Une entrevue eut lieu à Péronne vers le milieu du mois d'octobre 1468.

Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses

ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce

reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré.

L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il

depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les

Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur

évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait

qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les

ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils

les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire

enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par

Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et

à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle,

les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans

parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce

fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui

confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.

Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que

cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne

devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé

à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.

Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre

incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même

sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et

ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages

une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y

rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans

un travail consacré à l'histoire de la Flandre.

Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et

l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que

«les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des

appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements

faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et

priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne,

mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre

est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne

sera plus reçu.

Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres

magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les

châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites

châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la

comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et

traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit

sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de

Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit

comté.»

Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter

quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le

veut.»

Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de

France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés

à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de

Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de

France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut

qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de

la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que

Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le

duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement

de ne pas tenir.

Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de

Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les

ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint

qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du

spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût

récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le

projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même

crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de

ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à

Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les

doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans

la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les

tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent

immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la

plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient

menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à

Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils

traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et

prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs

vies, leurs foyers et leurs biens.

Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice

en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre,

il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la

langue percée d'un fer rouge.

Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises

et le droit d'exister comme métier.

Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du

mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire

procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur

magistrature.

Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le

traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on

discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les

échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.

Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les

jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de

soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le

privilége de 1301.

Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens

des métiers de la ville de Gand se réunirent à l'hôtel de ville de

Bruxelles, d'où ils se dirigèrent, vêtus de deuil et marchant deux à

deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation fût

complète, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour

au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de

l'abaissement de la commune, naguère encore fière et redoutée, n'en

fut que plus éclatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste

salle où Charles occupait un riche fauteuil, entouré des officiers de

sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de

Clèves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de

Bohême, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwége, de Pologne, de

Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils

s'avancèrent en s'inclinant jusqu'à terre à trois reprises

différentes; et maître Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure,

prononça ce discours:

«Très-haut et très-excellent prince, mon très-redouté et naturel

seigneur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, et

tous les habitants de votre très-humble et obéissante serve et ancelle

la ville de Gand, se recommandent très-humblement à votre très-noble

grâce, et vous font exposer, par leurs députés agenouillés devant

vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offensé et

d'avoir justement provoqué votre indignation. Ils resteront livrés aux

secrets remords de leurs consciences, à moins que votre miséricorde

n'étende sur eux le réseau de sa clémence. Très-cher seigneur, vous

qui n'êtes pas seulement un homme, mais qui occupez vis-à-vis de nous

la place de Dieu, et qui avez ce double caractère en vertu de votre

haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par

les larmes et pardonne à la contrition et aux prières de la faiblesse

humaine. De quelle bonté n'usa-t-il point vis-à-vis d'Adam, lorsqu'il

promit à Seth l'huile de miséricorde qu'il devait envoyer dans cinq

mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Caïn dix générations avant de le

frapper? Au temps d'Abraham, sa miséricorde n'aurait-elle pas sauvé

Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouvé dix justes? tant est immense

sa miséricorde! Dieu, à la voix de Moïse, n'épargna-t-il pas son

peuple infidèle à sa loi? La pénitence de Ninive n'apaisa-t-elle point

sa colère?... Les miséricordes de Dieu sont infinies; elles se

répandent sur ses œuvres et sur ses créatures, sur le ciel et sur la

terre. Puisque les princes chrétiens doivent, autant qu'ils le

peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clémence, qui

les illustre le plus, il faut qu'ils se règlent sur l'exemple de Dieu

pour pardonner à ceux que poursuit leur colère. O mon très-redouté

seigneur! si les Gantois vous ont offensé, ils ne vous ont toutefois

point attaqué; ils n'ont point attenté à votre noble personne; ils

n'ont point cessé de vous reconnaître pour leur maître et naturel

seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner

humblement aujourd'hui, espérant qu'une faute expiée par tant de

larmes méritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et

Gomorrhe, que Dieu eût épargnées s'il y eût aperçu dix justes. Il s'y

trouve des milliers de saintes créatures qui jouissent de

communications divines dans la pieuse solitude des cloîtres. Il n'est

point, dans tout l'Occident, de ville où reposent les reliques

glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous représente

Ninive. La voix de votre menace lui a annoncé sa destruction. Son

peuple s'est effrayé de votre colère; il a senti son impuissance à

vous résister; il s'abandonne à son repentir. Les Ninivites ne

jeûnèrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de

cendre pendant quarante jours. Ils se hâtent de placer leurs

espérances dans leur père naturel, le prince le plus noble et le plus

vertueux de la terre. Ils vous supplient très-humblement, les mains

jointes et à genoux, de daigner apaiser votre colère et de les

recevoir dans votre merci et dans votre miséricorde; ils s'écrient

vers vous: _Domine, non secundum peccata nostra quæ fecimus nos, neque

secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos

misericordiæ tuæ et propter gloriam nominis tui libera nos_.»

Le chancelier, Pierre de Goux, répondit à ce discours par quelques

paroles sévères. «Il ne suffisait point d'une seule prière, disait-il,

pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas

encore été assez éprouvé. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs

humbles démarches; il leur laissait l'espérance d'obtenir sa

miséricorde, s'ils continuaient à la mériter.» On vit alors les

députés s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannières,

ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les

affranchissant des stipulations du traité de Gavre, et ils livrèrent

en même temps les priviléges de Philippe le Bel et du comte Robert sur

le renouvellement de leur échevinage. Le chancelier lacéra

publiquement ces titres vénérables de la liberté gantoise, et Charles

ordonna que les bannières fussent portées à Notre-Dame de Boulogne,

auprès de celles que son père y avait fait déposer. «Le bien que je

voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-même, est devenu

aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs

désastres. Je les chérissais; je voulais reconnaître les services

qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la résolution; mais ils ont

voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je

voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contentés de

m'imposer la forme de leurs nouveaux priviléges, ils ont mis en péril

ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple

contagieux de leur rébellion, ils m'ont exposé à perdre tous mes

Etats. Si j'en ai l'âme irritée, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en

blâmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi

solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit

l'effacer et le réparer, ne saurait être ni trop profond ni trop

amer.» Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne

termina son discours par ces mots: «Sachez bien que, si je vous aime,

je ne vous crains pas.»

La ville de Gand était sauvée: mais elle ne s'était rachetée qu'aux

conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis

périrent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une

amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui fût remis,

comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices

qu'ils avaient subis. Tous les échevins et tous les doyens de Gand y

avaient apposé leurs sceaux; c'étaient, entre autres, Roland de

Wedergrate, que l'on croit avoir été le beau-frère du chancelier

Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle,

Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prévoyaient point la

terrible responsabilité que leur docilité aux volontés du duc devait

faire peser sur eux vis-à-vis du peuple frappé dans ses franchises les

plus chères. Le _calfvel_ de Gand portait la date du 2 janvier 1468

(v. st.). Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis qu'un autre

_calfvel_ avait été imposé aux Brugeois par Jean sans Peur.

Le duc Charles s'abandonnait à l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'après

avoir tour à tour humilié la puissance royale dans la personne de

Louis XI, et dompté la puissance communale dans les deux grandes cités

qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea

de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc

Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en

possession du landgraviat d'Alsace, du comté de Ferrette et du

Brisgau. Il devançait de quelques semaines l'arrivée des ambassadeurs

du roi de Bohême, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire élire

empereur. Charles, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance,

accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari,

riche marchand de Bruges, issu de cette célèbre famille florentine à

laquelle appartenait la muse de la _Vita nuova_, la Béatrice du Dante,

fut invité par le duc, qui l'avait élevé au rang de son conseiller, à

avancer sur le comté de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche

ne s'était rendu en Flandre qu'après avoir pris l'avis de Louis XI,

intéressé plus que personne à diriger vers l'Allemagne une ambition

trop menaçante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se

montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu'à préparer sa

honte, sa ruine et sa mort.

Cette négociation était à peine terminée lorsque le duc de Bourgogne

se rendit à Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et

entouré de bannis rappelés de l'exil, mais accompagné des épais

bataillons de ses hommes d'armes qui s'avançaient lentement à la

clarté de neuf mille torches. C'était au milieu de cet appareil

belliqueux qu'il venait prendre possession de la première cité de ses

Etats, conquise sans combat et un instant menacée par son propre

seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.

Charles, donnant un libre cours aux rêves de son ambition, était allé

en Hollande préparer la soumission des peuples encore à demi barbares

de la Frise: il ne revint en Flandre que pour recevoir les ambassades

d'Autriche, de Venise et de Milan, chargées de lui offrir de

respectueuses protestations de dévouement, et celle du roi

d'Angleterre, qui venait lui remettre l'ordre de la Jarretière. Le

duc de Bourgogne cherchait de nouveau à fonder sur l'alliance anglaise

une vaste ligue contre Louis XI. Déjà, réunissant ses hommes d'armes

aux frontières de France, il s'était emparé de Saint-Valery et

d'autres domaines du comte d'Eu qui relevaient du comté de Ponthieu,

sous le prétexte que des marins flamands avaient été arrêtés par un

navire sorti du port d'Eu, et il avait déclaré qu'il ne les

restituerait que lorsque le comte d'Eu lui aurait fait acte de foi et

d'hommage envers et contre tous. Le comte d'Eu se plaignit au roi, et

un huissier du parlement se rendit à Gand pour y citer le duc Charles,

comme d'autres huissiers du parlement avaient cité le duc Philippe.

C'était un acte de témérité qu'il faillit payer de sa vie, et ce fut à

grand'peine qu'il parvint à rentrer en France: aucune réponse n'avait

été faite à son message.

Louis XI n'élevait la voix que parce qu'il se sentait redoutable et

fort. Il avait profité des premiers moments de son retour de

l'expédition de Liége pour faire accepter la Guyenne en apanage à son

frère au lieu de la Champagne, pays trop voisin des Etats du duc. Il

avait vaincu le comte d'Armagnac et s'était formé un parti en

Bretagne. Il ne lui restait plus qu'à séparer l'Angleterre du duc de

Bourgogne, quand il trouva un instrument docile dans le comte de

Warwick, qui avait remis le sceptre à Edouard IV et qui espérait le

lui enlever aussi aisément. Le comte de Warwick n'était plus satisfait

des immenses richesses qu'il avait obtenues: c'était peu que le duc de

Clarence, frère du roi, fût devenu son gendre; il ne cessait de

regretter de n'avoir pas fait épouser sa fille à Edouard IV lui-même,

et voyait avec une vive jalousie la faveur dont jouissaient à la cour

les amis et les parents d'Elisabeth Woodeville, cette veuve de John

Grey qu'Edouard IV avait relevée au château de Grafton, humblement

prosternée à ses pieds, pour la placer à côté de lui sur le trône

d'Angleterre. Le mariage du duc de Bourgogne, qu'il haïssait, avec

Marguerite d'York, avait accru son mécontentement, et il prêta bientôt

l'oreille aux propositions du roi de France. Des émeutes, des

insurrections partielles, des mouvements isolés annoncèrent, pendant

quelque temps, l'existence d'une vaste conspiration; un moment, vers

le mois de juillet 1469, le comte de Warwick se vit le maître

d'Edouard IV, arrêté à la suite d'une fête par l'archevêque d'York;

mais le duc de Bourgogne se hâta d'écrire au maire et à la commune de

Londres pour les presser de s'opposer aux complots du comte de

Warwick.

Les bourgeois de Londres aimaient beaucoup le duc de Bourgogne; ils

avaient salué de leurs acclamations son union avec une princesse

anglaise comme un nouveau gage de l'activité de leurs relations

commerciales avec la Flandre, et sa lettre exerça une si grande

influence sur leurs esprits qu'ils forcèrent le comte de Warwick à

leur rendre Edouard IV. Une nouvelle tentative dirigée contre la

dynastie d'York ne fut pas plus heureuse, et cette fois le comte de

Warwick et le duc de Clarence, qui avait été entraîné dans le même

complot, se virent réduits à fuir avec trente vaisseaux vers le port

de Calais qui leur fut fermé; mais ils trouvèrent un refuge dans la

rade de Honfleur, où ils se croyaient d'autant plus assurés de la

protection du roi de France qu'ils amenaient avec eux quelques navires

flamands enlevés dans les eaux de Calais.

La colère de Charles fut violente: il était en ce moment peu préparé à

résister à des attaques maritimes qu'il n'avait pas prévues, et il en

accusait surtout le roi de France, qui secourait le comte de Warwick

d'argent, de munitions et de vivres. Le 5 mai 1470, il adressa de

l'Ecluse, où il s'était rendu pour presser les armements de ses

vaisseaux, ses plaintes et ses menaces au roi Louis XI. «Mon

très-redoubté et souverain seigneur, il est vray que après que les duc

de Clarence et comte de Warwick ont esté pour leurs séditions et

maléfices expulsez hors du royaume d'Angleterre, ils se sont mis à

tenir la mer, et se sont déclairez mes ennemis en détroussant

plusieurs de mes subjets de mes pays de Hollande, Zeelande, Brabant,

Flandres et autres, avec leurs biens, marchandises et navires en grant

nombre, et en usant de grandes et oultrageuses menaces de encore pis

faire à l'encontre de mes dits pays et subjets, sans toutefois m'en

advertir par défiance, laquelle chose ne m'a semblé tollérable... Mon

très-redoubté et souverain seigneur, je suis adverti que néanmoins en

vostre dit royaume les dits duc de Clarence et comte de Warwick et

leurs dits complices sont receuz, recueilliz et favorisez, et aussi

les dits biens et marchandises de mes dits subjets butinez, venduz et

dissipez, la quelle chose je ne pourroys croire procéder de votre

sceu, commandement, ne ordonnance, attendu la notoriété des dites

hostilités et les traitiez de paix faits entre vous et moi, lesquels

j'espère que vous voulez entretenir et observer. Je vous advertis de

rechief, mon souverain seigneur, des choses devant dites, vous

suppliant qu'il vous plaise ne soutenir ne assister les dits duc de

Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices, et pour plus en

ce déclairer votre bon vouloir et plaisir, le faire publier et

signifier par tous les lieux d'icelui royaume, et spécialement de

votre dit duché de Normandie.» La réponse de Louis XI fut faible et

vague; il ordonna au parlement d'accorder les provisions nécessaires

pour qu'il fût fait droit aux griefs du duc de Bourgogne, et se

contenta de faire publier, par les gouverneurs de Normandie, qui

eussent pu les réparer, une déclaration dont les termes étaient fort

pacifiques: il avait toutefois adressé des instructions secrètes à

l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France pour qu'ils

pressassent le comte de Warwick de se retirer à l'île de Jersey, à

Granville ou à Cherbourg, d'où il pourrait poursuivre plus librement

ses complots contre le roi Edouard d'York.

Cependant le comte de Warwick, trop violent et trop impétueux pour

écouter les conseils dictés par une prudence qu'il ne pouvait

partager, continue ses excursions et ses pirateries dans la Manche.

C'est en vain que l'escadre de lord Scales et celles des marchands

osterlings, commandée par Hans Voetkin, cherchent à s'y opposer; il

envoie sa caravelle _la Brunette_ bloquer le port de l'Ecluse,

surprend lui-même la flotte flamande qui revenait chargée de vin des

côtes de la Saintonge, et obtient un succès non moins important sur

des vaisseaux sortis des ports de Hollande et de Zélande. «Allez,

dit-il à un pilote de Ter-Vere qu'il a fait prisonnier, allez annoncer

au duc de Bourgogne que le comte de Warwick s'étonne de ce qu'il n'ose

point venir le combattre.» Pour ajouter à cette insulte, il rentre au

port de Honfleur suivi de trois grands navires qui portent à leurs

mâts la bannière de Bourgogne.

A mesure que ces nouvelles parvenaient au duc Charles, ses plaintes

devenaient plus vives; il écrivit de nouveau au roi de France, aux

conseillers du parlement et aux gouverneurs de la Normandie. Ces

lettres retraçaient longuement tous ses griefs et ce que présentait

d'odieux l'appui accordé en pleine paix, par un prince qui lui était

allié, à ses ennemis déclarés. Charles avait ajouté au bas de celle

qui était adressée à l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France

quelques lignes où il laissait éclater toute son indignation.

«Archevesque et vous amiral, les navires que vous dictes avoir été mis

de par le roi encontre les Anglais, ont ja exploité sur la flotte de

mes sujets retournant en mes pays; mais par saint Georges, si l'on n'y

pourvoit à l'aide de Dieu, j'y pourvoiray sans vos congiez, ni vos

raisons attendre, car elles sont trop volontaires et longues.»

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 8 / 27 段