_weatherbrain_, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans
de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.
Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se
résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était
suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une
poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai,
lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et
continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le
juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le
prince, comme s'il eût fait une belle action.
CHAPITRE VIII.
«En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux
défi, embouche la trompette; son
adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses
retentissent dans la plaine et jusqu'aux
voûtes du ciel; les visières abaissées,
les lances en arrêt ou poussées sur le
casque ou le cimier, les combattans franchissent
la barrière, pressent leurs coursiers
de l'éperon, et dévorent l'espace.»
Dryden, _Palémon et Arcite_.
Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête.
«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la
principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté
et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur.
Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun
scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte
mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions
d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux
pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron
qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady
Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le
prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres
de Saxons.»
Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son
cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une
pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la
lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un
des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste
dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince
avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me
conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui
dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un
avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la
conservation de leur propre existence.»
Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas
insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous
redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez,
de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux,
dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce
que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame
à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers
qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert
obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la
reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit
Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le
rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne
sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures
s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»
Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans
Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en
voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda
donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent
d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles
bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna
aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient
dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le
combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait
choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il
le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce
qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont
la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne
courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou
du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le
bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance,
c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand
les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances,
le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et
celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus
grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de
nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour
suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel
pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui,
se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que
le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton
de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors
placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne
d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux
chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute
à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour
le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité
qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les
plus arbitraires d'oppression.
La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries
supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de
l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en
richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première
classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle
était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie
et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat,
formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de
broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.
Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage:
«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et
d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point
de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait
comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu
cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations
ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux!
gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de
nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts
d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du
tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues,
chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux
assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se
mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une
mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des
casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent
attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les
plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.
Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort
s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les
quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement
armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails,
rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme
les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir
sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre
contemporain qui en a trop peu composés,
The knights are dust,
And their good swords are rust,
Their souls are with the saints, we trust[49].
Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs
châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que
des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les
ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses
depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient
despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au
lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs
belliqueux?
Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs
fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes
sans doute habitent avec les saints. A.M.
En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour
engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions
arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les
forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux
de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient
dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les
tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient
produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers
avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en
même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en
présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés
sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où
s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du
bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux
voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes
supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les
armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit
aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un
tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.
Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se
retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne,
tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval,
et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la
plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient
touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils
s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut
l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de
Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant
sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance
contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la
ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée
comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident
pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première
ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans
le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint
dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui
rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux
eût l'avantage.
Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des
trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des
vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres,
confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans
du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens
du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans
l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens
mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses
compagnons désappointés.
Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en
lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la
victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle,
accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs
adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des
chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée,
trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers
de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de
Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois
autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent
désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance,
s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.
Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait
disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le
mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans
n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et
Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et
tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils
étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette
désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le
saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du
tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que
celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la
bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des
joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil
d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette
carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la
victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des
rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur,
était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour
se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.
«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la
fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas
lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui
répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai
aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent
Cedric: le mot normand, _mêlée_, qu'Athelstane avait employé pour dire
l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son
pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la
conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire
la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler,
que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être
le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane
prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention
de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et
le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de
recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.
La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de
temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement
de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de
beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des
tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi,
tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler
dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps
passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais
convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les
combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les
tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller
préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger
le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance,
avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.
Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de
ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre
des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se
tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se
présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice.
Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau
combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un
corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement
damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un
jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, _desdichado_,
c'est-à-dire _déshérité_. Il montait un superbe cheval noir, et, en
traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en
baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son
cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent
l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en
criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier
hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur
marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la
plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla
droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa
lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il
demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption,
mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut
bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il
avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre
ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,»
répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait
inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice,
et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir
au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je
te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon
honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec
tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la
plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à
l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que
son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de
nouveaux applaudissemens.
Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait
conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea
point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun
des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein
de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois
de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois
rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi
jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des
mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que
celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même
cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers,
vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent
par amener leur suppression.[50] Le nouvel écu du templier, représentant
un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres,
portait pour devise: «_Gare le corbeau!_»
Note 50: On voit ici combien le romancier calédonien paie
tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les
juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels
ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon,
d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent
condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un,
temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre,
sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le
bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la
terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.
Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux
deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint
inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier
déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse.
Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus
rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de
leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre.
Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant
renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs
chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que
par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride
et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec
des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se
retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle
lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le
balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs
avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils
eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent
gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs,
qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.
On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils
pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé
de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux
trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent
une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même
adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le
templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire,
et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité
plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle.
De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de
sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment
même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à
atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc
irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute
réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il
n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le
cavalier roulèrent dans la poussière.