Cette ambassade était composée des évêques de Tournay et d'Arras, de

Guillaume de Cluny, coadjuteur de l'évêque de Térouane, de Louis de la

Gruuthuse, qu'Edouard IV avait créé comte de Winchester, de Gui

d'Humbercourt, comte de Meghem, de Wolfart de Borssele, comte de

Grandpré, et de Guillaume Hugonet, chancelier de Bourgogne, auxquels

s'étaient joints les représentants des trois bonnes villes. Elle

venait offrir au roi de lui restituer tous les territoires cédés par

les traités d'Arras, de Conflans et de Péronne, et de reconnaître la

juridiction du parlement de Paris. Louis XI ne se souvenait plus des

terreurs qui l'avaient agité dans cette même ville de Péronne à la vue

de la vieille tour où avait été enfermé Charles le Simple. Il semblait

que rien ne pût plus lui résister. Montdidier avait capitulé; Roye ne

s'était pas mieux défendue; Mareuil, Doulens, Corbie, Vervins,

Saint-Gobain, Marle, Beaurevoir, Braie, Bapaume, Landrecies, le

Crotoy, Saint-Riquier, Montreuil, Ham, Bohain, Abbeville, lui avaient

ouvert leurs portes et on avait vu se ranger sous ses bannières, à

côté de Guillaume Biche, le bâtard de Rubempré, qu'il avait voulu

autrefois exciter à un crime odieux, et le grand bâtard de Bourgogne,

qu'il venait de racheter de sa captivité de Nancy. Evidemment il ne

pouvait se contenter de la restitution des villes que la fortune de la

guerre avait déjà remises entre ses mains, et il répondit sans hésiter

aux ambassadeurs de la duchesse de Bourgogne qu'il ne consentirait à

aucune trêve, «se ce n'estoit que préalablement la cité lez Arras

feust mise en ses mains pour en joyr comme du sien propre et la conté

de Boulenoys pour la tenir en ses dites mains au profit de celui qui

droit y aura, et aussi que ouverture lui feust faite des villes et

places fortes du pays d'Artois.»

Le roi de France se préoccupait toutefois encore bien plus du comté de

Flandre, dont il avait jadis admiré les richesses, que du comté

d'Artois qui n'avait ni la même industrie, ni le même commerce. Il

savait bien d'ailleurs que les états de Flandre exerceraient une

influence prépondérante dans toutes les questions relatives au mariage

de Marie de Bourgogne avec le Dauphin, mariage qu'en ce moment il

désirait à tel point qu'il disait aux envoyés flamands que s'il

pouvait se conclure, «non-seulement il leur accorderoit et donneroit

ce qu'ils requerroient, mais du sien propre eslargiroit.» Il consentit

même, pour leur plaire, à suspendre la guerre jusqu'au 2 mars, afin

qu'on eût le loisir d'accepter ses propositions. Selon le récit des

chroniqueurs contemporains, le roi de France combla de louanges et de

caresses les députés de la Flandre. Tantôt «il buvoit à eulx et à ses

bons sujés de Gand;» tantôt il offrait à Louis de la Gruuthuse «une

comté de France bien meilleure que celle qu'il possédoit en

Angleterre.» En même temps il affectait de traiter avec des sentiments

tout opposés le sire d'Humbercourt, le chancelier Hugonet et Guillaume

de Culny, qu'il savait être fort impopulaires en Flandre, et il leur

disait, comme s'il eût partagé toutes les haines de nos communes,

«qu'ils avoient perdu du tout leur gouvernement.» Il prétendait même

que le sire d'Humbercourt était le véritable évêque de Liége,

puisqu'il avait «levé et rechut tout l'argent du pays.» Louis XI

cherchait à flatter les communes flamandes comme il flattait les

bonnes villes suisses en se faisant inscrire dans leurs bourgeoisies:

il voulait qu'elles le reconnussent pour tuteur de mademoiselle de

Bourgogne et la remissent «en sa garde et tutelle;» mais ses

tentatives restèrent sans fruit, et les envoyés flamands se bornèrent

à déclarer qu'ils rendraient compte de leur mission à l'assemblée des

états généraux qui siégeait à Gand.

Au moment même où Louis XI raillait les conseillers de Marie de

Bourgogne qui faisaient partie de l'ambassade de Péronne, ils

s'acquittaient auprès de lui d'une mission plus secrète, et il semble

que le roi de France ne les ait accueillis avec un apparent dédain que

parce qu'il n'avait plus rien à leur demander. Philippe de Commines

rapporte que Marie leur avait remis, par le conseil de sa belle-mère,

la duchesse douairière de Bourgogne, des instructions particulières

pour qu'ils soutinssent ses intérêts près du roi de France. Marie de

Bourgogne était disposée à épouser le Dauphin, comme l'évêque de

Liége, favorable aux vues de Louis XI, ne cessait de le lui

conseiller, et c'était à l'insu des états qu'elle avait remis au sire

d'Humbercourt et au chancelier Hugonet ces lettres importantes,

précieux dépôt que semblait justifier la confiance que le duc Charles

avait placée dans leur fidélité. Marie, en suivant l'exemple de son

père, se trompait comme lui. Humbercourt et Hugonet s'occupèrent

moins, à Péronne, de soutenir ses intérêts que de confirmer le traité

particulier qui depuis longtemps les unissait à Louis XI. «Le dit

chancelier et le seigneur d'Humbercourt, qui avoient esté nourris, dit

Philippe de Commines, en très-grande et longue autorité, et qui

désiroient y continuer et avoient leurs biens aux limites du roy,

prestoient l'oreille au roy et à ses offres; et donnèrent quelque

consentement de le servir et de tous poincts se retirent soubz luy,

ledit mariage accompli.»

Cependant les états généraux délibéraient à Gand sur ce qu'il y avait

lieu de faire en présence des menaces et des prétentions de Louis XI.

Leur premier soin avait été d'écrire aux habitants de Valenciennes, de

Bouchain, du Quesnoy et de Saint-Ghislain, afin de les exhorter à

résister vaillamment aux Français jusqu'à ce qu'on pût les secourir.

Déjà Gui de Rochefort et Gui Perrot, envoyés en Artois, y avaient

obtenu des nobles et des communes la promesse d'une adhésion énergique

à tous les moyens adoptés pour la protection des frontières. Les

états généraux avaient même résolu de réunir une armée de cent mille

hommes sous les ordres du sire de Ravestein, et ils avaient ordonné

que chaque province se chargeât de la solde de ses hommes d'armes

et des frais relatifs aux achats de munitions, de vivres et

d'approvisionnements. Mais il était plus que douteux que la Flandre

pût terminer ses armements assez tôt pour repousser la redoutable

armée du roi de France, et il paraissait sage, tout en s'efforçant de

défendre l'Artois, de se prêter aux négociations relatives au mariage

du Dauphin, dont l'accomplissement était nécessairement éloigné, afin

d'attendre des événements quelque secours inespéré; les instructions

données le 28 février 1476 (v. st.) portaient uniquement «que les

estas, considérans que, au moyen de ladite aliance de mariaige, tous

différens entre le roy et madite damoiselle seroient apaisiez et s'en

ensuivroient d'autres grands biens, se sont résoluz et concluz, du

sceu et bon plaisir de madite damoiselle, d'entendre et de vacquer au

fait de ladite aliance de mariaige;» et elles indiquaient, aussitôt

après, une trêve comme conséquence de cette importante déclaration,

que terminaient des protestations de fidélité et le désaveu de toute

participation aux guerres du duc Charles, et même aux actes de son

gouvernement, «comme bien ilz l'ont desjà desmontré en l'abolition du

parlement de Malines.»

Les principaux ambassadeurs choisis par les états généraux pour cette

nouvelle mission étaient les abbés de Saint-Pierre et de Saint-Bertin,

les sires de Ligne, de Maldeghem, de Dudzeele, de Bersele, de Welpen,

maître Godefroi Hebbelinc, pensionnaire de Gand, et maître Godefroi

Roelants, pensionnaire de Bruxelles. En s'arrêtant à Lille, ils

apprirent que le sire de Crèvecœur avait livré au roi de France la

cité d'Arras, à peine séparée de la ville par une muraille et un

rempart; ils eussent pu, dès ce moment, juger leur mission terminée,

car il n'était plus permis d'espérer que Louis XI déposerait les armes

pour s'endormir dans une longue trêve. Ils crurent toutefois devoir

continuer leur voyage et se dirigèrent le 7 mars vers Lens, où ils

attendirent deux jours un sauf-conduit. Enfin, ils arrivèrent dans la

cité d'Arras, et furent immédiatement introduits près de Louis XI, qui

les reçut dans une salle tendue de velours bleu semé de fleurs de lis

d'or. Dès le commencement de l'audience ils furent obligés de

s'excuser des termes employés dans leurs lettres de créance, que les

gens du roi trouvaient trop peu respectueux, et l'abbé de Saint-Pierre

prodigua assez inutilement son éloquence dans un discours où il

exprimait le vœu que le roi fît retirer ses hommes d'armes pour que

rien ne troublât l'affection que lui portaient ses sujets et leur

désir de poursuivre les négociations.

Louis XI parla beaucoup aux ambassadeurs de tout ce qui était étranger

à leur mission. Il leur raconta son long exil dans les Etats du bon

duc Philippe, ses griefs contre le duc Charles qui s'était fait

rendre les villes de la Somme sans en restituer le prix, et n'avait

jamais fait hommage des seigneuries tenues en fief de la couronne de

France. Il protesta même qu'il n'aurait point réuni d'armée, s'il n'y

avait pas été réduit par la résistance qu'il avait rencontrée dans les

villes de la Somme et à Arras, où les bourgeois lui fermaient leurs

portes; il déclara qu'il préférait pour son fils la main de

mademoiselle de Bourgogne à celle de mademoiselle Elisabeth

d'Angleterre et de mademoiselle Jeanne d'Aragon, héritière de

plusieurs royaumes, et ajouta que s'il parvenait à assurer l'union de

la France et de la Flandre, il ne redouterait plus ni les Turcs, ni

les Anglais; il disait aussi qu'il aimait tant les Gantois qu'il

entrerait volontiers seul dans leur ville, et qu'il serait si joyeux

de voir s'accomplir le mariage du Dauphin et de mademoiselle de

Bourgogne, «qu'il osteroit la couronne de son chief pour la poser sur

le chief de son filz et de ma dite damoiselle, et se retraire en

quelque lieu pour vivre en déduit en privé estat.» Mais tous ces beaux

discours ne valurent pas aux envoyés des états généraux la moindre

concession; on leur refusait fort gracieusement la trêve qu'ils

demandaient à genoux.

Louis XI modifia bientôt ses desseins. Depuis qu'il était entré dans

la cité d'Arras, il persistait chaque jour davantage à exiger la

remise des villes de l'Artois: mais il tenait beaucoup moins au

mariage immédiat de son fils avec mademoiselle de Bourgogne, mariage

si aisé à conclure, s'il avait consenti à modérer ses prétentions. Il

s'était souvenu que le Dauphin était fiancé à une princesse anglaise,

et jugeait d'autant plus périlleux de compromettre une de ses

alliances les plus importantes, qu'il avait récemment appris

qu'Edouard IV recherchait lui-même la main de Marie de Bourgogne, soit

pour le duc de Clarence, soit pour lord Scales, gentilhomme d'une

naissance obscure, mais frère de la reine Elisabeth. Louis XI bornait

en ce moment ses efforts à obtenir du roi d'Angleterre qu'il renonçât

à ce projet; dans ce but, il avait envoyé à Londres des ambassadeurs

animés de son esprit, «bons clercs et bien experts, qui savoient bien

tenir leur charge sans entrer en pratique,» pour lui proposer

d'entretenir à ses frais toute une armée anglaise, s'il consentait à

déclarer la guerre à sa sœur et à sa nièce; à ce prix, Edouard IV

devait réunir à ses domaines la Flandre et le Brabant. Le roi

d'Angleterre répliquait que la Flandre et le Brabant étaient des pays

difficiles à garder et qu'il préférait la Picardie et le comté de

Boulogne; et les négociations se prolongeaient sans amener de

résultats. Au même moment, Louis XI offrait les villes du Brabant aux

princes des bords du Rhin, et n'était pas plus sincère dans les

espérances qu'il leur faisait concevoir: il comptait bien ne se

dessaisir en faveur de personne des Etats héréditaires de la maison de

Bourgogne, et Philippe de Commines a soin de nous apprendre qu'il ne

cherchait, en réclamant Elisabeth d'York pour son fils, qu'à gagner un

mois ou deux «en dissimulations.» Si ce mariage s'était accompli,

Henri VIII eût eu Louis XI pour aïeul.

Au mois de mars 1476 (v. st.), le roi de France se considérait déjà

comme le maître des riches provinces que convoitait son ambition, et

il voyait dans les seigneuries et dans les fonctions qu'il voulait y

donner à ses serviteurs un moyen de récompenser leur zèle. «Je

compte,» disait Jean Daillon, que Louis XI avait surnommé maître Jean

des habiletés, «être gouverneur de Flandre et m'y faire tout d'or.» En

vain le duc de Bourbon osa-t-il dire à Louis XI qu'il ne pouvait

l'aider dans son entreprise, «ne dissimulant point qu'il devoit donner

un meilleur titre à ses armes que le simple désir de joindre le

Pays-Bas à sa couronne;» en vain Philippe de Commines et plusieurs de

ses conseillers, plus timides ou plus prudents, lui représentaient-ils,

en gardant le silence sur le but de ses projets, que les moyens de

l'atteindre étaient difficiles et douteux; il ne voulait rien

entendre. Un homme lui avait dit que la Flandre ne pouvait lui

échapper, et Louis XI ajoutait une foi entière à ses paroles,

non-seulement parce qu'il prétendait bien connaître la Flandre, où il

était né, mais aussi parce qu'il avait su, par certaines affinités de

vices et de mœurs, se placer au premier rang dans son intimité.

Cet homme était de Thielt et s'appelait Olivier Necker; mais ce nom,

emprunté aux mythologies septentrionales, qui l'emploient pour

désigner les génies malfaisants des eaux, avait été traduit par le nom

d'Olivier le Diable ou d'Olivier le Mauvais, lorsqu'il devint, soit à

Bruges, soit à Genappe, le collègue de Jean Wast, comme valet de

chambre de Louis XI. A ces fonctions il joignait celle de barbier et

assez souvent celle de collègue du prévôt Tristan l'Ermite dans

l'exécution des sentences secrètes. En 1474, il avait reçu des lettres

de noblesse et un nom de moins sinistre augure que le sien, celui

d'Olivier le Dain, «afin qu'il ne fût plus loisible à aucun de plus

le surnommer dudit surnom de Mauvais.» Enfin il avait été créé

successivement gentilhomme de la chambre, capitaine de Loches,

gouverneur de Saint-Quentin et comte de Meulan: si sa vanité n'avait

plus rien à désirer, il manquait à sa gloire de livrer à l'autorité

d'un prince absolu et violent ces grandes communes de Flandre,

toujours si jalouses de leurs franchises et si hostiles au joug

étranger. Ses espions s'étaient répandus de tous côtés, dans les

villes, dans les bourgs, dans les campagnes; il s'était réservé à

lui-même la mission la plus difficile: le soin d'engager par la

persuasion la jeune duchesse de Bourgogne à se retirer en France, ou

celui de réveiller les vieilles émeutes populaires qui, à tant de

reprises, avaient agité les Gantois, afin que la nécessité la

conduisît également à chercher un refuge dans la tour grillée du

Plessis-lez-Tours. Cette menaçante alternative, qui devait, en

laissant au Dauphin Elisabeth d'York pour fiancée, livrer Marie de

Bourgogne comme prisonnière au roi de France, était en ce moment le

secret de sa politique. Il avait jugé ce moyen habile, non-seulement

pour conserver l'alliance des Anglais, plus utile que jamais, mais

aussi pour arriver à l'exercice complet d'un droit de conquête bien

préférable, à son avis, à des négociations où les communes flamandes

eussent introduit mille réserves pour leur nationalité, leur

indépendance et leurs libertés, en refusant sans doute de remettre la

princesse Marie en des mains étrangères tant que le Dauphin, qui

n'avait encore que six ans, n'aurait point atteint l'âge nubile. Peu

de jours avaient suffi pour que Louis XI abandonnât toute pensée «de

joindre à sa couronne toutes ces grandes seigneuries, où il ne pouvoit

prétendre nul bon droit, par quelque traité de mariage, ou les

attraire à soy par vraie bonne amitié; quoi faisant il eust bien

enforcié son royaume.»

Olivier le Dain, arrivé à Gand avec une suite de vingt-quatre chevaux,

remit solennellement les lettres du roi de France à mademoiselle de

Bourgogne, en présence du duc de Clèves, de l'évêque de Liége et de

«plusieurs autres grands personnages.» Néanmoins, lorsqu'on l'invita à

exposer le but de son ambassade, il répondit qu'il «n'avoit charge

sinon de parler à elle à part.» On jugea cette demande peu convenable,

puisqu'il était contraire à tous les usages de laisser ainsi une jeune

princesse seule avec un homme aussi grossier. Olivier le Dain

s'obstinait à ne pas vouloir s'expliquer; mais il ne put rien obtenir:

on le menaça même de le contraindre à parler malgré lui. Il ne se

voyait pas mieux accueilli près des bourgeois, qui avaient déjà

recouvré tous leurs priviléges: il n'avait rien de plus à leur offrir.

Après un séjour de peu de durée, pendant lequel toutes ses tentatives

échouèrent, le barbier de Louis XI s'effraya du mépris qui s'attachait

à sa mission et des huées qui flétrissaient son orgueil et son luxe,

si différents de l'état d'abjection et de misère où on l'avait

autrefois connu, et il ne tarda pas à s'enfuir à Tournay, de peur

qu'on ne le noyât dans l'Escaut.

La Flandre, qui, depuis tant de siècles, avait appris à redouter le

joug étranger, était peu disposée à se soumettre à l'autorité de Louis

XI. Elle avait assez souffert de la domination absolue des ducs de

Bourgogne, pour ne pas rechercher celle d'un roi non moins puissant et

habitué à disposer à son gré des impôts et des priviléges, sachant

bien que ses mœurs perfides et soupçonneuses n'eussent jamais pu

comprendre la fière et tumultueuse indépendance des communes

flamandes.

La mission d'Olivier le Dain se prolongeait encore au moment où Louis

XI recevait dans la cité d'Arras les envoyés des états généraux. Le

roi de France voulut agir sur eux comme il avait chargé son barbier

d'agir sur les Gantois, en excitant entre la jeune duchesse et les

communes des divisions favorables au but qu'il se proposait. Comme ils

déclaraient que la princesse ne faisait rien sans le conseil des

états, il s'empressa de les interrompre. «Vous connaissez mal ses

intentions, leur dit-il; elle s'inquiète peu de vous, et ce sont

d'autres avis qu'elle suit dans ses négociations.» Les ambassadeurs

flamands protestaient que cela n'était point; mais Louis XI leur

répondit qu'au-dessus des états il existait un conseil secret composé

de quatre personnes, savoir: de la duchesse douairière, d'Adolphe de

Clèves, sire de Ravestein, du sire d'Humbercourt et du chancelier

Hugonet, et qu'il pouvait leur en donner la preuve écrite d'une main

qu'ils ne sauraient méconnaître. Pour les en convaincre, il leur lut,

à leur grand étonnement, les lettres que Marie de Bourgogne lui avait

adressées à Péronne, et les leur remit pour qu'ils pussent les faire

voir à leurs concitoyens. Il leur communiqua en même temps les lettres

de décharge que le sire d'Humbercourt et le chancelier Hugonet avaient

données au sire de Crèvecœur pour hâter la capitulation de la cité

d'Arras, et leur montra d'autres lettres émanant probablement de la

même source, où on l'avertissait que le seul but de l'ambassade des

états était de gagner du temps. Les députés furent de nouveau, comme

ils l'avouent eux-mêmes, «fort perplex et esbahis et au vray ne

scavoient que dire.» Ils quittèrent Arras le même jour (11 mars).

Si nous avons déjà fait assez connaître le système politique de Louis

XI dans les affaires de Flandre, système qui tendait à conduire par

l'émeute la jeune princesse à l'exil et les communes à leur

affaiblissement et à leur ruine, nous devons aussi chercher à

expliquer comment il révélait lui-même aux députés des états de

Flandre ce qu'il lui importait le plus, ce semble, de leur cacher avec

soin. Il faut remarquer d'abord que la duchesse douairière désirait

obtenir la main de Marie de Bourgogne pour un prince de sa maison, et

que déjà des ambassadeurs anglais étaient arrivés à Gand pour prier

mademoiselle de Bourgogne «qu'elle ne voulsist point prendre d'aliance

de mariage avec les François, ses anchiens ennemis.» Adolphe de Clèves

pouvait également chercher à favoriser son fils. En livrant leurs noms

à l'indignation populaire, il écartait deux compétiteurs dont les

prétentions étaient d'autant plus menaçantes qu'elles avaient leur

siége plus près de l'héritière de Charles le Hardi. De semblables

motifs n'existaient point à l'égard du chancelier de Bourgogne et de

son ami; car ils ne cessaient de lui rendre d'importants services,

notamment en lui faisant livrer la cité d'Arras. Néanmoins, Louis XI

eût préféré qu'ils donnassent publiquement l'exemple de la trahison en

quittant la Flandre pour aller rejoindre dans sa tente Guillaume Biche

et le bâtard de Rubempré: tout ce qu'il avait dit à deux reprises aux

ambassadeurs des états était un moyen de les y contraindre.

Les députés des états généraux étaient rentrés à Gand le 13 mars; mais

les chansons et les concerts des ménestrels qui célébraient à l'hôtel

de ville la joyeuse solennité de la mi-carême ne purent les empêcher

d'entendre gronder autour du palais des magistrats les sombres

murmures de la tempête populaire. Toute la ville était émue par la

récente ambassade du barbier Olivier le Dain. Les rumeurs de trahison

qu'elle avait fait naître s'étaient ranimées à son départ, en

s'adressant, comme s'ils eussent été ses complices, aux hommes que

l'on accusait d'avoir été les flatteurs de la domination

bourguignonne. On voulait savoir, disait-on, quels étaient ceux qui,

au mépris des priviléges de la ville, avaient signé le _calfvel_ de

1468, et qui s'étaient rendus coupables de concussions pendant leur

administration. Une enquête ouverte dans ce double but amena

l'arrestation de plusieurs anciens magistrats: il faut nommer Roland

de Wedergrate, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Pierre Baudins et

Pierre Huereblock.

Pierre Baudins, infirme et aveugle, avait contribué plus que personne

à exciter contre les bourgeois de Gand la longue guerre qu'avait

terminée le désastre de Gavre; Pierre Huereblock était le chef des

_leverheeters_ de 1467. Philippe Sersanders et Olivier Degrave

avaient, en 1468, pris part à l'annulation des anciens priviléges de

la ville et à l'humiliante démarche du Caudenberg, que Molinet place

parmi les triomphes de Charles le Hardi; Roland de Wedergrate s'était,

à cette époque, associé comme échevin aux mêmes actes, et avait été de

plus le collègue du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt dans

l'ambassade de Péronne.

Le même mouvement s'était reproduit à Ypres, à Mons, à Louvain, à

Malines, à Bruxelles, et, dès ce moment, le douloureux spectacle des

sentences criminelles et des supplices vint attrister les regards. A

Gand, Pierre Huereblock fut décapité le 13 mars, c'est-à-dire le jour

même du retour des ambassadeurs des états. Pierre Baudins monta le

lendemain sur l'échafaud où la hache avait frappé autrefois Pierre

Tincke et Louis Dhamere. Le 17 mars, périrent Roland de Wedergrate,

Philippe Sersanders et Olivier Degrave. Leurs aveux avaient, selon le

récit des chroniques flamandes, accru l'irritation populaire. D'un

côté, le gouvernement de Charles le Hardi se révélait tel qu'il avait

été dans ses dernières années, lorsque la destruction de ses armées et

l'épuisement de ses trésors l'avaient précipité dans les voies de la

violence et de l'oppression; d'un autre côté, il était aisé de

reconnaître que la faiblesse à laquelle l'autorité avait été réduite

tout à coup entre les mains de sa fille n'avait été qu'une source

nouvelle d'intrigues et de trahisons.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 13 / 27 段