Une grande lutte devenait imminente, et bien qu'elle dût être pour le

commerce une cause de pertes inappréciables, ce fut le moment que la

chambre des finances se hâta de saisir pour se montrer plus exigeante

et plus avide. Les députés des quatre membres de Flandre avaient été

convoqués à Lille le 21 mai, et le chancelier de Bourgogne leur avait

exposé que le duc avait besoin d'une aide de 120,000 couronnes pendant

trois années consécutives pour suffire aux frais des armements, que

l'apparence d'une guerre prochaine avait rendus nécessaires.

Néanmoins, il ne leur avait point fait connaître quelle serait la part

de la Flandre dans cette subvention, et quels fruits elle pourrait

retirer de ses sacrifices. Une vive résistance se manifesta; les

sommes accordées au duc de Bourgogne depuis son avénement étaient si

considérables que toute aide nouvelle était devenue impopulaire. Des

députés des états de Flandre furent chargés d'aller présenter des

remontrances au duc, qui se trouvait à cette époque à Middelbourg;

mais leurs observations furent mal accueillies, et Charles répondit à

Jean Sersanders, qui avait parlé au nom des états de Flandre, avec

toute la violence que le duc Philippe avait autrefois montrée en

accusant un bourgeois de Gand qui portait le même nom. «J'ai bien

entendu, lui dit-il après un moment de réflexion, ce que vous m'avez

déclaré et remontré sur trois points; quant au premier, qui se

rapporte à la différence qui existerait d'après vous entre mes lettres

et le discours de mon chancelier, je ne la vois point. Mon chancelier

et moi, nous comprenons également que mes pays de par deçà sont la

Hollande, la Zélande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le

Limbourg, le Hainaut, la Picardie, la châtellenie de Lille, le comté

de Boulogne et le comté de Guines. Ce sont ces pays qui sont

accoutumés à me secourir d'aides et de subventions, et non pas mon

pays de Bourgogne, qui n'a point d'argent; il sent la France; mais il

s'y trouve beaucoup de braves hommes d'armes, les meilleurs que j'aie

en tous mes pays, ils m'ont bien servi, et je puis m'en aider, car ils

forment le tiers de mon armée. Quant à ce que vous me demandez que

l'on détermine dès à présent votre cote et portion, sachez que je le

ferai plus tard par l'avis de mes conseillers quand vous m'aurez

accordé ma requête: je ne dois pas le faire plus tôt, car si vous la

repoussiez, cette cote serait inutile, et il me semble que vous

faites cette demande par subtilité et malice, et que ni vous, ni ceux

qui vous ont envoyés, n'avez la volonté ni l'intention de me complaire

et d'accorder ma requête; en ceci vous agissez comme vous agissez

toujours entre vous Flamands, car jamais vous n'avez accordé quelque

chose libéralement ni à moi ni à mon père. Si vous le fîtes

quelquefois, si vous accordâtes même plus qu'on ne vous demandait,

c'était à si grand regret, et de telle sorte, que vous n'en méritez ni

gré ni grâce. Vous agirez de nouveau ainsi; avec vos têtes flamandes

si grosses et si dures, vous persévérez toujours dans vos duretés et

mauvaises opinions, et cependant vous pouvez bien penser que les

autres sont aussi sages que vous, et ont aussi leurs têtes. Pour moi,

je suis à moitié Français et à moitié Portugais. Je veux bien que vous

le sachiez. Je saurai corriger vos têtes, et je le ferai. C'est bien

peu de chose que 120,000 écus, répartis annuellement pendant trois

ans, sur tous mes pays, pour entretenir mille lances qui ne forment

que cinq mille combattants; ce n'est pas le tiers de ce que me coûtera

mon armée: je devrai payer le reste de mon domaine, ou il faudra

qu'elle jeûne huit mois. Je ne le fais point pour moi seulement, mais

aussi pour la sûreté, la protection et la défense de mes pays, et pour

les tenir en paix et tranquillité. Il vaut mieux pourvoir à temps aux

entreprises soudaines et imprévues que mes ennemis pourraient tenter

contre moi et mes pays que de nous laisser fouler, chasser et

poursuivre: pour porter remède et pourvoir à de semblables dangers et

nécessités, je suis d'avis de réunir à temps lesdites mille lances

qui, je vous l'ai déjà dit, maître Jean Sersanders, ne forment que le

tiers de mon armée, et il est bien nécessaire que je le fasse, vu

qu'il y a grande apparence que nous aurons guerre avec un de nos

voisins, que je puis bien nommer: c'est le roi de France, qui est si

muable et si inconstant que personne ne sait quels sont ses desseins

et comment l'on doit se garder de lui, car il a toujours ses gens

d'armes prêts: c'est pourquoi je désire aussi avoir mes mille lances

prêtes. Je vous le dis bien, j'ai peu de motifs d'être satisfait, et

je veux que vous sachiez que pour rien je ne renoncerai à mes projets.

Et de tous mes pays lequel s'y oppose, si ce n'est vous, têtes

flamandes? Est-ce la Hollande ou la Zélande, provinces acquises par

mon père, qui jamais ne furent soumises à de pareils mandements, et ne

sont pas aussi riches que mon pays de Flandre? Est-ce le Brabant, le

Hainaut, la Picardie et mes autres pays qui aussi bien que vous

possèdent des priviléges? Et ce qui est plus, de grands seigneurs,

tels que mon cousin de Saint-Pol et mon cousin de Marle, mettent leurs

sujets à ma disposition; et vous, vous me voulez ôter les miens,

lorsque j'en ai besoin, en alléguant des priviléges que vous ne

possédez pas, et en agissant ainsi, vous pourriez les forfaire. Vous

dites et soutenez que j'ai juré de les respecter; c'est vrai, mais

vous avez aussi juré de me servir et de m'être de bons et obéissants

sujets: et toutefois, je sais bien qu'il y en a quelques-uns qui me

haïssent. Car, vous Flamands avec vos têtes dures, vous avez toujours

méprisé ou haï vos princes: quand ils étaient faibles, vous les

méprisiez; et quand ils étaient puissants et que vous ne pouviez rien

contre eux, vous les haïssiez. Pour moi, je préfère être haï qu'être

méprisé; car ni pour vos priviléges, ni d'aucune manière, je ne me

laisserai fouler, ni ne permettrai qu'on empiète en rien sur ma

hauteur et seigneurie. Je suis assez puissant pour vous résister,

quoique quelques-uns d'entre vous souhaitent que je puisse me trouver

dans une bataille avec cinq ou six mille combattants, et que j'y sois

vaincu, tué, voire écartelé. C'est pourquoi avant de souffrir que vous

m'ôtiez mes sujets, et que vous empiétiez sur ma hauteur et

seigneurie, je veux y pourvoir et y porter tel remède que vous

comprendrez que vous ne le pouvez ni devez faire: il en sera alors

comme du pot et du verre: dès que le verre heurte le pot, il se brise.

«Mettez-vous donc à bien faire, continua-t-il en s'apaisant et d'un

ton moins irrité; conduisez-vous sagement, de manière à ne point

perdre ma grâce, car vous ne savez point ce que vous perdriez. Soyez

bons sujets, je vous serai bon prince; et, à moins que d'autres

événements ne l'exigent, je ne vous imposerai point d'autres charges,

si vous m'accordez ma requête. Envoyez-moi vos députés, dès que je

serai arrivé à Lille ou à Saint-Omer. Là, je vous ferai bailler cote

et portion, et nous y parlerons des autres matières touchant mon pays

de Flandre.»

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'on arrêta à Middelbourg un

espion français. Il déclara qu'il était chargé de remettre au sire de

la Gruuthuse une lettre où l'amiral de France l'invitait à se rendre

le 15 juin près de lui, à Abbeville, pour exécuter ce qui avait été

décidé entre eux. L'honneur du sire de la Gruuthuse était au-dessus

de tout soupçon, et l'on obtint bientôt du prisonnier des aveux plus

sincères; il avait reçu l'ordre de parcourir les divers ports où le

duc réunissait ses vaisseaux, et devait, aussitôt que le duc et ses

plus illustres conseillers se seraient rendus à bord de ceux qui se

trouvaient à l'Ecluse, chercher à en couper les câbles, pour que la

flotte du comte de Warwick s'en emparât aussitôt. Louis de la

Gruuthuse avait répondu par un défi public à une accusation qui

blessait son honneur. Le duc de Bourgogne, qui connaissait sa loyauté,

se contenta d'écrire au comte de Saint-Pol: «Mon cousin, puisque l'on

ne me tient foy, serment scellez, ne vérité, il m'est bien force en

mon bon droit de le tenir à l'aide de Dieu.» En même temps, il pressa

les préparatifs de ses armements, et ordonna à ses officiers de saisir

dans toutes les villes, et notamment à la foire de la Pentecôte à

Anvers, tous les biens et toutes les marchandises appartenant aux

sujets du roi de France, comme garantie contre les déprédations du

comte de Warwick.

Le 8 juin, la flotte bourguignonne quitta le port de l'Ecluse; elle se

composait de vingt-quatre gros vaisseaux et était commandée par le

seigneur de Ter-Vere, Henri de Borssele. Le 2 juillet, elle rencontra

les vaisseaux du comte de Warwick, et les ayant mis en fuite après un

combat acharné, elle les poursuivit jusqu'au port de Honfleur, où le

comte de Warwick réclama de nouveau un asile. L'honneur des armes du

duc de Bourgogne était vengé, et les marchands étrangers allaient

retrouver sur les côtes de la Flandre quelques jours de paix et de

sécurité.

Cependant l'importance de cette guerre maritime, les menaçantes

tentatives de la flotte du comte de Warwick, l'attentat même dont on

accusait l'amiral de France, se réunissaient pour appeler l'attention

du duc sur le péril auquel pouvaient se trouver exposés dans le Zwyn

les navires à chaque instant échoués sur le sable. Déjà, sous le règne

du duc Philippe, des plaintes nombreuses s'étaient élevées au sujet

des atterrissements qui se formaient dans le port de l'Ecluse, et

empêchaient les caraques, les galères et les autres grands navires d'y

aborder sans danger. «Par quoy la marchandise qui ou temps passé avoit

grandement esté exercée et eu cours au pays et comté de Flandres,

estoit depuis aucun temps en ça fort diminuée et amendrie, et de jour

en jour taillée de encores plus diminuer et amendrir, voire qui plus

est, en brief temps du tout cesser, se pourveu n'y estoit, à la totale

destruction et perdition d'iceluy pays de Flandre, qui estoit fondé

principalement sur le commun cours de la marchandise.» Charles le

Hardi avait cru devoir, aussitôt après son avénement, signaler cet

état de choses aux délibérations des trois états de Flandre. Des

commissaires furent nommés: c'étaient, pour le clergé, les abbés des

Dunes et de Ter-Doest; pour la noblesse, Jean et Josse d'Halewyn et

messire Vander Gracht; pour les Quatre-Membres, Josse de Mol, Sohier

de Baenst, Paul de Dixmude et Corneille de Bonem. Leur premier soin

fut de s'enquérir des moyens les plus utiles pour rendre au havre du

Zwyn son ancienne profondeur. Quatre moyens furent proposés: le

premier était d'y introduire les eaux de la mer par un canal qui eût

traversé Coxide; le second ajoutait au premier le prolongement du Zwyn

jusqu'au havre d'Oostbourg; le troisième eût, par une tranchée faite

près de Gaternesse, réuni les eaux de l'Escaut occidental, connu sous

le nom de Hont, à celles du Zwyn; le quatrième se bornait à rétablir

l'ancienne communication du port de l'Ecluse avec la mer par le polder

de Zwartegat. C'était le plus simple et le plus facile; et, bien que

son efficacité parût douteuse à quelques-uns, il prévalut sur les

autres. Les difficultés les plus sérieuses commencèrent quand il

fallut en régler l'exécution. Les Gantois refusaient de prendre part

aux dépenses, alléguant «qu'ils estoient fondés sur mestiers,» et que

tout l'avantage de ces travaux serait pour les Brugeois, qui

possédaient l'étape des marchandises étrangères. Les Yprois

manifestaient la même résistance, et les habitants du Franc

justifiaient une semblable opposition, en exposant «que leurs terrains

estoient fondés sur labourage et sur nourrissement de bétail.»

Les députés de Bruges répliquaient toutefois qu'il était si vrai que

la prospérité de leur ville n'était pas uniquement engagée dans cette

question, que la ruine de toute la Flandre y était attachée. Ils

ajoutaient qu'il était impossible de séparer le développement de

l'industrie nationale, de celui du commerce extérieur qui lui

fournissait ses matières premières et exportait ensuite ses produits;

qu'en diverses circonstances le même principe de solidarité avait été

observé quand il touchait aux intérêts généraux du pays. La décision

du duc de Bourgogne, publiée à Saint-Omer le 27 juillet 1470, donna

gain de cause aux Brugeois; mais il ne paraît point que la destruction

des digues du polder de Zwartegat ait produit quelques résultats; car,

au mois de mai 1487, les échevins de Bruges les firent rétablir,

attendu que le havre du Zwyn se fermait de plus en plus. Le port de

l'Ecluse, témoin de la puissance commerciale des communes flamandes,

devait disparaître dans les sables aussi bien que le port

d'Aigues-Mortes, asile des gloires de la féodalité et de la

chevalerie, quand, le moyen-âge s'achevant, leurs brillantes destinées

se retirèrent avec le flot inconstant de leurs grèves à jamais

abandonnées.

A ces questions d'un si haut intérêt pour la Flandre succédèrent les

discussions sans cesse renaissantes d'une politique toujours

fallacieuse et stérile. Louis XI, moins convaincu qu'il fallait

soutenir le comte de Warwick depuis qu'il avait appris sa défaite,

avait chargé une ambassade composée de maître Jacques Fournier,

conseiller au parlement, et de Gui Pot, bailli de Vermandois, d'aller

apaiser le duc de Bourgogne. Mais elle n'avait point réussi à obtenir

une réponse à Bruges et s'était vue réduite à suivre le duc Charles à

Saint-Omer, où il réunissait ses hommes d'armes: déjà il avait autour

de lui quatre ou cinq mille lances et un grand nombre d'archers, et il

voulait aller lui-même en Normandie demander raison au comte de

Warwick des griefs que Louis XI mettait trop de lenteur à réparer. Il

reçut les envoyés du roi de France dans une salle où l'on avait placé,

sous un dais de drap d'or, au haut d'une estrade à laquelle on

arrivait par cinq degrés couverts de velours, un trône magnifique tel

que ni roi ni empereur n'en avait jamais eu d'aussi élevé. Les

ambassadeurs français le saluèrent humblement et se mirent à genoux

devant lui, mais Charles, sans porter la main à son chaperon, se

contenta de leur indiquer par un signe de tête, qu'ils pouvaient se

lever, et leur fit donner lecture, par son conseiller Guillaume

Hugonet, d'un long mémoire qui reproduisait toutes ses plaintes. Il

ajouta lui-même quelques paroles. «Nous autres Portugais, dit-il,

faisant allusion à la patrie de sa mère et s'échauffant de plus en

plus à mesure qu'il parlait; nous autres Portugais, nous avons

coutume, lorsque ceux que nous considérions comme nos amis se font les

amis de nos ennemis, de les envoyer aux cent mille diables d'enfer.»

Un coup de vent dans le ciel dérangea toutes les prévisions du duc de

Bourgogne; ses vaisseaux s'étaient dispersés pour se dérober à

l'agitation des flots, et le comte de Warwick avait profité des

désastres mêmes de la tempête pour aborder avec les débris de son

expédition au havre de Darmouth: onze jours après, il avait renversé

la dynastie d'York, et le duc de Bretagne renonçait à l'alliance du

duc de Bourgogne pour accepter celle du roi de France.

Louis de la Gruuthuse avait reçu, à Alkmaar, Edouard IV qui avait

réussi à s'embarquer dans le comté de Norfolk; il le conduisit en

Flandre. Le monarque fugitif s'arrêta d'abord à Notre-Dame

d'Ardenbourg, non pas comme Edouard III pour remercier le ciel d'une

victoire, mais pour lui rendre des actions de grâce de ce qu'il lui

avait conservé la liberté et la vie. Louis de la Gruuthuse lui donna

successivement l'hospitalité dans son hôtel de Bruges et dans son

château d'Oostcamp. Le fondateur de la dynastie d'York avait été

contraint, par une fuite rapide, de laisser tous ses trésors entre les

mains de ses ennemis. On a conservé une quittance de 150 livres

sterling donnée par Edouard IV hors de son royaume dans sa grande

pauvreté à Bruges, «_Oute of oure reame in oure grete necessitee at

Bruges_.» La plupart de ses compagnons d'exil l'avaient abandonné et

s'étaient rendus à Calais pour saluer la fortune triomphante de ses

ennemis: on avait même menacé les magistrats de Bruges de quelques

tentatives hostiles qui auraient pu être dirigées contre la Flandre

pour enlever Edouard IV, mais ils ne répondirent qu'en faisant

fortifier leurs murailles. La généreuse hospitalité des communes

flamandes était une gloire que n'avait pu leur ravir la perte de leurs

libertés: il appartenait à une cité, témoin de tant de révolutions

subites et imprévues, d'accueillir les débris que lui confiaient

celles des rives étrangères.

Le duc de Bourgogne n'avait rien osé faire en faveur d'Edouard IV; il

craignait de voir se conclure contre lui une confédération menaçante

entre le roi de France et le comte de Warwick, dont l'autorité se

cachait à peine derrière le nom de l'infortuné roi Henri VI qu'il

avait tiré de la tour de Londres après l'y avoir lui-même enfermé dix

années auparavant: le premier soin de Charles avait été de reconnaître

la restauration de la Rose rouge, et il attendait patiemment à Hesdin

que le roi de France osât se résoudre à envahir ses Etats. La guerre

qu'il prévoyait n'éclata point: il était plus conforme au génie de

Louis XI d'attaquer ses ennemis par les intrigues et les complots, ces

armes secrètes dont le succès coûte peu, et qu'il est toujours aisé de

désavouer quand elles ne réussissent point.

Parmi les nombreux enfants illégitimes du duc Philippe, le bâtard

Baudouin s'était depuis longtemps fait remarquer par sa jalousie et

son ambition: la perte d'un procès qu'il soutenait contre la famille

de Baudouin de Vos, au sujet des seigneuries de Somerghem et de

Lovendeghem, vint accroître son mécontentement. Il regrettait le règne

précédent, et se plaignait de la sévérité du duc Charles. Le sire de

Crussol avait profité d'un message qu'il avait eu à remplir à la cour

du duc de Bourgogne pour le gagner aux intérêts de Louis XI, lorsqu'il

arriva par hasard qu'un écuyer du Bourbonnais, nommé Jean d'Arson, qui

était le principal confident du bâtard Baudouin, fut envoyé par le duc

de Bourgogne vers le duc de Bourbon. Jean d'Arson saisit cette

occasion pour voir le roi de France, auquel il dépeignit vivement le

zèle et le dévouement de son ami. Louis XI l'écouta volontiers, et

protesta de son désir d'employer ses services et de l'accueillir près

de lui. «Si s'en descouvry, dit Chastelain, assez avant audit d'Arson,

et lui donna assez à cognoistre comment il désiroit bien d'en pouvoir

estre quitte par ung bout ou par ung autre, ne lui challoit comment,

mès désiroit bien à trouver personne et moyen comment on le peust

expédier et de ce qu'il en peust faire la recompense aux facteurs, à

la grandesse de la cause et là où il peut cheoir ung grand inestimable

butin et le plus grand du monde, parce que le duc Charles n'avoit nuls

enfans fors une seule fille, parquoy quand il seroit failli par mort,

ses pays iroient tous estrangement et se dessevreroient par pièces et

par morceaux en diverses mains, desquels il voloit satisfaire et

retribuer en condigne porcion ceux qui en ce l'auroient servi.»

Jean d'Arson se hâta d'aller rapporter les paroles de Louis XI au

bâtard de Baudouin; celui-ci ne recula point devant la pensée d'un

fratricide, mais il fallait trouver le moyen de fuir aisément après

avoir accompli le crime. Le séjour du duc à Hesdin, où il s'était

retiré pour éviter la peste qui régnait à Saint-Omer, paraissait

favorable à l'accomplissement de ces affreux projets; le parc d'Hesdin

était vaste, le duc Charles y chassait souvent seul avec le bâtard

Baudouin dont il ne se méfiait point. Il était facile de l'y tuer par

trahison, il ne l'était pas moins de se dérober aux recherches de ses

officiers, et de gagner les frontières voisines du royaume. Cependant

le bâtard Baudouin voulut, avant de s'engager plus avant, connaître

d'une manière précise la récompense que le roi lui destinait et en

recevoir des garanties; il chercha quelqu'un qu'il pût à cet effet

envoyer vers Louis XI, et son choix se fixa sur Jean de Chassa,

gentilhomme bourguignon et l'un des chambellans du duc. Il savait

qu'il était fort disposé à prendre part à de semblables complots, car

il se trouvait chargé de dettes énormes qui lui fournirent un prétexte

pour fuir en France. Jean de Chassa s'adressa immédiatement au sire de

Crussol, qui le présenta à Louis XI dans une partie de chasse près

d'Amboise.

Si le bâtard Baudouin se voyait ainsi entraîné à préparer par un crime

la ruine de toute la maison de Bourgogne, l'aîné des fils illégitimes

de Philippe, le bâtard Antoine, qu'on appelait, depuis la mort du

bâtard Corneille tué dans la guerre de Gand, le grand bâtard de

Bourgogne, conservait au duc Charles une fidélité moins douteuse. Vers

les premiers jours du mois de novembre 1470, un paysan lui remit à

Hesdin une lettre mystérieuse dont le sens caché semblait se rapporter

à quelque attentat contre la vie du duc; ce ne fut qu'après l'avoir

ouverte qu'il reconnut qu'elle était destinée à son frère le bâtard

Baudouin. Il alla aussitôt tout révéler au duc de Bourgogne; on

parvint à retrouver le paysan qu'il avait vu, et il indiqua un

tailleur, nommé Colinet, qui avait apporté la lettre de France et

n'avait osé la remettre lui-même, parce qu'il soupçonnait la gravité

du message. Colinet avoua tout; on assure même que l'on découvrit dans

la poulaine de ses souliers la désignation des récompenses que le roi

faisait espérer au meurtrier. Au premier bruit de ce qui se passait,

le bâtard Baudouin et le sire d'Arson s'étaient réfugiés en France. Il

n'était plus temps de dissimuler. Louis XI lève le voile; il convoque

le 3 décembre les grands du royaume de France (le prévôt des

maréchaux, Tristan l'Ermite, et maître Jean Van den Driessche en font

partie; les autres ne sont guère plus illustres), et leur fait

déclarer que le traité de Péronne est nul comme obtenu par violence.

Déjà il a conclu une alliance avec les Suisses; il a même écrit aux

magistrats de Gand pour réclamer leur appui; mais apprenant qu'ils ont

refusé d'ouvrir ses lettres, il fait défendre à ses sujets de se

rendre aux foires de Flandre, et forme le projet de les ruiner en

instituant d'autres foires semblables en Normandie. Peu de jours

après, Roye et Montidier ouvrent leurs portes, et Saint-Quentin se

livre au connétable; les Bourguignons surpris ne réussissent pas mieux

à défendre Amiens.

Le connétable Louis de Saint-Pol, qui s'était prononcé en faveur de la

guerre dans le conseil du roi, afin d'affranchir ses domaines du

dangereux voisinage des garnisons bourguignonnes, ne cherchait, après

y être parvenu, qu'à rétablir la paix pour devenir de nouveau

l'arbitre des deux plus grandes puissances de l'Occident. Louis XI

était d'ailleurs peu disposé à prolonger un système d'hostilités dont

il avait déjà atteint le but sans périls et sans combats, et ce fut

sans doute de concert avec lui que le comte de Saint-Pol s'efforça de

faire conclure, sous ses auspices, comme le gage d'une réconciliation,

le mariage du Dauphin avec Marie, unique héritière du duc. Dans cette

pensée, il essaya de persuader à Charles que la paix était devenue

pour lui une impérieuse nécessité: tantôt il lui peignait, en termes

pompeux, les ressources dont disposait le roi de France; tantôt il

soulevait des doutes sur la fidélité des seigneurs qui l'environnaient.

Le duc de Bretagne envoya même, à son instigation, un messager au duc

de Bourgogne, pour le prévenir que le roi avait des intelligences dans

plusieurs villes importantes de ses Etats, notamment à Bruges et à

Bruxelles, et était résolu à l'assiéger partout où il le trouverait,

fût-ce même à Gand. Charles reçut fort mal ces avis; il répondit à

l'envoyé breton que ceux de qui ils venaient ne les avaient transmis à

son maître que pour l'effrayer et l'empêcher d'exécuter ses

engagements, et qu'il ignorait sans doute que Gand et les autres

villes de Flandre étaient des cités trop vastes pour que l'on pût

songer à en former le siége. «Les choses n'iront d'ailleurs pas ainsi,

ajouta-t-il; mon armée est prête, je vais passer la Somme et combattre

le roi; allez prier le duc de Bretagne de se déclarer en ma faveur et

de faire pour moi ce que je fis autrefois pour lui à Péronne.»

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 9 / 27 段