«Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et

restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le

duc intercéder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et

lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous

plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous

assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu'à mon

retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.»

Le sire de la Gruuthuse se hâta de rejoindre le duc; il lui représenta

l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous

les bannières des métiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans

toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le théâtre de

l'émeute. A ce récit, Charles frémissait de colère et souhaitait

d'être loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains.

«Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur

qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrême

volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter

l'espée si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il

pooit vivre.» Sans attendre plus longtemps, il monta à cheval en robe

noire, et se dirigea vers le Marché du Vendredi, suivi de ses archers

qui s'avançaient l'arc bandé. A la vue du peuple, sa fureur redoubla:

«Mauvaises gens! s'écria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous

agitez-vous?» Et d'un petit bâton qu'il tenait à la main, il commença

à frapper à droite et à gauche. «Frappez, monseigneur! répondit le

peuple sans s'écarter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons

volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez.» Il se

trouva toutefois dans cette multitude agitée un homme qui se souvint

de la _mer rouge_ de Gavre, où Charles avait combattu à côté de son

père, et le fer d'une pique se croisa avec le bâton dont le duc venait

de le toucher: le danger était grand. «Là il n'y avoit ne archier, ne

noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust

volu estre en Inde pour sauveté de sa vie et souverainement pour le

jeune prince qu'ils réputoient estre venu là doloreusement en sa

mort.»

Le sire de la Gruuthuse n'hésita plus à exercer sur le duc de

Bourgogne l'autorité que lui assuraient ses longs services et sa haute

vertu. «Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix énergique.

Voulez-vous par votre témérité nous faire égorger tous à notre grande

honte, sans que nous puissions nous défendre? Ne comprenez-vous pas où

vous êtes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tiennent moins

qu'à un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos

paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou

d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si

vous êtes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il

vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce

n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutôt à

apaiser ce pauvre peuple égaré. Descendez de cheval, au nom de Dieu,

et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira

bien.»

Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se

calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient

pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et

n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils

le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres,

entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres

chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous

garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous

vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de

vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai

faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous

accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer

en paix.»--«_Wel gekomen! wel gekomen!_ répondirent les bourgeois,

soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous

vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces

paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la

rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule

tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et

déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un

bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis,

arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après

l'autre pour nous faire mourir.»--«Arrêtez! arrêtez!» répètent les

Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes

contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire

raison de ces _leverheeters_ qui ruinent notre ville, nous réduisent à

mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de

mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et

maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des

seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres

deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est

vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions

d'écouter nos plaintes.»

Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans

se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il

frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on

l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville

qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas

vrai?--Oui, oui, s'écria le peuple.--Vous voulez qu'on abolisse les

gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?--Oui, oui, répondit le

peuple.--Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et

qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme

autrefois?--Oui, oui, continua la foule.--Vous voulez qu'on vous rende

vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il

pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se

tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de

mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y

fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu

approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai

fait pour le peuple et pour son bien.»

Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle

nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme,

répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour

l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les

exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et

Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où

plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et

sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris

de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus

violente quand il rentra dans son hôtel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée,

convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y

assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en

secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives

acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés

et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le

deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc

aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la

ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin,

le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait

peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant

trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de

plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures,

lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne

tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques

instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne,

parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem,

et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes

les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution

des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même

traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et

chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre

Huereblock et les autres _leverheeters_. Le duc avait également promis

d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de

saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple

déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de

démurer.

Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin

avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait

apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme

otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait

fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant.

Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à

Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en

quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le

Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y

étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux

prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une

charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour

apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la

domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à

toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes,

trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument

propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte

de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de

comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis,

émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux

sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins

ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable

ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant

aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de

Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja

porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois

de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy

leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de

France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises,

apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser

leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir

de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu

l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de

Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une

démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs

français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray

au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en

cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui

j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le

prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y

mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance

que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les

premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait

d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt

l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages

de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été

confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil

condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451

de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais

déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges

de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche

n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de

Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé

trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta

de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour

chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne

laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les

champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son

armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier

effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de

Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir

la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre

guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les

Bretons.»

Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence

ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de

Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence

dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges,

leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre _Perron_, qu'ils

considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à

Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands

étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée.

Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la

prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.

Gentis et invictæ gloria nuper eram.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Desine sublimes vultus attollere in auras.

Disce meo casu perpetuum esse nihil.

Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de

Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires

de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke, à la journée de Brusthem,

les communes flamandes s'étaient généralement montrées peu disposées à

s'associer à la guerre contre les bourgeois de Liége. Elles avaient

laissé le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles

avaient été invitées à faire prendre les armes à tous les feudataires

sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur

assentiment à une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres

difficultés s'étaient élevées relativement aux monnaies. Gand persista

dans sa résistance, même après que Charles de Bourgogne, à peine

rentré dans son camp de Saint-Trond, eut adressé aux quatre membres de

Flandre une lettre où il se plaignait en termes sévères de

l'inexécution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer

dorénavant «tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit jà besoing de

aultrement y pourvoir, car il nous déplairoit, se, par faulte de bonne

obéissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous

avons tousjours désiré: ce que en votre défault ferions.»

Cependant la gravité de la situation politique, telle qu'elle

résultait des démêlés du duc de Bourgogne et du roi de France,

semblait rendre ces menaces moins sérieuses, en les subordonnant aux

conditions incertaines d'un avenir éloigné. Charles voulait se venger

de Louis XI; il s'était uni au duc de Bretagne et au duc d'Alençon

pour le combattre; en même temps, quoiqu'il eût coutume de répéter

qu'il était le plus proche héritier de la maison de Lancastre, et

malgré l'affection particulière qu'il lui avait toujours portée, il

cherchait à former une alliance étroite avec la dynastie d'York, à

laquelle la couronne d'Angleterre semblait définitivement assurée.

Elle devait être confirmée par son mariage avec une sœur d'Edouard

IV. Il eût été imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au

moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait

besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trésors. Un

mandement fut bientôt publié en Flandre pour que tous les hommes

astreints au service militaire s'assemblassent à Saint-Quentin le 16

décembre, et, peu de jours après, les états de Flandre furent

convoqués à Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles

avait droit à des aides: d'abord, pour son récent avénement; ensuite,

pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, à

cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Liégeois. Ce fut

ainsi qu'il demanda successivement à la Flandre un million de ridders,

au Brabant trois cent mille lions.

Les états de Flandre s'étaient ajournés au 24 janvier; après d'assez

longues délibérations, ils accordèrent au duc le subside qu'il

demandait; les villes du Brabant s'y soumirent à leur exemple. Le

Hainaut accorda également une aide considérable. Le duc s'était rendu

lui-même à Mons; mais il avait déjà été contraint, par les retards qui

contrariaient ses négociations avec ses alliés, d'accepter de

nouvelles trêves, et il jugea utile d'en profiter pour faire

reconnaître son autorité dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de

Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il

fit solennellement son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous

les bannis qui n'avaient point pris part à des séditions. Il semblait

qu'il cherchât à se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient

été toujours plus favorables à ses intérêts que les autres membres de

Flandre, et on l'entendit répondre à leurs acclamations, en criant:

_Noël!_ comme eux. L'évêque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat

le conduisirent à la cathédrale, où, selon un ancien usage, il tira

l'épée en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea

vers la grande salle de l'hôtel des échevins, où il reçut, en échange

de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assemblés sur la

place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc

deux images habilement ciselées, qui représentaient saint George et

sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les

priviléges du Franc. Puis, après s'être éloigné quelques jours pour

aller prêter les mêmes serments à Damme, à l'Ecluse et en Zélande, il

tint, le 8 mai, à l'église de Notre-Dame, son premier chapitre de la

Toison d'or, où il reçut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de

Savoie, qui avait été longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mêmes

motifs politiques avaient fait citer à ce chapitre le comte de Nevers,

et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de

comparaître, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le

moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva,

alla arracher son écusson, et le jeta à ses pieds, en le remplaçant

par un tableau noir où il était dit qu'il n'avait pas répondu à la

citation qui lui avait été adressée et qu'il avait manqué aux lois de

l'honneur et aux devoirs de la foi chrétienne. Les sires de Croy et de

Lannoy, plus courageux, se rendirent à Bruges. Mais le duc ne voulut

point, malgré toutes leurs justifications, leur permettre d'assister à

la réunion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils

obtinrent seulement que leur écusson ne serait point enlevé, et qu'à

l'appel de leur nom, Toison d'or les représenterait à l'offrande.

Dans ce même chapitre où fut condamné le comte de Nevers, où furent

repoussés les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus,

suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait

manquer à leur perfection morale, remontrèrent au duc de Bourgogne:

«Que mondict seigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle

parfois un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aucunes fois

en parlant des princes;

«Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis

valoir en ses anciens jours;

«Que quand il fait ses armées, lui pleust tellement drechier son

faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez,

comme ils ont esté par cy-devant;

«Qu'il veuille estre bénigne et attrempé, et tenir ses pays en bonne

justice;

«Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre

véritable en ces paroles;

«Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en

guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.»

Derniers souvenirs des temps de la féodalité, où le prince n'était que

le premier parmi ses égaux, _primus inter pares_.

Quelle que fût la splendeur de la solennité de la Toison d'or, le duc

réservait toute sa magnificence pour les fêtes de son prochain mariage

avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe

si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus

fidèle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'années avant

sa chute. Il avait, en même temps, réglé l'administration des affaires

publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques détails à

cet égard.

L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre

et les finances.

Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un évêque

vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit maîtres

des requêtes, de quinze secrétaires. Le duc, jaloux de rendre justice

à l'homme faible comme à l'homme puissant, tenait des audiences

publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur

un fauteuil tapissé de drap d'or, au milieu de ses écuyers, de ses

chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de

venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un

huissier, un secrétaire, se tenaient à genoux devant lui pour les lire

et inscrire la décision qui les terminait.

A l'exemple de Louis XI, il avait créé un prévôt des maréchaux à qui

il transmettait ses ordres pour les procès criminels. Ce prévôt des

maréchaux, nommé Maillotin du Bac, exerçait avec rigueur une

juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confiée qu'à

leurs propres magistrats, jugeant que ce n'était point trop qu'il

fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de décider de ce

que l'homme a de plus précieux, de son honneur et de sa vie.

Pour «la justice à main forte,» c'est-à-dire pour la guerre, quatre

chevaliers étaient chargés de soumettre leurs rapports au duc.

L'administration des finances était surtout digne d'éloges par l'ordre

sévère qui y régnait. «Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous

le duc Philippe, ce renommé et grand homme en richesse et en sens,

Piètre Bladèlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc,

maistre de l'espargne et le plus haut en crédence que l'on vît

oncques, combien que celle crédence n'estoit pas au gré de tous, car

moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit

sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit

de si près, qu'à peine ne lui pooient riens estordre; il estoit

maistre d'ostel du duc, un des quatre trésoriers de l'ordre de la

Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que

ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il

dressa le fait du duc merveilleusement bien, et là où il avoit plaie

et deschirement par finances, trouva manière de les radouber et de les

saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient à cour, tous

les fit acheter à argent comptant et les marchans contenter sans

criée: en quoy il fit honneur à la maison et à son maistre salut. Si

le cognut très-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui

donna-t-il celle haute autorité; car certes sages hom estoit et de

grand poix, belle personne et de belles mœurs, et le plus diligent et

de grand labeur en ce qu'avoit à faire que l'on congneust.» Bladelin

avait été chargé par le duc Philippe de la direction de toutes les

dépenses relatives à son projet de croisade; il employa ses richesses

à bâtir une ville, Middelbourg, où il fit établir, par des ouvriers

venus de Dinant, une _batterie_ qui obtint des priviléges du roi

d'Angleterre, Edouard IV.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 6 / 27 段