A cette date, la plus importante de la période si dramatique et si

agitée qui suivit la mort de Charles le Hardi, se place une lettre des

députés de Bruges qui siégeaient parmi les membres des états généraux.

«Veuillez savoir, écrivaient-ils aux échevins qui étaient restés à

Bruges, que depuis notre dernière lettre, les ambassadeurs récemment

envoyés vers le roi se sont rendus en présence de mademoiselle de

Bourgogne, des principaux de son sang et de quelques-uns de ses

conseillers, et que l'on a aussitôt après discuté, en l'absence de

mademoiselle, les questions suivantes: Mademoiselle de Bourgogne se

trouve-t-elle liée par les lettres relatives à son mariage avec le

fils de l'Empereur qui ont été montrées aux états, de telle sorte

qu'elle ne puisse conclure aucune autre alliance? On a décidé que

mademoiselle ne se trouve pas liée, attendu qu'elle s'est contentée de

répondre qu'elle se conformerait à la volonté de son père, et qu'il

est bien connu que diverses grandes matières devaient être réglées

entre l'Empereur et le duc Charles avant que ce mariage s'accomplît.

Le second point était celui-ci: Si mademoiselle de Bourgogne est libre

de conclure une autre alliance, quelle est celle qui serait la plus

utile à ses pays et à ses sujets? On remarqua que les possessions du

fils de l'Empereur étaient bien éloignées des siennes, et par là d'un

faible secours. On parla de l'alliance de l'Angleterre et du duc de

Clarence, mais l'on répliqua que cette alliance serait fort mal prise

par le roi de France, à cause des divisions qui existaient entre les

Anglais et lui, et qu'il en résulterait pour les Etats de

mademoiselle, qui relèvent de la couronne de France, une guerre

perpétuelle; enfin l'on observa qu'aucune alliance n'était plus

convenable que celle du Dauphin, que mademoiselle la désirait et

qu'elle assurerait la paix et le repos de ses pays, vu que le roi

était prêt, en cas de refus, à causer de grands dommages à ses pays,

qui ne sont point, ce qui est fort lamentable, en état de faire

quelque résistance. Quant au troisième point, qui se rapportait à

l'ouverture des villes et forteresses d'Artois, il fut résolu que l'on

prêterait serment de fidélité au roi jusqu'au moment de l'hommage de

mademoiselle de Bourgogne, et que ladite ouverture s'effectuerait

verbalement, sans que le roi pût introduire en Artois ses hommes

d'armes. Le quatrième point était d'examiner, dans le cas où la

question de l'ouverture des villes de l'Artois empêcherait le mariage,

quels moyens l'on adopterait pour résister au roi de France. En effet,

mademoiselle de Bourgogne a reçu hier, de divers lieux et par

plusieurs députés de Béthune, les nouvelles les plus graves sur les

entreprises que le roi fait chaque jour en Artois; elle a supplié, les

mains jointes et les yeux remplis de larmes, le sire de Rumbeke et

maître Jean de la Bouverie de se rendre près des membres des états

pour réclamer des secours, offrant d'y employer sa propre personne et

ses biens, et se plaignant fort de ce que ses sujets s'abandonnaient à

leurs inimitiés mutuelles, au lieu de songer à protéger leurs biens,

ce dont il résulterait évidemment qu'elle perdrait tout son héritage

et serait elle-même livrée au roi, tandis qu'elle possède tant de

beaux pays, couverts d'une nombreuse population qui y pourrait

aisément porter remède. Elle ajoutait qu'elle ne voulait pas, pour ce

motif, renoncer contre l'avis des états à l'alliance du Dauphin, mais

qu'il ne convenait point que l'on eût recours à de semblables moyens

pour la contraindre, et qu'il était nécessaire d'envoyer des secours à

ceux qui les réclamaient. On délibérera à ce sujet aujourd'hui, et

cette matière est si grande et si importante qu'elle ne saurait l'être

davantage. Beaucoup de députés sont toutefois d'opinion que jamais

l'on n'obtiendra du roi un traité favorable, à moins qu'on ne lève la

main et que l'on ne présente le visage...»

La séance des états était attendue avec une anxiété profonde: Marie de

Bourgogne s'y était rendue, et l'on y remarquait les échevins de Gand

et les doyens des métiers. Les ambassadeurs qui revenaient d'Arras y

présentèrent la relation «de leur besoingné.» Ils y indiquaient

vaguement ce qu'ils avaient appris sur la reddition de la cité

d'Arras, sur certaines alliances et sur quelques lettres écrites par

de grands personnages, se référant d'ailleurs «à ce qui est rapporté

plus avant aux estats,» ou «à ce que est en la mémoire du reportant.»

La discussion nécessita bientôt des explications plus complètes. La

jeune duchesse de Bourgogne les écouta quelque temps en silence; mais,

lorsqu'ils reproduisirent le récit de l'entretien qu'ils avaient eu

avec le roi de France, elle s'écria vivement que tout était faux, et

qu'ils ne prouveraient jamais que les lettres dont ils parlaient

eussent été écrites. Cependant, l'un des ambassadeurs (c'était un

pensionnaire de Gand, Godefroi Hebbelinc) montra les lettres mêmes qui

avaient été adressées à Péronne, et les exposa à tous les regards;

puis ils poursuivirent en citant les noms de la duchesse douairière de

Bourgogne et du sire de Ravestein. Quand ils prononcèrent ceux

d'Humbercourt et d'Hugonet, ces chefs du parti français, l'indignation

publique, encore toute surexcitée par les supplices de la veille,

éclata en sinistres murmures. La Flandre n'avait-elle pas été sans

cesse menacée par les intrigues que des étrangers formaient pour sa

perte? Humbercourt n'était-il pas Picard? Hugonet n'était-il pas

Bourguignon? Quels étaient donc les services qui pouvaient justifier

la fortune de la maison de Brimeu, à laquelle appartenait le sire

d'Humbercourt? Son aïeul, Atis de Brimeu, avait été gouverneur du duc

Philippe, et l'avait élevé dans la haine des franchises communales. On

accusait son père, Jean de Brimeu, d'avoir trahi les Flamands au siége

de Calais. Gui d'Humbercourt avait marché sur leurs traces; il avait

été armé chevalier en luttant contre les Gantois à la sanglante

journée d'Overmaire, en 1452; puis il avait présidé à l'exécution

rigoureuse de la capitulation de Liége, qu'il avait préparée par ses

fallacieux discours; et, afin de rendre plus cruelle aux Liégeois la

perte de leurs priviléges, il les avait orgueilleusement contraints à

les lui remettre dans une de leurs maisons, dont il s'était emparé par

droit de confiscation, dans la maison même de leur héros, Rasse de

Lintre. Enfin, il avait gouverné la Flandre au nom du duc Charles à

l'époque des exactions les plus violentes, muni, dit-on, d'un blanc

seing qui légitimait toutes ces sentences, vendant tantôt la justice

aux bourgeois obscurs, l'invoquant tantôt pour perdre, sans égard pour

son rang, le connétable Louis de Saint-Pol, aussi humble vis-à-vis du

roi de France, qui l'avait gagné à ses intérêts, qu'il était altier à

l'égard des communes, lorsqu'il venait réclamer de nouveaux impôts.

Hugonet n'avait-il pas eu part à la même autorité, et ne s'était-il

pas associé aux-mêmes actes? Sorti pauvre et obscur de la Bourgogne,

et devenu tour à tour chancelier, vicomte d'Ypres, seigneur de

Saillant, d'Epoisses, de Lys, de Middelbourg, pouvait-il justifier la

possession de tant de riches domaines? Guillaume de Cluny, leur

confident et leur ami, n'avait-il pas exercé sur l'esprit du duc

Charles une si funeste influence que le duc Philippe en avait lui-même

compris les dangers, lors de la retraite de son fils en Hollande?

C'étaient toutefois ces mêmes hommes, comblés des bienfaits de la

maison de Bourgogne, qui avaient livré la ville d'Arras, ce boulevard

des frontières flamandes, où le duc Philippe avait jadis imposé ses

volontés à Charles VII, et le bruit s'était répandu qu'ils n'étaient

rentrés à Gand qu'afin d'enlever la jeune duchesse Marie pour la

remettre au roi de France.

Il ne restait aux membres des états généraux qu'à se séparer des

traîtres pour combattre Louis XI. La guerre était moins périlleuse que

leur influence; elle était devenue une nécessité, et la commune de

Gand prit aussitôt l'initiative de la résistance, en se hâtant de

réunir du salpêtre, des serpentines, des veuglaires, des arbalètes,

des glaives, des maillets, des tentes et des étendards de soie ornés

de franges d'or.

Hugonet et Humbercourt n'assistaient point à cette assemblée. Seule au

milieu des membres des états qu'elle avait trompés et de la foule

tumultueuse des bourgeois qui abhorraient le nom de son père, Marie de

Bourgogne invoquait pour sa justification sa jeunesse et son malheur:

elle protestait qu'elle n'avait jamais voulu se séparer de la commune;

elle offrait aux métiers de leur rendre leurs bannières; elle

invoquait le témoignage de ceux à qui elle déclarait, deux jours

auparavant, le visage baigné de larmes, que si l'alliance du Dauphin

était utile, il ne fallait point l'acheter au prix de la honte de la

Flandre. Sa voix faisait tressaillir des cœurs que la vue du sang ne

touchait plus. La commune déclara tout d'une voix qu'elle oubliait les

torts de la jeune princesse, et celle-ci pardonna également aux trois

membres de Gand toutes les offenses dont ils avaient pu se rendre

coupables vis-à-vis d'elle. En vertu de cette réconciliation

solennelle, les bourgeois quittèrent immédiatement la place publique

et les métiers reprirent leurs travaux au son de la cloche, qui avait,

depuis longtemps, cessé d'en donner le signal.

Dans la nuit suivante, le premier échevin de la keure, Adrien de

Raveschoot, qui avait réclamé, en 1467, pour les trois membres de Gand

la restitution de leurs franchises, alla arrêter, au nom des états

généraux, ceux qui, dès ce moment peut-être, avaient conseillé à

Charles le Hardi de les anéantir. Le chancelier Hugonet fut saisi dans

son hôtel: on découvrit dans la chartreuse de Royghem le sire

d'Humbercourt et le protonotaire de Cluny, qui avaient réussi à sortir

de la ville. Bien que Gui d'Humbercourt revendiquât le privilége des

chevaliers de la Toison d'or de n'être jugés que par des membres de

l'ordre, et que les deux autres invoquassent le respect que méritaient

leur hautes dignités dans l'Eglise et dans la magistrature, ils furent

immédiatement conduits au Gravesteen.

L'inquiétude s'était un peu calmée depuis que l'on avait appris que

Louis XI avait dirigé son armée vers le comté de Boulogne, dont il

voulait faire hommage à Notre-Dame, en la priant de le choisir pour

son avoué; mais cette tranquillité ne fut pas longue: des messagers

accourus en toute hâte annoncèrent bientôt que l'armée française se

préparait à envahir la Flandre. Lens avait été enlevé d'assaut; le

sire de Chimay se disposait à livrer Béthune aux ennemis; Raoul de

Lannoy parlementait aussi pour leur remettre ce fameux château

d'Hesdin, que le duc Philippe avait orné avec un si grand luxe, et

l'on avait, disait-on, entendu Louis XI jurer, par la Pasque-Dieu,

qu'il mènerait son armée en Flandre aussi loin que le duc Charles

avait mené la sienne en France. Une lettre adressée aux états de

Flandre par les échevins de Tournay sur les dangers qui menaçaient

cette ville ne semblait pas plus rassurante.

A ces tristes nouvelles, toutes les corporations courent aux armes (27

mars); elles se pressent de nouveau sur la place publique et déclarent

qu'elles ne se retireront point tant que l'on n'aura pas jugé le

chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, qui ont donné l'exemple

et le conseil de la trahison; et avec eux, Guillaume de Cluny, qui a

été leur complice, et Jean de Melle, ancien trésorier de la ville,

dont le procès n'a pu être instruit avant le 18 mars, parce qu'il

s'est caché pendant quelque temps dans le pays d'Alost. Les bruyantes

clameurs de la multitude irritée, réunie en _wapeninghe_ selon le

vieux droit communal, retentirent pendant toute la nuit; le lendemain,

Marie de Bourgogne céda au mouvement populaire qu'elle ne pouvait plus

apaiser. Par une charte scellée, à la demande des trois états de tous

les pays de par-deçà, assemblés à Gand, elle chargea huit

commissaires, choisis parmi les mandataires des diverses provinces,

d'instruire le procès des prisonniers du Gravesteen avec le concours

des délégués des magistrats de Gand. Les huit commissaires nommés par

la duchesse de Bourgogne étaient Everard de la Marck, sire d'Aremberg,

Pierre de Roubaix, Philippe de Maldeghem, Henri de Witthem, seigneur

de Bersele, Jacques de Mastaing, Jacques Uuterlymmingen, Jean

d'Auffay, maître des requêtes, et Arnould Beuckelare.

Déjà les clercs des échevins parcouraient les rues, en invitant, à son

de trompe, quiconque aurait quelque grief à produire contre le sire

d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Jean de Melle, à se présenter

devant les commissaires des états. De nombreux chefs d'accusation

furent proposés et discutés: les principaux étaient, outre la trahison

qu'on leur reprochait, l'abus des blancs seings que le duc Charles

leur avait confiés, les exactions qui leur avaient permis de réunir,

en même temps que le trésor s'épuisait, plus de richesses que n'en

possédaient la plupart des princes; les conseils par lesquels ils

n'avaient cessé, disait-on, d'exciter le duc à de nouvelles guerres,

afin que la prolongation de son absence éternisât l'autorité dont il

les avait investis à son départ, tandis qu'en retenant à leur profit

une partie des taxes extraordinaires levées en Flandre, ils

contribuaient à préparer le désastre de Nancy.

Trois jours s'étaient écoulés, lorsque les rumeurs qui s'étaient

répandues sur la marche du procès du Gravesteen apprirent à la jeune

duchesse de Bourgogne la condamnation prochaine de ces hommes en qui

elle ne voyait que les anciens serviteurs de son père. Bien qu'elle

n'eût en ce moment autour d'elle que leurs ennemis, parmi lesquels il

faut citer le comte de Saint-Pol, dont ils avaient livré le père aux

bourreaux de Louis XI, elle résolut de tenter un dernier effort pour

les sauver; et, ne prenant conseil que d'elle-même, elle courut

d'abord à l'hôtel de ville, près des échevins, puis au Marché du

Vendredi, au milieu des métiers réunis sous leurs bannières. Lorsque,

après avoir traversé la foule, vêtue de deuil et ne portant sur son

front pâle d'angoisse et de douleur qu'un simple voile, d'où se

déroulaient ses cheveux épars, elle monta à l'_Hooghuys_ et parut à

cette même fenêtre où Hoste Bruneel avait, dix années auparavant, pris

place à côté de Charles le Hardi, un mouvement de pitié se manifesta à

sa vue; il redoubla quand elle s'adressa à la commune et aux métiers

assemblés, les conjurant par les larmes et les plus humbles prières de

renoncer au jugement des prisonniers du Gravesteen. «N'oubliez pas,

leur disait-elle, que je vous ai pardonné tout ce dont vous aviez pu

vous rendre coupables vis-à-vis de moi; pardonnez également à ceux qui

peuvent s'être rendus coupables de quelque délit contre vous.» Déjà

quelques voix se mêlaient à la sienne; déjà deux partis se formaient

sur la place publique. Les uns étaient résolus à punir, les autres

espéraient pouvoir pardonner; et l'on voyait les piques se croiser

pour maintenir la rigueur des lois ou pour lui faire succéder la

clémence, quand une clameur plus forte et plus énergique rappela à

Marie de Bourgogne que son premier devoir était de punir le riche

comme le pauvre, l'homme puissant comme l'homme faible et obscur. «Et

lors s'en retourna, dit Philippe de Commines, ceste pauvre demoiselle

bien dolente et desconfortée (lundi 31 mars).»

Le procès du sire d'Humbercourt et du chancelier Hugonet continua: on

leur demanda pourquoi ils avaient engagé le sire de Crèvecœur à

livrer la cité d'Arras. On les interrogea sur un don considérable

d'argent qu'ils avaient reçu dans un procès entre un bourgeois et les

anciens magistrats de la ville; on leur reprochait enfin de fréquentes

violations des priviléges de Gand, crime irrémissible que la mort

pouvait seule expier. Les accusés ne répondirent rien sur le premier

chef, alléguèrent sur le second que, s'ils avaient reçu de l'argent,

ils ne l'avaient point demandé, et se justifièrent sur le troisième en

remontrant que c'était le duc Charles qui avait enlevé aux Gantois un

grand nombre de leurs franchises, et que cette accusation ne pouvait

les atteindre, puisqu'ils n'étaient point bourgeois de la ville de

Gand. Dans ce siècle où régnait Louis XI, où écrivait Philippe de

Commines qui plaçait la vertu dans l'habileté et dans le succès d'une

haute fortune, Humbercourt et Hugonet avaient cru pouvoir servir à la

fois le roi de France et le duc de Bourgogne: ils ne voyaient dans les

communes de Flandre que des ennemis, et dans ce procès qu'un acte de

violence.

La mission des juges touchait à son terme; le 3 avril 1476 (v. st.),

jour de la solennité du jeudi saint, les trois prisonniers du

Gravesteen saluèrent, à travers les grilles de leur prison, les pâles

rayons d'une aurore qui pour eux devait être la dernière. Gui

d'Humbercourt était resté fier et courageux comme s'il eût attendu la

mort, non sur un échafaud, mais sur un champ de bataille. Il se

souvenait des héros de ces romans de chevalerie que le duc Charles

aimait à lui entendre lire à haute voix, et ne songeait qu'à imiter

leur noble fermeté dans le malheur. Guillaume Hugonet, plus calme,

plus résigné, cherchait des consolations dans les préceptes des

théologiens et des philosophes, et dans les souvenirs de sa longue

expérience. Si sa conscience lui reprochait quelque faiblesse, il

était soutenu par la conviction profonde que la haine aveugle du

peuple avait présidé plus que la justice à sa condamnation, et ce fut

avec une noble et touchante sérénité qu'il employa ses derniers

moments à consoler sa femme et ses enfants, retenus eux-mêmes

prisonniers par la commune de Malines. «Ma sœur, ma loyale amie, je

vous recommande mon âme de tout mon cœur. Ma fortune est telle que

j'attends de aujourd'hui mourir, comme l'on dit, pour satisfaire au

peuple. Dieu, par sa bonté et clémence, leur veuille pardonner et à

tous ceux qui en sont cause, et de bon cœur je leur pardonne. Mais,

ma sœur, ma loyale amie, pour ce que je sens la douleur que vous

prendrez pour ma mort, tant à cause de la séparation de notre cordiale

compagnie, comme pour la honteuse mort que j'aurai souffert, je vous

prie que vous veuilliez conforter sur deux choses: la première, que la

mort est commune à toutes gens, et plusieurs l'ont passée en plus

jeune âge; la seconde, que la mort que je soutiendrai est sans cause

et sans que j'aie fait chose pour laquelle j'ay desservy la mort: par

quoi je loue mon Créateur qu'il me donne grâce de mourir en ce

glorieux jour qu'il fut livré aux Juifs pour souffrir sa passion tant

injuste... Escript ce jeudi sainct, que je croy estre mon dernier

jour.»

Le chancelier de Bourgogne avait à peine terminé cette lettre d'adieux

à sa femme, qu'au moment de quitter la terre il n'appelait plus que sa

sœur, lorsqu'on vint le réclamer pour le conduire avec Gui

d'Humbercourt et Jean de Melle dans la salle où l'on soumettait à la

torture les accusés qui refusaient de reconnaître leur crime, usage

qui reposait sur ce principe du droit criminel du moyen-âge, que

l'aveu du coupable était nécessaire pour qu'il pût être condamné.

L'acte des aveux des trois accusés fut dressé: quelle qu'en eût été la

valeur pour ceux qui les obtinrent, ils furent aussitôt après conduits

à la _vierschaere_, où leur sentence fut proclamée. En vain

déclarèrent-ils interjeter appel au parlement de Paris; en vain le

sire d'Humbercourt invoqua-t-il de nouveau les immunités particulières

des chevaliers de la Toison d'or: on ne leur accorda que quelques

moments pour régler les derniers soins de cette vie et se préparer à

une vie nouvelle; et, peu après, le chancelier et son ami quittèrent

successivement le Gravesteen pour se rendre au Marché du Vendredi. Là

s'élevait l'échafaud où il n'y avait aucune tenture de deuil, mais

rien qu'un peu de paille, comme si les condamnés eussent été les

coupables les plus obscurs. Un fauteuil y avait été toutefois placé

pour Gui d'Humbercourt, qui ne pouvait plus se tenir debout, tant son

corps avait été brisé par les rigueurs de la torture qu'il avait fallu

épuiser avant d'affaiblir son courage. Le bourreau, maître Guillaume

Hurtecam, n'avait jamais touché de sa hache des têtes aussi illustres;

la vengeance populaire croyait, en les frappant, condamner toute la

domination bourguignonne.

Jean de Melle avait péri sur le même échafaud: Guillaume de Cluny fut

plus heureux; son jugement avait été remis aux fêtes de Pâques; il

réclama les priviléges de ses fonctions ecclésiastiques, et ne fut

condamné qu'à un emprisonnement, dont il s'affranchit quatre mois plus

tard en payant une amende.

Il faut ajouter que, par une déclaration du 4 avril, semblable à celle

qu'elle avait signée le 18 mars, après le supplice d'Huereblock et de

Baudins, Marie pardonna aux Gantois toutes les offenses commises

contre sa hauteur et seigneurie dans le procès dont elle avait

elle-même, disait-elle, abandonné aux échevins le soin et la

direction.

Le lendemain, la jeune princesse s'éloigna des murs de Gand, encore

pleine des tristes images des tortures et des supplices, pour se

rendre à Bruges, où elle était attendue impatiemment: on l'avait

toutefois entendu répondre aux députés de cette ville: «Si vous voulez

me conduire de _wapeninghe_ en _wapeninghe_, j'aime mieux rester à

Gand;» et il avait fallu, pour la rassurer, de vaines protestations,

que rien ne devait confirmer. A Bruges comme à Gand, mille rumeurs de

trahison troublaient tous les esprits, et elles venaient de se

réveiller au bruit que Marie de Bourgogne avait confirmé par de

nouveaux priviléges ceux que les habitants du Franc possédaient déjà

comme quatrième membre du pays. C'étaient de tristes auspices pour son

arrivée dans ce palais de Bruges qui conservait encore les traces de

la puissance de ses ancêtres. Lorsqu'elle se rendit à l'église de

Saint-Donat pour recevoir les serments des bourgeois en échange des

siens, de bruyantes clameurs interrompirent les hymnes sacrées. «Il

faut que nous sachions d'abord, s'écriait-on de toutes parts, si l'on

a supprimé le quatrième membre et si l'on a replacé les populations du

Franc sous l'autorité de Bruges.» Le tumulte était si grand que la

cérémonie ne put s'achever; mais Marie de Bourgogne fit publier le

même jour une ordonnance où elle déclarait que, prenant en

considération la nécessité de rétablir l'ancienne organisation

communale de la Flandre et de détruire les funestes résultats des

modifications qui y avaient été apportées, elle abolissait, pour

satisfaire aux griefs des Brugeois et sur l'instante prière des

habitants du Franc eux-mêmes, le quatrième membre créé par son aïeul

le duc Philippe.

Les métiers s'étaient déjà réunis en armes sur la place du Marché,

malgré les sages exhortations de messire Louis de la Gruuthuse. On

avait répandu le bruit que dans plusieurs districts du Franc on

refusait d'accepter le rétablissement de la suprématie de Bruges. Les

sires de Moerkerke et de Ghistelles étaient les chefs de cette

résistance. Le bailli reçut l'ordre d'arrêter le premier, mais il eut

le temps de fuir: le second fut livré par les habitants d'Oudenbourg.

Le 13 avril 1477, les communes du Franc vinrent renouveler à Bruges

leur acte d'adhésion de 1436, et, deux jours après, les échevins se

rendirent à Gand pour recevoir des mains du grand bailli Jean de

Dadizeele les chartes qui avaient réglé la constitution du quatrième

membre de Flandre. L'agitation n'avait pas cessé, lorsqu'une

ambassade, envoyée par l'empereur Frédéric III, entra à Bruges le 16

avril, vers le soir. Elle était composée de l'archevêque de Trèves, de

l'évêque de Metz, du duc de Bavière et du chancelier de l'Empire.

Louis de la Gruuthuse et Philippe de Hornes la reçurent solennellement

à la clarté des torches et la conduisirent au palais. Là les envoyés

allemands demandèrent, au nom de l'empereur Frédéric, qu'on donnât

suite aux projets de mariage entre son fils Maximilien et la duchesse

Marie, que le duc Charles avait lui-même approuvés.

L'ambassade de Péronne avait, par son sanglant dénoûment, renversé

l'influence de Marguerite d'York, qui avait fait espérer à des princes

anglais la main de «la plus grande héritière qui fust en son temps.»

Elle avait surtout à jamais ruiné les prétentions des partisans de

l'alliance française. Tous les Bourguignons qui avaient été attachés

au service de Charles le Hardi avaient reçu l'ordre de quitter la

Flandre, et l'on avait retenu comme otage l'évêque de Liége, Louis de

Bourbon, qui, avant de ceindre, à dix-huit ans, la mitre que porta

Henri de Gueldre, avait été, à peine âgé de quatorze ans, doyen de

Saint-Donat de Bruges. Louis de Bourbon avait été autrefois le

prisonnier des Liégeois excités par Louis XI: c'était au contraire un

zèle aveugle pour les intérêts du roi de France que lui reprochaient

les communes flamandes.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 14 / 27 段