L'un des hommes les plus illustres de ce siècle par sa science et son

génie, Æneas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le

nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui déchiraient

l'Europe et des rapides progrès du mahométisme qui s'avançait jusqu'au

Danube et semblait du rivage de la Grèce menacer déjà l'Italie, il

avait senti renaître en lui la sublime énergie d'Urbain II. Sa voix

puissante, qui convoquait aux périls de la guerre sainte les nobles et

les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute

l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne,

qui cherchait à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre

tous les princes, entreprendre la croisade, et il déclarait qu'en même

temps pontife et roi, il serait le premier à l'y suivre. «Le pontife

romain, aidé des Vénitiens et des Hongrois, accompagné du duc de

Bourgogne, aidé par le roi de France, peut, disait-il, détruire la

nation des Turcs. Les croisés n'accourront-ils point lorsqu'on

apprendra qu'il part lui-même avec le sacré collége des cardinaux? et

l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est résolu à

offrir non-seulement ses trésors, mais son propre sang pour le nom de

Jésus-Christ?» Pour ranimer le zèle de Philippe, il ajoutait que

l'empereur avait résolu de lui accorder le titre de roi avec le

vicariat impérial sur la France et sur tous les pays situés au delà du

Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses

populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans

tous les villages de la Flandre, les prêtres lisaient du haut de la

chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des

Jacobins, nommé Nicolas Bruggheman, prêcha la guerre sainte dans une

procession générale de l'église de Saint-Jacques; une multitude

immense se pressait autour de lui, sur ce marché du Vendredi, où tant

de fois des voix éloquentes avaient ému et transporté des imaginations

ardentes et passionnées. L'enthousiasme de la foi se réveillait de

toutes parts. Comme au onzième siècle, le peuple se réunissait par

troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers

les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille

hommes quittèrent ainsi les Etats du duc, et bientôt trois cent mille

pèlerins saluèrent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient,

le pape les envoyait au port d'Ancône.

Ce fut le 21 mai, deuxième jour de la Pentecôte, que le bâtard de

Bourgogne, après avoir pris la croix la veille, s'embarqua à l'Ecluse.

Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et

plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expédition.

Trois cent trente croisés y représentaient la commune de Gand. Le duc

de Bourgogne s'était rendu à l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre à

la voile vers ces mers éloignées, où, malgré sa vieillesse, il

espérait encore pouvoir bientôt les rejoindre. Ayant appris que le roi

de Hongrie, effrayé des désordres qui avaient signalé en 1396 la

marche des croisés, était peu disposé à les laisser passer par ses

Etats, il avait renoncé au projet de suivre la route signalée par les

revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure

avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vénitiens

s'engageaient à transporter ses hommes d'armes en Orient, de même que

jadis ils avaient reçu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de

Constantinople.

En ce moment, la réconciliation du duc de Bourgogne et du comte de

Charolais permettait de détourner les regards des embarras de la

situation intérieure pour les porter vers ces glorieux pèlerinages où

l'on avait vu six cent mille croisés fouler les bords de l'Oronte ou

la vallée de Rephaïm; mais ces rêves ne devaient pas être de plus de

durée que la réconciliation qui en était la base. Les sires de Croy

retrouvèrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refusât de

rétablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en

même temps qu'ils ramenaient au château d'Hesdin le vieux prince, que

Louis XI se hâta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans

cesse à enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'était point

assez qu'il eût recouvré les villes de la Somme, il voulait profiter

de ce premier succès pour se faire restituer également les

châtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement

des sommes qui avaient été stipulées dans l'éventualité du rachat de

ces châtellenies: le duc était toutefois trop sage pour retomber deux

fois dans la même faute. Il répondit que lorsque Philippe le Hardi

avait épousé Marguerite de Male, le roi de France avait disposé de

Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mâles, de manière à

ce qu'il n'y eût lieu à ce droit de retour que s'ils venaient à

manquer. Toutes ces tentatives du roi étaient plus favorables au comte

de Charolais que la soumission même du jeune prince, trop prompt, même

lorsqu'il cédait, à se laisser emporter par son caractère ardent et

impétueux. Philippe avait déclaré, l'année précédente, qu'il ne

rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gré du

roi de France. Eclairé davantage sur les desseins de Louis XI, il

n'hésita pas à lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions

pouvaient entraîner, cédant d'ailleurs aux vœux de ses Etats et au

mouvement de son cœur paternel, il était disposé à écouter les

prières de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pût bien le faire sans

sa permission, il le priait de ne pas manquer à la promesse qu'il lui

avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu à Louis XI; il

cherchait à les combattre en se plaignant longuement du comte de

Charolais, notamment de son alliance secrète avec le duc de Bretagne.

Malgré tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi

prit congé de lui pour se rendre à Rouen; mais il ne fit dans cette

ville qu'un court séjour et revint presque aussitôt en Artois. Les uns

disaient que c'était afin de pouvoir entamer plus facilement, grâce à

la médiation du duc, des négociations avec le roi Edouard d'York;

d'autres prétendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un

grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il

voulait se tenir prêt à se saisir aussitôt du château d'Hesdin et de

toutes les richesses qui y étaient déposées.

Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul

des constellations. Les dangers qu'elles annonçaient ne se

présentèrent point: la croisade seule languissait et s'éteignait sans

combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de

Bourbon avaient été envoyés à Rome pour s'excuser des retards qu'elle

subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur maître d'y

mettre un terme, et écrivit lui-même au duc de Bourgogne: «Le bruit

s'est répandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de

Bourgogne a résolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la

guerre aux Turcs; la Grèce aspire à la liberté, et déjà la terreur

s'est emparée des infidèles. Telle est la puissance de votre nom.

Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renommée? La

maison de France n'a-t-elle pas toujours placé sa gloire avant toute

autre considération? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins

en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement

et ne l'a pas tenu; il a annoncé son départ et il n'est pas parti.

Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des

ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne

nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres

affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous

ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la

cause du Sauveur.» Pie II n'avait que deux galères; mais sa résolution

restait inébranlable, et il quitta Rome, placé dans une litière dont

les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui épargner le spectacle

de la foule nombreuse des pèlerins, qui, tristes et découragés, se

préparaient à regagner leurs foyers. A peine était-il arrivé à

Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne réclamait de

nouveaux délais: on lui annonça au même moment que les Turcs avaient

envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint à Ancône, se fit porter au

bord de la mer, salua d'un œil mourant la flotte vénitienne, qu'on

signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte

expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de

Bari, d'où était parti Robert de Jérusalem, et le port de Venise, où

s'était embarqué Baudouin de Constantinople.

La flotte du bâtard de Bourgogne s'était dirigée vers le détroit de

Gibraltar. Si elle ne s'avança pas jusqu'aux Açores, qui reçurent vers

cette époque le nom d'Iles flamandes, à cause des colons envoyés dans

ces îles par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reçues de son

neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrêta du moins à

Marseille qu'après avoir délivré, sur les côtes de l'Afrique, la ville

de Ceuta, assiégée par les Mores. La peste avait enlevé le bailli de

Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et près de cinq cents hommes

d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille écus d'or qui

avaient été puisés dans le trésor du duc, pour entretenir cette

expédition pendant une année entière. La nouvelle de la mort du pape

vint augmenter le découragement des croisés bourguignons; ils

n'espéraient plus trouver des alliés qui les soutiendraient. Venise,

naguère si zélée, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan

n'agissait point, et le bâtard de Bourgogne, non moins étranger à la

pieuse ardeur des premiers croisés qui plaçaient le martyre au-dessus

de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidèles à

leurs serments, Frédéric de Witthem et Pierre de Waes continuèrent

leur voyage vers l'Orient, où ils acquirent, dit Olivier de la Marche,

grand honneur; car «ce n'estoit pas peu de chose après l'armée rompue

de soutenir la guerre contre les infidèles.» Les trois cent trente

croisés de Gand les avaient accompagnés, et ils se signalèrent par le

même courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y déposèrent, dans

l'église de Saint-Jean, leur bannière au lion d'argent, ils

rapportaient avec eux, en témoignage de l'accomplissement de leur

vœu, des lettres où le pape Paul II et le doge de Venise déclaraient

qu'ils avaient pénétré à trois cents lieues dans le pays des

Sarrasins, conquis des villes et des châteaux, livré de nombreux

combats. Nommons parmi ces héros, derniers représentants de la Flandre

aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent

Uutenhove, Liévin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande

Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'étaient associés à

leur expédition. Un rosaire fixé par des coquilles et un bâton de

palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples

obscurs des Adhémar de Monteil et des Pierre l'Ermite.

Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce

fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe

n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre

les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie

de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de

deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait

point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté,

cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le

souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors

même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues

du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les

accomplît.

Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en

Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche

arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les

perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en

combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de

l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une

odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible.

Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un

étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il

interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince,

sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des

serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit

le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et

examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à

le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard

de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante

hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on

lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt

il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres

fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy,

qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants

seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes,

et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques,

on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour

présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait

chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de

le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être

convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait

épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait

délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des

sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était

toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il

sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»

Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à

Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard,

répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en

veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai

jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait

agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il

manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la

Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le

sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il

cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait

l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré.

«Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban,

rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour

que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»

Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique

qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître

Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer

l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour

prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le

surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France,

renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener

toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un

seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des

lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et

l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et

tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les

Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le

duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire

préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de

son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni

l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc

quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha!

le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui!

disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se

réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en

avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils

sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de

Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait

plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles

s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer

l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop

longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné

de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on

remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de

Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de

Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons

de Flandre et de Hainaut.

Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à

dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés

des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses

ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte

de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir

d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on

prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince

toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne

l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût

conçu la pensée.

Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence

de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait

du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne,

et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de

Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta

la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi

sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il

ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un

serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit

que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer

de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la

violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire

des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est

passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce

complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa

parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais,

qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi

sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne

du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans

les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des

dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous

fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui

livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont

publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais

interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il,

qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je

veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père,

je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier,

ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le

duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de

Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés

révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.

Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit

en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait

tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer

d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté

en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y

connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses

crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était

innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi

la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il

restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs,

ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit

l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de

France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les

comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume

d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg,

de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de

Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne

relèvent que de Dieu seul.»--Cependant, interrompit le chancelier,

quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.»

Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que

chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi

allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et

en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la

supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de

Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul

et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et

le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si

habile.

Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à

chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe

semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils

n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte

de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement

les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à

rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut

quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait

en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et

toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le

trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel

ils l'avaient servi autrefois.

A peu près à la même époque, tandis que le bâtard de Rubempré voyait

s'instruire son procès à Gorcum, on arrêtait, près de Montreuil, un

marchand brugeois nommé Pierre Puissant, qui paraissait être

l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais.

Ses premiers aveux, en confirmant ces soupçons, accusaient le roi de

France lui-même; mais Louis XI, craignant de voir naître, vis-à-vis

des Anglais, des embarras semblables à ceux que l'affaire du bâtard de

Rubempré lui créait près du duc de Bourgogne, se hâta de le faire

chercher par le prévôt de ses maréchaux, «qui estoit le plus diligent

et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du

roy, ne craignant rien à servir son maître.» Tristan l'Ermite se

rendit en deux jours et demi de Rouen à Montreuil, et conduisit Pierre

Puissant devant le conseil du roi, où fut appelé Robert Nevil,

serviteur du comte de Warwick. Comme il était aisé de le prévoir,

Pierre Puissant démentit sa première confession, «deschargeant le roy

Loys et chargeant d'autres bien grans.» Louis XI avait fait remettre

le texte de sa déclaration à Robert Nevil; il eût même voulu lui

confier le soin de ramener son prisonnier à Montreuil; mais Robert

Nevil s'en excusa en remontrant «qu'il n'y avoit homme deçà la mer qui

l'osast prendre,» et dès qu'il apprit que le roi de France se

proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite à Calais, il se

hâta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre où, après

l'avoir exhorté à ne pas laisser le prévôt des maréchaux approcher des

remparts à demi détruits par une inondation, il ajoutait: «Ne prenez

point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le

fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient

arrestés.»

Philippe reconnaissait que les immunités et les priviléges d'une cité

commerciale ne lui permettaient point de soumettre à l'examen de son

autorité les discours prononcés dans les chaires de Bruges. Robert

Nevil écrivait au lieutenant du roi d'Angleterre à Calais, pour lui

recommander de respecter la liberté d'un bourgeois de la même ville.

Quelle était donc la puissance de cette vieille industrie flamande

qui survivait aux guerres et aux révolutions, également respectée des

princes et des rois?

Hors de ces cités fameuses, dont la vie calme et paisible n'a laissé

que trop peu de traces dans l'histoire de ce temps, tout restait

intrigues, luttes et discordes. Au-dessus du vieillard affaibli par

l'âge et les infirmités, et ne se réveillant qu'à l'aspect des périls

les plus menaçants, s'agitait la rivalité du roi de France et du comte

de Charolais. Le premier cherchait à amener, par l'influence des Croy,

le duc de Bourgogne à faire la guerre au duc de Bretagne, et en même

temps il laissait espérer aux Anglais la cession de la Normandie et de

la Guyenne, afin de pouvoir librement détruire, l'une après l'autre,

les maisons de Bourbon, de Bretagne, d'Orléans, d'Anjou, et enfin la

maison de Bourgogne elle-même. Le second s'alliait à tous ceux que

menaçait la politique de Louis XI, et n'attendait, pour faire succéder

en France la guerre publique aux complots secrets, que le signal d'une

première victoire obtenue à la cour de son père sur les sires de Croy.

Histoire de Flandre (T. 4/4) · 第 4 / 27 段