bientôt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement
malade que l'on crut que sa fin était proche. Le comte de Charolais
était alors à Bruxelles près de lui; il profita aussitôt de l'absence
des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et créa
de nouveaux capitaines dans tous les châteaux soumis à leur autorité.
Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son
fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats.
Cependant les intrigues du sire de Quiévraing, fils aîné du sire de
Chimay, réussirent à renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et dès
le lendemain, le duc révoqua ce qu'il avait fait la veille. La colère
du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste
adressé aux bonnes villes, il déclara les Croy ses ennemis et défendit
de les aider. Il menaça de sa vengeance le sire de Quiévraing s'il ne
s'éloignait point: celui-ci, qui avait été jadis la première cause des
querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe
et lui raconta ses périls. L'indignation du vieux prince fut si vive
qu'il se plaça, un épieu à la main, à la porte de son hôtel, en disant
qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A
peine parvint-on à l'apaiser; le sire de Quiévraing jugea, néanmoins,
prudent de s'éloigner: une autorité fondée sur le caprice d'un prince
septuagénaire et malade, autorité que la mort pouvait briser chaque
jour, ne lui paraissait plus assez sûre.
Dès ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du
gouvernement, et, la veille de Pâques 1465 (13 avril), le duc se
réconcilie publiquement avec lui. Douze jours après, le duc de
Bourgogne fait reconnaître, dans une assemblée générale des états de
Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son
héritier, en lui donnant le commandement de l'armée destinée à envahir
la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien à redouter des
sires de Croy, se trouve enfin face à face avec Louis XI, prêt à lui
opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les
discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps
préparée s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frère
du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon, de Nemours, de
Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois;
le comte de Warwick a été chargé de se rendre en Flandre pour y
adhérer.
Le 15 mai 1465, le comte de Charolais réunissait au Quesnoy les plus
nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le
4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent
leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de résistance. Les communes,
dont les priviléges étaient étouffés; la noblesse, dont les services
étaient méconnus; le clergé, dont les favoris de Louis XI
envahissaient les dignités, considéraient le comte de Charolais comme
leur libérateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'armée du
roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, près de la tour de
Montlhéry: après avoir assisté à une mêlée confuse où les deux partis
prennent la fuite, après avoir vu tomber autour de lui les sires
d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, blessé
lui-même à la gorge et à la poitrine, campe au milieu des morts sur le
champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se
conclut à Conflans ce fameux traité qui, en anéantissant l'autorité
royale au profit d'une féodalité nouvelle, devait toutefois être plus
utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de
divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaçait un conseil de
trente-six membres choisi par les représentants du clergé, de la
noblesse et des communes, chargé de satisfaire aux plaintes des grands
et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme
et recevait le comté de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage
la Normandie; le comte de Saint-Pol était créé connétable; le duc de
Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations
prononcées par le roi étaient annulées.
Le vieux duc sentit son cœur s'ouvrir aux émotions de la joie
paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer à Bruxelles,
venait d'ajouter à ses palmes de Montlhéry celles d'une expédition
contre les Liégeois; mais le comte de Charolais le quitta bientôt pour
accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à pied, en pèlerinage, à
Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer,
accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se
rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Liégeois,
secrètement excités par des conseils étrangers, Louis XI avait
reconquis la Normandie et entamé des négociations avec les Anglais. Le
comte de Charolais se préparait à ramener ses bannerets en France
lorsque Liége prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la
guerre pour étouffer cette seconde insurrection, que termina le sac de
Dinant, où une population tout entière disparut au milieu des flammes,
sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait été impuissante à
défendre. Déjà le comte de Charolais avait adressé au roi de France
une lettre où l'on remarquait ces paroles: «Monseigneur, il est vray
qu'aucun parlement a esté tenu entre vos gens et ceux du roi
d'Angleterre, et tellement besongné que vous estes content, dont j'ay
esté adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui
y sont comprises, leur aider à avoir Abbeville et la conté de
Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy
et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble
que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que
d'estre cause de le mettre ès mains des Englois: pourquoy je vous
supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire
cesser le tout.»
Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction
des affaires, la santé de son père continuait à décliner, et avec elle
son intelligence, jadis si élevée et si profonde. Le duc Philippe
passait toutes ses journées dans une petite chambre où il aiguisait
des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou réunissait des débris
de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et là se bornaient toutes
les occupations d'un prince naguère encore l'arbitre du monde
chrétien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait été frappé l'année
précédente dans un accès de colère contre les trésoriers qui ne
payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribué à
épuiser ses forces, et ses médecins suivaient avec inquiétude les
rapides progrès de ses infirmités, lorsque le vendredi 12 juin 1467,
il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les
symptômes s'aggravèrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais,
qui accourut aussitôt de Gand; mais il trouva, à son arrivée, son père
abandonné de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Déjà il ne
parlait plus, et ce même jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures
du soir, il rendit le dernier soupir.
Philippe était âgé de soixante et onze ans; son règne avait duré près
d'un demi-siècle, et devait être le plus glorieux de la domination
bourguignonne. Non-seulement il avait réuni de nombreux Etats à
l'héritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de
vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la
guerre par le développement pacifique du commerce et des arts. Tel
avait été l'éclat de ses triomphes, telle avait été la renommée de sa
puissance, qu'il avait, disait-on, refusé trois fois l'Empire, et l'on
ajoutait que les Milanais et les Génois n'attendaient que son
assentiment pour arborer sa bannière au delà des Alpes. «Je m'ose fier
en la miséricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y
a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la très-extrême et
très-abondante mondaine félicité qu'il a eue et obtenue tout son
vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus
qu'oncques homme... Il a été glorieux au monde, béat et plein de
bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout
honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous
roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux; les cieux l'ont
magnifié de leurs graces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus.
Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses
voiles.»
De magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat.
De chaque côté du cortége funèbre s'avançaient seize cents hommes
tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son
fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de
métiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf
cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient; puis
s'avançaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Créquy,
le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines,
de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bourgogne et de Brabant. Les
comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le
sire de Châlons soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de
Bourbon et Adolphe de Clèves menaient le deuil; toute l'église de
Saint-Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui
brûlaient sous les nefs était si considérable, que la chaleur
contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images
des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner
au-dessus de lui pour le bénir.
Au delà de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain,
l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le
réunir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien à ses adversaires,
pour lesquels il s'était montré cruel et impitoyable, qu'à ses
serviteurs et à ses amis, qui avaient proclamé ses bienfaits en
effaçant le surnom de Philippe l'_Asseuré_ pour le remplacer par celui
de Philippe le Bon.
LIVRE DIX-NEUVIÈME.
1467-1476.
Charles le Hardi ou le Terrible.
Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.
Sédition à Gand.--Résistance de l'esprit communal.
Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.
Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du
duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux
plus grands malheurs.
L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il
annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses
vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la
prospérité.
Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la
heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre
violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais
plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une
tempête.
Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise
en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son
pouvoir.
Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires;
dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de
Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de
Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que
les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot
et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en
politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort
qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la
conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus
en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la
démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur
des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au
dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait
les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant:
épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme,
abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie
des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par
les siècles.
Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et
entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans
cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se
proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans
ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait
les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son
salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets
étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à
tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des
châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel,
quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en
plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin
d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par
cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust
bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait
point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même
était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges
ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en
sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que
le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy
que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits
licencieux qui formèrent le livre des _Cent nouvelles nouvelles_, mais
il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de
Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels
il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que
Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal
bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible
jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait
à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons
le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide
et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée,
opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison,
et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font
excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts
des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien
adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de
démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la
force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste,
durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à
Genappe le disciple de Philippe l'_Asseuré_, «qui vouloit toutes
matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au
duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France
Charles VII pour modèle.
Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut
jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il
avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France,
patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère
se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.
Le 19 juin, quatre jours après la mort du duc Philippe, Charles,
écrivant à Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur,
et allègue l'exemple même du roi de France, qui ne donne pas ce titre
à l'Empereur, dont relève le Dauphiné.
Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'année
précédente avec le roi d'Angleterre.
La situation dans laquelle se trouvait l'héritage du duc Philippe au
moment où il le recueillit légitimait les plus hautes espérances.
L'ordre régnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait
laissé à son successeur un trésor plus considérable: on l'évaluait,
dit Olivier de la Marche, «à deux millions d'or en meubles seulement,
savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs
d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues,
la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et
moult bien étoffée.» Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient
excité contre le duc Charles la haine de son père, s'inclinaient
humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chéri
«comme fils de prince,» paraissaient disposées à saluer avec joie son
avénement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles
se flattaient d'y voir disparaître avec lui les rigueurs qui avaient
signalé son triomphe, et attendaient leur liberté du jeune prince,
dont elles avaient elles-mêmes défendu la liberté, alors qu'elle était
menacée et opprimée comme la leur par des ennemis communs; elles
devaient bientôt apprendre que si le comte de Charolais s'était senti
assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se
croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.
Charles avait quitté Bruges pour se rendre à Gand, où devait avoir
lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait,
et il avait pris avec lui le trésor de son père. Selon l'usage, il
coucha à Zwinarde, et le lendemain il entra à Gand. Toutes les rues
étaient tendues de tapisseries, toutes les places ornées de somptueux
échafauds, où l'on représentait d'ingénieux mystères. Les bourgeois,
confiants dans l'avenir, avaient multiplié à l'envi les symboles de
leurs espérances et de leur allégresse. Non-seulement ils se
souvenaient de l'affection qu'ils avaient témoignée au duc Charles
pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution
complète de leurs franchises était prochaine, qu'ils avaient le droit
de la réclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait
qu'un devoir. Dès la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne
trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; près
d'eux se tenait un frère prêcheur, maître Nicolas Bruggheman, le
célèbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son
discours à modérer les rigoureuses conditions du traité de Gavre.
Lorsqu'après avoir entendu la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, et
avoir juré à Saint-Jean le maintien des priviléges des Gantois, il se
rendit à l'Hoog-huys, au Marché du Vendredi, pour recevoir le serment
du peuple, les doyens, les échevins et les plus notables habitants
s'agenouillèrent en le suppliant de rendre à la ville de Gand
l'ancienne autorité qu'elle exerçait sur la châtellenie et d'autres
droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit
répondre qu'il désirait que ces demandes lui fussent remises par
écrit, et qu'il ferait connaître son intention à cet égard dans le
délai de trois jours.
Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation
imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages
espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand
nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la
châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux
où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis
offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant
aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries
les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les
uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour
affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit,
dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem,
quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le
sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment,
quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons
maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et
d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la
nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de
ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et
s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit,
on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince
n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera
plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces
plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans
leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés
au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de
prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce
côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que
saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur
ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon
comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de
leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et
quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des
drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et
l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une
nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_),
ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à
nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et
les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le
prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à
Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils
fussent abolis.
Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe;
il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure
par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce
qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la
Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre
prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés
ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid,
vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous
avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc,
votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez
vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent;
faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et
que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en
supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien,
répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions,
je vous suivrai.»
Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand
l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les
bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi,
les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient
un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et
disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux,
ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le
lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec
des bâtons ferrés.»--«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui
étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince.
Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les
siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère;
nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais
larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par
leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se
rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les
punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le
disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des
loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi
traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui
sommes son peuple.»