Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses
ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce
reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré.
L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il
depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les
Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur
évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait
qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les
ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils
les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire
enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par
Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et
à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle,
les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans
parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce
fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui
confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.
Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que
cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne
devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé
à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.
Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre
incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même
sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et
ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages
une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y
rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans
un travail consacré à l'histoire de la Flandre.
Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et
l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que
«les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des
appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements
faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et
priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne,
mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre
est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne
sera plus reçu.
Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres
magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les
châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites
châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la
comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et
traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit
sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de
Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit
comté.»
Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter
quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le
veut.»
Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de
France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés
à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de
Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de
France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut
qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de
la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que
Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le
duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement
de ne pas tenir.
Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de
Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les
ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint
qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du
spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût
récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le
projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même
crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de
ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à
Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les
doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans
la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les
tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent
immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la
plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient
menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à
Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils
traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et
prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs
vies, leurs foyers et leurs biens.
Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice
en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre,
il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la
langue percée d'un fer rouge.
Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises
et le droit d'exister comme métier.
Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du
mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire
procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur
magistrature.
Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le
traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on
discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les
échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.
Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les
jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de
soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le
privilége de 1301.
Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens
des métiers de la ville de Gand se réunirent à l'hôtel de ville de
Bruxelles, d'où ils se dirigèrent, vêtus de deuil et marchant deux à
deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation fût
complète, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour
au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de
l'abaissement de la commune, naguère encore fière et redoutée, n'en
fut que plus éclatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste
salle où Charles occupait un riche fauteuil, entouré des officiers de
sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de
Clèves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de
Bohême, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwége, de Pologne, de
Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils
s'avancèrent en s'inclinant jusqu'à terre à trois reprises
différentes; et maître Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure,
prononça ce discours:
«Très-haut et très-excellent prince, mon très-redouté et naturel
seigneur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, et
tous les habitants de votre très-humble et obéissante serve et ancelle
la ville de Gand, se recommandent très-humblement à votre très-noble
grâce, et vous font exposer, par leurs députés agenouillés devant
vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offensé et
d'avoir justement provoqué votre indignation. Ils resteront livrés aux
secrets remords de leurs consciences, à moins que votre miséricorde
n'étende sur eux le réseau de sa clémence. Très-cher seigneur, vous
qui n'êtes pas seulement un homme, mais qui occupez vis-à-vis de nous
la place de Dieu, et qui avez ce double caractère en vertu de votre
haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par
les larmes et pardonne à la contrition et aux prières de la faiblesse
humaine. De quelle bonté n'usa-t-il point vis-à-vis d'Adam, lorsqu'il
promit à Seth l'huile de miséricorde qu'il devait envoyer dans cinq
mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Caïn dix générations avant de le
frapper? Au temps d'Abraham, sa miséricorde n'aurait-elle pas sauvé
Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouvé dix justes? tant est immense
sa miséricorde! Dieu, à la voix de Moïse, n'épargna-t-il pas son
peuple infidèle à sa loi? La pénitence de Ninive n'apaisa-t-elle point
sa colère?... Les miséricordes de Dieu sont infinies; elles se
répandent sur ses œuvres et sur ses créatures, sur le ciel et sur la
terre. Puisque les princes chrétiens doivent, autant qu'ils le
peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clémence, qui
les illustre le plus, il faut qu'ils se règlent sur l'exemple de Dieu
pour pardonner à ceux que poursuit leur colère. O mon très-redouté
seigneur! si les Gantois vous ont offensé, ils ne vous ont toutefois
point attaqué; ils n'ont point attenté à votre noble personne; ils
n'ont point cessé de vous reconnaître pour leur maître et naturel
seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner
humblement aujourd'hui, espérant qu'une faute expiée par tant de
larmes méritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et
Gomorrhe, que Dieu eût épargnées s'il y eût aperçu dix justes. Il s'y
trouve des milliers de saintes créatures qui jouissent de
communications divines dans la pieuse solitude des cloîtres. Il n'est
point, dans tout l'Occident, de ville où reposent les reliques
glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous représente
Ninive. La voix de votre menace lui a annoncé sa destruction. Son
peuple s'est effrayé de votre colère; il a senti son impuissance à
vous résister; il s'abandonne à son repentir. Les Ninivites ne
jeûnèrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de
cendre pendant quarante jours. Ils se hâtent de placer leurs
espérances dans leur père naturel, le prince le plus noble et le plus
vertueux de la terre. Ils vous supplient très-humblement, les mains
jointes et à genoux, de daigner apaiser votre colère et de les
recevoir dans votre merci et dans votre miséricorde; ils s'écrient
vers vous: _Domine, non secundum peccata nostra quæ fecimus nos, neque
secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos
misericordiæ tuæ et propter gloriam nominis tui libera nos_.»
Le chancelier, Pierre de Goux, répondit à ce discours par quelques
paroles sévères. «Il ne suffisait point d'une seule prière, disait-il,
pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas
encore été assez éprouvé. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs
humbles démarches; il leur laissait l'espérance d'obtenir sa
miséricorde, s'ils continuaient à la mériter.» On vit alors les
députés s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannières,
ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les
affranchissant des stipulations du traité de Gavre, et ils livrèrent
en même temps les priviléges de Philippe le Bel et du comte Robert sur
le renouvellement de leur échevinage. Le chancelier lacéra
publiquement ces titres vénérables de la liberté gantoise, et Charles
ordonna que les bannières fussent portées à Notre-Dame de Boulogne,
auprès de celles que son père y avait fait déposer. «Le bien que je
voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-même, est devenu
aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs
désastres. Je les chérissais; je voulais reconnaître les services
qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la résolution; mais ils ont
voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je
voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contentés de
m'imposer la forme de leurs nouveaux priviléges, ils ont mis en péril
ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple
contagieux de leur rébellion, ils m'ont exposé à perdre tous mes
Etats. Si j'en ai l'âme irritée, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en
blâmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi
solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit
l'effacer et le réparer, ne saurait être ni trop profond ni trop
amer.» Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne
termina son discours par ces mots: «Sachez bien que, si je vous aime,
je ne vous crains pas.»
La ville de Gand était sauvée: mais elle ne s'était rachetée qu'aux
conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis
périrent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une
amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui fût remis,
comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices
qu'ils avaient subis. Tous les échevins et tous les doyens de Gand y
avaient apposé leurs sceaux; c'étaient, entre autres, Roland de
Wedergrate, que l'on croit avoir été le beau-frère du chancelier
Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle,
Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prévoyaient point la
terrible responsabilité que leur docilité aux volontés du duc devait
faire peser sur eux vis-à-vis du peuple frappé dans ses franchises les
plus chères. Le _calfvel_ de Gand portait la date du 2 janvier 1468
(v. st.). Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis qu'un autre
_calfvel_ avait été imposé aux Brugeois par Jean sans Peur.
Le duc Charles s'abandonnait à l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'après
avoir tour à tour humilié la puissance royale dans la personne de
Louis XI, et dompté la puissance communale dans les deux grandes cités
qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea
de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc
Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en
possession du landgraviat d'Alsace, du comté de Ferrette et du
Brisgau. Il devançait de quelques semaines l'arrivée des ambassadeurs
du roi de Bohême, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire élire
empereur. Charles, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance,
accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari,
riche marchand de Bruges, issu de cette célèbre famille florentine à
laquelle appartenait la muse de la _Vita nuova_, la Béatrice du Dante,
fut invité par le duc, qui l'avait élevé au rang de son conseiller, à
avancer sur le comté de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche
ne s'était rendu en Flandre qu'après avoir pris l'avis de Louis XI,
intéressé plus que personne à diriger vers l'Allemagne une ambition
trop menaçante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se
montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu'à préparer sa
honte, sa ruine et sa mort.
Cette négociation était à peine terminée lorsque le duc de Bourgogne
se rendit à Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et
entouré de bannis rappelés de l'exil, mais accompagné des épais
bataillons de ses hommes d'armes qui s'avançaient lentement à la
clarté de neuf mille torches. C'était au milieu de cet appareil
belliqueux qu'il venait prendre possession de la première cité de ses
Etats, conquise sans combat et un instant menacée par son propre
seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.
Charles, donnant un libre cours aux rêves de son ambition, était allé
en Hollande préparer la soumission des peuples encore à demi barbares
de la Frise: il ne revint en Flandre que pour recevoir les ambassades
d'Autriche, de Venise et de Milan, chargées de lui offrir de
respectueuses protestations de dévouement, et celle du roi
d'Angleterre, qui venait lui remettre l'ordre de la Jarretière. Le
duc de Bourgogne cherchait de nouveau à fonder sur l'alliance anglaise
une vaste ligue contre Louis XI. Déjà, réunissant ses hommes d'armes
aux frontières de France, il s'était emparé de Saint-Valery et
d'autres domaines du comte d'Eu qui relevaient du comté de Ponthieu,
sous le prétexte que des marins flamands avaient été arrêtés par un
navire sorti du port d'Eu, et il avait déclaré qu'il ne les
restituerait que lorsque le comte d'Eu lui aurait fait acte de foi et
d'hommage envers et contre tous. Le comte d'Eu se plaignit au roi, et
un huissier du parlement se rendit à Gand pour y citer le duc Charles,
comme d'autres huissiers du parlement avaient cité le duc Philippe.
C'était un acte de témérité qu'il faillit payer de sa vie, et ce fut à
grand'peine qu'il parvint à rentrer en France: aucune réponse n'avait
été faite à son message.
Louis XI n'élevait la voix que parce qu'il se sentait redoutable et
fort. Il avait profité des premiers moments de son retour de
l'expédition de Liége pour faire accepter la Guyenne en apanage à son
frère au lieu de la Champagne, pays trop voisin des Etats du duc. Il
avait vaincu le comte d'Armagnac et s'était formé un parti en
Bretagne. Il ne lui restait plus qu'à séparer l'Angleterre du duc de
Bourgogne, quand il trouva un instrument docile dans le comte de
Warwick, qui avait remis le sceptre à Edouard IV et qui espérait le
lui enlever aussi aisément. Le comte de Warwick n'était plus satisfait
des immenses richesses qu'il avait obtenues: c'était peu que le duc de
Clarence, frère du roi, fût devenu son gendre; il ne cessait de
regretter de n'avoir pas fait épouser sa fille à Edouard IV lui-même,
et voyait avec une vive jalousie la faveur dont jouissaient à la cour
les amis et les parents d'Elisabeth Woodeville, cette veuve de John
Grey qu'Edouard IV avait relevée au château de Grafton, humblement
prosternée à ses pieds, pour la placer à côté de lui sur le trône
d'Angleterre. Le mariage du duc de Bourgogne, qu'il haïssait, avec
Marguerite d'York, avait accru son mécontentement, et il prêta bientôt
l'oreille aux propositions du roi de France. Des émeutes, des
insurrections partielles, des mouvements isolés annoncèrent, pendant
quelque temps, l'existence d'une vaste conspiration; un moment, vers
le mois de juillet 1469, le comte de Warwick se vit le maître
d'Edouard IV, arrêté à la suite d'une fête par l'archevêque d'York;
mais le duc de Bourgogne se hâta d'écrire au maire et à la commune de
Londres pour les presser de s'opposer aux complots du comte de
Warwick.
Les bourgeois de Londres aimaient beaucoup le duc de Bourgogne; ils
avaient salué de leurs acclamations son union avec une princesse
anglaise comme un nouveau gage de l'activité de leurs relations
commerciales avec la Flandre, et sa lettre exerça une si grande
influence sur leurs esprits qu'ils forcèrent le comte de Warwick à
leur rendre Edouard IV. Une nouvelle tentative dirigée contre la
dynastie d'York ne fut pas plus heureuse, et cette fois le comte de
Warwick et le duc de Clarence, qui avait été entraîné dans le même
complot, se virent réduits à fuir avec trente vaisseaux vers le port
de Calais qui leur fut fermé; mais ils trouvèrent un refuge dans la
rade de Honfleur, où ils se croyaient d'autant plus assurés de la
protection du roi de France qu'ils amenaient avec eux quelques navires
flamands enlevés dans les eaux de Calais.
La colère de Charles fut violente: il était en ce moment peu préparé à
résister à des attaques maritimes qu'il n'avait pas prévues, et il en
accusait surtout le roi de France, qui secourait le comte de Warwick
d'argent, de munitions et de vivres. Le 5 mai 1470, il adressa de
l'Ecluse, où il s'était rendu pour presser les armements de ses
vaisseaux, ses plaintes et ses menaces au roi Louis XI. «Mon
très-redoubté et souverain seigneur, il est vray que après que les duc
de Clarence et comte de Warwick ont esté pour leurs séditions et
maléfices expulsez hors du royaume d'Angleterre, ils se sont mis à
tenir la mer, et se sont déclairez mes ennemis en détroussant
plusieurs de mes subjets de mes pays de Hollande, Zeelande, Brabant,
Flandres et autres, avec leurs biens, marchandises et navires en grant
nombre, et en usant de grandes et oultrageuses menaces de encore pis
faire à l'encontre de mes dits pays et subjets, sans toutefois m'en
advertir par défiance, laquelle chose ne m'a semblé tollérable... Mon
très-redoubté et souverain seigneur, je suis adverti que néanmoins en
vostre dit royaume les dits duc de Clarence et comte de Warwick et
leurs dits complices sont receuz, recueilliz et favorisez, et aussi
les dits biens et marchandises de mes dits subjets butinez, venduz et
dissipez, la quelle chose je ne pourroys croire procéder de votre
sceu, commandement, ne ordonnance, attendu la notoriété des dites
hostilités et les traitiez de paix faits entre vous et moi, lesquels
j'espère que vous voulez entretenir et observer. Je vous advertis de
rechief, mon souverain seigneur, des choses devant dites, vous
suppliant qu'il vous plaise ne soutenir ne assister les dits duc de
Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices, et pour plus en
ce déclairer votre bon vouloir et plaisir, le faire publier et
signifier par tous les lieux d'icelui royaume, et spécialement de
votre dit duché de Normandie.» La réponse de Louis XI fut faible et
vague; il ordonna au parlement d'accorder les provisions nécessaires
pour qu'il fût fait droit aux griefs du duc de Bourgogne, et se
contenta de faire publier, par les gouverneurs de Normandie, qui
eussent pu les réparer, une déclaration dont les termes étaient fort
pacifiques: il avait toutefois adressé des instructions secrètes à
l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France pour qu'ils
pressassent le comte de Warwick de se retirer à l'île de Jersey, à
Granville ou à Cherbourg, d'où il pourrait poursuivre plus librement
ses complots contre le roi Edouard d'York.
Cependant le comte de Warwick, trop violent et trop impétueux pour
écouter les conseils dictés par une prudence qu'il ne pouvait
partager, continue ses excursions et ses pirateries dans la Manche.
C'est en vain que l'escadre de lord Scales et celles des marchands
osterlings, commandée par Hans Voetkin, cherchent à s'y opposer; il
envoie sa caravelle _la Brunette_ bloquer le port de l'Ecluse,
surprend lui-même la flotte flamande qui revenait chargée de vin des
côtes de la Saintonge, et obtient un succès non moins important sur
des vaisseaux sortis des ports de Hollande et de Zélande. «Allez,
dit-il à un pilote de Ter-Vere qu'il a fait prisonnier, allez annoncer
au duc de Bourgogne que le comte de Warwick s'étonne de ce qu'il n'ose
point venir le combattre.» Pour ajouter à cette insulte, il rentre au
port de Honfleur suivi de trois grands navires qui portent à leurs
mâts la bannière de Bourgogne.
A mesure que ces nouvelles parvenaient au duc Charles, ses plaintes
devenaient plus vives; il écrivit de nouveau au roi de France, aux
conseillers du parlement et aux gouverneurs de la Normandie. Ces
lettres retraçaient longuement tous ses griefs et ce que présentait
d'odieux l'appui accordé en pleine paix, par un prince qui lui était
allié, à ses ennemis déclarés. Charles avait ajouté au bas de celle
qui était adressée à l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France
quelques lignes où il laissait éclater toute son indignation.
«Archevesque et vous amiral, les navires que vous dictes avoir été mis
de par le roi encontre les Anglais, ont ja exploité sur la flotte de
mes sujets retournant en mes pays; mais par saint Georges, si l'on n'y
pourvoit à l'aide de Dieu, j'y pourvoiray sans vos congiez, ni vos
raisons attendre, car elles sont trop volontaires et longues.»