Un traité signé le 25 juillet 1474 porte que le duc de Bourgogne

s'engage à aider le roi d'Angleterre à reconquérir son royaume de

France, et lui promet un secours de six milles hommes d'armes. Le

lendemain, par un second traité, le roi d'Angleterre, rappelant

l'alliance conclue la veille, et prenant en considération les anciens

services du duc Charles et l'importance de son concours, «qui rendra

facile de soumettre le royaume de France, et de le conserver après

l'avoir soumis,» lui donne, cède et transporte à toujours, pour lui,

ses héritiers et successeurs, et sans se réserver aucun droit de

suzeraineté, le duché de Bar, le comté de Champagne, le comté de

Nevers, le comté de Rethel, le comté d'Eu, le comté de Guise, la

baronnie de Donzy, la ville de Tournay avec son territoire, son

bailliage et ses dépendances, la forteresse et la ville de Pecquigny,

les villes et les domaines situés sur les deux rives de la Somme, et

de plus, toutes les terres formant le domaine propre du comte de

Saint-Pol; «de telle sorte que non-seulement pour ces domaines, mais

également pour le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d'Artois,

de Charolais, de Mâcon, d'Auxerre, et de tous les autres lieux et

domaines, possédés par le duc, il ne sera plus tenu à aucun acte de

foi, de service et d'hommage.» Il s'engage à confirmer cette donation,

dès qu'il aura recouvré sa couronne, et à la faire ratifier par les

trois états du royaume de France. Peu de jours après, le 27 juillet,

le duc de Bourgogne promit d'élever son contingent à dix ou même à

vingt mille hommes d'armes; et d'autre part, le roi d'Angleterre

déclara que, bien qu'il eût disposé du comté de Champagne, il se

réservait le droit de se faire sacrer à Reims. Qu'y eût-il eu

d'étonnant à ce qu'Edouard IV réclamât l'onction royale dans une

province cédée au duc Charles, puisque Louis XI, lui-même, l'avait

reçue au milieu d'une armée bourguignonne?

Le roi d'Angleterre s'était engagé à aborder en France avant le 1er

juin 1475. Charles le pressait de descendre au promontoire de la

Hogue, célèbre par le débarquement d'Edouard III, d'où il aurait pu

s'appuyer à la fois sur son alliance et sur celle du duc de Bretagne;

mais, au lieu de réunir son armée en Picardie, il perdit lui-même un

temps précieux à assiéger aux bords du Rhin la petite ville de Neuss,

qui résista vaillamment à tous ses efforts. Ce fut au siége de Neuss

que le duc de Lorraine, René de Vaudemont, le fit défier «au feu et à

sang.» Le duc de Bourgogne parut si joyeux de ce défi qu'il donna au

héraut la robe qu'il portait en ce moment, en y ajoutant une coupe

d'argent et cinq cents lions d'or. René de Vaudemont était le

petit-fils de ce comte de Vaudemont, qui avait réclamé à Gand en 1431

l'appui du duc Philippe contre René d'Anjou, «en lui remonstrant que

ses prédécesseurs avoient toujours esté amis et alliés de la maison de

Bourgogne.»

Pendant que ces démêlés avec le duc de Lorraine retenaient le duc

Charles loin de ses Etats, Louis XI, profitant de l'expiration des

trêves, s'emparait de Montidier, de Roye et de Corbie, et lorsque

Edouard IV arriva à Calais, le 4 juillet, il se plaignit vivement de

ne pas voir paraître les nombreux hommes d'armes que son allié lui

avait annoncés. Autour de lui, les milices anglaises se montraient peu

favorables à une guerre qui semblait avoir été moins entreprise dans

l'intérêt de leur nation que dans celui d'un prince étranger.

Le duc de Bourgogne, laissant derrière lui les hommes d'armes qu'il

avait conduits en Allemagne, n'arriva à Bruges que le 11 juillet. On

l'y reçut avec respect; de nombreux échafauds avaient été construits

dans toutes les rues; mais, quelle que fût l'intention qui eût présidé

au choix de ces emblèmes, plusieurs renfermaient plutôt une prophétie

menaçante qu'une humble adulation. L'histoire de Judas, représentée

aux portes de son hôtel, pouvait lui rappeler qu'à diverses reprises

il avait eu des traîtres autour de lui, et cette phrase de l'Ecriture:

_Béni soit celui qui a brisé les efforts de l'homme jouissant par la

main de son serviteur_, s'appliquait aussi bien aux populations des

bords du Rhin, contre lesquelles luttait Charles, qu'à Charles

lui-même, se préparant à combattre Louis XI. Le duc de Bourgogne

reparaissait d'ailleurs en Flandre, mécontent du mauvais succès de ses

efforts en Allemagne, et disposé à en rendre responsables ceux-là

mêmes qui le blâmaient le plus de les avoir tentés.

L'histoire des luttes de la Flandre contre ses princes avait

jusqu'alors embrassé exclusivement les questions relatives à ses

priviléges et à ses franchises. Il semble que sous Charles le Hardi

elle ne soit plus que le tableau des fautes politiques du duc de

Bourgogne, persistant à préparer sa ruine malgré les sages conseils de

son peuple, qu'un secret pressentiment associe d'avance aux mêmes

malheurs. Le 27 mars 1472 (v. st.), les états de Flandre lui avaient

adressé de vives représentations; le 24 avril 1474, ils lui avaient

exposé de nouveau qu'il serait impossible de suffire à des taxes si

considérables tant que la situation du commerce ne s'améliorerait

point. Déjà on avait accru tous les impôts existants ou rétabli

d'anciens impôts presque oubliés, tels que celui du vingtième denier

sur les produits de la pêche; on n'avait pas cessé de recevoir le

produit des amendes imposées par le traité de Gavre. On n'en créa pas

moins des gabelles de plus en plus accablantes; et, la même année, le

duc de Bourgogne, réduit aux derniers expédients pour trouver de

l'argent, alla jusqu'à déclarer que son intention était d'amortir à

son profit toutes les donations que le clergé avait reçues depuis

soixante ans, et de l'obliger, de plus, à en payer le bail pour les

trois années précédentes. Les religieuses de la chartreuse de

Sainte-Anne, près de Bruges, vendirent leurs biens pour payer une taxe

de dix-huit cents florins, tandis que l'on traînait en prison les

chanoines de Saint-Donat pour les contraindre à payer leur part dans

les impôts déjà votés par les états. Cependant ces exactions ne

suffisaient point; les états généraux des provinces de Flandre, de

Brabant, de Hollande, de Zélande, de Hainaut, de Gueldre, d'Artois et

de Picardie, furent convoqués à Gand dans les derniers jours du mois

d'avril 1475, et on les menaça d'un nouvel impôt, qui devait être du

sixième denier sur tous les biens sans exception. En ce moment,

Charles se trouvait en Allemagne; après une longue délibération, les

états osèrent rejeter sa demande. Au mois de juillet 1475, les états

de Flandre réitèrent leurs remontrances; mais Charles, irrité, ne veut

rien écouter: l'ambition seule le guide, et il ne s'arrête ni devant

la décadence de l'industrie, ni devant les souffrances des

populations, qu'il appauvrit par l'impôt et qu'il décime par la

guerre. Il répond par des plaintes aux acclamations qui l'accueillent

à son retour en Flandre, et ne se rend au sein de l'assemblée des

représentants des communes que pour leur reprocher rudement d'avoir,

en ne lui envoyant ni chariots, ni piquenaires, ni pionniers, ni

ouvriers, été la cause de la levée du siége de Neuss. A l'entendre,

ils lui ont refusé ce qu'ils eussent accordé au plus pauvre habitant

de l'Auvergne; ce n'est pas la Flandre qui s'appauvrit; c'est son

propre trésor qui s'épuise pour défendre et protéger le pays même de

Flandre qu'il a toujours particulièrement aimé, et dont il assure le

repos par la continuelle sollicitude de ses labeurs, veillant pendant

que ses sujets dorment, bravant le froid quand ils ont chaud, jeûnant

et s'exposant au vent et à la pluie, tandis qu'ils mangent et boivent

à l'aise dans leurs maisons. A qui profitaient donc les taxes et les

armements? A eux-mêmes, plus riches que leur seigneur, puisque le

revenu d'une seule ville de Flandre s'élevait plus haut que celui de

son domaine dans tous ses Etats. «Je me souviens, leur dit-il, des

belles paroles que mes sujets de Flandre m'adressèrent à mon

avénement, et ils répètent tous les jours, aux joyeuses entrées dans

les bonnes villes, qu'ils seront bons, loyaux et obéissants sujets

pour moi, je trouve clairement le contraire, et toutes ces paroles

passent en fumée d'alchimie. Vous parlez d'obéissance, et vous

n'exécutez point mes ordres; vous parlez de loyauté, et vous

abandonnez votre prince, sans défendre ni ses pays, ni ses sujets.

Vous montrez-vous bons fils? Mais tout ce que vous faites est une

conspiration occulte et secrète pour perdre votre prince. N'est-ce pas

là un crime de lèse-majesté? Et quelle est la peine qui y est

attachée? Chacun le sait: c'est la confiscation non-seulement de vos

biens, mais aussi de ceux de vos héritiers; c'est plus que la peine

capitale, c'est l'écartèlement. Puisque vous ne voulez pas être

gouvernés comme des enfants par leur père, vous vivrez désormais comme

des sujets sous leur seigneur, avec le plaisir de Dieu, de qui seul je

tiens cette seigneurie. Je demeurerai aussi prince tant qu'il plaira à

Dieu, à la barbe de tous ceux qui en seraient mécontents et que je

crains peu, car j'ai reçu de Dieu la puissance et l'autorité qu'ils ne

braveraient pas en vain.» Puis se radoucissant peu à peu, il déclara

que si ses sujets faisaient dorénavant leur devoir, «il avait encore

bien le cœur et la volonté de les remettre en tel degré comme ils

avaient été par ci-devant, car qui bien aime, tôt oublie,» et qu'il

ne voulait pas pour cette fois «procéder aux punitions encourues.»

Alors s'adressant aux prélats et aux nobles, il leur ordonna d'obéir

sous peine, pour les uns, de perdre leur temporel, pour les autres, de

forfaire leur vie et leurs biens. «Et vous, mangeurs des bonnes

villes, ajouta-t-il en s'adressant aux députés du tiers état

(_troisième estat_), faites de même, sur vos têtes et sous peine de

confiscation de tous vos biens, ainsi que de tous vos priviléges,

droits, franchises, libertés, coutumes et usages.» Il suffit de faire

connaître que l'une des demandes présentées par le duc de Bourgogne

était une prise d'armes générale dans toute la Flandre: déjà il avait

choisi comme point de réunion la ville d'Ath, «pour de là tirer et

faire ce que de par lui serait ordonné.» Il était bien résolu,

disait-il, à ne pas y renoncer, et jurait par saint George, en plaçant

la main sur son cœur, que si l'on y faisait faute, «de son côté il

n'y aurait faute d'exécuter ce qu'il avait dit.» A ces mots, il se

leva en disant: «Sur ce, je vous salue,» et s'éloigna.

Le même jour le duc de Bourgogne partit pour Calais, afin de se rendre

près d'Edouard IV, qui lui témoigna son étonnement de le voir ainsi

arriver «en petite compagnie;» mais il chercha à s'excuser, en disant

qu'il avait laissé son armée à Namur, pour la conduire de là en

Champagne et dans le duché de Lorraine, d'où il voulait chasser René

de Vaudemont; il lui annonçait en même temps que le connétable avait

embrassé ses intérêts et n'attendait qu'un moment favorable pour lui

livrer Saint-Quentin, dans l'espoir d'obtenir le comté de Brie dans le

démembrement de la France.

Immédiatement après cette entrevue, Charles retourna à Bruges, où les

membres des états lui présentèrent un long mémoire. Ils y rappelaient

que sous le règne du duc Philippe on avait toujours considéré comme

indispensable l'adhésion préalable des états pour percevoir des taxes;

qu'il était impossible de songer à une levée en masse; que les

marchands, les ouvriers, les laboureurs étaient peu propres à porter

les armes. Ils ajoutaient que ces mesures provoqueraient l'émigration

des marchands étrangers, et déclaraient que la guerre était

inconciliable «avec le fait de marchandise, ès laquelle marchandise

ses très-nobles progéniteurs, passé quatre cents ans, à si grant soing

et labeur de tous moyens possibles, se sont parforchiez d'entretenir

ledit pays.» Mais le duc de Bourgogne refusa avec colère de prendre

connaissance de leur réponse. «Si les docteurs de l'Eglise ne voient

qu'un mensonge dans la conduite de ceux qui prétendent aimer Dieu en

violant ses commandements, quel nom faut-il donner à celle des sujets

qui désobéissent au prince en protestant de leur respect? Les Flamands

traitent-ils donc le duc comme un enfant que l'on contente avec

quelques pommes et de belles paroles? Pensent-ils être ses égaux ou se

croient-ils eux-mêmes seigneurs et princes de leur pays? Si telle est

leur opinion, ils ne tarderont point à se convaincre qu'ils se

trompent. Chaque fois que le duc demande quelque service à la Flandre,

il semble qu'il lui ôte les veines du corps. La Flandre n'est-elle pas

le plus riche de tous ses pays? Toutes les taxes que l'on perçoit ne

lui appartiennent-elles pas? La misère serait d'ailleurs une mauvaise

excuse, puisque les Français, qui sont pauvres, aident bien leur roi.»

En disant ces mots, il rendit aux députés des membres de Flandre leur

mémoire justificatif. «Il ne m'en chault de vostre escript,

répéta-t-il en les congédiant, faites-en ce que bon vous semble en

respondez-y vous-mesmes, mais faictes vostre devoir.» Enfin il les

avertit que s'il était réduit à recourir à des moyens de rigueur, sa

vengeance serait si terrible et si prompte, qu'elle ne leur laisserait

pas même le temps du repentir. Ces paroles violentes, qui pouvaient

être fécondes en malheurs, purent seules engager les états à accorder

un subside de cent mille ridders et la solde de quatre mille sergents,

payables d'avance par tiers chaque année.

Charles était impatient de retourner à Namur, pour aborder, de concert

avec les Anglais, cette formidable invasion, qui semblait devoir

ramener en peu de jours la puissante monarchie de Louis XI aux

calamités des premières années de Charles VII. Cependant les Anglais

étaient arrivés aux bords de la Somme sans que le connétable se fût

déclaré en leur faveur, et les forteresses françaises étaient gardées

par de nombreuses garnisons. Bien qu'Edouard IV eût campé pendant deux

jours sur le champ de bataille d'Azincourt, rien ne lui présageait les

rapides et éclatants succès dont ces lieux lui retraçaient la mémoire.

Les députés des communes d'Angleterre qui l'accompagnaient, «hommes

gros et gras,» dit Philippe de Commines, regrettaient déjà leur vie

facile et oisive de Londres, et faisaient entendre des murmures. Une

entrevue eut lieu entre les deux rois à Pecquigny. Si Louis XI à

Péronne tremblait à l'image de Charles le Simple, retenu captif par

Herbert de Vermandois, il eût pu se rappeler qu'à Pecquigny le comte

de Flandre, Arnulf le Grand, avait fait assassiner Guillaume de

Normandie. Louis XI avait cette fois fait établir une forte et solide

barrière afin qu'elle protégeât sa liberté et sa vie. Loin de se

souvenir de cette mémorable parole de Pierre de Brezé: «D'autant que

vous querrez amour aux Anglois, vous serez hay des Franchois,» il ne

songeait qu'à profiter de l'hésitation de ses ennemis pour répandre

l'or à pleines mains; seize mille écus de pension furent répartis

entre les principaux conseillers d'Edouard IV; et bientôt il parvint à

détacher les Anglais de l'alliance du duc de Bourgogne, grâce à un

traité, où, ne conservant pas même le titre de roi de France, il

remettait soixante et douze mille écus aux Anglais et s'engageait à

leur faire payer par la banque italienne des Médicis un tribut annuel

de cinquante mille écus ou à leur abandonner la Guyenne pour la

pension de la fille aînée du roi d'Angleterre, à laquelle le Dauphin

Charles était promis: paix honteuse s'il en fut jamais, et de laquelle

dépendaient, toutefois, le maintien de la puissance du roi de France

et la ruine de celle du duc de Bourgogne.

Lorsqu'on apprit en Flandre la retraite des Anglais, l'inquiétude

propagée par les rumeurs publiques y fut si vive, qu'on jugea

nécessaire de faire publier à Bruges, du haut des halles, un mandement

qui défendait, sous peine de correction rigoureuse, de causer du

départ des Anglais.

Cependant le duc de Bourgogne accourut lui-même au camp d'Edouard IV,

et lui reprocha d'avoir déshonoré la patrie des vainqueurs de Crécy et

d'Azincourt en signant la paix avant d'avoir rompu une seule lance;

mais le roi d'Angleterre lui rappelait l'absence du secours qu'il lui

avait promis, et l'accusait de ne lui avoir fait traverser la mer que

pour garder ses Etats de Flandre et d'Artois, tandis qu'il combattrait

lui-même en Allemagne.

Toute la colère du duc resta stérile: il était trop tard; il se vit

réduit à signer, à Soleuvre, le 13 septembre 1475, une trêve de neuf

ans. Louis XI, pour l'y engager, lui avait proposé de concourir à la

ruine du comte de Saint-Pol qui avait tour à tour manqué vis-à-vis du

roi au serment de lui rester fidèle, et à celui de le trahir vis-à-vis

du duc de Bourgogne. Bien que Louis XI se trouvât lié à son égard par

de nombreux traités, il ne les avait jamais confirmés par le serment

sur la croix de Saint-Lô, le seul qu'il jugeât sérieux. Il avait même

tenté récemment de le faire assassiner.

Le duc Charles avait beaucoup aimé autrefois le comte de Saint-Pol;

mais depuis longtemps il avait à se plaindre de sa conduite toujours

incertaine et vacillante. L'espoir de recevoir, pour sa part dans ses

dépouilles, tous ses meubles et ses châteaux de Saint-Quentin, de Ham,

de Bohain et de Beaurevoir, l'engagea à consentir à sa perte: ce fut

ainsi qu'en écoutant les conseils de son avarice plutôt que ceux de la

prudence, il brisa pour soixante et dix ou quatre-vingt mille écus le

seul obstacle qui pût arrêter au sud de ses frontières l'ambition de

Louis XI, «occasion bien petite, dit Philippe de Commines, pour faire

une si grande faute.»

Nous trouvons peu de jours après un nouveau traité entre Charles et

Louis XI; le premier déclare se contenter des villes de Ham, de Bohain

et de Beaurevoir, et des meubles du connétable, sans rien réclamer de

ses autres biens, à condition que le roi de France lui permettra de

punir les habitants de Nancy, alliés de ceux du comté de Ferette, et

de conserver toutes les conquêtes qu'il fera en Lorraine. Ce document,

qui reproduisait la grande faute politique du duc de Bourgogne, en

avait placé le châtiment dans le prix même qu'il s'était proposé en la

confirmant par cette nouvelle convention.

Le comte de Saint-Pol, ayant à opter entre la vengeance du roi de

France et celle du duc de Bourgogne, se souvint de ses anciennes

relations avec un prince dont il avait été longtemps l'ami et le

compagnon d'armes, alors que, jeune encore, il formait avec lui le

projet de chercher un asile à la cour de Charles VII: réduit à fuir

pour se dérober à des périls non moins menaçants, il crut qu'il lui

était permis d'espérer une généreuse hospitalité et n'hésita pas à se

réfugier dans le Hainaut. En ce moment, le duc était absent, il

s'était rapproché de l'Allemagne pour traiter avec l'Empereur; le

chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, à qui il avait laissé les

soins du gouvernement, firent immédiatement arrêter le connétable, et

chargèrent le comte de Chimay d'aller avec les sires d'Aymeries et de

Maingoval le remettre au roi de France. L'influence des sires de Croy

ne reparaissait que pour perdre la maison de Bourgogne.

Les Croy avaient-ils reçu un ordre formel du duc Charles? Se

hâtèrent-ils de livrer le connétable en vertu des liens secrets qui

depuis longtemps les unissaient à Louis XI? En 1451, les communes

flamandes accusaient déjà les sires de Croy: le jour n'est pas éloigné

où elles reprocheront les mêmes trahisons au chancelier Hugonet et au

sire d'Humbercourt, leurs amis et leurs complices dans l'immolation,

froidement réglée et calculée d'avance, de l'infortuné comte de

Saint-Pol.

Quoi qu'il en soit, dix jours s'étaient à peine écoulés lorsqu'on vint

tirer le connétable de la Bastille pour le conduire à la place de

Grève, où deux cent mille spectateurs, accoutumés à applaudir à sa

grâce et à son courage dans les tournois, n'avaient plus

d'acclamations que pour saluer l'adresse du bourreau qui lui trancha

la tête. Ainsi mourut ce fameux comte de Saint-Pol, issu de la maison

impériale de Luxembourg, et lui-même beau-frère du roi de France et

oncle du roi d'Angleterre. Jean de Popincourt, qui lui signifia la

dure sentence du parlement, était ce même avocat qui avait servi de

conseil sous le duc Philippe aux communes flamandes insurgées. Les

passions populaires, représentées à la cour de Louis XI par la plupart

de ses courtisans, deviennent entre ses mains la massue qui doit

écraser les derniers débris de la féodalité.

A peine Charles avait-il pris possession de la Lorraine que d'autres

démêlés l'entraînèrent, les armes à la main, au milieu de la Suisse.

Louis XI, qui ne cessait de travailler secrètement à former autour de

la puissance bourguignonne une vaste ligue où venaient d'entrer les

électeurs de Mayence et de Trèves, le duc de Saxe, le marquis de

Brandebourg et l'Empereur lui-même, s'était rendu à Lyon, impatient de

connaître le résultat de cette guerre. Il tarda peu à apprendre que

l'on avait vu le duc de Bourgogne se retirer précipitamment vers les

défilés du Jura, laissant sur le champ de bataille de Granson son

armée, ses joyaux si précieux, sa nombreuse artillerie, ses immenses

approvisionnements (2 mars 1475, avant Pâques).

Charles n'était point habitué au malheur, il ne put le supporter; sa

raison s'égara, et lorsque les soins de son médecin Angelo Catto

eurent quelque peu rétabli ses forces épuisées par la honte et la

douleur, il ne songea qu'à recommencer la guerre. Il enrôla trois

mille mercenaires anglais, et appela cinq mille hommes d'armes de la

Flandre, six mille des bords de la Meuse, quatre mille de l'Italie. Il

fallut en même temps pourvoir à de nouvelles ressources, à de

nouvelles gabelles. Le mécontentement populaire se manifesta dans

toute la Flandre par une secrète agitation; à Bruges, des placards

séditieux furent affichés sur les maisons, et il y eut même quelques

troubles. Enfin, au mois de mai 1476, les états de Flandre assemblés à

Gand déclarèrent qu'ils ne pouvaient accorder la levée de dix mille

hommes qu'on leur demandait comme destinée à combattre les Suisses.

Déjà le duc de Bourgogne, se plaçant à la tête d'une armée réunie à la

hâte, accourait vers le lac de Morat, pour livrer d'autres combats aux

ligues helvétiques. Plus nombreuses qu'à Granson et encouragées par

leur récente victoire, elles le défirent de nouveau le 22 juin 1476,

et forcèrent son camp. Ce fut une horrible déroute: le duc de

Somerset, capitaine des Anglais, le comte de Marle, les sires de

Grimberghe, de Rosimbos, de Montaigu, de Bournonville, et d'autres

vaillants chevaliers, y trouvèrent une mort glorieuse. Jacques Masch,

écuyer flamand, qui portait la bannière du duc, se défendit longtemps

sans qu'on pût la lui arracher, et tomba en la tenant serrée dans ses

bras.

Louis XI n'avait pas quitté Lyon, où il passait gaiement les loisirs

que lui laissaient ses intrigues politiques avec deux femmes obscures,

la Gigonue et la Passe-Fillon, dont il se montrait fort épris. Dès que

la nouvelle de la bataille de Morat lui parvint, il ordonna, dans la

joie qu'elle lui causa, que l'on répartît en son nom des dons

considérables entre plusieurs églises; il envoya notamment douze cents

écus à la chapelle de Notre-Dame d'Ardenbourg, et la Flandre vit

déposer les offrandes d'un roi de France triomphant des malheurs de

son propre prince sur ces mêmes autels qui avaient reçu d'autres

offrandes le lendemain de la destruction de la flotte de Philippe de

Valois.

Charles s'était réfugié à Salins; il y convoqua les états du duché de

Bourgogne, et les entretint avec une aveugle obstination de ses

projets de vengeance, rappelant la constance des anciens Romains, dont

la puissance s'était relevée après les désastres de Cannes et de

Trasimène, jusqu'à les rendre les arbitres du monde: il ajoutait qu'il

saurait se montrer, par son courage, digne d'appartenir à la race de

Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, et d'être lui-même le fils du

duc Philippe, que l'on citait comme le plus vaillant prince de son

temps. Il protestait d'ailleurs qu'il était faux qu'il eût épuisé ses

ressources, et dépeignait en termes pompeux les richesses de ses

provinces de Flandre et les immenses secours qu'elles pourraient lui

fournir en or et en argent.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 11 / 27 段