fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait
à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se
mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira
pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute
bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait
leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit
le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage
était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si
cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier
déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours
prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de
mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient
forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord,
et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en
proie à la rage et au désespoir.
Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la
partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les
coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il
ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea
un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les
combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter.
Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans
l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir
à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus.
Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.»
Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un
avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également
leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc,
fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin,
l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa
lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient
se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.
Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier
déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de
vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et
fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son
cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer
avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et
la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu
le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval,
il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un
héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une
seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de
Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval
avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le
nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille
acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration
unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette
journée appartenait au chevalier déshérité.
CHAPITRE IX.
«Au sein d'une multitude de séduisantes
beautés on en distinguait une qui, par sa
taille, sa grace et ses attraits, prouvait
qu'elle en était la souveraine, etc.»
Dryden, _la Fleur et la Feuille_.
Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent
des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on
détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir
recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier
déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne
pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait
expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux
n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce
temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester
inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle
aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier
vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver
l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa
grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.
La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait
s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les
tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul
chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de
Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses
biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage
couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans,
quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit
d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne
croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable
de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai
toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre
hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une
fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean,
qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure:
j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène,
tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»
De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean
s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu
opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre
grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce
que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à
l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la
nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace
n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar
Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses
que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre
conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi
le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs
foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de
la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de
Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si
c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la
distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince
Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant
comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves
chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il
n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille
gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette
armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du
trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le
chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en
faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les
épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu
fournir une course sous Richard.»
Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier
déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au
trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son
frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait
si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et
auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas
dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et,
tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge
sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier,
récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du
vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le
chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se
contenta de lui faire un salut respectueux.
Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce
qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient
l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu
s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant
sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec
une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans
l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller
en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa
qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la
munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens
de tous les spectateurs.
Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du
prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son
courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui
se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le
trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur
le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui
pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et
s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre,
demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La
dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une
vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.
«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le
seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des
prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine
de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes
étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai
qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est
regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et
son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous
plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre
choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour.
Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de
sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des
feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des
pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une
couronne ducale.
Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la
fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un
coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse.
D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la
proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine
du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il
voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en
imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette
journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un
mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux
avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de
l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de
Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait
remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur
faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était
probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa
fille.
C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau
coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le
droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient
l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous
la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses
brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les
diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une
rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté;
celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre
aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à
tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces
et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du
vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des
dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer
qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient
d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés
naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta
sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des
spectateurs fut à son comble.
Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur,
certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa
prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la
chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins,
Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la
moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses,
non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même
plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un
aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment
de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès
du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas
pris moins de part au destin du combat.
«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité
entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port
noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a
amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse
normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph
Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour
cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur
le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa
personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son
cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que
vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son
armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire?
n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le
philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave
jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes
pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance
comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés
par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux
coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur
or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et
d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le
même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et
son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait
fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la
valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait
donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette
partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.
Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier
déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie,
tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux
fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu
à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds
de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes
proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour,
pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne
reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de:
«Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout
l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut
aussi généreux.
Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui
étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes,
que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à
laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes
introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement
disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la
reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive
la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»
Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui
l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de
l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et,
demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice
suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était
Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite,
il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les
exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et
la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur
discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa
vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de
ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien
plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement
que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit
d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative
plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier
d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et,
dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui
lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer
à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand
galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas
encore touché à la couronne déposée à ses pieds.
«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté:
personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît,
ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence
notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus
ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous
serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince
en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle
devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet;
moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que
le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de
recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain
lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du
chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À
ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena
pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était
confiée.
«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le
saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite
en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain
nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins,
sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie,
vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première
fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin
qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du
lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu
faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en
l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit
de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le
signal de l'écoulement de la foule.
Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil
blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète
nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui,
ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait
déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes
d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard
courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit:
« Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de
voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se
servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de
quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner
lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les
siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son
insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_
de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»
Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne
prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le
silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de
l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la
voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se
dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y
avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un
appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart
des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient
de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en
parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations
de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause
plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait.
Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités,
résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de
la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des
maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité
septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser
ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs
nombreuses conjectures.
Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même
lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place
alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de
plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On
ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les
coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit,
et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui
avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs
forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et
les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes
d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et
y resta jusqu'au retour de l'aurore.
CHAPITRE X.
«Ainsi, comme le hibou au sinistre
présage, qui de son bec criard tinte le
passeport de l'homme agonisant et lui
annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité
silencieuse de la nuit secoue la
contagion de ses ailes funestes; de même,
oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas
vomissait des torrens d'injures contre les
chrétiens.»
Shakspeare, _le Juif de Malte_.