennellement absous de toutes les accusations portées
contre eux.
Selon les clauses de l'acte du 18 août 1477, l'autorité du duc
d'Autriche devait se terminer par la dissolution du mariage qui en
était la base, et le 8 avril, les états de Flandre s'assemblèrent à
Bruges pour s'occuper des affaires publiques et renouveler l'ancienne
alliance des trois bonnes villes. Maximilien promit d'éloigner
désormais de lui Philippe de Hornes, Roland d'Halewyn, Jacques de
Ghistelles et leurs amis: il offrit de plus de prêter un nouveau
serment de respecter les franchises et les priviléges du pays. Il
espérait ainsi obtenir la tutelle de son fils et le maintien de son
autorité; mais les états demandèrent quelque délai pour délibérer; et
s'ils consentirent, dans une nouvelle réunion, tenue à Gand le 3 mai
1482, à lui reconnaître le titre de _bail_ et de _mainbourg_, ce fut
avec cette réserve importante que la Flandre «seroit gouvernée soubz
le nom de monseigneur Phelippe par l'advis de ceulx de son sang et de
son conseil estans et ordonnez lez luy.»
Maximilien ne négligeait aucun moyen pour se rendre les états
favorables. Il consentit à nommer à leur demande des ambassadeurs
chargés de traiter de la paix avec Louis XI, et choisit pour cette
importante mission les sires de Rasseghem et de la Gruuthuse, qui
jouissaient à Gand et à Bruges d'une grande popularité. Les abbés des
Dunes et de Saint-Pierre, le prévôt de Saint-Donat, et trois échevins
de Gand, de Bruges et d'Ypres, devaient les accompagner en France.