Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec

son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près

de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se

leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses

vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans

ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une

expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit

celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous

bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué!

ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si

bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne

partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans

péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un

réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut

y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au

soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça

quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle

couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous

suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le

château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald

Front-de-Boeuf.»

On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant

ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front;

ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au

bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour

abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent

sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur

élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant,

mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne

laisse aucun moyen d'en triompher.

«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant

vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était

encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il

ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en

vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs;

je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les

haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans

d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui

voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous

avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les

princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais

levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous

sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont

encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des

sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que

vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se

rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous

assurer la protection.»

Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les

espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif

commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce,

jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses

longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs.

Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il

retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la

protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif

qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent.

Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà

réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé

silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme,

s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des

juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me

trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus

pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À

ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du

pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula

de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact.

«Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le

pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je

porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te

quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne

crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en

retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir.

Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.»

«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le

Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et

traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf,

après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec

vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon:

pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je

songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.»

Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la

veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il,

lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.»

Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui

assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis

à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi!

dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut

partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi

volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir

en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit

Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait

d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande

porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château

furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton

ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En

même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota

à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé;

et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il,

prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu

en sauras davantage.»

Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient,

tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les

dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le

juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va

lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi,

afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la

laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et

toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put

l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai

point.» Et il alla chercher les mules.

«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné,

qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la

Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous

repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que

vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre

repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des

jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une

mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous

eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau

favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous

dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que

vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté

d'un sage.»

Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules.

Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux

planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la

palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite

fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran

bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi

changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec

plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne

perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à

tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur

sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de

partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux.

Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la

forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les

chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba.

«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une

courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin,

pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de

te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu

ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut

faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon

troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon.

Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui

attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes

de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître

tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers

infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de

le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien

excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis

dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent,

comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale,

aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles,

et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus

absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci

populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis

les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se

faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à

la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui

suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient

de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution

plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus

insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans

un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins

une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire

dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran

voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se

trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait

l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux

tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage

passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls

et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient

faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les

miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même

l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée _l'échiquier des

juifs_, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour

mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et

ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des

sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux,

dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer

leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient

menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs

trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la

cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la

tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les

richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois

à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une

certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait

leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile

en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés.

Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers

solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce

grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les

domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur

ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes

ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif,

comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus

m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et

sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles

terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir,

ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient

pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la

nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de

moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune

homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout

misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or,

puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham;

mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni

récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela

est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de

protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés

de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras

probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la

bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai

à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer

ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous

quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour

arriver en vue de cette ville.»

Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait

de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser

la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait

un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline.

«Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de

cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez

auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de

m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi

vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne

vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait

un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour

l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que

je t'ai rendu ce matin.»

«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je

voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût

personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant

véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je

devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais,

tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être

pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité:

je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables;

des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes

navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce

dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de

bataille et une armure.»

Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel

démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe,

reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?...

Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les

satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon

caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus

généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et

les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif,

s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si

j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et

ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui,

en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en

outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des

chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous

étiez penché sur mon grabat.»

Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le

tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi

des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et

prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira

une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune,

et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce

billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de

Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie.

Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la

moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le

moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la

défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui

vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour

le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le

tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en

acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans

un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur?

C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et

perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de

couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais

rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement;

cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre

père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la

verge de Moïse.»

Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield;

mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il,

tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être

endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je

n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne

donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être

servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme

tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en

ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe,

lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages,

Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son

concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous

exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne

dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme.

Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de

ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en

tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente

pour entrer à Sheffield.

CHAPITRE VII.

«Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers

s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le

haubert, un autre tient la lance, un troisième vient

le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier

frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein

d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se

présentent sur leurs palefrois, des limes en main et

des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour

réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher

les boucliers. Une milice à cheval borde les

rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant

gourdin.»

Dryden, _Palémon et Arcite_.

Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi

Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc

d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort

n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses

sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes.

Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard,

usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la

captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le

même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se

proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier

légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère

aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la

suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à

s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite

en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore

cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de

retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices

de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur

fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion

intérieure et une guerre civile.

À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la

multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par

l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on

faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas,

vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du

pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de

petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non

moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les

déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs

forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils

empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer

qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que

les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque

fois qu'ils en trouvaient l'occasion.

Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais

souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir.

Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui

régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la

malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur

mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui

survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains

dont ils étaient menacés.

Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé · 第 6 / 10 段