Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette époque, la chambre des

finances comprenait deux protonotaires ecclésiastiques et deux

chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se

réservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimât le luxe, il

était extrêmement avare.

Le trésorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dépenses

montaient communément par an à neuf cent soixante mille livres.

L'argentier était chargé des dons extraordinaires, et des frais des

habillements du duc. Son budget s'élevait à deux cent mille livres.

Le maître de la chambre aux deniers disposait des appointements des

divers serviteurs du duc. Ils dépassaient quatre cent mille livres.

C'est là que se réunissaient toutes les dépenses qui répandaient si

loin la renommée des richesses de la maison de Bourgogne.

Les grands pensionnaires étaient six ducs et douze princes, comtes ou

marquis. Quarante-quatre autres personnages de même rang recevaient

des pensions à peu près semblables.

Cent trente chevaliers accompagnent tour à tour le duc comme

chambellans. Le grand maître d'hôtel, le premier maître d'hôtel, les

clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entouré de

six médecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize

écuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince à cheval, et lui

tiennent compagnie dans sa chambre. «Les uns chantent, les autres

lisent romans et nouvelletés, les autres devisent d'armes et d'amours,

et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.»

Le duc confie à son garde de joyaux ses pierreries qui valent un

million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a

quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante échansons,

cinquante écuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs

chargés de fonctions diverses, qu'on ne peut même songer à les

énumérer.

Les envoyés du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des

ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagné le

duc Charles à Bruges. On y vit bientôt arriver l'ambassade du roi de

France, chargée de faire un dernier effort pour maintenir la paix.

Elle était dirigée par le comte de Saint-Pol, qui avait été autrefois

l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI espérait qu'à ce

titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission même

dont il était investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui

faire épouser une sœur de la reine, ne lui permettaient plus

d'invoquer ces souvenirs d'un dévouement éteint et d'une amitié

effacée: son orgueil et son faste devaient réveiller plus vivement le

ressentiment qu'il allait braver.

Ce fut peu de jours après les fêtes de la Toison d'or que le comte de

Saint-Pol fit son entrée à Bruges. Il traversa toute la ville en se

rendant à son hôtel: six trompettes le précédaient. Il était suivi

d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachés à sa

personne. On portait devant lui une épée nue, comme s'il eût été le

duc lui-même. La foule se pressait à ce spectacle, étonnée de l'audace

du connétable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se

présenter ainsi dans la ville même où il résidait. Charles en fut

bientôt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il

saurait punir son insolence.

Le comte de Saint-Pol chercha en vain à s'excuser en alléguant, pour

sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'était point comme

comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et

qu'il en avait le droit, même en présence du roi, et dans toute

l'étendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc

continuait à s'en montrer fort mécontent, et les Brugeois eux-mêmes en

étaient si irrités, que le connétable crut devoir prendre le prétexte

d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette

fois sans escorte et sans trompettes.

Les fêtes des noces du duc n'étaient plus éloignées, et les Brugeois,

témoins de leurs splendides apprêts, s'abandonnaient à la joie et à

l'allégresse, quand on vit arriver dans leur ville les députés de Gand

qui accouraient, vêtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable

de fléchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent

la confirmation de leurs lois communales qu'après des modifications

qui mutilaient les derniers débris de leurs franchises qu'avait

respectés le traité de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13

juillet 1468 leur enleva le droit d'élire leurs échevins, qui devaient

désormais, comme dans les autres villes de la Flandre, être choisis

par des commissaires du prince, et celui de réunir la collace réduite

à une assemblée de deux ou trois cents bourgeois désignés par le

bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique

organisation en trois membres distincts formés des _viri hæreditati_,

des tisserands et des petits métiers. Ce n'était même qu'en les payant

fort cher qu'ils avaient obtenu ces stériles priviléges, qui ne leur

offraient que l'ombre de ceux dont ils déploraient la perte.

La main sévère du duc de Bourgogne, si redoutée des bourgeois de Gand,

s'appesantissait au même moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.

Dans la loge des portiers de l'hôtel du duc, se trouvait enfermé un

jeune homme de vingt-quatre ans qui, à la suite d'une querelle de jeu,

avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le

duc l'avait fait arrêter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien

craindre, et passait gaiement les journées dans sa prison. Son père,

Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé, appartenait à l'une des plus

puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des

nobles du Hainaut, intercéder en faveur de son fils. Ils rappelèrent

sa jeunesse et le courage qu'il avait montré à la bataille de

Montlhéry. «Si à point et à l'heure, répondit le duc, vous eussiez

contenté les parents de la victime, et empêché ses plaintes de venir

jusqu'à moi, vous eussiez peut-être obtenu sans moi ce que je ne puis

plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur

frère qui crie vers moi. C'est à eux d'en réclamer la vengeance, à moi

de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur

refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que

j'ai à faire.» Ces paroles ranimèrent l'espoir du sire de la Hamaide.

Il se hâta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vînt

elle-même demander la grâce du meurtrier; mais Charles ne répondit que

par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonçant que le

coupable payerait son crime de sa vie, il s'était lié par un serment à

saint George, serment auquel il ne manquait jamais.

Cependant, on attendait chaque jour l'arrivée de Marguerite d'York à

l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y

étaient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigué de son long séjour à

Bruges, résolut de les y rejoindre. Avant son départ, il manda près

de lui l'écoutète. «Ecoutète, lui dit-il, je vous ordonne d'aller

cette nuit chercher, chez mon portier, le bâtard de Condé, et de le

conduire à la prison de la ville. Demain, à onze heures, pour autant

que vous me craigniez, vous le ferez exécuter selon l'usage qu'on

observe pour les criminels condamnés à mourir, car tel est mon

plaisir.»--«Monseigneur, répliqua humblement l'écoutète troublé,

j'obéirai à votre volonté et à vos ordres, et j'atteste Dieu que vous

ne me trouverez point en faute; mais il m'est pénible de voir qu'un

gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu

toucher votre miséricorde.»--«Vous avez entendu ce que je vous ai dit,

interrompit sévèrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne

vous inquiétez point du reste.»

Cette même nuit, l'écoutète alla chercher le bâtard de la Hamaide, et

lui annonça la cruelle sentence du duc Charles; mais, en même temps,

il en prévint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour

le sauver. Le sire de Harchies monta aussitôt à cheval, et se dirigea

à bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Condé, indigné de

voir le duc méconnaître ses longs services, faisait enlever de son

hôtel l'écu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les

préparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Déjà

l'heure fatale était arrivée: le sire de Harchies ne revenait point;

tout annonçait qu'il avait échoué dans sa tentative. Néanmoins

l'écoutète, au péril de sa vie, dépassait l'heure marquée par le duc,

espérant encore quelque acte de clémence. Enfin, vers les deux heures

de l'après-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut

lentement les rues de la ville. Jamais la figure du bâtard de la

Hamaide n'avait paru plus gracieuse; à voir l'élégant et riche

habillement qu'il avait revêtu, on eût cru qu'il se préparait à des

fêtes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer

sur ses épaules que comme un voile destiné à cacher les pleurs amers

qu'il répandait. Tous les bourgeois prenaient pitié de lui; les

magistrats eux-mêmes mêlaient leurs larmes aux siennes, et l'on

entendait les femmes s'écrier, en le voyant passer: «Sauvez-le et

donnez-le-nous pour époux!» Il arriva enfin à la place du Bourg, et

là, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles

touchantes. Il déclara avoir pleine foi et parfaite espérance en Dieu

et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse

que Dieu lui envoyait à la fleur de la jeunesse lui faisait espérer

qu'il le recevrait en sa miséricorde; puis il se mit à genoux, et se

laissa bander les yeux... Quelques instants après, l'on enleva, au

milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les

porter au gibet de Saint-Bavon.

Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut à Bruges. Ses

prières avaient touché la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait

promis d'intercéder auprès de son fils; mais le duc était allé se

promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et,

lorsqu'on parvint à le rejoindre, il ne consentit à pardonner au

bâtard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clémence ne

pouvait être que stérile. Il ne s'était pas trompé.

C'était la justice de la ville, et non celle du prévôt des maréchaux,

qui avait dirigé toute cette procédure. Le duc avait voulu donner un

terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en même

temps qu'aux marchands des divers pays du monde résidant à Bruges. Ce

qui était un frein pour les uns était une garantie pour les autres.

Peut-être y fut-il aussi porté par des motifs secrets qui n'ont point

laissé de traces dans l'histoire de ce siècle si fécond en sombres et

mystérieuses intrigues.

A ce drame lugubre succèdent les réjouissances les plus éclatantes, et

des fleurs cachent le pavé humide de sang de cette place du Bourg,

théâtre des supplices et des fêtes, qu'entourent, d'un côté, l'hôtel

des échevins, où les comtes de Flandre viennent prendre possession de

l'autorité; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, où le martyre

place une autre couronne sur leur front.

Marguerite d'York, accompagnée d'une suite nombreuse, arriva le 25

juin 1468 à l'Écluse et elle y reçut le lendemain, à l'hôtel de Gui de

Baenst, la visite du duc de Bourgogne. «Ils avoient devisé longuement

ensemble en plusieurs gracieux devis,» lorsque le sire de Charny

s'approcha du duc, en lui disant: «Monseigneur, puisque Dieu vous a

amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble

que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection

que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.»

Aussitôt après eut lieu la cérémonie des fiançailles.

Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau à Damme, où elle

épousa, le lendemain, le duc Charles, en présence des archevêques

d'York et de Trèves, des évêques de Salisbury, de Liége, de Metz,

d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Térouane. De là,

la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vêtue d'une

longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large

collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze

cents chevaux suivaient sa litière ornée de marguerites et de lacs

d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste

enceinte de la ville, ornée d'arcs de triomphe et d'échafauds où l'on

avait figuré des allégories empruntées à la Bible. Ici c'était

l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique

des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis

que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tête des feuilles de

rose. Le duc et la duchesse assistèrent à une joute sur la place du

Marché. Elle était close de tous les côtés. Près des halles, on voyait

un arbre doré et un géant que conduisait un nain. La reine de l'île

Inconnue annonçait qu'elle promettait ses bonnes grâces à celui qui

pourrait la délivrer des mains du bâtard de Bourgogne, qui avait réglé

cette fête d'après une vision que lui avait envoyée, disait-il, la

déesse Vénus, en se réservant à lui-même le nom de chevalier de

l'Arbre d'or.

Lorsque quelques lances eurent été rompues, un splendide banquet fut

servi à l'hôtel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent

étalées, et plusieurs entremets y rappelèrent la joie avec laquelle le

peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut

d'abord une licorne qui portait un léopard. Ce léopard tenait d'une

main la bannière d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un maître

d'hôtel la prit, et la remit à genoux au duc, en lui disant:

«Très-excellent, très-haut et très-victorieux prince, le fier et

redouté léopard d'Angleterre vous fait présent d'une noble

marguerite.»

A la licorne succéda un énorme lion aux griffes redoutables, et tout

d'or (c'était l'emblème de la Flandre puissante et riche); il portait

la naine de mademoiselle de Bourgogne, vêtue en bergère. Sa gueule

s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une élégante ballade:

Bien vienne la belle bergère

De qui la beauté et manière

Nous rend soulas et espérance!

Bien vienne l'espoir et la fiance

De cette seigneurie entière!

. . . . . . . . . . . . . . . .

C'est la source, c'est la minière

De nostre force grande et fière;

C'est nostre paix et asseurance;

Dieu louons de telle alliance;

Crions, chantons à lie chère:

Bien vienne!

Le lendemain, il y eut une autre joute où brillèrent les sires de

Château-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi

splendide que le premier, où furent représentés les douze travaux

d'Hercule, source féconde de préceptes moraux.

Hercules se trouva assailli des lyons;

Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons.

Les trois lyons terribles par Hercules vaincus,

C'est le monde, la chair et le diable de plus.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or soyons bataillans des glaives de vertus.

Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn

descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui était

une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intérêt à ces

joutes, ce fut la présence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris

le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait

captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre

part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue:

«Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames et

damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né

du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la

conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé

par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que

le chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame

d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait

néanmoins quelque espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps

nourri dans son cœur, lui a fait éprouver plus d'angoisses et de

peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une espérance désespérée,

il osa, mais en vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon

d'amour. Plein de déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu

des bois, des roches et des montagnes où, pendant neuf mois, il ne

vécut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame,

reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante,

chargée de lui dire que les biens d'amour doivent être mérités par de

longs travaux et de longues souffrances; que plus ils coûtent, plus on

s'y attache, et que de tous les péchés d'amour, le plus grand est le

désespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher à oublier sa

tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier,

afin de pouvoir raconter à sa dame ses diverses aventures. Le

chevalier l'a crue volontiers, et bien que, né au pays d'Esclavonie,

il ignore les usages de ces contrées, il s'est souvenu comment

plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, étant venus au royaume

de France pour acquérir louanges et vertus, y avaient été si

honorablement accueillis que leurs successeurs infidèles révèrent

encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrétiens. Il a

entendu surtout célébrer la puissance et les vertus de l'illustre

maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle errante qu'il

s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé la noble

emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui

permettre d'y prendre part.»

Cette lettre était signée: «_le Chevalier esclave_.» La joute confirma

peu ce qu'elle annonçait, car le Chevalier esclave, après avoir fait

le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vêtus selon l'usage

d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg,

Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacèrent. Philippe de

Poitiers se fit conduire sur la place du Marché par une jeune fille

qui était vêtue de satin, et qui montait un cheval dont les

mouchetures figuraient l'hermine; elle était admirablement belle, et

on la nommait _la Dame blanche_.

Le jeudi joutèrent le comte de Solms, le bâtard Baudouin de Bourgogne

et le sire de Renty. On continua à représenter au banquet les travaux

d'Hercule.

Le vendredi, Adolphe de Clèves jouta contre le comte de Scales, le

comte de Roussy et le sire de Rochefaye.

Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le

comte de Woodeville, frère de la reine d'Angleterre, le marquis de

Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crèvecœur, de

Ternant, de Carency et de Contay.

Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant

quelques lances avec Adolphe de Clèves. Aussitôt après on enleva la

loge des juges, et le tournoi commença. Tous ceux qui avaient pris

part aux joutes, et le duc lui-même aussi bien que les autres,

parurent sur des chevaux harnachés de velours violet sur lequel était

brodé un arbre d'or. Le comte de Joigny se présenta avec vingt-cinq

chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires

de Commines, d'Aymeries, d'Humières, les deux bâtards d'Auxy, un

Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre

Metteneye et Pierre Stalins.

Là s'arrêtèrent les fêtes. La peste venait de se déclarer avec une

grande violence à Bruges. Adrien de Borssele y avait succombé, et l'on

prétendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par

le fléau, infectaient, par la communication des dépouilles des

pestiférés, les sources, les puits et jusqu'à l'eau bénite des

églises.

Le duc de Bourgogne s'était rendu en Hollande où il ne comptait faire

qu'un court séjour. Les trêves qu'il avait accordées à Louis XI

étaient près d'expirer, et leur terme devait être le signal de

l'effroyable conflagration où Charles voulait précipiter la monarchie

française pour se venger de ses intrigues et de son hostilité. Il

semblait que l'on fût revenu à la triste et fatale époque du traité de

Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi

d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre

tous, _super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos_,

avait été conclue le 24 février 1467 (v. st.), et l'évêque de Bath,

chancelier d'Angleterre, en réclamant au mois de mai d'importants

subsides du parlement, avait annoncé que les ducs de Bourgogne et de

Bretagne offraient leur appui pour dompter la rébellion de Louis,

usurpateur des droits que la victoire avait attribués à Henri V.

Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses à

l'ardente impétuosité de ses ennemis, et tandis que l'archevêque de

Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des félicitations peu

sincères sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces

considérables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande,

et ordonna aussitôt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.

Il était trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris

et vaincus, avaient été réduits à demander la paix. Charles ne pouvait

compter sur eux, mais il avait juré par saint George que, dût le roi

de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait

jamais, et il continuait sa marche vers Péronne avec une armée de

seize ou dix-huit mille Flamands et Picards réunis à la hâte.

Si le roi de France eût attaqué en ce moment les Bourguignons, leur

position eût été précaire. Le comte de Dammartin le pressait de

profiter d'une occasion si favorable. «Maugré en ait ma vie, disait

chacun au camp français, depuis le plus petit page jusqu'aux

capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui

menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le

royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race,

quoiqu'elle ait son origine à l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas

introduit les Anglais en France, chassé le roi légitime de ses Etats,

assiégé ses villes et ravagé ses pays? N'ont-ils pas outragé le roi

Charles et arraché par violence les fleurons de sa couronne? Race

maudite et exécrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi

et dévaster ses Etats? N'est-ce pas assez que déjà une fois il ait

planté ses bannières devant Paris? Insurrection semblable à celle qui

fit précipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'espérons, y mènera

Charles, ce maudit allié des Anglais, cet orgueilleux et perfide

rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main?

N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cités de Gand et

de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris?

Puisse la foudre l'écraser! Plût à Dieu que le roi nous permît de nous

venger de lui, de brûler et de piller tout ce qui lui appartient, de

mettre à mort tous ceux qui lui obéissent!»

Le connétable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La

situation de ses domaines, placés sur les frontières des Etats des

deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou

de l'autre pouvait être dangereuse pour lui, et il était d'autant plus

favorable à la paix qu'il espérait en être l'arbitre.

Cependant le roi hésitait: un jour, il expédiait des émissaires à

Liége pour y préparer une révolte; le lendemain, il envoyait au duc

soixante mille écus d'or pour l'apaiser. Mécontent du mauvais succès

de ses ambassades, peu porté d'ailleurs à une guerre où la moindre

défaite eût pu rallier contre lui tous les anciens confédérés de la

ligue du Bien public, il arriva à penser qu'il ferait bien de voir

lui-même le duc de Bourgogne, car il présumait assez de son habileté

pour croire qu'il obtiendrait aisément, sans l'intervention de ses

capitaines et de ses négociateurs, les concessions que les

circonstances semblaient devoir imposer à son ennemi: la plus

importante devait être la restitution des villes de la Somme.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 7 / 27 段