L'occasion favorable que le comte de Charolais attendait se présenta

bientôt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement

malade que l'on crut que sa fin était proche. Le comte de Charolais

était alors à Bruxelles près de lui; il profita aussitôt de l'absence

des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et créa

de nouveaux capitaines dans tous les châteaux soumis à leur autorité.

Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son

fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats.

Cependant les intrigues du sire de Quiévraing, fils aîné du sire de

Chimay, réussirent à renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et dès

le lendemain, le duc révoqua ce qu'il avait fait la veille. La colère

du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste

adressé aux bonnes villes, il déclara les Croy ses ennemis et défendit

de les aider. Il menaça de sa vengeance le sire de Quiévraing s'il ne

s'éloignait point: celui-ci, qui avait été jadis la première cause des

querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe

et lui raconta ses périls. L'indignation du vieux prince fut si vive

qu'il se plaça, un épieu à la main, à la porte de son hôtel, en disant

qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A

peine parvint-on à l'apaiser; le sire de Quiévraing jugea, néanmoins,

prudent de s'éloigner: une autorité fondée sur le caprice d'un prince

septuagénaire et malade, autorité que la mort pouvait briser chaque

jour, ne lui paraissait plus assez sûre.

Dès ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du

gouvernement, et, la veille de Pâques 1465 (13 avril), le duc se

réconcilie publiquement avec lui. Douze jours après, le duc de

Bourgogne fait reconnaître, dans une assemblée générale des états de

Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son

héritier, en lui donnant le commandement de l'armée destinée à envahir

la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien à redouter des

sires de Croy, se trouve enfin face à face avec Louis XI, prêt à lui

opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les

discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps

préparée s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frère

du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon, de Nemours, de

Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois;

le comte de Warwick a été chargé de se rendre en Flandre pour y

adhérer.

Le 15 mai 1465, le comte de Charolais réunissait au Quesnoy les plus

nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le

4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent

leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de résistance. Les communes,

dont les priviléges étaient étouffés; la noblesse, dont les services

étaient méconnus; le clergé, dont les favoris de Louis XI

envahissaient les dignités, considéraient le comte de Charolais comme

leur libérateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'armée du

roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, près de la tour de

Montlhéry: après avoir assisté à une mêlée confuse où les deux partis

prennent la fuite, après avoir vu tomber autour de lui les sires

d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, blessé

lui-même à la gorge et à la poitrine, campe au milieu des morts sur le

champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se

conclut à Conflans ce fameux traité qui, en anéantissant l'autorité

royale au profit d'une féodalité nouvelle, devait toutefois être plus

utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de

divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaçait un conseil de

trente-six membres choisi par les représentants du clergé, de la

noblesse et des communes, chargé de satisfaire aux plaintes des grands

et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme

et recevait le comté de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage

la Normandie; le comte de Saint-Pol était créé connétable; le duc de

Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations

prononcées par le roi étaient annulées.

Le vieux duc sentit son cœur s'ouvrir aux émotions de la joie

paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer à Bruxelles,

venait d'ajouter à ses palmes de Montlhéry celles d'une expédition

contre les Liégeois; mais le comte de Charolais le quitta bientôt pour

accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à pied, en pèlerinage, à

Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer,

accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se

rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Liégeois,

secrètement excités par des conseils étrangers, Louis XI avait

reconquis la Normandie et entamé des négociations avec les Anglais. Le

comte de Charolais se préparait à ramener ses bannerets en France

lorsque Liége prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la

guerre pour étouffer cette seconde insurrection, que termina le sac de

Dinant, où une population tout entière disparut au milieu des flammes,

sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait été impuissante à

défendre. Déjà le comte de Charolais avait adressé au roi de France

une lettre où l'on remarquait ces paroles: «Monseigneur, il est vray

qu'aucun parlement a esté tenu entre vos gens et ceux du roi

d'Angleterre, et tellement besongné que vous estes content, dont j'ay

esté adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui

y sont comprises, leur aider à avoir Abbeville et la conté de

Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy

et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble

que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que

d'estre cause de le mettre ès mains des Englois: pourquoy je vous

supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire

cesser le tout.»

Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction

des affaires, la santé de son père continuait à décliner, et avec elle

son intelligence, jadis si élevée et si profonde. Le duc Philippe

passait toutes ses journées dans une petite chambre où il aiguisait

des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou réunissait des débris

de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et là se bornaient toutes

les occupations d'un prince naguère encore l'arbitre du monde

chrétien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait été frappé l'année

précédente dans un accès de colère contre les trésoriers qui ne

payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribué à

épuiser ses forces, et ses médecins suivaient avec inquiétude les

rapides progrès de ses infirmités, lorsque le vendredi 12 juin 1467,

il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les

symptômes s'aggravèrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais,

qui accourut aussitôt de Gand; mais il trouva, à son arrivée, son père

abandonné de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Déjà il ne

parlait plus, et ce même jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures

du soir, il rendit le dernier soupir.

Philippe était âgé de soixante et onze ans; son règne avait duré près

d'un demi-siècle, et devait être le plus glorieux de la domination

bourguignonne. Non-seulement il avait réuni de nombreux Etats à

l'héritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de

vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la

guerre par le développement pacifique du commerce et des arts. Tel

avait été l'éclat de ses triomphes, telle avait été la renommée de sa

puissance, qu'il avait, disait-on, refusé trois fois l'Empire, et l'on

ajoutait que les Milanais et les Génois n'attendaient que son

assentiment pour arborer sa bannière au delà des Alpes. «Je m'ose fier

en la miséricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y

a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la très-extrême et

très-abondante mondaine félicité qu'il a eue et obtenue tout son

vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus

qu'oncques homme... Il a été glorieux au monde, béat et plein de

bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout

honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous

roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux; les cieux l'ont

magnifié de leurs graces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus.

Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses

voiles.»

De magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat.

De chaque côté du cortége funèbre s'avançaient seize cents hommes

tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son

fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de

métiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf

cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient; puis

s'avançaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Créquy,

le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines,

de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bourgogne et de Brabant. Les

comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le

sire de Châlons soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de

Bourbon et Adolphe de Clèves menaient le deuil; toute l'église de

Saint-Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui

brûlaient sous les nefs était si considérable, que la chaleur

contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images

des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner

au-dessus de lui pour le bénir.

Au delà de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain,

l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le

réunir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien à ses adversaires,

pour lesquels il s'était montré cruel et impitoyable, qu'à ses

serviteurs et à ses amis, qui avaient proclamé ses bienfaits en

effaçant le surnom de Philippe l'_Asseuré_ pour le remplacer par celui

de Philippe le Bon.

LIVRE DIX-NEUVIÈME.

1467-1476.

Charles le Hardi ou le Terrible.

Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.

Sédition à Gand.--Résistance de l'esprit communal.

Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.

Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du

duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux

plus grands malheurs.

L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il

annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses

vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la

prospérité.

Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la

heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre

violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais

plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une

tempête.

Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise

en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son

pouvoir.

Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires;

dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de

Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de

Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que

les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot

et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en

politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort

qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la

conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus

en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la

démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur

des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au

dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait

les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant:

épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme,

abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie

des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par

les siècles.

Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et

entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans

cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se

proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans

ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait

les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son

salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets

étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à

tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des

châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel,

quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en

plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin

d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par

cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust

bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait

point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même

était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges

ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en

sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que

le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy

que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits

licencieux qui formèrent le livre des _Cent nouvelles nouvelles_, mais

il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de

Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels

il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que

Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal

bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible

jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait

à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons

le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide

et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée,

opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison,

et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font

excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts

des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien

adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de

démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la

force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste,

durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à

Genappe le disciple de Philippe l'_Asseuré_, «qui vouloit toutes

matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au

duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France

Charles VII pour modèle.

Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut

jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il

avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France,

patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère

se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.

Le 19 juin, quatre jours après la mort du duc Philippe, Charles,

écrivant à Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur,

et allègue l'exemple même du roi de France, qui ne donne pas ce titre

à l'Empereur, dont relève le Dauphiné.

Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'année

précédente avec le roi d'Angleterre.

La situation dans laquelle se trouvait l'héritage du duc Philippe au

moment où il le recueillit légitimait les plus hautes espérances.

L'ordre régnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait

laissé à son successeur un trésor plus considérable: on l'évaluait,

dit Olivier de la Marche, «à deux millions d'or en meubles seulement,

savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs

d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues,

la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et

moult bien étoffée.» Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient

excité contre le duc Charles la haine de son père, s'inclinaient

humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chéri

«comme fils de prince,» paraissaient disposées à saluer avec joie son

avénement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles

se flattaient d'y voir disparaître avec lui les rigueurs qui avaient

signalé son triomphe, et attendaient leur liberté du jeune prince,

dont elles avaient elles-mêmes défendu la liberté, alors qu'elle était

menacée et opprimée comme la leur par des ennemis communs; elles

devaient bientôt apprendre que si le comte de Charolais s'était senti

assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se

croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.

Charles avait quitté Bruges pour se rendre à Gand, où devait avoir

lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait,

et il avait pris avec lui le trésor de son père. Selon l'usage, il

coucha à Zwinarde, et le lendemain il entra à Gand. Toutes les rues

étaient tendues de tapisseries, toutes les places ornées de somptueux

échafauds, où l'on représentait d'ingénieux mystères. Les bourgeois,

confiants dans l'avenir, avaient multiplié à l'envi les symboles de

leurs espérances et de leur allégresse. Non-seulement ils se

souvenaient de l'affection qu'ils avaient témoignée au duc Charles

pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution

complète de leurs franchises était prochaine, qu'ils avaient le droit

de la réclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait

qu'un devoir. Dès la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne

trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; près

d'eux se tenait un frère prêcheur, maître Nicolas Bruggheman, le

célèbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son

discours à modérer les rigoureuses conditions du traité de Gavre.

Lorsqu'après avoir entendu la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, et

avoir juré à Saint-Jean le maintien des priviléges des Gantois, il se

rendit à l'Hoog-huys, au Marché du Vendredi, pour recevoir le serment

du peuple, les doyens, les échevins et les plus notables habitants

s'agenouillèrent en le suppliant de rendre à la ville de Gand

l'ancienne autorité qu'elle exerçait sur la châtellenie et d'autres

droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit

répondre qu'il désirait que ces demandes lui fussent remises par

écrit, et qu'il ferait connaître son intention à cet égard dans le

délai de trois jours.

Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation

imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages

espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand

nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la

châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux

où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis

offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant

aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries

les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les

uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour

affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit,

dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem,

quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le

sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment,

quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons

maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et

d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la

nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de

ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et

s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit,

on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince

n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera

plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces

plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans

leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés

au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de

prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce

côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que

saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur

ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon

comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de

leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et

quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des

drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et

l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une

nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (_leverheeters_),

ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à

nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et

les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le

prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à

Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils

fussent abolis.

Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe;

il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure

par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce

qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la

Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre

prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés

ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid,

vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous

avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc,

votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez

vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent;

faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et

que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en

supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.--Eh bien,

répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions,

je vous suivrai.»

Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand

l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les

bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi,

les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient

un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et

disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux,

ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le

lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec

des bâtons ferrés.»--«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui

étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince.

Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les

siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère;

nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais

larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par

leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se

rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les

punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le

disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des

loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi

traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui

sommes son peuple.»

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 5 / 27 段