malheurs des discordes intestines. Si la guerre dévastait les
campagnes, les troubles civils effrayaient, dans les villes, le
commerce et l'industrie. Les dissensions de 1452 avaient déjà engagé
quelques marchands à quitter la Flandre pour s'établir à Anvers. En
1477, la même émigration se renouvelle, et c'est en vain qu'on publie
à Bruges, le 25 mai, une ordonnance qui menace d'une amende de six
cents livres parisis les marchands étrangers qui ne rentreront pas
dans la ville dans le délai de trois jours: ils ne trouvaient plus, au
sein des populations dont ils étaient les hôtes depuis six siècles, ni
les vertus qui garantissent la paix, ni le courage qui éloigne la
guerre, et l'un d'eux, le Vénitien Antoine Gratia-Dei, s'exprimait en
ces termes dans un éloquent discours qui nous a été conservé:
«Personne ne doit s'étonner, disait-il, si, habitant la contrée la
plus illustre et la plus riche du monde, je forme des vœux pour la
durée de sa prospérité, et si je considère comme un devoir de vous
exposer ce que je juge le plus utile dans ce but. Les progrès des
infidèles n'exigent-ils pas qu'on se hâte de réunir contre eux toutes
les nations chrétiennes? Ne voyez-vous pas de quels malheurs ils
menacent les pays les plus riches et les plus puissants, et quelles en
seraient les funestes conséquences pour la Flandre, le Hainaut, la
Zélande, mais surtout pour la Flandre, où les marchands des pays
étrangers se pressent de toutes parts, et qui mérite d'être appelée la
source la plus féconde de secours et de biens de toute sorte pour les
hommes. Ceci est assez connu pour que nous arrivions au fond même de
la question. Vous avez à soutenir contre les Français une guerre
d'autant plus dangereuse que vous la faites mal. La lenteur avec
laquelle on la poursuit ne peut être qu'une cause de honte et de
dépenses considérables. Combattez donc, ô Flamands! puisque vous avez
vos ennemis devant vous. Suivez l'exemple des Bourguignons, qui ont su
se protéger eux-mêmes. C'est ainsi que vous préserverez vos campagnes
du fer et de la flamme, et que vous éloignerez la fureur des Français
de vos frontières. Je ne dois vous rappeler ni la prise d'Arras, ni la
trahison qui livra Péronne, ni les complots qui vous ont fait trouver
dans vos amis vos ennemis les plus cruels. Vous ne pouvez espérer la
paix qu'en l'obtenant le fer à la main. Si Dieu est avec vous,
qu'avez-vous à craindre? N'avez-vous pas pour vous la justice et le
bon droit? Hâtez-vous d'étouffer ces discordes et ces haines, qui ont
pénétré dans les plus belles villes et dans les cœurs les plus
généreux. Il ne faut pas que vous laissiez arriver des jours
semblables à ceux où Scipion, à la vue de la ruine de Carthage, se
souvenait de la ruine d'Ilion. Imitez Silurus, qui remettait à ses
fils, comme un symbole d'union, le faisceau qu'ils ne pouvaient
rompre. Les discordes civiles ne causèrent-elles pas la perte de
toutes les grandes cités qui existèrent jamais, d'Athènes comme de
Lacédémone, de Carthage comme de Rome? Veillez à ce que le succès ne
vous aveugle point, et que le revers, par un sentiment contraire, ne
vous livre point au désespoir et à la colère. Souvenez-vous que si
vous avez perdu la Picardie et le Hainaut, vous le devez à vos
divisions. Que la puissance de la multitude est dangereuse,
puisqu'elle écoute bien moins les froids conseils de la prudence que
les impressions inconstantes qui la passionnent! Vos métiers, en
s'agitant dans les villes, n'empêchaient-ils pas la noblesse d'aller
aux frontières combattre pour vous? Vous demandiez des priviléges pour
modérer la puissance de vos princes, au moment même où leur puissance
était près de disparaître; vous occupiez en armes vos places publiques
et vous faisiez couler le sang de vos concitoyens, pendant que celui
de vos frères, répandu par les ennemis, restait sans vengeance, et, en
même temps, les nobles augmentaient les divisions, en se montrant
pleins de doute et d'incertitude depuis la mort du grand duc Charles.
Oubliez réciproquement toutes vos discordes. Unissez-vous, si vous
voulez conserver la liberté que vous avez reçue de vos ancêtres.
Prodiguez, pour assurer la défaite de vos ennemis, vos trésors, vos
biens, vos pierres précieuses, que vous conserveriez inutilement si
l'invasion étrangère doit en faire sa proie. N'attendez pas que les
Français soient au pied de vos murailles. Nobles et grands, et vous
puissantes communes, hâtez-vous de pourvoir au salut de la Flandre,
auquel est lié celui de tous les peuples chrétiens.» La Flandre,
livrée sans défense, par ses discordes intérieures, aux tentatives de
ses ennemis, se trouvait exposée à un péril si imminent qu'Adrien
d'Haveskerke et Daniel de Praet se fortifièrent à Wardamme pour
couvrir les remparts de Bruges. Gand partageait les mêmes périls; mais
Louis XI, dont la prudence descendait quelquefois jusqu'à une
hésitation funeste à ses intérêts, ne sut pas profiter de ce moment.
Les garnisons de Saint-Omer, d'Aire, de Lille, de Douay et de
Valenciennes continrent les Français, et bientôt une armée flamande,
forte de vingt mille hommes, fut prête à défendre le passage du
Neuf-Fossé.
Il est triste de raconter à quels projets s'arrêta le roi de France:
si la gloire des armes ne devait pas illustrer son règne, ses
vengeances et ses haines le rendaient plus redoutable que d'éclatantes
victoires. Louis XI, dit Molinet, «pensa d'avoir par horreur ce qu'il
ne povoit avoir par honneur.» Dix mille faucheurs appelés du
Soissonnais et du Vermandois furent placés sous les ordres du comte de
Dammartin, grand maître de France, afin de détruire ce qu'on
désespérait de conquérir, et d'enlever à des familles déjà poursuivies
par la flamme et le fer les dons que la clémence de Dieu avait
destinés à les nourrir. «Monsieur le grand maître, écrivait le roi au
comte de Dammartin, je vous envoie des faucheurs pour faire le gât que
vous sçavez; je vous prie, mettez-les en besogne et n'épargnez pas
quelques pièces de vin à les faire bien boire et à les enivrer...
Monsieur le grand maître, mon ami, je vous prie qu'il n'y faille
retourner une autre fois faire le gât, car vous êtes aussi bien
officier de la couronne comme je suis, et si je suis roi, vous êtes
grand maître.» Louis XI comme roi, Dammartin comme grand maître,
comptaient comme prédécesseurs l'un Louis IX et Charles V, l'autre
Robert de Dreux et Jean de Châtillon, qui comprenaient autrement
l'honneur de porter ou de défendre le sceptre des monarques
très-chrétiens.
En 1477, l'œuvre de la dévastation, poursuivie régulièrement et
systématiquement, s'étendit dans toutes les campagnes au milieu des
joies de la saison où les épis semblaient, en se dorant au soleil,
promettre une moisson abondante. Il n'y resta rien pour l'homme, rien
pour l'oiseau qui glane là où l'homme a passé. «O vous, petits
oiselets du ciel, s'écrie le chroniqueur, vous qui avez coutume de
visiter nos champs en vos saisons et nous réjouir les cœurs de vos
amoureuses voix, cherchez aultres contrées maintenant, départez-vous
de nos labouraiges, car le roi des faulcheurs de France nous a faict
pis que les oraiges.» La main qui semait ainsi la désolation dans
d'obscurs et paisibles foyers allait faire couler le sang d'un père
sur les jeunes enfants du duc de Nemours agenouillés au pied de
l'échafaud.
En même temps les envoyés de Louis XI parcouraient l'Europe afin que
la Flandre n'y trouvât point de secours et disparût sous les ruines
mêmes de la maison de Bourgogne. L'archevêque de Vienne avait
renouvelé les trêves avec les Anglais; un traité avait été conclu avec
le duc de Bretagne et avec les Vénitiens, ces constants alliés de
Charles le Hardi. D'autres ambassadeurs avaient été chargés de se
rendre en Allemagne pour rompre l'alliance que sa fille saluait comme
son unique et dernier espoir.
Il était trop tard: les princes allemands avaient adhéré aux projets
de l'empereur Frédéric III, et Maximilien avait quitté Cologne où
l'abbé du Parc, mandataire des trois membres de Brabant, l'avait
exhorté à maintenir les priviléges des provinces dont il allait
partager le gouvernement. Les électeurs de Mayence et de Trèves, les
margraves de Brandebourg et de Bade, les ducs de Saxe et de Bavière
l'accompagnaient, et il amenait de plus avec lui quelques cavaliers
allemands sous les ordres du landgrave de Hesse. Maximilien avait
toutefois si peu d'argent que la Flandre dut pourvoir aux frais de son
voyage. A défaut de trésors, il portait à ses communes menacées par le
roi de France l'auguste appui du sang impérial et les traditions
contestées de la suzeraineté des Césars germaniques.
Le 18 août 1477, vers onze heures du soir, le jeune duc d'Autriche
arriva à Gand, et il se rendit aussitôt à l'hôtel de Ten Walle, où un
pompeux banquet avait été préparé. Lorsqu'il aperçut sa fiancée,
disent les chroniques flamandes, «ils s'inclinèrent tous les deux
jusqu'à terre et devinrent aussi pâles que s'ils eussent été morts.»
Les chroniqueurs y trouvèrent un signe de leur cordial amour, d'autres
peut-être y virent un présage de malheur: sur la place publique
comme à la cour de la duchesse de Bourgogne, tous les esprits
s'abandonnaient à de sinistres préoccupations: si Marie gémissait sur
les désastres qui l'avaient rendue orpheline, la Flandre isolée au
milieu de ses ennemis partageait ses périls, et ce fut en présence des
serviteurs et des officiers de la maison de Bourgogne, qui portaient
encore le deuil de Charles le Hardi, que l'on donna lecture d'une
déclaration où Marie annonçait, sans doute à la prière des états de
Flandre, qu'il était bien entendu que ce mariage ne pourrait, dans
l'hypothèse de son prédécès, conférer aucun droit, quel qu'il fût, sur
ses seigneuries et ses domaines, ou même sur les joyaux formant son
héritage, déclaration importante qui reposait tout entière sur la
crainte de voir un prince étranger chercher à semer des divisions dans
le pays qu'il était appelé à protéger et à défendre.
Le lendemain, le mariage fut célébré fort simplement, à six heures du
matin, dans la chapelle de l'hôtel de Ten Walle. Louis de la Gruuthuse
y assistait, et les deux enfants du duc de Gueldre y portaient des
cierges. Maximilien jura à Gand de respecter les priviléges. Il prêta
peu de jours après le même serment à Bruges, où les bourgeois avaient
cherché à reproduire, en son honneur, quelques-uns des ornements et
des intermèdes qu'avait admirés le duc Philippe: ce n'étaient
toutefois plus les mêmes devises si vaines et si fastueuses; on y
lisait seulement: _Gloriosissime princeps, defende nos ne pereamus_.
Le duc d'Autriche n'avait que dix-huit ans: il avait été élevé dans
une complète ignorance, et ses facultés s'étaient révélées si
lentement qu'à douze ans l'on ignorait encore si elles étaient
susceptibles de quelque développement. Fils d'un prince avare, il
était généreux jusqu'à la prodigalité; d'autre part, il était aussi
sobre et aussi frugal que son père l'était peu. On le disait bon,
doux, et si clément qu'il avait coutume de dire que pardonner à des
ingrats c'était s'assurer le plaisir de pardonner deux fois. Mais sa
bonté même n'était souvent que de la faiblesse, et on le voyait tantôt
hésiter lorsqu'il fallait agir avec persévérance et avec énergie,
tantôt subir aveuglément les conseils les plus violents et les plus
odieux. De là cette tendance funeste à la dissimulation qui éloigna
bientôt de lui toutes les sympathies, lorsqu'on reconnut qu'on ne
pouvait compter ni sur ses promesses, ni sur ses serments.
Maximilien avait déjà adressé au roi de France un manifeste où il se
plaignait de la violation des trêves et où il l'accusait d'avoir
envahi, contre tout droit et toute justice, les Etats de Marie de
Bourgogne. Louis XI se trouvait en ce moment devant Saint-Omer: il
avait fait menacer le sire de Beveren, qui défendait vaillamment cette
importante forteresse, de mettre à mort son père le grand bâtard de
Bourgogne s'il ne lui en ouvrait les portes. «Certes, j'ai grand amour
pour monsieur mon père, avait répondu le sire de Beveren, mais j'aime
encore mieux mon honneur.» Louis XI eut alors recours à un traître,
qui lui promit de mettre le feu dans trois quartiers de la ville, sans
parvenir à exécuter son projet. Les succès de ses armes semblaient
toucher à leur terme: sa flotte avait été dispersée par les navires de
Ter Vere et de l'Ecluse, qui avaient précipité dans les flots tous les
transfuges qu'ils y avaient découverts. Un autre traître, le sire de
Chimay, Philippe de Croy, qui avait précédemment livré Béthune aux
Français, avait été fait prisonnier près de Douay et conduit à Bruges,
quoiqu'il offrît une rançon de trente mille couronnes. Au même moment,
le landgrave de Hesse rejoignait, avec ses reîtres allemands, l'armée
réunie au Neuf-Fossé, qui avait vu toutes les populations voisines se
rallier sous ses bannières. Les Flamands, irrités des dévastations
commises par les chevaucheurs français, dont les excursions
s'étendaient jusqu'aux portes d'Ypres, se préparaient à aller chercher
les ennemis pour les forcer à livrer bataille dans ces plaines où
reposaient sous le gazon tant de vaillants compagnons d'armes de
Robert le Frison, de Guillaume de Juliers et de Nicolas Zannequin.
Louis XI l'apprit: il n'avait jamais été disposé, depuis la journée de
Montlhéry, à compromettre dans un combat de quelques heures le
résultat des intrigues de plusieurs années, et après avoir vainement
cherché à incendier quelques moissons échappées au zèle de ses
faucheurs, il donna l'ordre à tous les siens de rétrograder jusqu'à
Térouane, et se retira lui-même dans cette abbaye de Notre-Dame de la
Victoire, que l'un de ses ancêtres avait fondée en mémoire de la
bataille de Cassel. Il paraît que Louis XI avait songé un moment à
imiter l'exemple de Philippe-Auguste, sinon dans ses victoires, du
moins en frappant, comme lui, la Flandre d'une sentence
d'excommunication; car on lit dans une lettre de Guillaume Cousinot,
du 12 août 1477: «Quant il plaira au roy, ceulx de Flandres ne lui
peuvent eschapper que leurs corps et leurs biens ne soient quonfisquez
envers luy et leurs âmes en danger par les censures de l'Eglise.» En
1473, Louis XI avait inutilement fait excommunier Charles le Hardi par
l'évêque de Viterbe.
Cependant le roi de France n'avait pas tardé à reconnaître que le
moment de recourir à ces mesures violentes était déjà passé. Abandonné
par les Suisses, menacé par le roi d'Aragon d'une invasion en
Languedoc, inquiété par les intrigues du duc de Clarence, qui accusait
Edouard IV d'avoir trahi Charles le Hardi et recrutait en Angleterre
des hommes d'armes pour soutenir les intérêts de sa fille, peu rassuré
sur les dispositions mêmes de la noblesse de son royaume, qui lui
reprochait la mort du duc de Nemours, décapité, comme le comte de
Saint-Pol, en place de Grève, il s'effrayait de rencontrer sur les
frontières du nord une guerre de plus en plus redoutable. La crainte
de donner un prétexte à l'Empereur d'intervenir dans des querelles qui
n'étaient plus étrangères à sa maison l'engagea successivement à faire
parvenir une réponse conçue en termes pacifiques à Maximilien, et à
évacuer toutes les villes du Hainaut et du Cambrésis qui relevaient de
l'Empire. Des conférences s'ouvrirent à Lens. Une trêve y fut conclue
(18 septembre 1477), et quoique les capitaines français renouvelassent
parfois hors de leurs châteaux des excursions qui semaient l'effroi
dans les campagnes, elle permit au duc d'Autriche de consacrer
quelques courts loisirs à l'administration de ses nombreux Etats. Il
visita tour à tour l'Ecluse, Damme, Lille, Courtray, Audenarde, Alost,
Ath, Mons, Bruxelles et les principales villes de la Hollande, de la
Gueldre et du Luxembourg. Partout il jurait les priviléges, comprimait
les complots excités par Louis XI et s'efforçait de calmer
l'inquiétude qu'ils semaient chez les populations.
Louis XI employa l'hiver à recouvrer par de nouvelles intrigues le
terrain qu'un instant il avait semblé perdre. Il conclut des traités
avec le duc de Lorraine, et gagna à son parti les comtes de Wurtemberg
et de Montbéliard, afin qu'ils suscitassent dans l'Empire des
divisions dont il devait profiter. Enfin, en Angleterre, lord
Hastings, longtemps favorable à la maison de Bourgogne, accepta une
pension du roi de France, et son influence s'était si complètement
rétablie à Londres qu'il avait obtenu que l'on conduisît à la Tour et
que l'on y mît secrètement à mort le duc de Clarence lui-même; Louis
XI, complice de l'empoisonnement du duc de Guyenne, n'hésitait pas à
conseiller un fratricide à Edouard IV.
Tolle moras: semper nocuit differre paratum.
Si nous portons nos regards sur ce qui se passait en France, nous y
retrouvons d'autres traces de cette merveilleuse habileté qui tint
lieu de toute vertu au successeur de Charles VII. Les préparatifs de
la guerre avaient été conduits avec une grande activité. D'énormes
impôts avaient été établis; on avait réuni des armes et fondu un grand
nombre de bombardes et de canons; et, en même temps, les milices des
provinces les plus éloignées avaient été mandées. A mesure qu'elles
s'avançaient vers les frontières, la guerre d'escarmouches, que la
trêve avait faiblement interrompue, devenait plus vive.
L'histoire rétrograde d'un quart de siècle. Les incendiaires et les
pillards de 1478 sont les Picards de 1452, et nous voyons reparaître
pour les combattre les compagnons de _la Verte Tente_. Jean de Gheest
a succédé au bâtard de Blanc-Estrain. Il ne parvint point à empêcher
les Français d'obtenir un important succès sur le sire de Fiennes près
d'Audenarde; mais, peu de jours après, il les attaqua lorsqu'ils
revenaient chargés de butin du sac de Renaix, les défit et les mit en
déroute. Maurice de Neufchâtel, capitaine de Tournay, jugea aussitôt
qu'il fallait détruire les compagnons de la Verte Tente, et on
l'entendit jurer que si leur chef tombait entre ses mains, il le
ferait rôtir vif au milieu de son camp; mais il ne parvint ni à le
surprendre, ni à l'atteindre.
Une lettre écrite par les trois états de Flandre pour réclamer la
présence de Maximilien lui avait été remise à Dordrecht; il rentra le
24 avril à Bruges. Bien que les taxes qui avaient été levées pour les
dépenses de cette guerre fussent aussi considérables que celles que le
duc Charles le Hardi avait obtenues par ses menaces, on avait fondu à
Bruges un grand nombre de joyaux précieux, afin d'égaler l'énergie de
la défense à la puissance de l'agression. On avait recruté des hommes
d'armes en Brabant et en Hainaut; le bourgmestre de Bruges, Martin
Lem, avait déclaré qu'il entretiendrait à ses frais un corps de
mercenaires espagnols et l'on avait même songé à faire venir de la
Suisse, pour servir la cause de Marie de Bourgogne, quelques-uns de
ces redoutables montagnards d'Uri et d'Unterwald, dont le courage
avait été si funeste à celle de son père.
Mais ce qui semblait aux bourgeois de Flandre l'élément indispensable
de leur résistance et de leur succès, c'était la présence d'un corps
d'archers anglais, intrépides combattants, qui soutinrent peut-être
Pierre Coning à Courtray, et qui manquèrent à Roosebeke à la fortune
de Philippe d'Artevelde. En 1384, Ackerman avait réclamé leur appui,
et en 1452, les échevins de Gand y avaient également eu recours. La
duchesse douairière de Bourgogne s'adressa à son frère dans les termes
les plus pressants pour qu'il fût de nouveau permis à la Flandre de
recruter quelques archers en Angleterre. «Sire, lui écrivait-elle, je
me recommande, en la plus humble manière qu'il m'est possible, à
vostre bonne grace, à laquelle plaise savoir que maintenant, en ma
plus grande nécessité, j'envoye devers vostre bonne grace pour avoir
secours et ayde, comme à celuy en qui est tout mon confort, et qu'il
vous plaise avoir pitié de moy, vostre pouvre sœur et servante, qui
toujours ay esté preste de accomplir vos commandemens à mon possible,
et là où vous m'avez faicte une des grandes dames du monde, je suis
maintenant une pouvre vesfve esloignée de tout lignage et amys,
espécialement de vous, qui estes mon seul seigneur, père, mary et
frère, confiant que ne me voudrez pas laisser ainsy misérablement
détruire, comme je suis journellement, par le roy Louis de France, le
quel fait son possible de me totalement détruire et d'estre mendiante
le demourant de mes jours. Hélas! sire, je vous requiers que de vostre
grace ayez pitié de moy en vous remontrant que par vostre commandement
je suis icy pouvre et désolée, et que du moins je puisse incontinent
avoir à mes despens quinze cens ou mil archers anglois, et se j'avoye
la puissance plus grande, Dieu scet que je vous requeroye de plus
largement en avoir.» En effet, quelques archers anglais, dont Thomas
d'Euvringham était le chef, traversèrent la mer pour se rendre en
Flandre.
Cependant Maximilien avait résolu de profiter du court séjour que les
préparatifs mêmes de la guerre le contraignaient de faire à Bruges,
pour relever le célèbre ordre de la Toison d'or, de peur que Louis XI
ne le considérât comme dévolu à sa couronne au même titre que le duché
de Bourgogne. La cérémonie eut lieu dans l'église de Saint-Sauveur, où
de riches tapisseries représentaient non plus la fabuleuse toison que
Médée déroba au roi Éétès, mais la toison de Gédéon baignée par la
rosée du ciel en signe du choix que Dieu avait fait de lui pour
conduire son peuple. Le cortége qui s'y rendit était précédé de quatre
officiers de la Toison d'or et des autres rois d'armes. Ils
conduisaient une haquenée blanche caparaçonnée de noir, qui portait
sur un coussin de velours le collier de la Toison d'or. Les chevaliers
de l'ordre s'avançaient deux à deux; dès qu'ils eurent pris place aux
siéges qui leur étaient destinés, l'évêque de Tournay prit la parole
pour prononcer une docte harangue, où, après avoir raconté l'origine
et le but de l'ordre de la Toison, il engagea le duc d'Autriche à ne
pas le laisser s'éteindre. Jean de la Bouverie répondit en son nom
qu'il était prêt à poursuivre l'œuvre de ses prédécesseurs pour
l'honneur de Dieu, la protection de la foi catholique et la gloire de
la noblesse. Aussitôt après, Maximilien présenta son épée au sire de
Ravestein et en reçut l'ordre de chevalerie; puis il revêtit le
manteau de velours écarlate et les autres insignes de la grande
maîtrise de l'ordre. Le sire de Lannoy lui mit le collier en disant:
«Très-hault et très-puissant prince, pour le sens, preud'hommie,
vaillance, vertus et bonnes mœurs, que nous espérons estre en votre
personne, l'ordre vous reçoit en son amyable compagnie; en signe de
ce, je vous donne le collier d'or. Dieu doint que vous le puissiez
porter à la louange et augmentation de vos mérites!» Maximilien baisa
ensuite fraternellement les chevaliers, et, lorsque la messe eut été
célébrée, ils se réunirent de nouveau. Plusieurs chevaliers étaient
morts depuis le dernier chapitre; c'étaient Antoine et Jean de Croy,
Baudouin de Lannoy, Simon de Lalaing, Regnier de Brederode, Henri de
Borssele, Jean d'Auxy, Adolphe de Gueldre, Jean de Rubempré, Jean de
Luxembourg, Louis de Château-Guyon et Gui d'Humbercourt; les uns
avaient péri les armes à la main, d'autres avaient couronné une vie
pleine de faste et d'éclat par une fin paisible; un seul avait été
frappé par le glaive du bourreau. Les chevaliers élus pour les
remplacer furent: le roi de Hongrie, le duc de Bavière, le margrave de
Brandebourg, Pierre de Luxembourg, fils de l'infortuné comte de
Saint-Pol, Jacques de Savoie, comte de Romont, Wolfart de Borssele,
Philippe de Beveren, Jacques de Luxembourg, Pierre de Hennin,
Guillaume d'Egmont, Josse de Lalaing et Barthélemy de Lichtenstein.
Les fêtes dont le rétablissement de l'ordre de la Toison d'or avait
été l'occasion duraient depuis deux jours, lorsqu'on vint annoncer que
l'armée française venait de former le siége de Condé: on prétendait
même, à Bruges, avoir entendu, à certains intervalles, le bruit des
décharges de l'artillerie. Louis XI s'était placé lui-même à la tête
de ses forces, qui s'élevaient à vingt mille hommes. Il avait amené
avec lui un grand nombre de serpentines et de gros canons, parmi
lesquels il en était un fort célèbre que l'on appelait _le chien
d'Orléans_; mais les assiégés, bien qu'ils fussent à peine trois
cents, résistaient avec courage à toutes les attaques. Ils espéraient
du secours de la garnison de Valenciennes, qui les abandonna, et ne se
rendirent que lorsqu'ils eurent vu leurs murailles s'écrouler dans les
fossés. Une femme, la dame de Condé, avait donné l'exemple de la
fermeté et du courage: il est des noms que la gloire ne désavoue
jamais.
Maximilien avait quitté précipitamment Bruges dans la soirée du 2 mai
1478 pour se rendre à Mons. La plupart des nouveaux chevaliers de la
Toison d'or l'accompagnaient. La guerre allait leur permettre de
s'acquitter des serments qu'ils avaient prêtés dans l'église de
Saint-Sauveur de Bruges.
S'il n'est plus temps de sauver les assiégés de Condé, Maximilien doit
du moins protéger les frontières du Hainaut qu'attaquent de toutes
parts les hommes d'armes français déjà maîtres de Trélon et de
Boussut.
Louis XI s'est éloigné avec son armée, moins toutefois pour
interrompre la guerre que pour la porter sur un terrain plus
favorable. Le 11 mai, il ordonne au parlement de Paris de commencer,
sur les crimes de lèse-majesté attribués au duc Charles de Bourgogne,
une enquête qui fasse remonter à l'époque où ils s'accomplirent la
confiscation de ses domaines. En même temps il s'avance vers Merville
et vers Steenvoorde, et s'empare, le 19 mai, de Bailleul, qu'il fait
livrer aux flammes. Poperinghe et les autres bourgs environnants
subissent les mêmes dévastations. Un héraut a déjà sommé les bourgeois
d'Ypres d'ouvrir leurs portes au roi de France.
La route que suivait Louis XI était celle que Philippe-Auguste lui
avait tracée à la fin du douzième siècle. En 1478, la résistance ne
fut pas moins intrépide. Les bourgeois d'Ypres répondirent par un
laconique refus aux sommations du héraut français; ils avaient vu
accourir, pour défendre leurs murailles, le comte Romont, Jean de la
Gruuthuse, Jean de Nieuwenhove et Jean Breydel, dont le nom ne pouvait
manquer à la défense de la Flandre lorsqu'elle se voyait menacée par
l'invasion étrangère.
C'était en vain que Louis XI, sachant que Maximilien réunissait ses
hommes d'armes dans le Hainaut, espérait diviser les milices
communales qui protégeaient les frontières de Flandre. Au premier
bruit de l'entrée de Louis XI à Bailleul, les Gantois, guidés par le
sire de Dadizeele et les compagnons de _la Verte Tente_, se joignirent
à trois cents archers anglais, commandés par Thomas d'Euvringham, pour
attaquer, entre Berchem et Anseghem, la garnison de Tournay, qui avait
été chargée d'observer les mouvements. Le combat fut sanglant, mais
l'avantage resta aux communes flamandes. Quatre cents Français
demeurèrent sur le terrain. Leur capitaine, Maurice de Neufchâtel,
fuyait, poursuivi par l'un de ses plus intrépides adversaires, dans
lequel il reconnut bientôt Jean de Gheest. «Sauvez-moi, s'écria-t-il
lorsqu'il se vit près d'être atteint, ma rançon sera de dix mille
couronnes d'or.--Je sais trop le supplice que vous me réserviez,»
répondit le chef de _la Verte Tente_ et il le tua de sa main (18 mai
1478).
Peu de jours après, Jean de Dadizeele et Jean de Gheest se
réunissaient aux milices communales qui occupaient Ypres, pour aller
combattre les Français. Ils obtinrent de nouveaux succès. Tandis que
tous les hommes, depuis le premier âge jusqu'à la vieillesse la plus
avancée, quittaient les villages, les fermes et les chaumières pour
prendre les armes, les femmes détruisaient le pont construit par les
ennemis sur la Lys. Si Louis XI n'eût point ordonné la retraite vers
Arras, quelques jours de plus eussent suffi pour lui enlever tout
moyen de l'exécuter dans un pays où les routes, naturellement
mauvaises, allaient devenir impraticables par le travail des habitants
qui y coupaient les arbres, y creusaient des fossés ou y élevaient des
barrières. C'eût été un mémorable spectacle que Louis XI, fondateur de
la royauté absolue, réduit, comme Philippe-Auguste à Bailleul, à
s'incliner devant la puissance des communes flamandes.