La Bourgogne montra peu d'empressement à l'aider; si Charles se voyait

abandonné de ses Etats héréditaires, il ne faut point s'étonner de

l'opposition que les demandes réitérées du chancelier Hugonet

rencontraient dans les cités flamandes. Les états de Flandre

remontraient que le pays était accablé d'impôts, et qu'ils étaient

bien résolus à ne plus secourir le duc ni d'hommes ni d'argent dans

aucune de ses guerres; mais toutefois que s'il se trouvait menacé de

quelque péril par les Allemands ou les Suisses, ils exposeraient leurs

corps et leurs biens pour les ramener dans ses domaines de Flandre.

Charles entra dans une fureur extrême en apprenant cette résistance;

ses menaces (c'étaient les dernières qu'il dût faire entendre)

s'adressaient aux députés des communes flamandes, qu'il appelait des

traîtres et des rebelles qui apprendraient bientôt combien sa

vengeance était terrible. Il ignorait qu'en ce moment les états de

Flandre, prévoyant de plus en plus le sort réservé à sa témérité,

envoyaient vers lui des hommes d'armes avec des convois d'argent et de

vivres, non pas pour lui inspirer d'autres rêves de conquête, mais

pour protéger sa retraite vers le Brabant ou le Hainaut:

malheureusement, les neiges et les glaces les arrêtèrent au milieu des

Ardennes.

On était arrivé au cœur de l'hiver; tandis que le duc de Lorraine

s'enorgueillissait d'avoir reconquis Nancy, le duc de Bourgogne avait

à peine réussi par de longs efforts à réunir quatre mille hommes, dont

douze cents seulement étaient en état de combattre, et un grand nombre

se débandèrent presque aussitôt, car il semblait que s'associer à la

fortune de Charles le Hardi, ce fût désormais se condamner à la honte

et aux revers. C'est avec ces débris de deux armées déjà détruites

que, cédant au vertige qui s'est emparé de lui, il se prépare à livrer

à une dernière épreuve sa puissance, sa liberté ou sa vie. Mille

sentiments divers partagent ceux qui l'entourent: les uns, qu'a

blessés son orgueil, voient avec joie le terme de l'autorité sous

laquelle ils ont ployé; les autres, qui l'ont connu loyal et généreux

au temps de sa prospérité, gémissent sur ses malheurs: ceux-ci

s'efforcent en vain de guérir son obstination; ceux-là, moins dévoués

à la cause de leur maître qu'aux intérêts de Louis XI, ne cherchent

qu'à en profiter. L'un de ces derniers est le comte de Campo-Basso,

gentilhomme banni du royaume de Naples. A l'époque du siége de Neuss,

il a déjà offert au roi de tuer le duc ou de le livrer vivant entre

ses mains; ces négociations ont été reprises peu de jours avant la

bataille de Morat; mais ce n'est que quelques mois plus tard que le

prix de la trahison du comte de Campo-Basso est fixé par Louis XI à

soixante mille écus.

Un accident imprévu faillit tout découvrir; on avait arrêté un

gentilhomme, nommé Suffren de Baschi, qui servait d'intermédiaire

entre le comte de Campo-Basso et le roi de France. Le duc avait

ordonné de le faire pendre, mais le sire de Baschi se disposait à

révéler tout ce qu'il savait pour sauver ses jours. «Allez supplier le

duc en ma faveur, répétait-il, je lui dirai une chose telle qu'il

donnerait un duché pour la savoir.» Par malheur le comte de

Campo-Basso, qui redoutait ses aveux, s'opposa à ce que l'on allât

rapporter sa prière au duc et eut soin de faire hâter son supplice. Il

n'en jugea pas moins prudent de quitter bientôt le camp du duc de

Bourgogne pour passer dans celui du duc de Lorraine, qui accourait de

Bâle avec douze mille Suisses à la défense de Nancy. Il regrettait

fort de ne pas avoir trouvé jusqu'à ce moment une occasion favorable

pour exécuter la promesse qu'il avait faite au roi de France; mais il

laissait dans l'armée bourguignonne des espions chargés de donner le

signal de la fuite dès que le combat s'engagerait et prêts à profiter

du désordre pour tuer le duc. Lorsque le comte de Campo-Basso se

présenta au milieu des compagnons de René de Vaudemont, ils le

regardèrent avec mépris et lui firent dire qu'il se retirât, parce

qu'ils ne voulaient point avoir de traîtres au milieu d'eux.

La matinée du 5 janvier 1476 (v. st.) fut froide et sombre; la neige

blanchissait la plaine et voilait la glace des ruisseaux; cependant

Charles exhortait ses archers à bien combattre et prenait les

dernières dispositions pour la bataille qui se préparait. Bien qu'il

affectât de se montrer plein d'espoir dans le succès de la journée, un

secret pressentiment semblait l'agiter: au moment où il avait saisi

son casque pour le placer sur son front, le lion doré qui en formait

le cimier s'était détaché, et on l'avait entendu s'écrier tristement:

_Hoc est signum Dei_. L'histoire attribue le même mot à Manfred avant

la bataille de Bénévent. On le vit bientôt pâlir, lorsque le son

redoutable des fameuses trompes d'Uri et d'Unterwald lui annonça

l'approche des vainqueurs de Grançon et de Morat. Le combat

s'engageait déjà, et le grand bailli de Flandre, Josse de Lalaing, se

voyait repoussé de la maladrerie de la Madeleine jusqu'au pont de

Bouxières, tandis que Jacque Galeotti tombait au milieu des Italiens.

Toute l'armée bourguignonne avait été culbutée dès le premier choc et

rejetée en désordre entre la route de Luxembourg et les bords de la

Meurthe. Charles avait disparu. Les uns rapportaient qu'on l'avait vu,

déjà blessé d'un coup de hallebarde, se défendre avec courage;

d'autres ajoutaient qu'au moment de la déroute il avait fait tourner

bride à son cheval pour s'éloigner du champ de bataille.

Ce ne fut que deux jours après, le mardi 7 janvier, vers le matin,

qu'on retrouva le corps du duc de Bourgogne dans l'étang de

Saint-Jean; il portait les traces de deux blessures et était déjà à

moitié pris dans la glace; les loups et les chiens avaient même

commencé à le dévorer, de sorte que ses serviteurs eurent quelque

peine à reconnaître leur malheureux prince: triste et mémorable

exemple de la vanité de la puissance et de l'orgueil!

Il ne paraît point, du reste, que les circonstances de la mort de

Charles le Hardi aient jamais été exactement connues. On sait

seulement que le comte de Campo-Basso, qui avait fait garder avec soin

le pont de Bouxières et tous les passages par lesquels il aurait pu

fuir, indiqua le page qui retrouva ses restes sanglants et mutilés, et

que ce même page alla offrir au roi Louis XI, «en manière de présent,»

le casque du duc de Bourgogne, d'où le lion de Flandre était tombé à

l'heure qui précéda sa mort, comme le symbole de la force qui

l'abandonnait.

Le désastre de Nancy avait été terrible; il était irréparable; si la

victoire de René de Vaudemont était la victoire de Louis XI, la fin de

Charles le Hardi semblait devoir être celle de toute sa dynastie.

Cependant, depuis le duché de Bourgogne jusqu'au sein des cités

flamandes, une rumeur généralement accréditée rapportait que Charles

le Hardi, loin d'avoir péri, s'était caché dans une retraite inconnue,

comme Harold ou Baudouin de Constantinople, et qu'il ne tarderait

point à reparaître dans tout l'éclat de son ancienne autorité. Les

peuples qui naguère encore admiraient sa pompe et ses richesses, et

s'inclinaient sous sa main sévère, ne pouvaient comprendre que ce

prince altier, souverain de tant d'Etats, et redouté de tout

l'Occident, se fût ainsi englouti avec toute sa puissance dans l'abîme

que son imprudence lui avait préparé, au siége d'une faible ville de

Lorraine, devant une armée de grossiers paysans des bords du Rhin,

soutenus par quelques pauvres pasteurs des Alpes.

LIVRE VINGTIÈME

1476-1481.

Marie de Bourgogne.--Troubles en Flandre.

Guerres contre Louis XI.

Quelques fuyards avaient réussi à traverser la Meurthe; il en était

d'autres qui avaient échappé à la poursuite des Suisses en se cachant

dans les bois. Ils s'accordaient à raconter qu'ils avaient vu le duc

Charles de Bourgogne se précipiter au milieu de ses ennemis et

disparaître dans la mêlée; mais l'on ne croyait pas à la vérité de ces

bruits alarmants, et le 15 janvier, la duchesse Marguerite écrivait

aux membres de la cour des comptes de Malines: «Par plusieurs

nouvelles que avons de divers costez, nous entendons et espérons que,

grâces à Dieu, il est en vie et santé.»

Lorsque d'autres messagers, arrivés de Lorraine, confirmèrent la

nouvelle du désastre de Nancy et celle de la mort de Charles le Hardi,

les états de tous les pays «de par deça» se réunirent immédiatement à

Gand. Devenus tout à coup dépositaires de l'autorité suprême que le

duc de Bourgogne laissait, dénuée d'armée, de trésors et de tout moyen

de défense, à une jeune princesse de dix-neuf ans, ils présidèrent à

toutes les réformes qui furent proclamées en son nom, dans la

mémorable charte du 11 février 1476 (v. st.), dernier écho de ces

célèbres ordonnances qui avaient disparu au milieu même des discordes

civiles du moyen-âge qui leur avaient donné naissance. Les communes

étaient désormais appelées à protéger l'héritière de cette maison de

Bourgogne qui n'avait cessé de les combattre et de les affaiblir.

Les considérations sur lesquelles s'appuient ces réformes sont les

mêmes en 1476 que les siècles antérieurs; elles ont pour but de faire

cesser la misère du peuple, qui a vu fuir le commerce et l'industrie,

et de rétablir la paix dont le besoin se fait vivement sentir après

de longues guerres. Les états de Flandre les ont réclamées; l'évêque

de Liége et le sire de Ravestein, que les liens du sang placent au

premier rang dans le conseil de Marie de Bourgogne, s'y associent.

Rien ne manque pour en légitimer la nécessité, pour en rendre la forme

durable et solennelle: il faut, toutefois, quelque chose de plus pour

que les institutions s'établissent ou se fortifient: c'est la

convenance des temps, assez calmes pour que les périls du dehors ne

compromettent pas l'œuvre de la paix intérieure, c'est la disposition

des mœurs qui doit tendre à entourer d'ordre et de respect les bases

encore chancelantes de l'autorité, c'est le dessein supérieur de la

Providence.

Le premier article de la charte du 11 février règle la formation d'un

conseil supérieur composé par moitié de clercs et de nobles, qui

représente tous les Etats de la duchesse de Bourgogne. Ce conseil

renfermera vingt-deux membres, savoir: quatre pour la Flandre, quatre

pour le Brabant, quatre pour la Hollande et la Zélande, deux pour

l'Artois et la Picardie, deux pour le Hainaut, deux pour le

Luxembourg, deux pour le Limbourg et les pays d'outre-Meuse, deux pour

la Bourgogne, un pour le comté de Namur.

A l'avenir, les membres des conseils établis dans les divers pays

jugeront d'observer les priviléges du pays auquel ils appartiendront.

Toutes les dispositions contraires aux priviléges seront considérées

comme non avenues.

Le grand conseil de Malines sera supprimé, et toutes les causes qui y

avaient été portées seront rendues à leurs juges naturels.

La duchesse et ses successeurs ne feront la guerre qu'après avoir pris

l'avis des états; à défaut de leur consentement, leurs sujets et leurs

feudataires ne seront pas tenus de les servir, et les relations

commerciales ne seront point suspendues avec les pays étrangers que

les états refuseraient de considérer comme ennemis.

Dans le cas où les états résoudraient la guerre, les marchands

appartenant aux pays ennemis obtiendront un sauf-conduit de quarante

jours pour se retirer avec tous leurs biens.

Le service militaire des vassaux et feudataires cessera aux frontières

de leur pays; s'ils les dépassaient, leur solde devrait être payée par

le prince.

Les états pourront se réunir sans avoir besoin d'autorisation.

Tout édit du prince sera nul, s'il est contraire aux priviléges.

Les anciens priviléges qui règlent les questions de juridiction seront

dorénavant observés.

La vénalité des offices de justice est abolie.

Il ne pourra être apporté d'obstacle ni de restriction à la

circulation des marchandises. On n'établira point de nouveaux

tonlieux, et tous ceux qui n'auraient point été approuvés par les

états seront supprimés.

Cette charte se termine par une formule conçue à peu près dans les

mêmes termes que la plupart des documents publics appartenant à la

période de la puissance communale de la Flandre. La duchesse de

Bourgogne y déclare que dans le cas où les dispositions qu'elle a

sanctionnées viendraient à être violées en tout ou en partie, elle

permet et consent, tant pour elle que pour ses successeurs, que ses

vassaux et ses sujets soient déliés de toute obligation de la servir

et de lui obéir, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu le redressement de

leurs griefs.

Une autre charte de la même date appliquait les bienfaits de ces

réformes aux besoins spéciaux et aux réclamations des communes de

Flandre, plus pressantes que toutes les autres. Les députés des

Quatre-Membres de Flandre avaient exposé, en protestant de leur zèle

pour défendre l'héritage de Marie de Bourgogne, qu'il était urgent de

rétablir les bonnes villes dans l'intégrité de leurs franchises, de

leurs coutumes et de leurs usages, afin qu'elles restassent «en bon

état, en police et en droit, puisqu'il était assez connu,

ajoutaient-ils, que la Flandre n'est pas très-fertile, et que sa

prospérité repose uniquement sur son commerce et sur son industrie,

sur ses libertés et sur ses priviléges.» C'est à ce titre qu'ils

obtiennent une nouvelle charte qui se réfère également aux anciens

priviléges des bonnes villes. Nous y remarquons, outre quelques-unes

des dispositions que nous avons déjà citées, celles qui établissent

que toutes les affaires seront traitées en flamand, que l'unanimité du

vote des membres de Flandre sera nécessaire pour la perception des

impôts, que les monnaies devront être de bon aloi, que la chambre des

comptes sera rétablie en Flandre, que les marchands étrangers

circuleront librement dans le pays, et qu'il pourra leur être permis

d'y résider, lors même qu'ils appartiendraient à une nation ennemie.

D'autres chartes supprimaient les impôts créés par Charles le Hardi,

rendaient aux tisserands et aux membres des petits métiers le droit

d'élire leurs doyens et rétablissaient toutes les coutumes abolies en

1453.

Enfin, le 15 février, on annula dans la salle de la Collace l'acte par

lequel Philippe avait imposé aux Gantois la paix de Gavre et celui par

lequel ils avaient accepté des mains de Charles le Hardi le _calfvel_

de 1468.

Ce fut au milieu de l'enthousiasme qui saluait dans ces diverses

mesures la résurrection de la puissance des communes flamandes que

Marie de Bourgogne fit son entrée solennelle à Gand, le 16 février

1476 (v. st.). Un grand nombre de membres de métiers l'accompagnèrent

jusqu'à l'église de Saint-Jean, où la formule du serment qu'elle

devait prêter comme comtesse de Flandre lui fut présentée: «Vous jurez

d'être bonne dame et comtesse de Flandre, de maintenir et de faire

maintenir les droits de l'Eglise et de conserver les priviléges,

libertés, coutumes, usages et droits du pays, tels que feu le duc

Philippe, votre aïeul, les a jurés et que les bourgeois de Gand en ont

joui conformément à la paix de Tournay jusqu'à l'année 1450, ainsi que

les priviléges que vous avez vous-même octroyés; vous jurez aussi de

révoquer et d'annuler toutes les charges imposées aux bourgeois de

Gand depuis l'année 1450, de protéger les veuves et les orphelins, et

de faire tout ce qu'une bonne comtesse de Flandre est tenue de faire;

ainsi Dieu et tous ses saints vous soient en aide!»--«Je le jure,»

répondit la fille de Charles le Hardi; et la cloche de Saint-Jean, que

sa main ébranla à peine en s'appuyant sur une longue guirlande de

roses qui descendait de la nef, fit entendre à cinq reprises, un

faible et douteux tintement, ce qui parut au peuple assemblé autour

d'elle le signe certain que son règne ne se prolongerait pas plus de

cinq années.

L'inauguration de la comtesse de Flandre ne précéda que de deux jours

la réinstallation des échevins de Gand élus conformément au privilége

de 1301, qui avait été confisqué par son père. Il faut citer, parmi

les bourgeois que désigna l'élection municipale, Adrien de Raveschoot,

Guillaume Rym, Roland de Baenst, Philippe Vander Zickele, Jean Vander

Gracht, Simon Borluut, Simon Damman, Liévin Zoetamys, Liévin

Uutermeere. A côté de ces noms illustres figurent ceux de Liévin

Potter et de Thierri de Schoonbrouck. Gand croyait ne pouvoir mieux

assurer sa liberté qu'en confiant le soin de la protéger à ceux qui

avaient déjà versé leur sang pour la défendre.

Tandis que les Gantois s'élevaient contre le traité de Gavre de 1453,

les doyens des métiers se réunissaient à Bruges pour protester avec la

même énergie contre le traité d'Arras de 1437. Louis de la Gruuthuse,

qui venait d'y être proclamé _hooftman_ avec Anselme Adorne et Jean

Breydel, se rendit immédiatement à Gand et obtint de Marie la

révocation de la sentence qui avait condamné les anciennes rébellions

des Brugeois; grâce à ses paroles conciliantes, les métiers qui

occupaient les places publiques consentirent à déposer les armes, et,

le 7 mars, il parut au balcon de l'hôtel de ville, où il fit lire, en

français et en flamand, la charte de la duchesse de Bourgogne.

Aussitôt après, la sentence du duc Philippe fut lacérée en présence

des doyens des métiers comme l'avait été à une autre époque le

_calfvel_ de Jean sans Peur, et l'on annonça que les jours suivants on

lirait publiquement les priviléges de la ville du haut des Halles. De

bruyantes acclamations saluaient ces vieux parchemins conquis à

Courtray, qui étaient en même temps pour les communes les titres de

leur liberté et de leur gloire; elles redoublèrent lorsqu'on donna

lecture d'un nouveau privilége octroyé le 13 mars par Marie de

Bourgogne, qui rappelait ceux de Philippe de Thiette.

Marie y déclare que les échevins et les doyens de Bruges lui ont

remontré que leur ville repose principalement sur son commerce et ses

métiers, et que depuis longtemps elle est renommée dans tous les

royaumes étrangers comme l'étape de toutes les marchandises portées en

Flandre, et elle consent, sur leur demande, à confirmer toutes les

anciennes franchises de la cité et à lui en accorder de nouvelles.

Les officiers des princes ne pourront plus siéger parmi les

magistrats. La commune choisira elle-même six receveurs qui tous les

quatre mois rendront compte de leur gestion. Le prince seul sera

désormais exempt des droits d'accises.

Les Brugeois ne seront soumis à aucun tonlieu dans toute l'étendue de

la Flandre.

Le Franc cessera de former un membre séparé pour redevenir une

châtellenie placée sous l'autorité de Bruges.

Le port de l'Ecluse reconnaîtra la suprématie des Brugeois, qui en

occuperont les châteaux. Le bailliage des eaux sera fixé à Bruges.

Les villages qui ne jouissaient pas autrefois du droit de faire des

draps n'en fabriqueront plus désormais, et les ouvriers

_haghe-poorters_ seront tenus de se faire inscrire dans les métiers

de la ville, où il ne sera plus permis d'entrer qu'après

l'apprentissage prescrit par les anciennes coutumes.

Les marchands étrangers ne pourront exposer en vente à Bruges que des

marchandises étrangères. Bruges formera leur unique étape. La foire

sera réduite comme autrefois à une durée de trois jours.

Les magistrats de Bruges pourront prononcer des sentences de

bannissement et d'amende.

A l'avenir, quatre commissaires choisiront, au nom du prince, quatre

échevins parmi les bourgeois et un dans chacun des neuf membres. Il en

sera de même pour l'élection des conseillers. Les échevins et les

conseillers nommeront les bourgmestres.

C'est ainsi qu'en peu de jours on avait vu s'effacer au sein des

communes flamandes les traces de la domination des duc de Bourgogne

pendant près d'un siècle.

Cependant le soin des réformes intérieures ne pouvait faire oublier

les périls et les menaces des invasions. Le bruit s'était répandu que

Louis XI avait donné l'ordre de s'emparer de la Bourgogne, et qu'il

rassemblait en même temps une armée aux bords de l'Oise. Dès le 18

janvier, Marie de Bourgogne et Marguerite d'York avaient adressé au

roi de France une lettre où elles le priaient, en termes fort

touchants, de ne pas rompre la trêve de neuf ans conclue à Soleuvre,

qui durait à peine depuis dix-sept mois. «Très-redoubté et souverain

seigneur, lui écrivaient-elles, tant et sy humblement que plus povons,

nous nous recommandons à vostre bonne grâce et vous plaise savoir,

nostre très-redoubté et souverain seigneur, que après que avons

entendu la dure fortune qu'il a plu à Dieu nostre créateur permettre

sur monseigneur et son armée à la journée qui a esté entre luy et le

duc Renyer de Lorreine, laquelle nous a esté de si très-grand dueil et

tristesse et angoisse que plus ne porroit, nous avons en ferme foy et

crédence que vostre bonté et clémence est et sera telle envers nos

désolées personnes et ceste maison de Bourgogne, laquelle par

espécialle et singulière dilection vous avez tant amée et honnourée,

et y estes volu venir et vous y tenir en démonstrant la fiance et

amour que vous y aviez par-dessus toutes les maisons de la crestienté,

que sans avoir regard aux questions et différences que l'ennemy de

tous biens a semez de sa malice et mis par aucun temps entre vous et

mondit seigneur, vous garderés et deffendrez de toute oppression et

nous et la dite maison, et les pays et signouries d'icelles; par quoy

jasoit ce que nous ayons entendu que aucuns de vos gens de guerre se

soient avancés de sommer la ville de Saint-Quentin, et que autres se

tyrent ès pays de Bourgogne, nous tenons fermement que ce ne procède

de vostre sceu, ordonnanche et bon plaisir; car nous avons veu et

congneu que ches deux précédentes fortunes que mondit seigneur avait

eu à Granson et à Morat, vous qui estiez lors prochain de luy et en

très-grande puissanche, et qu'il vous estoit chose facile de luy

porter grand et irréparable dommage, le avez delaissiet de faire en

entretenant la trève estant emprinse entre vous et luy, à vostre

très-grant louenge et exaltation de vostre très-noble renommée, ce qui

doit à chacun desmontrer que en ceste tierce fortune qui samble la

plus grande, vous vouleriés tant moins souffrir par voz gens faire

chose qui fust à la diminution de si grand louenge et renommée,

meismement sur nous qui sommes désolées femmes, desquelles, comme de

voz très-humbles petites parentes vous estes protecteur et ne nous

porroit cheoir en pensée que en voulsissiez estre le persécuteur,

mesmement de moy Marie à qui vous avez tant fait de bien et honneur

que m'avez levée de saintz fontz de baptesme; aussy, nostre

très-redoubté seigneur, la trève qu'il vous a plu prendre avecque

mondit seigneur pour neuf ans a esté faite non seullement pour la

personne de mondit seigneur, mais aussy expressément pour ses hoirs et

ses successeurs, en laquelle, je Margarite comme sa veusve et je Marie

comme sa seulle fille et héritière, sommes expressément comprinses et

devons, comme il nous semble, joïr de l'effect d'icelle en demourant

en entier des pays et signouries qu'il tenoit, combien que en ce cas

nous ne voulons, ne entendons estre ne demourer en aucune guerre ou

inimitié à l'encontre de vous, mais de tout nostre cuer et pouvoir, en

toute obéissance, amour et bonne voulenté, sans difficulté, faire

envers vous tout le devoir qu'il appartient. Et s'il y a aucunes

choses, soient signouries ou villes, dont au dit cas, je Marie, comme

vostre très-humble filleule, me dois départir et dont vostre

très-noble plaisir soyt me faire par vostre très-grande clémence

avertir, je le ferray sans aucun contredit. Et entendons bien en la

conduite de tous noz affaires et de ceste maison, vous supplyer que

puissions par vostre bonne grâce user de vostre conseil, ayde et

confort. Si vous supplions, très-redoubté et souverain seigneur, en

la plus grande humilité que possible nous est, que vostre plaisir soyt

de faire cesser et depporter voz gens de guerre de aucune chose

entreprendre sur les pays, villes et signouries de mondit seigneur, et

de nous vouloir aydier et conforter comme celles quy de tout leur cuer

vous désirent de obeyr, servyr et aimer.» Marguerite et Marie avaient

signé: _Vos très-humbles subjectes et povres parentes_.

Louis XI ne se laissa pas émouvoir par des supplications qui n'étaient

à ses yeux qu'un aveu de faiblesse, et lorsque Jacques de Tinteville

et Thibaut Barradot, porteurs du message des deux duchesses de

Bourgogne, le rencontrèrent se dirigeant vers Péronne, il se contenta

de leur répondre qu'ils trouveraient à Paris les gens de son conseil

et qu'ils pourraient s'expliquer avec eux. Mais loin de les entendre,

on leur donna des gardes qui ne les quittaient point. Quinze jours ou

trois semaines se passèrent: enfin on leur permit d'aller rejoindre le

roi dans la ville de Péronne que Guillaume Biche lui avait livrée. Ils

y trouvèrent une ambassade solennelle que Marie de Bourgogne, de plus

en plus alarmée, venait d'envoyer vers Louis XI pour le conjurer de

nouveau de respecter la trêve de Soleuvre.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 12 / 27 段