Marguerite d'York, encouragée par ce succès, allait aborder la lutte

contre les communes flamandes, lutte périlleuse et difficile, dans

laquelle elle espérait être plus heureuse ou plus habile que les rois

les plus redoutables. En 1453, Gand avait représenté les communes

flamandes dans sa longue guerre contre le duc Philippe de Bourgogne.

En 1479, la question est posée sur le même terrain, sur le terrain où

elle a été décidée vingt-six ans auparavant par la bataille de Gavre.

Des nobles de la cour répétaient tout haut que la ville de Gand était

mal gouvernée. Les officiers du prince tenaient le même langage.

Voici en quels termes mystérieux le comte de Saint-Pol avertissait le

sire de Dadizeele de la situation des choses au mois de décembre 1479:

«Pour vous bien advertir, tant de secrets entendements courent

aujourd'huy que l'en ne s'y scet cognoistre: ce scet le

Tout-Puissant!»

Quels étaient ces secrets entendements? Le document suivant les fera

connaître: «A messire Jean de Dadizeele, haut bailli de Gand, notre

très-cher seigneur. Noble et digne seigneur, les échevins des deux

bancs de Gand et les deux doyens de la ville de Gand, salut et amitié:

qu'il vous plaise savoir que nous avons appris aujourd'hui par Jean de

Coppenolle, notre secrétaire, qu'il se fait quelque machination par le

moyen et à la poursuite de certaines personnes qui nous sont hostiles,

comme on peut le supposer, pour que l'on vous enlève votre dignité de

haut bailli de Gand, ce qui nous paraît fort étrange, et nous ne

pouvons soupçonner quels sont les griefs que l'on produit contre vous

et nous avec une intention coupable, ce qui serait triste à voir et à

entendre. Hâtez-vous donc de vous rendre à Gand afin de savoir si

vous n'avez plus d'autorité et d'examiner ce qu'il nous reste à faire

pour vous la conserver.»

Marguerite d'York croyait désarmer les communes flamandes en les

privant des sages conseils du sire de Dadizeele, mais elle comprit

bientôt que c'était une trop vaste tâche que de vouloir régner à

Londres par les négociations et à Gand par la force et la violence. Au

mois de mai 1480, Maximilien charge l'abbé de Saint-Pierre de déclarer

aux échevins et aux doyens de Gand que jamais il ne songea à leur

enlever leurs priviléges, et qu'il espère qu'ils le soutiendront avec

les bonnes villes dans ses démarches, «pour acquérir l'ayde des

Anglois contre le roy de France, qui contendoit destruire la comté de

Flandre pour distraire d'icy la marchandise et la attraire en France.»

Les Gantois répondent fièrement qu'ils sont résolus à maintenir les

priviléges que leurs ancêtres payèrent de leur sang, et que, d'après

ces priviléges, tant que toutes les infractions qu'ils ont subies

n'auront point été réparées, ils doivent s'abstenir de toute relation

avec les autres membres de Flandre. Ils ajoutent qu'ils désirent être

instruits des négociations commencées avec l'Angleterre.

Les nouvelles arrivées de Londres étaient peu favorables. Lord Howard

était parvenu à se disculper, et il venait d'être chargé d'aller

conclure un nouveau traité avec le roi de France (12 mai 1480).

Marguerite n'hésita pas toutefois à tenter un dernier effort, et elle

se rendit elle-même en Angleterre. Edouard IV aimait peu les Français,

mais il écoutait son avarice en acceptant leurs dons. Il raconta, le

27 juillet, à sa sœur, que lord Howard, arrivé la veille de France

avec le dernier semestre du _tribut_ établi par le traité d'Amiens,

lui avait appris que Louis XI consentirait volontiers à lui payer,

chaque année, cinquante mille écus s'il pouvait conclure le mariage du

Dauphin et de madame Elisabeth, ainsi qu'une trêve dont seraient

formellement exclus le duc d'Autriche et le duc de Bretagne, et que

pour parvenir à ce but «son intention estoit de non espagner la moitié

de la revenue de son royaume d'un an en dons et autrement.» Lord

Howard avait aussi déclaré que le roi de France, s'il ne réussissait

point à Londres, s'adresserait à Maximilien lui-même, «afin de

pratiquer par tous moyens possibles, et mesmement par force d'argent

et plusieurs autres fainctes et dissimulées offres, aucun traité au

moyen duquel il le pust séparer des maisons d'Angleterre et de

Bretagne.» L'un de ces moyens, le plus opposé à la politique

habituelle de Louis XI, puisqu'il se fondait sur l'intimidation, était

la réunion d'une armée destinée à former le siége d'Aire et de

Saint-Omer.

La duchesse de Bourgogne avait aussi été avertie que des envoyés

français ne tarderaient point à traverser la mer: elle prévint leurs

efforts. Par des traités successifs du 1er, du 5 et du 14 août 1480,

le roi d'Angleterre s'allia à Maximilien et lui accorda pour son fils

la main de sa fille Anne. Six mille archers anglais devaient secourir

la Flandre contre le roi de France, et Maximilien promettait à Edouard

IV une rente annuelle semblable à celle que lui payait Louis XI.

Marguerite s'était même efforcée d'engager Edouard IV à envahir

l'Aquitaine et la Normandie, et à réunir à sa couronne les conquêtes

qui avaient illustré le règne d'Edouard III, ancêtre commun des deux

grandes dynasties d'York et de Lancastre. Peut-être même Maximilien

proposa-t-il de rendre hommage du comté de Flandre à Edouard IV, _roi

de France et d'Angleterre_, dès qu'il aurait traversé la mer avec ses

armées. Michel de Berghes avait déjà reçu des instructions relatives à

la part que le duc d'Autriche prendrait à cet armement, et il avait

été convenu que quinze cents archers anglais iraient immédiatement

rejoindre ceux qui se trouvaient en Flandre sous les ordres de Thomas

d'Euvringham. Pour que cette confédération fût complète, on attendait

à Londres les envoyés de la Bretagne chargés d'offrir au prince de

Galles la main de l'unique héritière de leur duché.

L'imprudence et l'incapacité de Maximilien devaient renverser tous ces

projets si habilement préparés en dépit de mille obstacles. Il ne

s'était laissé ébranler ni par l'invasion des Français dans le

Luxembourg, ni par les préparatifs des garnisons françaises de

l'Artois aisément contenues par Jean de Dadizeele: il avait cédé à

quelques lignes d'une lettre où l'un de ses espions en France lui

annonçait que Louis XI avait comblé d'honneurs et de présents le

cardinal de la Rovère, légat du pape Sixte IV, non-seulement pour

qu'il excommuniât les Flamands, mais aussi pour qu'il persuadât à la

duchesse douairière de Bourgogne de soutenir ses intérêts, «en lui

faisant offres de par le roy de la marier grandement.» Quelque

invraisemblable que fût cette allégation, Maximilien y ajouta une foi

aveugle: il refusa de recevoir dans ses Etats le cardinal de la

Rovère et traita avec Louis XI, non-seulement sans le conseil, mais

même à l'insu de la duchesse Marguerite.

Quelques-uns des ministres anglais se montrèrent fort irrités de la

conduite de Maximilien: Edouard IV toutefois partageait peu leurs

sentiments. Il approuva aisément ce qu'avait fait le duc d'Autriche,

et se hâta d'envoyer en France des ambassadeurs continuer les

négociations relatives au mariage de madame Elisabeth avec le Dauphin

pour conserver le _tribut_ de cinquante mille écus. Peu de jours

après, Marguerite s'embarqua à Douvres, et les envoyés du duc de

Bretagne ne trouvèrent à leur arrivée en Angleterre que le souvenir de

la vaste confédération à laquelle ils se croyaient appelés à prendre

part.

Cependant Marguerite n'abandonna point ses desseins: son retour en

Flandre lui avait rendu son influence, et elle présida sans doute aux

instructions qui furent données le 29 janvier 1480 (v. st.) au prince

d'Orange, au comte de Chimay, à l'abbé de Saint-Bertin et au doyen de

Saint-Donat, chargés d'aller remontrer à Edouard IV que le moment

n'avait jamais été plus favorable pour porter la guerre en France, et

que Maximilien était prêt à lui céder ses droits sur Boulogne,

Montreuil, le Ponthieu et les villes de la Somme, et à l'aider à

reconquérir la Normandie et la Champagne, où il pourrait se faire

couronner à Reims. L'appui de Maximilien n'est-il pas important? La

Flandre n'est-elle pas la patrie de Jacques d'Artevelde? Le prince

d'Orange et le comte de Chimay auront soin de le rappeler au roi

d'Angleterre, en exposant «comme l'ayde et assistance des dits pays

est moult à estimer; car pour l'avoir le roy Edouard d'Angleterre, qui

premier mist avant la querelle des roys d'Angleterre en France, vint

par deçà en sa personne, pratiqua l'ayde des dits pays et tint à bien

grande chose l'avoir d'aucuns d'iceux, et aussi il luy servit et

prouffita moult à sa conqueste, comme chacun sçait.» Edouard IV

ressemblait peu à l'illustre monarque dont il portait le nom: on le

pressa vainement de prendre les armes; il répondait toujours:

«Attendez la mort du roi de France.»

Louis XI était déjà vieux, et sa santé s'affaiblissait; selon une

rumeur populaire qui arriva jusqu'en Flandre, il avait été atteint de

la lèpre vers la fin de l'année 1479. Enfin, au mois de mars 1480 (v.

st.), pendant qu'il se trouvait à table, aux Forges près de Chinon, il

avait été frappé d'une attaque d'apoplexie qui lui fit perdre un

moment la parole, et qui lui sembla, aussi bien qu'à ses ennemis, le

signe de sa fin prochaine. Agité par ses remords, il s'attachait de

plus en plus à cette vie de la terre où le crime, assis au faîte des

grandeurs, se promet vainement une éternelle impunité. Il faisait

chercher aux Cordeliers de Troyes les reliques de Jean de Gand, pauvre

ermite de Saint-Claude, qui avait partagé avec Jeanne d'Arc la gloire

de faire accepter à Charles VII des prophéties libératrices. Il

appelait saint François de Paule du fond de l'Italie, pour lui

demander à genoux quelques jours de plus, et, en même temps, craignant

de voir ses terreurs se révéler et affaiblir sa puissance, il

présidait son conseil, passait ses Suisses en revue, et faisait

acheter à grands frais dans toute l'Europe les instruments de ces

plaisirs qui ne conviennent qu'à la santé et à la jeunesse: des rennes

de Suède, des chevaux de Naples, des mules de Sicile, des épagneuls de

Valence, des levrettes de Bretagne, bientôt oubliées pour celles qu'il

choisit dans la meute du sire de Boussut, de préférence aux barbets de

Flandre à jambes droites et aux chiens noirs de Saint-Hubert, comme la

seule rançon qu'il voulût accepter de Wolfgang de Polheim: frivoles

délassements qui formaient un contraste étrange avec les sombres

préoccupations de sa politique.

Le 25 octobre 1480, Louis XI avait écrit au cardinal de la Rovère que

si l'entrée des Etats de Maximilien lui était définitivement refusée,

il ferait bien d'annoncer que sa mission était d'assurer aux peuples

le rétablissement de la paix, si nécessaire à leur prospérité, et

d'adresser cette déclaration aux Gantois, afin d'exciter chez eux

quelque sédition violente. Le légat du pape avait déjà fait publier

dans toutes les villes de Flandre la bulle pontificale du 16

septembre, qui avait inutilement engagé Maximilien à le recevoir; il

répondit à Louis XI qu'il allait remontrer, par une nouvelle lettre,

aux bonnes villes de Flandre tous les maux que leur désobéissance au

saint-siége devait entraîner, et combien Maximilien était coupable en

rejetant la médiation du pape pour n'écouter que les conseils de

l'évêque de Tournay. Or, l'évêque de Tournay était Ferri de Cluny,

frère de l'ancien protonotaire de Térouane, qui, après avoir été le

complice d'Hugonet et d'Humbercourt et l'instrument de l'usurpation de

la Bourgogne par le roi de France, était resté haï des Flamands en

quittant Louis XI pour s'attacher exclusivement au duc d'Autriche.

L'impopularité de Maximilien s'accroissait de jour en jour; sa

prodigalité, qui ne cessait d'enrichir les Allemands et les

Bourguignons, multipliait les sacrifices que s'imposait un pays réduit

à la détresse et à la misère: sa faiblesse concourait à les rendre

stériles. Au moment même où Louis XI l'accusait publiquement de

falsifier le sceau royal, Maximilien ne songeait qu'à remplir ses

trésors pour les épuiser aussitôt. Dès le mois de septembre 1477, on

le voit écrire au sire de Ravestein pour qu'il remette à son valet de

chambre, Gauthier de Heusden, cent mille florins de joyaux, et, de

plus, «une bague garnie de pierres, de la valeur de trois quarats ou

chinc mille florins, pour les engager ou faire fondre.» En 1479, il

laisse vendre par la maison des Médicis, qui apprit à aimer les arts

en acceptant des chefs-d'œuvre comme gage de ses prêts usuraires, une

partie des images ciselées et de la riche vaisselle des ducs de

Bourgogne. De précieux joyaux se trouvaient entre les mains de

Foulques Portinari, qui menaçait de les faire fondre si on ne lui

remboursait pas ses avances; d'autres étaient entrés dans les coffres

de quelques marchands espagnols qui prêtaient à trente et quarante

pour cent d'intérêt; d'autres encore avaient été remis à Jacques de

Witte, à Jean de Boodt, à Henri Nieulant, à Jacques Despars, à Jacques

Metteneye et à trente-cinq de leurs amis, qui s'étaient constitués

cautions pour une somme de quatre mille livres de gros. Faut-il

ajouter que la bibliothèque des ducs de Bourgogne, «la plus riche et

noble librairie du monde,» avait été en grande partie aliénée et

dispersée; les monuments de la protection que les ducs de Bourgogne

avaient accordée aux lettres disparaissaient dans le même gouffre que

ceux qui retraçaient leur puissance.

Il ne faut plus s'étonner de voir le mécontentement éclater de toutes

parts. Les députés des communes s'assemblèrent pour délibérer sur la

situation des affaires publiques: Gand avait pris l'initiative de ce

mouvement. Comme aux plus mauvais jours du quatorzième siècle, la

lutte se dessinait énergique et vive entre les courtisans qui

entouraient le prince à ses joutes et à ses fêtes, et les bourgeois

des villes qui lui avaient fait un rempart de leurs corps sur le champ

de bataille.

Le chef du parti des communes était Jean de Dadizeele. Issu d'une

antique maison, il avait fréquenté pendant sa jeunesse les écoles de

Lille et d'Arras, puis il s'était attaché comme servant d'armes à

Simon de Lalaing dès l'époque où celui-ci défendit si vaillamment

Audenarde contre les Gantois, et il était resté près de lui jusqu'à

sa mort. En 1465 il avait épousé Catherine Breydel et était retourné

dans le château de ses ancêtres, où il reçut tour à tour les nombreux

pèlerins qui allaient prier à l'autel de Notre Dame de Dadizeele,

notamment les duc Philippe et Charles de Bourgogne, Marie et

Maximilien, Adolphe de Clèves, le comte de Scales et d'autres hôtes

non moins illustres. Dès ce moment, ses années furent partagées entre

l'administration paternelle de ses domaines et les guerres où il était

tenu, à raison de son fief, de servir le prince. Tantôt il établissait

une foire et faisait bâtir de nombreuses maisons à Dadizeele, de telle

sorte qu'on parle dans les documents contemporains de la ville de

Dadizeele, comme Bladelin parlait quelques années plus tôt de sa ville

de Middelbourg. Tantôt il passait la revue annuelle de ses braves

vassaux qui le suivirent à Guinegate, les fermiers étant montés sur

leurs chevaux de trait, les ouvriers tous armés d'une fourche;

d'autres fois il courait défendre la Bourgogne, au premier bruit des

résultats douteux de la bataille de Montlhéry. En 1467, il

accompagnait le sire de la Gruuthuse, lorsqu'il parvint à calmer à

Gand l'émeute de la Saint-Liévin. A la mort de Charles le Hardi, il

était devenu le conseiller et le défenseur de Marie de Bourgogne.

Allant recevoir Maximilien aux frontières de Flandre, puis présidant à

son mariage, également prompt à réprimer les séditions des métiers de

Gand et à faire respecter la suprématie de la ville par les habitants

de la châtellenie qui lui était soumise, appelé bientôt par ses

victoires au commandement de l'armée flamande, avec laquelle il déjoua

tous les projets de Louis XI, créé tour à tour grand bailli de Gand,

bailli souverain de Flandre, capitaine général et ambassadeur en

Angleterre, il était le seul homme capable de sauver la Flandre

menacée à la fois par la trahison et l'anarchie, par l'intrigue et la

conquête.

Le 7 octobre 1481, Jean de Dadizeele se trouvait à Anvers, lorsqu'il

fut assailli le soir par quatre ou cinq meurtriers inconnus. Peu de

jours après, il rendit le dernier soupir. Sa vie, jusque-là destinée à

accomplir à travers mille périls une œuvre de conciliation, eût pu

modérer les passions inquiètes de ses amis, et protéger ceux-là mêmes

qui le haïssaient: sa mort allait briser le dernier obstacle qui

s'opposât aux discordes civiles, car elle devait être également

funeste aux hommes qui l'avaient préparée et aux bourgeois, qui lui

firent des funérailles aussi pompeuses que celles d'un prince:

c'était le deuil de la Flandre entière, condamnée à voir s'éteindre

avec la paix intérieure les dernières illusions de la puissance et de

la liberté.

Maximilien se trouvait à Anvers lors de l'attentat dirigé contre le

sire de Dadizeele. Il était même allé le voir et avait fait fermer les

portes de la ville, afin que les auteurs du crime ne pussent

s'échapper. On ne les découvrit point: cependant la rumeur publique

accusait le sire de Montigny et le bâtard de Gaesbeke. Le premier

était le beau-père, et le second le fils illégitime de messire

Philippe de Hornes, seigneur de Gaesbeke et de Baucignies, connu

lui-même comme l'un des principaux ennemis de la victime. Maximilien

feignit de l'ignorer et ne se souvint plus de l'assassinat de Jean de

Dadizeele que pour en profiter. On arrêta à Bruges par son ordre les

magistrats et les bourgeois les plus respectés, Jean de Riebeke, Jean

de Keyt, Jean de Boodt, Martin Lem, si fameux par le zèle qu'il avait

montré à prodiguer ses biens pour résister à l'invasion française,

Jean de Nieuwenhove, l'un des héros de Guinegate. Il fallut quatre

jours aux officiers de Maximilien pour étayer sur les griefs les plus

vagues leur acte d'accusation. Il nous suffira de rappeler que l'un de

ceux que l'on reprochait à Jean de Nieuwenhove était de s'être

approprié à Guinegate le trésor de l'armée, trésor qui avait été

pillé, on le savait bien, par les hommes d'armes du sire de

Saint-André. La conclusion était du reste telle que l'avarice de

Maximilien permettait de le prévoir: le payement d'une amende qui pour

chacun des accusés se serait élevée à quarante mille lions d'or. Tous

les conseillers de Maximilien s'étaient empressés d'offrir leur

témoignage hostile: c'étaient, entre autres, Roland d'Halewyn, allié à

la maison de Hornes, Jacques de Ghistelles, Charles d'Uutkerke, et en

même temps le duc d'Autriche décidait que cette affaire serait portée

devant la juridiction de son conseil, juridiction évidemment dénuée de

toute garantie d'impartialité; mais les accusés réclamèrent si

vivement les priviléges attachés au droit de bourgeoisie qu'il fallut

ajourner leur jugement.

Peu de jours après, les états se réunirent à Bruges. Les échevins de

cette ville et ceux du Franc, effrayés par l'arrestation de leurs

anciens collègues, accordèrent les subsides qui furent demandés; mais

les échevins de Gand refusèrent d'envoyer des députés à cette

assemblée. Ils avaient protesté contre l'arrestation de Jean de

Nieuwenhove et de ses amis en prononçant immédiatement une sentence

de cinquante années d'exil contre le sire de Hornes. Celui-ci ne

répondit à leurs menaces qu'en les traitant de chiens et en portant

par moquerie un collier de fer garni de clous pour se défendre contre

eux. Le sire de Hornes ne quittait plus Bruges, où il s'abritait sous

le manteau de Marie de Bourgogne, non pas parce que c'était un manteau

de pourpre, mais parce que la princesse qui le portait était bonne,

douce, aimable, pieuse, respectée de tous. La transmission de la

souveraineté par les femmes annonça toujours pour la Flandre un avenir

prochain de désastres et de malheurs, aussi bien depuis Jeanne de

Constantinople jusqu'à Marie de Bourgogne que depuis Marguerite

d'Autriche jusqu'à Marie-Thérèse, et toutefois la Flandre, indocile à

l'autorité des monarques les plus redoutables et des capitaines les

plus illustres, se prit toujours à aimer celle qui résidait en de plus

faibles mains: elle chérissait l'héritière orpheline de Charles le

Hardi autant qu'elle avait chéri autrefois les héritières orphelines

de Baudouin de Constantinople, comme si les traditions de la gloire

des dynasties qui s'éteignent empruntaient un nouveau prestige et un

dernier éclat en se reposant au sein de l'innocence et de la chasteté

de la vierge et de la femme.

Voyez Marie de Bourgogne au milieu des bourgeois de Bruges qui osèrent

lutter contre la puissance de son aïeul: ils l'admirent et la vénèrent

tandis qu'elle se mêle, pieds nus et un cierge à la main, aux

processions qui demandent à Dieu la victoire de Guinegate. Ils

applaudissent également à sa grâce et à son adresse lorsque, entourée

de dames, elle effleure de ses patins légers la glace qui conserve à

peine sa trace, prophétique image d'une existence fugitive et trop tôt

éclipsée; ils la saluent de leurs acclamations quand elle se prépare,

le faucon au poing, à parcourir les bois et les marais: un jour,

toutefois, au lieu de reparaître aux portes de Bruges au son des

fanfares et du joyeux hallali, on la rapporta pâle, sans mouvement, le

corps à demi brisé, à la suite d'un bond de son coursier, qui s'était

renversé sur elle. L'affection dont elle était l'objet ne se manifesta

jamais plus vivement; elle fit bientôt place à un sentiment profond

d'inquiétude. Une procession solennelle parcourut toute la ville: elle

rentrait à Saint-Donat lorsque le dernier soupir de la jeune duchesse

de Bourgogne monta vers le ciel avec les derniers chants du clergé, au

milieu des prières et des larmes du peuple (27 mars 1481, v. st.).

LIVRE VINGT-UNIÈME.

1481-1500.

Discussions relatives à la mainbournie.

Intervention de Charles VIII.

Décadence et fin des communes flamandes.

Dès que l'on avait pu prévoir la mort de la duchesse de Bourgogne, le

sire de Gaesbeke, voyant que la protection sur laquelle il se reposait

allait lui manquer, s'était hâté de fuir de Bruges.

Les Gantois avaient confirmé le 18 mars la sentence qu'ils avaient

prononcée le 11 décembre contre lui. Les sires de Beveren et de la

Gruuthuse se rendirent au milieu d'eux pour les calmer, et revinrent

avec leurs députés, qui furent reçus avec honneur: deux jours après,

Jean de Nieuwenhove et les bourgeois qui avaient été emprisonnés avec

lui furent solennellement absous de toutes les accusations portées

contre eux.

Selon les clauses de l'acte du 18 août 1477, l'autorité du duc

d'Autriche devait se terminer par la dissolution du mariage qui en

était la base, et le 8 avril, les états de Flandre s'assemblèrent à

Bruges pour s'occuper des affaires publiques et renouveler l'ancienne

alliance des trois bonnes villes. Maximilien promit d'éloigner

désormais de lui Philippe de Hornes, Roland d'Halewyn, Jacques de

Ghistelles et leurs amis: il offrit de plus de prêter un nouveau

serment de respecter les franchises et les priviléges du pays. Il

espérait ainsi obtenir la tutelle de son fils et le maintien de son

autorité; mais les états demandèrent quelque délai pour délibérer; et

s'ils consentirent, dans une nouvelle réunion, tenue à Gand le 3 mai

1482, à lui reconnaître le titre de _bail_ et de _mainbourg_, ce fut

avec cette réserve importante que la Flandre «seroit gouvernée soubz

le nom de monseigneur Phelippe par l'advis de ceulx de son sang et de

son conseil estans et ordonnez lez luy.»

Maximilien ne négligeait aucun moyen pour se rendre les états

favorables. Il consentit à nommer à leur demande des ambassadeurs

chargés de traiter de la paix avec Louis XI, et choisit pour cette

importante mission les sires de Rasseghem et de la Gruuthuse, qui

jouissaient à Gand et à Bruges d'une grande popularité. Les abbés des

Dunes et de Saint-Pierre, le prévôt de Saint-Donat, et trois échevins

de Gand, de Bruges et d'Ypres, devaient les accompagner en France.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 18 / 27 段