Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et

_weatherbrain_, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans

de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.

Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se

résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était

suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une

poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai,

lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et

continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le

juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le

prince, comme s'il eût fait une belle action.

CHAPITRE VIII.

«En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux

défi, embouche la trompette; son

adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses

retentissent dans la plaine et jusqu'aux

voûtes du ciel; les visières abaissées,

les lances en arrêt ou poussées sur le

casque ou le cimier, les combattans franchissent

la barrière, pressent leurs coursiers

de l'éperon, et dévorent l'espace.»

Dryden, _Palémon et Arcite_.

Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête.

«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la

principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté

et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur.

Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun

scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte

mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions

d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux

pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron

qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady

Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le

prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres

de Saxons.»

Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son

cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une

pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la

lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un

des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste

dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince

avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me

conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui

dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un

avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la

conservation de leur propre existence.»

Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas

insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous

redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez,

de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux,

dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce

que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame

à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers

qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert

obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la

reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit

Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le

rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne

sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures

s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»

Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans

Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en

voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda

donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent

d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles

bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna

aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient

dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le

combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait

choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il

le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce

qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont

la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne

courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou

du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le

bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance,

c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand

les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances,

le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et

celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus

grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de

nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour

suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel

pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui,

se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que

le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton

de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors

placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne

d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux

chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute

à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour

le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité

qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les

plus arbitraires d'oppression.

La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries

supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de

l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en

richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première

classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle

était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie

et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat,

formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de

broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.

Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage:

«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et

d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point

de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait

comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu

cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations

ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux!

gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de

nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts

d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du

tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues,

chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux

assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se

mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une

mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des

casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent

attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les

plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.

Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort

s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les

quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement

armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails,

rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme

les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir

sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre

contemporain qui en a trop peu composés,

The knights are dust,

And their good swords are rust,

Their souls are with the saints, we trust[49].

Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs

châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que

des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les

ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses

depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient

despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au

lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs

belliqueux?

Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs

fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes

sans doute habitent avec les saints. A.M.

En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour

engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions

arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les

forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux

de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient

dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les

tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient

produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers

avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en

même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en

présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés

sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où

s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du

bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux

voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes

supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les

armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit

aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un

tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.

Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se

retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne,

tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval,

et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la

plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient

touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils

s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut

l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de

Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant

sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance

contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la

ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée

comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident

pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première

ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans

le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint

dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui

rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux

eût l'avantage.

Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des

trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des

vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres,

confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans

du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens

du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans

l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens

mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses

compagnons désappointés.

Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en

lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la

victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle,

accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs

adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des

chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée,

trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers

de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de

Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois

autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent

désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance,

s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.

Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait

disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le

mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans

n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et

Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et

tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils

étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette

désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le

saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du

tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que

celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la

bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des

joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil

d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette

carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la

victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des

rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur,

était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour

se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.

«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la

fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas

lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui

répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai

aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent

Cedric: le mot normand, _mêlée_, qu'Athelstane avait employé pour dire

l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son

pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la

conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire

la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler,

que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être

le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane

prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention

de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et

le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de

recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.

La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de

temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement

de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de

beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des

tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi,

tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler

dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps

passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais

convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les

combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les

tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller

préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger

le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance,

avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.

Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de

ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre

des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se

tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se

présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice.

Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau

combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un

corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement

damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un

jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, _desdichado_,

c'est-à-dire _déshérité_. Il montait un superbe cheval noir, et, en

traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en

baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son

cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent

l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en

criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier

hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur

marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la

plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla

droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa

lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il

demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption,

mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut

bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il

avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre

ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,»

répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait

inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice,

et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir

au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je

te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon

honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec

tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la

plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à

l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que

son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de

nouveaux applaudissemens.

Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait

conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea

point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun

des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein

de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois

de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois

rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi

jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des

mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que

celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même

cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers,

vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent

par amener leur suppression.[50] Le nouvel écu du templier, représentant

un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres,

portait pour devise: «_Gare le corbeau!_»

Note 50: On voit ici combien le romancier calédonien paie

tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les

juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels

ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon,

d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent

condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un,

temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre,

sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le

bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la

terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.

Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux

deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint

inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier

déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse.

Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus

rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de

leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre.

Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant

renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs

chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que

par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride

et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec

des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se

retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle

lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le

balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs

avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils

eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent

gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs,

qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.

On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils

pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé

de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux

trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent

une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même

adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le

templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire,

et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité

plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle.

De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de

sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment

même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à

atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc

irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute

réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il

n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le

cavalier roulèrent dans la poussière.

Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé · 第 8 / 10 段