des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux
vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans
cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir
quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers,
cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse
inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs
offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin
que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez
rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et
ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque
sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver
l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son
armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de
la journée commençaient à rendre indispensables.
À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça
cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le
chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe
des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand
capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi
bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée
rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard
n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il
avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les
écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs
maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie,
dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable
chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous
nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi
ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu,
laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la
rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers
prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs
maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.
«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres,
dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers
écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et
dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux
et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves
champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de
nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir
bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je
porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de
Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la
valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira,
répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent
d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers,
vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux
hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»
Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont
ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le
chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui
dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni
rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous
aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a
lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui
que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je
serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis
le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend
mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie.
Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de
vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure,
bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter
l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme
il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant
ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et
s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont
à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se
retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le
pavillon.
«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des
chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit
Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer
normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît
reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce
n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que
malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de
moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du
soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si
je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que
je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne
manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun
verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi,
Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En
attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en
les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit
aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge
Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de
prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son
crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment,
Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres
seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter;
mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât
lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon
maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait
dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que
je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en
mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le
diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le
quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute
hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions
pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.
Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la
ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui
appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur
suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs
exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les
accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.
Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après
le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés
sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu
de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait
tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la
tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la
chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le
ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.
«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches,
pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a
toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse!
cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un
tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez
cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi
volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes
marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes
soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës
parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent
les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce
sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre
vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos
entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y
puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il
me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde;
mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et
qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique
recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser
qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous
possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs
dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et
qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient
ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la
paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos
coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le
pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans
l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma
fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier,
cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai
traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes
bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui
sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par
les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune
homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas
d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je
le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de
Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes
propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un
chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un
Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du
geôlier.»
Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca,
voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir
davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous
consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La
nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la
cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux
autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent,
couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus
exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les
recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps
à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux
désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout
son temps à la disposition du public[51]. Voilà pourquoi Isaac remit sur
la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait
à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna
qu'on admît l'étranger.
Note 51: He that would live by traffic must hold his time at
the disposal of every one claiming business with him.
À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits
gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses
pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans
son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et,
au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.
«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,»
répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de
savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est
votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le
sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il
possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour
traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je
sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour
vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les
remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse.
Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce
paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le
dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie,
sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au
cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je
vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave
jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous
fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de
Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle
qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent
avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel
délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons
chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi
épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai
apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais
enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous
êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui;
il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa
lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout
cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura
de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu
tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même
d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu
d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons:
il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau
de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des
flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de
quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas
une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce
n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce
bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans
réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice.
D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses!
quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre
les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne
peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans
l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix
sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un
chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas
cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il
fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les
talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est
le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés
envers vous.»
Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que
le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé
quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance
pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde
fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les
soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à
compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait
une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice
luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins
l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire
remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours,
dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze,
soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme...
Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze...
Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...;
et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre
maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck...
Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables...
Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf...,
et vous méritez une récompense.»
Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause
beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à
Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité
eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth
c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna
dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut.
Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle
pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre
alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en
envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et
j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute
pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il
vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il,
quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et
avides.»
Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui
arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant
que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant
alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme,
gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une
troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un
trait, il partit sans cérémonie.
«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe,
son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des
shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la
vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant
que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait
disparu pendant qu'il causait avec Gurth.
Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une
antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il
aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite
lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement
voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un
sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son
courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses
s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il
est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte
que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta
surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel
attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des
mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et
hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre
ou il trouva la jeune Rébecca.
«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton
maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de
lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette
question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends
à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi,
pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en
traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie.
Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et
fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et
sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit
Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma
ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur
structure, auraient pu convenir à une prison.
«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive,
c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt
de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth,
et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de
tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je
jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de
l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui
jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.
FIN DU TOME PREMIER.