Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple,

comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui

formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un

combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne

sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni

les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes

gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles

fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de

Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande

célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer

de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de

personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la

matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi.

Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un

mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus

riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des

chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur

prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la

nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous

côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un

large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de

fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient

été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir.

Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les

combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au

passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se

trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal

de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à

maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient

de prendre une part active au tournoi.

Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq

pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs

choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque

pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à

côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre

costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle

qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes.

La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de

Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et

sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient

fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il

avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de

Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait

le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un

des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la

maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils

Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de

l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à

Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur

menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur

laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux

côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face

des tentes.

Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du

côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos

de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de

figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes

renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient

réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans

dont le secours pouvait devenir indispensable.

À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et

garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes

désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen[45]

et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au

parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres

voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir

la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient

perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau,

et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église

paroissiale située à quelque distance.

Note 45: Ce mot, dont le singulier est _yeoman_, désigne

aujourd'hui _la garde bourgeoise à cheval_, composée des

petits propriétaires fermiers. A. M.

Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement

général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient.

Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et

couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées

les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes,

revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place

d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de

l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée

peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche

que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de

la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient

le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait

flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait

peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs,

des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les

triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône

devait être occupé par la _royne de la beaulté et de l'amour_. Mais à

qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.

Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs

places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour

déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles

furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient

sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires

qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question

de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes

intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi;

c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied

en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de

maintenir le bon ordre.

Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans

leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure

élégante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les

hommes, et jalouses d'être témoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop

dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir.

L'espace intérieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus

riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et même les nobles d'un rang

inférieur, que la modestie, la gêne ou un titre douteux, empêchaient de

prétendre à un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'éleva

le plus de querelles sur la préséance.

«Chien de mécréant,» dit un vieillard dont la tunique usée trahissait

l'indigence, comme son épée, sa dague et sa chaîne d'or révélaient ses

prétentions à un rang élevé; «enfant d'une louve, oses-tu bien toucher

un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?»

Celui qui était le sujet de cette apostrophe brutale n'était autre que

le juif Isaac d'York. Vêtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer

de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa

fille, la belle Rébecca, qui, l'ayant rejoint à Ashby, lui tenait le

bras et semblait fort intimidée du mécontentement général qu'excitait la

présomption de son père. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif

dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien à

redouter. Ce n'était pas dans un endroit public, où des égaux se

trouvaient réunis, qu'un noble avide ou méchant pouvait l'injurier. En

de telles conjonctures, les juifs étaient sous la sauve-garde de la loi

générale; et, si ce n'était qu'une faible protection, il arrivait

presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par

des motifs d'intérêt, se montraient disposés à prendre leur défense.

Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le

prince Jean devait assister au tournoi, et il en était connu

personnellement. Ce prince négociait alors avec les juifs d'York un gros

emprunt qui devait être hypothéqué sur certaines terres et garanti par

un dépôt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet

emprunt, et il était persuadé que l'envie du prince de conclure cette

affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin.

Ces considérations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le

chrétien normand, au mépris de son origine, de son rang et de sa

religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignèrent ses voisins. Au

nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vêtu en drap vert de

Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture, un baudrier enrichi d'une

plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se

tourna tout à coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil était

rouge de colère. «Songe, lui dit-il, que tous les trésors entassés dans

tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que

t'enfler comme une araignée qu'on oublie tant qu'elle se tient dans

l'ombre, mais qu'on écrase dès qu'elle se montre au jour.»

Cette menace, prononcée d'une voix forte et menaçante en anglo-saxon,

ébranla la confiance du juif: et il se serait sans doute éloigné d'un

voisinage si dangereux, si l'attention générale ne se fût tournée en ce

moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arène avec une escorte

nombreuse, formée de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques

ecclésiastiques parés avec autant de recherche que les courtisans. On

remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, élégamment vêtu; l'or et les

plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses

bottes, outrant la mode de cette époque, remontaient si haut qu'il ne

pouvait appuyer les pieds sur les étriers. Cet inconvénient n'en était

pas un pour le galant prieur, qui peut-être même ne regrettait pas de

trouver l'occasion de donner devant une brillante assemblée, et surtout

devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextérité

dans l'art de l'équitation. Le reste de la suite du prince Jean se

composait des principaux chefs de ses bandes soudoyées, de plusieurs

barons pillards et débauchés, dont il faisait sa société ordinaire, et

de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jérusalem.

On peut remarquer ici que ces chevaliers étaient regardés comme ennemis

du roi Richard, s'étant rangés du parti de Philippe de France dans les

longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et

le roi d'Angleterre. Cette mésintelligence fut cause que les victoires

réitérées de Richard demeurèrent sans fruit, qu'il échoua dans ses

tentatives pour s'emparer de Jérusalem, et que toute la gloire dont il

s'était couvert n'aboutit qu'à une trêve douteuse avec le sultan

Saladin. D'après les mêmes principes politiques qui avaient dicté la

conduite de leurs confrères dans la Palestine, les templiers et les

hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'étaient unis à la faction du

prince Jean, n'ayant guère de motifs pour désirer le retour de Richard

ou l'avénement d'Arthur, son héritier légitime, au trône qui lui

appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean haïssait et

méprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en

Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assuré

qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses

prétentions. Il en était de même des hommes des communes, qui

appréhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant

décidé à la licence et à la tyrannie, n'empiétât encore davantage sur

leurs droits et leurs priviléges. Dans ce brillant appareil, vêtu d'un

habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, la

tête couverte d'un riche bonnet en fourrure orné d'un diadème de pierres

précieuses, d'où sortaient de longs cheveux bouclés qui descendaient sur

ses épaules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris

dans l'arène, à la tête de son joyeux cortége, riant à haute voix, et

examinant avec toute la liberté d'un roi les beautés qui développaient

leurs charmes dans les galeries supérieures.

Ceux même qui remarquaient dans ce prince une audace effrénée jointe à

une hauteur excessive et à un mépris total de l'opinion des autres, ne

pouvaient lui refuser cette sorte d'agrément résultat d'une physionomie

ouverte. Ses traits, naturellement réguliers, prenaient, à force d'art,

un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte

imposée aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est

souvent regardée comme une mâle franchise, tandis que, dans le fond,

elle n'annonce que l'indifférence d'un effronté qui se repose sur la

supériorité que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses

avantages extérieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre

genre de mérite. Quant à ceux qui n'examinaient pas les choses de si

près, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche

palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean était paré, ses

bottes de maroquin, ses éperons d'or, la grâce avec laquelle il se

tenait à cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations.

Dès son entrée dans l'enceinte, le prince avait remarqué la scène à

laquelle avait donné lieu la prétention ambitieuse d'Isaac. Son oeil

perçant reconnut le juif, mais s'arrêta plus volontiers sur la jolie

Israélite, qui, effrayée du tumulte, se pressait contre son père, et

était presque suspendue à son bras.

Même aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beauté

de Rébecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus

séduisantes. Sa taille, divinement proportionnée, se montrait avec un

double avantage, grâce à une espèce de costume oriental qu'elle portait

suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune

s'adaptait à merveille à son teint un peu brun; ses yeux étaient vifs et

brillans, ses sourcils bien arqués, son nez aquilin et parfaitement

moulé, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des

boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient négligemment en longs

anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brodé

de fleurs, laissait à découvert de son cou d'albâtre et de son sein

blanc comme neige; tout en elle présentait une réunion d'attraits qui ne

le cédaient en rien à ceux des plus superbes dames assises autour

d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favorisé les regards

avides des amateurs de la beauté, en obligeant Rébecca de laisser

ouvertes les trois premières agrafes de sa tunique, lesquelles étaient

d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de

perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inappréciable. Une plume

d'autruche flottait sur son turban; elle était fixée par une agrafe en

brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure

éblouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des

sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beautés anglaises placées dans

la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empêchait pas qu'au fond ses

rivales ne portassent secrètement envie à ses charmes et à sa mise

inspirée par les Graces.

«Par la tête chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit

ressembler à cette beauté qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en

pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frère Richard, plus

prudent que ce roi, n'a pas été à même de reconquérir, c'est la fiancée

du Cantique des cantiques.»--«La rose de Sharon, le lis de la vallée,

répondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grâce doit se rappeler

que ce n'est qu'une juive.»--«Oui, reprit le prince, et voilà le mammon

d'iniquité, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui

dispute une place à des chiens misérables qui n'ont pas dans leurs

poches une pièce marquée à la croix, pour empêcher le diable d'y

danser[46]. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son

aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac,

lui demanda-t-il en avançant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme?

Quelle est cette houri orientale à qui tu donnes le bras?»--«C'est ma

fille Rébecca, prince, répondit le juif sans paraître interdit d'une

apostrophe où il entrait autant d'ironie que de politesse.»--Tu n'en es

que plus sage,» dit Jean en éclatant de rire, ce que ses courtisans ne

manquèrent pas d'imiter; «mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une

place digne de sa rare beauté. Qui est dans cette galerie? dit-il en

levant les yeux sur celle qui était au dessus. Des rustres Saxons; fort

bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et à son

aimable fille. Ces vilains partagent les premières places de la

synagogue avec ceux à qui elles appartiennent plus en propre.»

Note 46: Allusion à un proverbe populaire anglais. A. M.

Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours

injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son

allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu

du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous

les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale,

Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de

son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la

démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la

moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses

ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il

en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement

dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse

d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un

caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire

d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la

vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa

bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un

naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans

une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher

à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en

faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un

ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement

injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment

résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans

faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince

avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le

prince impétueux ne songea point à faire de même.

«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta

lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une

compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires

mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les

payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens

du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des

scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait

l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant

que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et

se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était

lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du

fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de

la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage

du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait

donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il

n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa

suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale

du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula

autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque

victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils

s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et

qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince

envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces

acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman,

quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche

irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance

convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel[47] à cent pas,» dit

une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.

Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse

tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M.

Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais

effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre

hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel,

dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir

les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un

calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince,

levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire,

le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre

grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la

terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une

place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais

n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons.

«Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te

fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon

cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante,

les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter,

ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait

annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le

fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le

juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par

dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche

de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus

long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du

juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être

souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas

en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à

terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince

Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres.

«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu

mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il

montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de

bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant

encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme

Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui était le fils d'un

alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince

Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour

révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le

vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un

fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba.

«Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il

faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée

de besans.»

Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé · 第 7 / 10 段