s'engage à aider le roi d'Angleterre à reconquérir son royaume de
France, et lui promet un secours de six milles hommes d'armes. Le
lendemain, par un second traité, le roi d'Angleterre, rappelant
l'alliance conclue la veille, et prenant en considération les anciens
services du duc Charles et l'importance de son concours, «qui rendra
facile de soumettre le royaume de France, et de le conserver après
l'avoir soumis,» lui donne, cède et transporte à toujours, pour lui,
ses héritiers et successeurs, et sans se réserver aucun droit de
suzeraineté, le duché de Bar, le comté de Champagne, le comté de
Nevers, le comté de Rethel, le comté d'Eu, le comté de Guise, la
baronnie de Donzy, la ville de Tournay avec son territoire, son
bailliage et ses dépendances, la forteresse et la ville de Pecquigny,
les villes et les domaines situés sur les deux rives de la Somme, et
de plus, toutes les terres formant le domaine propre du comte de
Saint-Pol; «de telle sorte que non-seulement pour ces domaines, mais
également pour le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d'Artois,
de Charolais, de Mâcon, d'Auxerre, et de tous les autres lieux et
domaines, possédés par le duc, il ne sera plus tenu à aucun acte de
foi, de service et d'hommage.» Il s'engage à confirmer cette donation,
dès qu'il aura recouvré sa couronne, et à la faire ratifier par les
trois états du royaume de France. Peu de jours après, le 27 juillet,
le duc de Bourgogne promit d'élever son contingent à dix ou même à
vingt mille hommes d'armes; et d'autre part, le roi d'Angleterre
déclara que, bien qu'il eût disposé du comté de Champagne, il se
réservait le droit de se faire sacrer à Reims. Qu'y eût-il eu
d'étonnant à ce qu'Edouard IV réclamât l'onction royale dans une
province cédée au duc Charles, puisque Louis XI, lui-même, l'avait
reçue au milieu d'une armée bourguignonne?
Le roi d'Angleterre s'était engagé à aborder en France avant le 1er
juin 1475. Charles le pressait de descendre au promontoire de la
Hogue, célèbre par le débarquement d'Edouard III, d'où il aurait pu
s'appuyer à la fois sur son alliance et sur celle du duc de Bretagne;
mais, au lieu de réunir son armée en Picardie, il perdit lui-même un
temps précieux à assiéger aux bords du Rhin la petite ville de Neuss,
qui résista vaillamment à tous ses efforts. Ce fut au siége de Neuss
que le duc de Lorraine, René de Vaudemont, le fit défier «au feu et à
sang.» Le duc de Bourgogne parut si joyeux de ce défi qu'il donna au
héraut la robe qu'il portait en ce moment, en y ajoutant une coupe
d'argent et cinq cents lions d'or. René de Vaudemont était le
petit-fils de ce comte de Vaudemont, qui avait réclamé à Gand en 1431
l'appui du duc Philippe contre René d'Anjou, «en lui remonstrant que
ses prédécesseurs avoient toujours esté amis et alliés de la maison de
Bourgogne.»
Pendant que ces démêlés avec le duc de Lorraine retenaient le duc
Charles loin de ses Etats, Louis XI, profitant de l'expiration des
trêves, s'emparait de Montidier, de Roye et de Corbie, et lorsque
Edouard IV arriva à Calais, le 4 juillet, il se plaignit vivement de
ne pas voir paraître les nombreux hommes d'armes que son allié lui
avait annoncés. Autour de lui, les milices anglaises se montraient peu
favorables à une guerre qui semblait avoir été moins entreprise dans
l'intérêt de leur nation que dans celui d'un prince étranger.
Le duc de Bourgogne, laissant derrière lui les hommes d'armes qu'il
avait conduits en Allemagne, n'arriva à Bruges que le 11 juillet. On
l'y reçut avec respect; de nombreux échafauds avaient été construits
dans toutes les rues; mais, quelle que fût l'intention qui eût présidé
au choix de ces emblèmes, plusieurs renfermaient plutôt une prophétie
menaçante qu'une humble adulation. L'histoire de Judas, représentée
aux portes de son hôtel, pouvait lui rappeler qu'à diverses reprises
il avait eu des traîtres autour de lui, et cette phrase de l'Ecriture:
_Béni soit celui qui a brisé les efforts de l'homme jouissant par la
main de son serviteur_, s'appliquait aussi bien aux populations des
bords du Rhin, contre lesquelles luttait Charles, qu'à Charles
lui-même, se préparant à combattre Louis XI. Le duc de Bourgogne
reparaissait d'ailleurs en Flandre, mécontent du mauvais succès de ses
efforts en Allemagne, et disposé à en rendre responsables ceux-là
mêmes qui le blâmaient le plus de les avoir tentés.
L'histoire des luttes de la Flandre contre ses princes avait
jusqu'alors embrassé exclusivement les questions relatives à ses
priviléges et à ses franchises. Il semble que sous Charles le Hardi
elle ne soit plus que le tableau des fautes politiques du duc de
Bourgogne, persistant à préparer sa ruine malgré les sages conseils de
son peuple, qu'un secret pressentiment associe d'avance aux mêmes
malheurs. Le 27 mars 1472 (v. st.), les états de Flandre lui avaient
adressé de vives représentations; le 24 avril 1474, ils lui avaient
exposé de nouveau qu'il serait impossible de suffire à des taxes si
considérables tant que la situation du commerce ne s'améliorerait
point. Déjà on avait accru tous les impôts existants ou rétabli
d'anciens impôts presque oubliés, tels que celui du vingtième denier
sur les produits de la pêche; on n'avait pas cessé de recevoir le
produit des amendes imposées par le traité de Gavre. On n'en créa pas
moins des gabelles de plus en plus accablantes; et, la même année, le
duc de Bourgogne, réduit aux derniers expédients pour trouver de
l'argent, alla jusqu'à déclarer que son intention était d'amortir à
son profit toutes les donations que le clergé avait reçues depuis
soixante ans, et de l'obliger, de plus, à en payer le bail pour les
trois années précédentes. Les religieuses de la chartreuse de
Sainte-Anne, près de Bruges, vendirent leurs biens pour payer une taxe
de dix-huit cents florins, tandis que l'on traînait en prison les
chanoines de Saint-Donat pour les contraindre à payer leur part dans
les impôts déjà votés par les états. Cependant ces exactions ne
suffisaient point; les états généraux des provinces de Flandre, de
Brabant, de Hollande, de Zélande, de Hainaut, de Gueldre, d'Artois et
de Picardie, furent convoqués à Gand dans les derniers jours du mois
d'avril 1475, et on les menaça d'un nouvel impôt, qui devait être du
sixième denier sur tous les biens sans exception. En ce moment,
Charles se trouvait en Allemagne; après une longue délibération, les
états osèrent rejeter sa demande. Au mois de juillet 1475, les états
de Flandre réitèrent leurs remontrances; mais Charles, irrité, ne veut
rien écouter: l'ambition seule le guide, et il ne s'arrête ni devant
la décadence de l'industrie, ni devant les souffrances des
populations, qu'il appauvrit par l'impôt et qu'il décime par la
guerre. Il répond par des plaintes aux acclamations qui l'accueillent
à son retour en Flandre, et ne se rend au sein de l'assemblée des
représentants des communes que pour leur reprocher rudement d'avoir,
en ne lui envoyant ni chariots, ni piquenaires, ni pionniers, ni
ouvriers, été la cause de la levée du siége de Neuss. A l'entendre,
ils lui ont refusé ce qu'ils eussent accordé au plus pauvre habitant
de l'Auvergne; ce n'est pas la Flandre qui s'appauvrit; c'est son
propre trésor qui s'épuise pour défendre et protéger le pays même de
Flandre qu'il a toujours particulièrement aimé, et dont il assure le
repos par la continuelle sollicitude de ses labeurs, veillant pendant
que ses sujets dorment, bravant le froid quand ils ont chaud, jeûnant
et s'exposant au vent et à la pluie, tandis qu'ils mangent et boivent
à l'aise dans leurs maisons. A qui profitaient donc les taxes et les
armements? A eux-mêmes, plus riches que leur seigneur, puisque le
revenu d'une seule ville de Flandre s'élevait plus haut que celui de
son domaine dans tous ses Etats. «Je me souviens, leur dit-il, des
belles paroles que mes sujets de Flandre m'adressèrent à mon
avénement, et ils répètent tous les jours, aux joyeuses entrées dans
les bonnes villes, qu'ils seront bons, loyaux et obéissants sujets
pour moi, je trouve clairement le contraire, et toutes ces paroles
passent en fumée d'alchimie. Vous parlez d'obéissance, et vous
n'exécutez point mes ordres; vous parlez de loyauté, et vous
abandonnez votre prince, sans défendre ni ses pays, ni ses sujets.
Vous montrez-vous bons fils? Mais tout ce que vous faites est une
conspiration occulte et secrète pour perdre votre prince. N'est-ce pas
là un crime de lèse-majesté? Et quelle est la peine qui y est
attachée? Chacun le sait: c'est la confiscation non-seulement de vos
biens, mais aussi de ceux de vos héritiers; c'est plus que la peine
capitale, c'est l'écartèlement. Puisque vous ne voulez pas être
gouvernés comme des enfants par leur père, vous vivrez désormais comme
des sujets sous leur seigneur, avec le plaisir de Dieu, de qui seul je
tiens cette seigneurie. Je demeurerai aussi prince tant qu'il plaira à
Dieu, à la barbe de tous ceux qui en seraient mécontents et que je
crains peu, car j'ai reçu de Dieu la puissance et l'autorité qu'ils ne
braveraient pas en vain.» Puis se radoucissant peu à peu, il déclara
que si ses sujets faisaient dorénavant leur devoir, «il avait encore
bien le cœur et la volonté de les remettre en tel degré comme ils
avaient été par ci-devant, car qui bien aime, tôt oublie,» et qu'il
ne voulait pas pour cette fois «procéder aux punitions encourues.»
Alors s'adressant aux prélats et aux nobles, il leur ordonna d'obéir
sous peine, pour les uns, de perdre leur temporel, pour les autres, de
forfaire leur vie et leurs biens. «Et vous, mangeurs des bonnes
villes, ajouta-t-il en s'adressant aux députés du tiers état
(_troisième estat_), faites de même, sur vos têtes et sous peine de
confiscation de tous vos biens, ainsi que de tous vos priviléges,
droits, franchises, libertés, coutumes et usages.» Il suffit de faire
connaître que l'une des demandes présentées par le duc de Bourgogne
était une prise d'armes générale dans toute la Flandre: déjà il avait
choisi comme point de réunion la ville d'Ath, «pour de là tirer et
faire ce que de par lui serait ordonné.» Il était bien résolu,
disait-il, à ne pas y renoncer, et jurait par saint George, en plaçant
la main sur son cœur, que si l'on y faisait faute, «de son côté il
n'y aurait faute d'exécuter ce qu'il avait dit.» A ces mots, il se
leva en disant: «Sur ce, je vous salue,» et s'éloigna.
Le même jour le duc de Bourgogne partit pour Calais, afin de se rendre
près d'Edouard IV, qui lui témoigna son étonnement de le voir ainsi
arriver «en petite compagnie;» mais il chercha à s'excuser, en disant
qu'il avait laissé son armée à Namur, pour la conduire de là en
Champagne et dans le duché de Lorraine, d'où il voulait chasser René
de Vaudemont; il lui annonçait en même temps que le connétable avait
embrassé ses intérêts et n'attendait qu'un moment favorable pour lui
livrer Saint-Quentin, dans l'espoir d'obtenir le comté de Brie dans le
démembrement de la France.
Immédiatement après cette entrevue, Charles retourna à Bruges, où les
membres des états lui présentèrent un long mémoire. Ils y rappelaient
que sous le règne du duc Philippe on avait toujours considéré comme
indispensable l'adhésion préalable des états pour percevoir des taxes;
qu'il était impossible de songer à une levée en masse; que les
marchands, les ouvriers, les laboureurs étaient peu propres à porter
les armes. Ils ajoutaient que ces mesures provoqueraient l'émigration
des marchands étrangers, et déclaraient que la guerre était
inconciliable «avec le fait de marchandise, ès laquelle marchandise
ses très-nobles progéniteurs, passé quatre cents ans, à si grant soing
et labeur de tous moyens possibles, se sont parforchiez d'entretenir
ledit pays.» Mais le duc de Bourgogne refusa avec colère de prendre
connaissance de leur réponse. «Si les docteurs de l'Eglise ne voient
qu'un mensonge dans la conduite de ceux qui prétendent aimer Dieu en
violant ses commandements, quel nom faut-il donner à celle des sujets
qui désobéissent au prince en protestant de leur respect? Les Flamands
traitent-ils donc le duc comme un enfant que l'on contente avec
quelques pommes et de belles paroles? Pensent-ils être ses égaux ou se
croient-ils eux-mêmes seigneurs et princes de leur pays? Si telle est
leur opinion, ils ne tarderont point à se convaincre qu'ils se
trompent. Chaque fois que le duc demande quelque service à la Flandre,
il semble qu'il lui ôte les veines du corps. La Flandre n'est-elle pas
le plus riche de tous ses pays? Toutes les taxes que l'on perçoit ne
lui appartiennent-elles pas? La misère serait d'ailleurs une mauvaise
excuse, puisque les Français, qui sont pauvres, aident bien leur roi.»
En disant ces mots, il rendit aux députés des membres de Flandre leur
mémoire justificatif. «Il ne m'en chault de vostre escript,
répéta-t-il en les congédiant, faites-en ce que bon vous semble en
respondez-y vous-mesmes, mais faictes vostre devoir.» Enfin il les
avertit que s'il était réduit à recourir à des moyens de rigueur, sa
vengeance serait si terrible et si prompte, qu'elle ne leur laisserait
pas même le temps du repentir. Ces paroles violentes, qui pouvaient
être fécondes en malheurs, purent seules engager les états à accorder
un subside de cent mille ridders et la solde de quatre mille sergents,
payables d'avance par tiers chaque année.
Charles était impatient de retourner à Namur, pour aborder, de concert
avec les Anglais, cette formidable invasion, qui semblait devoir
ramener en peu de jours la puissante monarchie de Louis XI aux
calamités des premières années de Charles VII. Cependant les Anglais
étaient arrivés aux bords de la Somme sans que le connétable se fût
déclaré en leur faveur, et les forteresses françaises étaient gardées
par de nombreuses garnisons. Bien qu'Edouard IV eût campé pendant deux
jours sur le champ de bataille d'Azincourt, rien ne lui présageait les
rapides et éclatants succès dont ces lieux lui retraçaient la mémoire.
Les députés des communes d'Angleterre qui l'accompagnaient, «hommes
gros et gras,» dit Philippe de Commines, regrettaient déjà leur vie
facile et oisive de Londres, et faisaient entendre des murmures. Une
entrevue eut lieu entre les deux rois à Pecquigny. Si Louis XI à
Péronne tremblait à l'image de Charles le Simple, retenu captif par
Herbert de Vermandois, il eût pu se rappeler qu'à Pecquigny le comte
de Flandre, Arnulf le Grand, avait fait assassiner Guillaume de
Normandie. Louis XI avait cette fois fait établir une forte et solide
barrière afin qu'elle protégeât sa liberté et sa vie. Loin de se
souvenir de cette mémorable parole de Pierre de Brezé: «D'autant que
vous querrez amour aux Anglois, vous serez hay des Franchois,» il ne
songeait qu'à profiter de l'hésitation de ses ennemis pour répandre
l'or à pleines mains; seize mille écus de pension furent répartis
entre les principaux conseillers d'Edouard IV; et bientôt il parvint à
détacher les Anglais de l'alliance du duc de Bourgogne, grâce à un
traité, où, ne conservant pas même le titre de roi de France, il
remettait soixante et douze mille écus aux Anglais et s'engageait à
leur faire payer par la banque italienne des Médicis un tribut annuel
de cinquante mille écus ou à leur abandonner la Guyenne pour la
pension de la fille aînée du roi d'Angleterre, à laquelle le Dauphin
Charles était promis: paix honteuse s'il en fut jamais, et de laquelle
dépendaient, toutefois, le maintien de la puissance du roi de France
et la ruine de celle du duc de Bourgogne.
Lorsqu'on apprit en Flandre la retraite des Anglais, l'inquiétude
propagée par les rumeurs publiques y fut si vive, qu'on jugea
nécessaire de faire publier à Bruges, du haut des halles, un mandement
qui défendait, sous peine de correction rigoureuse, de causer du
départ des Anglais.
Cependant le duc de Bourgogne accourut lui-même au camp d'Edouard IV,
et lui reprocha d'avoir déshonoré la patrie des vainqueurs de Crécy et
d'Azincourt en signant la paix avant d'avoir rompu une seule lance;
mais le roi d'Angleterre lui rappelait l'absence du secours qu'il lui
avait promis, et l'accusait de ne lui avoir fait traverser la mer que
pour garder ses Etats de Flandre et d'Artois, tandis qu'il combattrait
lui-même en Allemagne.
Toute la colère du duc resta stérile: il était trop tard; il se vit
réduit à signer, à Soleuvre, le 13 septembre 1475, une trêve de neuf
ans. Louis XI, pour l'y engager, lui avait proposé de concourir à la
ruine du comte de Saint-Pol qui avait tour à tour manqué vis-à-vis du
roi au serment de lui rester fidèle, et à celui de le trahir vis-à-vis
du duc de Bourgogne. Bien que Louis XI se trouvât lié à son égard par
de nombreux traités, il ne les avait jamais confirmés par le serment
sur la croix de Saint-Lô, le seul qu'il jugeât sérieux. Il avait même
tenté récemment de le faire assassiner.
Le duc Charles avait beaucoup aimé autrefois le comte de Saint-Pol;
mais depuis longtemps il avait à se plaindre de sa conduite toujours
incertaine et vacillante. L'espoir de recevoir, pour sa part dans ses
dépouilles, tous ses meubles et ses châteaux de Saint-Quentin, de Ham,
de Bohain et de Beaurevoir, l'engagea à consentir à sa perte: ce fut
ainsi qu'en écoutant les conseils de son avarice plutôt que ceux de la
prudence, il brisa pour soixante et dix ou quatre-vingt mille écus le
seul obstacle qui pût arrêter au sud de ses frontières l'ambition de
Louis XI, «occasion bien petite, dit Philippe de Commines, pour faire
une si grande faute.»
Nous trouvons peu de jours après un nouveau traité entre Charles et
Louis XI; le premier déclare se contenter des villes de Ham, de Bohain
et de Beaurevoir, et des meubles du connétable, sans rien réclamer de
ses autres biens, à condition que le roi de France lui permettra de
punir les habitants de Nancy, alliés de ceux du comté de Ferette, et
de conserver toutes les conquêtes qu'il fera en Lorraine. Ce document,
qui reproduisait la grande faute politique du duc de Bourgogne, en
avait placé le châtiment dans le prix même qu'il s'était proposé en la
confirmant par cette nouvelle convention.
Le comte de Saint-Pol, ayant à opter entre la vengeance du roi de
France et celle du duc de Bourgogne, se souvint de ses anciennes
relations avec un prince dont il avait été longtemps l'ami et le
compagnon d'armes, alors que, jeune encore, il formait avec lui le
projet de chercher un asile à la cour de Charles VII: réduit à fuir
pour se dérober à des périls non moins menaçants, il crut qu'il lui
était permis d'espérer une généreuse hospitalité et n'hésita pas à se
réfugier dans le Hainaut. En ce moment, le duc était absent, il
s'était rapproché de l'Allemagne pour traiter avec l'Empereur; le
chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, à qui il avait laissé les
soins du gouvernement, firent immédiatement arrêter le connétable, et
chargèrent le comte de Chimay d'aller avec les sires d'Aymeries et de
Maingoval le remettre au roi de France. L'influence des sires de Croy
ne reparaissait que pour perdre la maison de Bourgogne.
Les Croy avaient-ils reçu un ordre formel du duc Charles? Se
hâtèrent-ils de livrer le connétable en vertu des liens secrets qui
depuis longtemps les unissaient à Louis XI? En 1451, les communes
flamandes accusaient déjà les sires de Croy: le jour n'est pas éloigné
où elles reprocheront les mêmes trahisons au chancelier Hugonet et au
sire d'Humbercourt, leurs amis et leurs complices dans l'immolation,
froidement réglée et calculée d'avance, de l'infortuné comte de
Saint-Pol.
Quoi qu'il en soit, dix jours s'étaient à peine écoulés lorsqu'on vint
tirer le connétable de la Bastille pour le conduire à la place de
Grève, où deux cent mille spectateurs, accoutumés à applaudir à sa
grâce et à son courage dans les tournois, n'avaient plus
d'acclamations que pour saluer l'adresse du bourreau qui lui trancha
la tête. Ainsi mourut ce fameux comte de Saint-Pol, issu de la maison
impériale de Luxembourg, et lui-même beau-frère du roi de France et
oncle du roi d'Angleterre. Jean de Popincourt, qui lui signifia la
dure sentence du parlement, était ce même avocat qui avait servi de
conseil sous le duc Philippe aux communes flamandes insurgées. Les
passions populaires, représentées à la cour de Louis XI par la plupart
de ses courtisans, deviennent entre ses mains la massue qui doit
écraser les derniers débris de la féodalité.
A peine Charles avait-il pris possession de la Lorraine que d'autres
démêlés l'entraînèrent, les armes à la main, au milieu de la Suisse.
Louis XI, qui ne cessait de travailler secrètement à former autour de
la puissance bourguignonne une vaste ligue où venaient d'entrer les
électeurs de Mayence et de Trèves, le duc de Saxe, le marquis de
Brandebourg et l'Empereur lui-même, s'était rendu à Lyon, impatient de
connaître le résultat de cette guerre. Il tarda peu à apprendre que
l'on avait vu le duc de Bourgogne se retirer précipitamment vers les
défilés du Jura, laissant sur le champ de bataille de Granson son
armée, ses joyaux si précieux, sa nombreuse artillerie, ses immenses
approvisionnements (2 mars 1475, avant Pâques).
Charles n'était point habitué au malheur, il ne put le supporter; sa
raison s'égara, et lorsque les soins de son médecin Angelo Catto
eurent quelque peu rétabli ses forces épuisées par la honte et la
douleur, il ne songea qu'à recommencer la guerre. Il enrôla trois
mille mercenaires anglais, et appela cinq mille hommes d'armes de la
Flandre, six mille des bords de la Meuse, quatre mille de l'Italie. Il
fallut en même temps pourvoir à de nouvelles ressources, à de
nouvelles gabelles. Le mécontentement populaire se manifesta dans
toute la Flandre par une secrète agitation; à Bruges, des placards
séditieux furent affichés sur les maisons, et il y eut même quelques
troubles. Enfin, au mois de mai 1476, les états de Flandre assemblés à
Gand déclarèrent qu'ils ne pouvaient accorder la levée de dix mille
hommes qu'on leur demandait comme destinée à combattre les Suisses.
Déjà le duc de Bourgogne, se plaçant à la tête d'une armée réunie à la
hâte, accourait vers le lac de Morat, pour livrer d'autres combats aux
ligues helvétiques. Plus nombreuses qu'à Granson et encouragées par
leur récente victoire, elles le défirent de nouveau le 22 juin 1476,
et forcèrent son camp. Ce fut une horrible déroute: le duc de
Somerset, capitaine des Anglais, le comte de Marle, les sires de
Grimberghe, de Rosimbos, de Montaigu, de Bournonville, et d'autres
vaillants chevaliers, y trouvèrent une mort glorieuse. Jacques Masch,
écuyer flamand, qui portait la bannière du duc, se défendit longtemps
sans qu'on pût la lui arracher, et tomba en la tenant serrée dans ses
bras.
Louis XI n'avait pas quitté Lyon, où il passait gaiement les loisirs
que lui laissaient ses intrigues politiques avec deux femmes obscures,
la Gigonue et la Passe-Fillon, dont il se montrait fort épris. Dès que
la nouvelle de la bataille de Morat lui parvint, il ordonna, dans la
joie qu'elle lui causa, que l'on répartît en son nom des dons
considérables entre plusieurs églises; il envoya notamment douze cents
écus à la chapelle de Notre-Dame d'Ardenbourg, et la Flandre vit
déposer les offrandes d'un roi de France triomphant des malheurs de
son propre prince sur ces mêmes autels qui avaient reçu d'autres
offrandes le lendemain de la destruction de la flotte de Philippe de
Valois.
Charles s'était réfugié à Salins; il y convoqua les états du duché de
Bourgogne, et les entretint avec une aveugle obstination de ses
projets de vengeance, rappelant la constance des anciens Romains, dont
la puissance s'était relevée après les désastres de Cannes et de
Trasimène, jusqu'à les rendre les arbitres du monde: il ajoutait qu'il
saurait se montrer, par son courage, digne d'appartenir à la race de
Philippe le Hardi et de Jean sans Peur, et d'être lui-même le fils du
duc Philippe, que l'on citait comme le plus vaillant prince de son
temps. Il protestait d'ailleurs qu'il était faux qu'il eût épuisé ses
ressources, et dépeignait en termes pompeux les richesses de ses
provinces de Flandre et les immenses secours qu'elles pourraient lui
fournir en or et en argent.