était plus disposé à intervenir, mais il était trop éloigné. Dans
cette grave situation, le duc Charles chercha surtout à s'appuyer sur
les communes flamandes, et, le 19 décembre 1470, il leur adressa un
manifeste où il réclama vivement leur concours pour assurer le
maintien de ses droits en même temps que la défense de leurs
frontières. Abordant successivement les diverses remontrances que les
états lui avaient adressées, il s'efforçait de justifier tout ce qui
avait eu lieu par l'importance des démêlés politiques qui s'étaient
rapidement succédés, et déclarait qu'il n'avait pas retenu à son
profit un seul denier provenant de la levée des aides, qui, bien que
plus fortes que du temps de son père, n'avaient pas été une charge
trop accablante pour ses pays _de par deçà_, «veu la grande richesse
et opulence des dits pays.» Il protestait d'ailleurs de son désir de
diminuer les impôts, de modérer le service militaire des fiefs et des
arrière-fiefs, et de réprimer les vexations des baillis et des
prévôts; mais il insistait surtout vivement sur le droit du prince de
réunir tout son peuple autour de lui à l'heure du péril, et sur le
devoir qui existait pour ses sujets de répondre à son appel. «Quel est
le prince, disait-il, qui n'ait le pouvoir de contraindre ses sujets à
l'accompagner à la guerre, surtout s'il s'agit de la défense du pays?
Nous ne pensons pas que nos sujets, pour lesquels nous avons souffert
tant de travaux et tant de labeurs, veuillent nous ôter l'autorité que
Dieu nous a donnée pour leur propre salut, et qu'alors même que nous
allons exposer notre personne pour le salut du pays, ils puissent
s'opposer à ce que nous les menions avec nous pour le protéger et à ce
que nous les forcions à nous suivre pour de si justes motifs... Il
n'est pas nécessaire de nous menacer du mécontentement du peuple; car
bien que Dieu nous ait donné assez de puissance pour guérir sa folie,
de telle manière que cela pourrait à vous, peuple, servir d'exemple,
et bien que nous sachions que nous n'avons point mérité une semblable
conduite de la part de nos sujets, nous sommes prêts, si Dieu, pour
punir nos péchés, leur inspire tant d'ingratitude, à nous soumettre
sans résistance à sa volonté: nos sujets n'ont donc pas besoin de
s'émouvoir contre nous, et de se déshonorer ainsi par la rébellion, la
désobéissance et la trahison; car toutes les fois qu'ils voudront nous
faire prier d'un commun accord de renoncer au gouvernement de nos
seigneuries, en déclarant que nous ne leur sommes plus agréable, nous
y renoncerons volontiers et avec plus de joie qu'ils n'en éprouveront
eux-mêmes; car les honneurs nous donnent plus de charge et d'ennui
qu'ils n'en ont de nous. Que nos bons et loyaux sujets sachent
toutefois que nous ne voulons rien faire pour molester ni pour grever
nos pays: nous voulons seulement les garder, les défendre et les
protéger contre la puissance et la mauvaise volonté de nos ennemis qui
sont aussi les leurs, sans épargner pour le salut de nos pays notre
propre personne, ni les biens que nous avons en ce monde.»
Quelque longue que fût cette lettre dont nous n'avons reproduit que
les passages les plus importants, Charles crut devoir y ajouter ces
mots adressés aux échevins des bonnes villes: «Très-chers et bien
amés, puisque vous tenez de nous l'autorité que vous avez dans les
villes, jugez si à plus forte raison nous ne devons pas l'exercer sur
tous nos sujets. Avec qui défendrons-nous nos pays, et vous qui
désirez être préservés des invasions ennemies, sinon avec nos sujets?
Avez-vous obtenu d'entourer les villes de portes et de murailles pour
nous empêcher d'être obéi de nos sujets? A qui voulez-vous donc obéir,
si vous ne voulez pas que nos propres sujets nous obéissent? Quel
honneur serait-ce pour notre pays de Flandre, si par la faute de ses
habitants nous étions honteusement vaincus? Y trouveraient-ils grand
profit? Nul autre à coup sûr que de voir leurs maisons brûlées, leurs
habitations détruites, leurs biens pillés, leurs femmes, leurs filles
et leurs sœurs outragées, et leur commerce anéanti. Faites donc que
ces malheurs ne frappent pas nos bons sujets; dites-leur de se
préparer à nous suivre en cette guerre, et faites vous-mêmes comme eux
s'il en est besoin.»
Charles ne s'était pas vainement adressé à la fidélité des communes
flamandes; loin de contester une autorité qu'il offrait d'abdiquer au
milieu de leurs assemblées, comme Philippe-Auguste voulut déposer,
dit-on, sa couronne au milieu de ses barons, à Bouvines, elles se
hâtèrent de le soutenir contre l'invasion étrangère; et, dès les
premiers jours de février, leurs milices, au nombre de cent vingt
mille hommes, se dirigèrent vers Arras, pour rejoindre le duc de
Bourgogne; Charles les conduisit aussitôt devant Amiens; mais il
trouva dans cette ville une résistance qui déjoua tous ses projets.
Vingt-cinq mille hommes défendaient la vaste enceinte de la cité
d'Amiens, placés sous les ordres de ses ennemis les plus acharnés,
parmi lesquels figuraient au premier rang le bâtard Baudouin et Jean
d'Arson. Plusieurs assauts échouèrent; la neige, la grêle et les
pluies, qui se succédaient sans interruption, s'opposaient à tous les
travaux des assiégeants, et le duc de Bourgogne, ayant inutilement
attendu pendant six semaines l'armée du roi de France pour la
combattre, jugea que les règles de la chevalerie lui permettaient de
conclure une suspension d'armes de trois mois, qui fut signée dans les
premiers jours d'avril 1470 (v. st.).
Au début de cette guerre, au moment même où les milices flamandes se
mettaient en marche, la duchesse de Bourgogne avait obtenu par ses
prières quelques secours en faveur de son frère, le roi Edouard
d'York. Charles les avait refusés pendant longtemps; aux liens qui
l'attachaient à la dynastie de Henri VI se joignait le souvenir de
ceux qui l'avaient uni autrefois à Marguerite d'Anjou, proscrite et
fugitive: il avait même adressé aux habitants de Calais une lettre où
il prenait saint Georges à témoin de son affection pour la maison de
Lancastre. Ce ne fut que lorsqu'il eut appris l'arrivée de quatre
mille Anglais dans cette même ville de Calais, et la conclusion d'une
alliance dirigée contre lui entre Louis XI et le prince de Galles,
qu'il se décida à prêter secrètement 50,000 florins à Edouard IV en
lui permettant, comme Baudouin le Pieux à Guillaume le Conquérant, de
recruter des hommes d'armes dans les villes de Flandre. Edouard IV se
rendit à pied de Bruges à Damme, entouré d'une multitude de peuple qui
le saluait de ses acclamations; de là il continua sa route vers le
port de Ter-Vere, où quelques marchands lui frétèrent dix-huit
navires. Peu de jours après, il abordait aux bouches de l'Humber, dans
la baie de Ravenspur, aux mêmes lieux où avait débarqué Henri IV prêt
à renverser Richard II. Des succès non moins éclatants l'attendaient
en Angleterre; le 11 avril, il entra à Londres; trois jours après,
Warwick vaincu périssait à la bataille de Barnet, que suivit de près
la victoire de Tewksbury.
Au milieu des flots de sang qui coulaient de toutes parts, et tandis
que le vieux roi Henri VI rentrait à la Tour de Londres, Edouard IV se
hâtait d'envoyer des messagers pour remercier les magistrats de Bruges
de leur généreuse hospitalité: ils étaient chargés de leur remettre
une lettre conçue en ces termes: «Edouard, par la grâce de Dieu, roy
d'Angleterre et de France, seigneur d'Irlande, à nos très-chiers et
espéciaux amis les nobles hommes, escoutette, burgmaistres, eschevins
et conseil de la ville de Bruges, salut et dilection: Très-chiers et
bien espéciaulx amis, nous vous mercyons tant et si cordialement que
faire povons, de la bonne chière et grande courtoisie que vostre très
benivolente affection vous a pleu de nous faire et desmontrer
gracieusement et largement au bien et consollation de nous et de nos
gens pendant le temps que nous estions en vostre ville. Nous nous en
tenons grandement tenus à vous, ce que nous recongnoisserons par effet
se chose est que jamais puissions faire bonnement pour le bien de vous
et de ladite ville...» (29 mai 1471).
Lorsque le duc de Bourgogne, aussitôt après avoir conclu la trêve,
apprit le rétablissement de la dynastie d'York, il ne dissimula pas sa
fureur de s'être ainsi réduit à ne pouvoir profiter des circonstances
les plus favorables. N'ayant plus rien à craindre de l'Angleterre, il
renoua ses alliances avec les ducs de Guyenne et de Bretagne; il
offrait au premier la main de sa fille, et déjà l'évêque de Montauban
était arrivé à Rome pour obtenir des dispenses du pape Paul II.
Louis XI ne cherche qu'à temporiser, il envoie le sire du Bouchage
représenter au duc de Guyenne, d'une part l'affection et la générosité
qu'il lui a montrées; d'autre part «la grant haine que la maison de
Bourgogne a eue au feu roy Charles son père, les grands outrages
qu'elle lui a faits jusques à le faire déshériter et priver si elle
eust pu de la couronne de France.» Il doit ajouter «que le roy ne le
peut bonnement croire, veu les grands sermens et promesses que mon dit
seigneur a fait au roy touchant ceste matière et sur la vraye croix de
Saint-Lo, dont le danger de l'enfraindre est si grand, comme de mourir
mauvaisement au dedans l'an, et toujours est infailliblement arrivé à
ceux qui sont venus contre les sermens faits sur ladite vraye croix.»
Louis XI revient à trois reprises sur ces dangers dans sa note au sire
du Bouchage; c'est à la fois une menace et une prophétie.
Cependant le roi avait envoyé d'autres ambassadeurs au duc de
Bourgogne, pour lui remontrer combien il devait lui être plus
avantageux que sa fille épousât le Dauphin: ils étaient aussi chargés
de lui offrir la paix, quelles qu'en fussent les conditions. En effet,
Louis XI consentait à rendre au duc de Bourgogne toutes ses conquêtes
au bord de la Somme, et même à lui abandonner le comte de Nevers et le
connétable, contre lesquels sa haine devenait de plus en plus vive.
Charles accepta ces propositions, et conclut le 3 octobre 1471 le
traité du Crotoy qui confirma ceux d'Arras, de Conflans et de Péronne.
Henri VI venait de mourir, et le duc de Bourgogne semblait n'avoir
consenti à cesser de diriger ses armes contre la France, qu'afin de
les porter en Angleterre pour renverser la royauté d'Edouard IV, qu'il
avait lui-même pris plaisir à relever: en effet, par un acte secret
passé le 3 novembre 1471 à l'abbaye de Saint-Bertin, il avait déclaré
se réserver tous les droits à la couronne d'Angleterre qu'il
prétendait avoir recueillis, comme issu de la maison de Lancastre;
mais il reconnut bientôt que les promesses du roi de France étaient
peu sincères. Louis XI ne restituait pas les villes de la Somme, et
cherchait sans cesse de nouveaux délais pour jurer le traité du
Crotoy: le duc de Bourgogne ne croyait plus à la paix, il s'alliait au
duc de Calabre, au moment même où il venait de recevoir à Bruges le
sire de Craon, chargé par le roi de France de lui renouveler des
protestations pacifiques, et déjà il avait renoué ses relations
secrètes avec le duc de Guyenne, qui réunissait une armée et lui
offrait comme prix de son alliance la cession du Poitou, de
l'Angoumois, du Limousin et du Rouergue. Louis XI était instruit de
tout ce qui se passait, un espion du sire de Lescun lui était arrivé
de Flandre, il connaissait également les préparatifs du duc de
Guyenne; mais il ne les craignait point, car il écrivait au comte de
Dammartin que son frère ne vivrait plus longtemps, et qu'il le savait
par le moine qui disait ses heures avec lui, ce dont il était si
ébahi, qu'il se signait depuis la tête jusqu'aux pieds. En effet, le
24 mai 1472, le duc de Guyenne expirait, empoisonné, disait-on, par
l'abbé de Saint-Jean d'Angely et ce sire de Lescun qui entretenait des
espions à Bruges.
A cette nouvelle, Charles cessa toute négociation et rompit la trêve:
assemblant à la hâte une armée, il entra dans le Vermandois en mettant
tout à feu et sang. A Nesle, il fit pendre le capitaine et couper le
poing à tous ses compagnons. Un grand nombre d'habitants qui s'étaient
réfugiés dans les églises y furent égorgés sans pitié, puis on mit le
feu à la ville: tels sont les fruits que porte l'arbre de la guerre,
avait dit Charles, et il ne cachait point que c'était ainsi qu'il
voulait venger la mort du duc de Guyenne. Le manifeste qu'il publia le
16 juillet pour rendre compte des motifs de son invasion en France
renfermait les accusations les plus violentes contre Louis XI. Après
avoir rappelé que le roi avait naguère corrompu le bâtard Baudouin,
Jean d'Arson et le sire de Chassa, pour le mettre à mort, il ajoutait
que c'était par la même trahison et la même perfidie qu'il avait fait
mourir le duc de Guyenne, et le déclarait deux fois complice du crime
de fratricide, hérétique, idolâtre et convaincu, vis-à-vis de Dieu et
vis-à-vis de l'Etat, du crime de lèse-majesté qui faisait à tous les
princes un devoir de se réunir pour le combattre.
Cependant la vaillante défense de la garnison de Beauvais et de ses
habitants opposait au duc de Bourgogne un obstacle non moins
invincible que celui qu'il avait trouvé l'année précédente dans la
résistance d'Amiens. Il semblait que le ciel, pour châtier son
orgueil, eût doué d'un courage merveilleux quelques femmes placées au
premier rang sur tous les remparts: la dame de Nesle, dans son propre
château; à Roye, Paule de Penthièvre; à Beauvais, Jeanne Fourquet, que
l'histoire ne connaît que sous le nom de Jeanne Hachette. Charles,
réduit à lever le siége de Beauvais, envahit le pays de Caux, s'empara
d'Eu et de Saint-Valery, menaça Dieppe et Rouen, et ravagea
complètement les riches contrées qu'il traversa, jusqu'à ce qu'épuisé
par ses vengeances mêmes, privé de toutes communications avec ses
Etats, séparé de tous les convois qui lui apportaient des munitions et
des vivres, il mît fin à une expédition si pompeusement annoncée, en
acceptant une trève qui commença le 3 novembre 1472.
Charles, à qui ses dévastations avaient laissé, à défaut du surnom de
Charles le Victorieux, celui de Charles le Terrible, profita de cette
suspension d'armes pour aller conquérir le duché de Gueldre; mais
c'était peu qu'il se vît le souverain de tant de puissants Etats entre
le Rhin et la mer; son ambition, que les obstacles ne pouvaient
arrêter pas plus que les succès ne pouvaient la satisfaire, se
développait également par les triomphes et par les revers; une loi
fatale, qui est celle de tous les hommes de guerre et de tous les
conquérants, le poussait incessamment vers un but plus brillant ou
plus élevé qui ne cachait qu'un abîme: tel est aussi le sort du
voyageur égaré sur des mers inconnues par les phénomènes du mirage
qui lui présentent dans le ciel des temples et des palais qu'il
n'atteindra jamais. Charles se croyait appelé à revendiquer les
droits qu'il tenait des comtes de Flandre, issus de Judith,
arrière-petite-fille de Charlemagne, c'est-à-dire au moins une
couronne, et il voulait reconstituer le royaume de Bourgogne. Olivier
de la Marche en avait, sans doute à sa prière, étudié l'histoire dans
Diodore de Sicile, dans Lucain, dans Salluste, dans Orose, dans
Grégoire de Tours, depuis Alise, femme d'Hercule, jusqu'à Clotilde, la
pieuse épouse du roi Clovis qui conquit les Gaules, sans oublier «le
prince françois Vercingentorix» qui lutta contre César. Tous ces
souvenirs plaisaient au duc de Bourgogne: il lui suffisait, pour
rétablir l'ancienne monarchie des Bourguignons, de réunir à ses Etats,
par les armes ou par les négociations, la Lorraine, l'Alsace, le nord
de la Suisse et la Provence, que le roi René était prêt à lui céder.
Il ne lui semblait pas plus difficile de se faire attribuer le titre
de roi qu'avait dédaigné son père, le seul qui lui manquât pour qu'il
n'eût plus rien à envier à Louis XI. L'empereur Frédéric III le lui
avait fait espérer depuis longtemps, et c'était à Trèves qu'il devait
accomplir ses engagements en plaçant le sceptre dans la main
formidable qui ne se contentait plus de porter l'épée de Philippe le
Hardi et de Jean sans Peur.
Déjà la couronne était prête; les ornements destinés au sacre
s'offraient déjà à tous les regards dans la cathédrale de Trèves, et
l'évêque de Metz était choisi pour présider à cette auguste cérémonie.
Le duc Charles, impatient de montrer que sa puissance le rendait digne
de la pourpre royale, avait fait étaler dans l'abbaye de Saint-Maximin
les trésors les plus précieux de sa maison; des images de saints
habilement ciselées, en or et en argent, des coupes entourées de
saphirs et de rubis, des hanaps garnis de perles, des drageoirs
émaillés; on eût dit, remarque Meyer, la cour d'Alexandre ou
d'Assuérus. Quand Charles eut fait admirer toutes ces merveilles dans
le banquet qu'il donna à l'empereur Frédéric, il le conduisit dans une
salle magnifique, où une vaste tapisserie représentait le couronnement
du roi Saül, allusion manifeste à ses desseins et à ses espérances.
«Cher cousin Charles, dit alors l'Empereur, que pourrai-je faire pour
reconnaître la sincère affection que vous nous montrez, le grand
honneur que vous nous témoignez, et les dons précieux que nous avons
reçus de vous?--Je ne désire rien de plus de Votre Haute Majesté,
répliqua en s'inclinant le duc de Bourgogne, que de la voir exécuter
les promesses qu'elle m'a faites.» Aussitôt après avoir prononcé ces
mots, il sortit de la salle avec toute sa cour. Frédéric III, resté
seul avec les princes de l'Empire et ses conseillers, leur fit part de
son intention de créer le duc Charles roi de Bourgogne, en recevant
son serment de vassalité de telle sorte qu'il fût tenu de servir
fidèlement le saint-empire romain «à feu et à flamme.» Ce discours
souleva toutefois une longue opposition; on remontrait à Frédéric III
quel péril il y aurait à relever la vaste monarchie des rois de
Bourgogne. «Il est vrai, lui disaient quelques-uns de ses conseillers,
que cette couronne lui a été promise il y a longtemps, mais depuis que
nous avons vu à Trèves la grande générosité de son caractère ainsi que
la puissance et la richesse de son pays, nous pensons, nous osons même
l'affirmer à Votre Majesté, que dès que le duc Charles sera roi, il
lui sera toujours facile de s'insurger contre le conseil de l'Empire.
Le duc Charles n'est-il pas supérieur, par l'importance de ses
domaines, à tous les rois de la chrétienté? Ne s'est-il pas fait
redouter par ses exploits et ses victoires, et le respect dont il est
l'objet ne peut-il pas devenir la source d'exigences que l'on ne
saurait modérer après en avoir favorisé le développement? Si le duc
Charles reçoit le titre de roi, il voudra de nouveau agrandir ses
domaines, et ce pourrait être, s'il en trouve quelque prétexte, en
envahissant les seigneuries qui relèvent de l'Empire. Nous ne pouvons
oublier qu'étant encore duc de Bourgogne, il a pris les armes contre
la couronne de France, et s'est emparé violemment de terres qui ne lui
appartenaient point; une fois investi de l'autorité royale
n'agirait-il pas de même à plus forte raison? et n'aurions-nous pas à
regretter éternellement d'avoir placé nous-mêmes dans ses mains le
glaive qu'il dirigerait contre nous? Il faut aussi remarquer qu'il a
conclu récemment de nombreuses alliances avec l'Angleterre, l'Ecosse,
le Danemark, la Suède, la Lombardie et plusieurs princes de l'Empire,
qui se sont obligés à l'aider de leurs hommes d'armes, et nous pouvons
craindre qu'il ne veuille étendre sur nous sa domination, car il est
si puissant et si vaillant que le monde semble trop petit pour lui. Le
couronner roi, ce serait abdiquer votre autorité, ce serait descendre
du trône impérial.»
Frédéric III, que Jean de Champdenier nomme dans une de ses lettres
«un homme endormi, pesant, merencolieux, avaricieux, chiche, craintif,
variable, hypocrite, dissimulant, et à qui tout mauvais adjectif
appartient,» se laissa aisément ébranler par des raisons qu'il
approuvait sans doute; mais il se trouvait dans un grand embarras, et
ne savait quelle réponse donner au duc de Bourgogne, qu'il avait
lui-même appelé à Trèves pour l'y déclarer roi. On chercha par
d'autres discours à le rassurer à cet égard. «Ne pouvait-on pas
alléguer qu'il était nécessaire de consulter préalablement les princes
chrétiens, puisqu'il fallait, selon l'ancien usage, l'intervention de
l'Empereur et de trois rois pour créer un nouveau roi? Ne pouvait-on
pas aussi lui faire oublier ses prétentions en confirmant ses droits
de conquête sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen? Il n'y
aurait aucun inconvénient à l'autoriser à fonder dans ses Etats un
parlement semblable à celui de Paris, dont l'autorité s'étendrait en
dernier ressort sur tous les appels. Enfin, l'Empereur pourrait lui
promettre son appui et son alliance, pourvu qu'il s'engageât à
respecter les possessions de l'Empire.» Cet avis prévalut, et il ne
fut plus question du rétablissement du royaume de Bourgogne.
Le duc Charles attendait avec impatience la réponse de l'Empereur et
le moment où il pourrait ceindre la couronne royale, lorsqu'on
l'invita à se rendre au sein de l'assemblée des électeurs et des
autres princes de l'Empire. Frédéric III réclama aussitôt le silence
pour exposer ce qu'il avait résolu de faire en faveur du duc Charles;
mais celui-ci était si étonné et si mécontent de se voir trompé par
les promesses qu'on lui avait si fréquemment réitérées, qu'il répondit
à peine quelques paroles. On lui annonça bientôt après que l'Empereur
avait quitté la ville de Trèves pour se rendre à Cologne.
Un autre projet fut ajourné avec le couronnement du duc de Bourgogne:
c'était celui du mariage déjà convenu de sa fille unique Marie avec
Maximilien, fils de l'Empereur, qui devait, à cette occasion, recevoir
lui-même le titre de roi des Romains. «C'est une grande chose que de
faire épouser la fille du duc de Bourgogne au fils de l'Empereur,
écrivait le cardinal François de Gonzague au cardinal Piccolomini;
c'est une grande chose que de créer l'un roi de ses propres Etats,
l'autre roi des Romains: mais, à mon avis, de ces deux projets, autant
le premier est aisé à accomplir, autant le second présente de graves
difficultés.» Malgré ces prévisions, la couronne de roi de Bourgogne
venait d'échapper au duc Charles, et l'avenir promettait à Maximilien
celle de roi des Romains.
Frédéric III n'avait oublié ses promesses, pour rompre un mariage si
favorable à ses intérêts politiques, que parce qu'il craignait d'être
entraîné dans les querelles de deux princes également redoutables,
l'un par l'habileté de ses ruses, l'autre par l'impétuosité de ses
résolutions. Il laissa le duc de Bourgogne intervenir dans les
troubles de l'archevêché de Cologne, opprimer le comté de Ferette, et
se quereller avec les ligues suisses, et, par le même esprit de
neutralité, lorsque Louis XI lui fit proposer par ses ambassadeurs de
saisir toutes les terres du duc tenues en fief de l'Empire, tandis
qu'il confisquerait lui-même celles qui relevaient du royaume, il se
borna à leur raconter, pour toute réponse, l'apologue, depuis si
populaire, de ces trois écoliers allemands qui voulaient payer leur
hôte du produit de leur chasse de la soirée, et qui reçurent de la
bête sauvage ce sage conseil: qu'il ne faut jamais marchander la peau
de l'ours tant qu'il n'est pas mort.
Quelles que fussent les intrigues rivales qui s'agitaient en
Allemagne, c'était surtout vers l'Angleterre que se portaient tous les
regards. Edouard d'York ne pouvait pas plus oublier les secours que
lui avait donnés le duc de Bourgogne, que ceux que le comte de Warwick
avait reçus de Louis XI. Charles le dominait et l'avait choisi pour
concourir efficacement avec lui à la destruction de la monarchie
française, qui semblait n'avoir constitué un magnifique apanage à des
princes sortis de son sein que pour en faire le gage d'une éternelle
hostilité. Jean sans Peur avait ouvert la France à Henri V: Charles le
Hardi y appela Edouard IV.