pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes
graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de
lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des
expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer,
répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui
arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au
milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes
fanfares une _réveillée_ ou une _mort_. Je sais fort bien pousser ma
meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est
prisé, sans avoir recours au jargon de _curée_, de _nombles_[37],
d'_arbor_, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem[38].
Note 37: Les _nombles_, parties élevées entre les cuisses du
cerf. _Faire l'arbor_, vider la bête.
Note 38: Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie
une science et en détermina la langue. A. M.
«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux,
suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse,
mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le
coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire
templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur,
tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à
cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français
pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de
North-Alterton[39] pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard,
le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de
l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves
qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers
hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur
toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers,
lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le
sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à
la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le
rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des
lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à
chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos
bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race;
notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste
qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes.
Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts
en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et
leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance
parmi les défenseurs de la croix.»
Note 39: Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en
1138, _la bataille de l'Étendard_, entre les Écossais et les
Anglais. A. M.
«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit
Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui
pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce
n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du
temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère
dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier;
cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant,
que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté
chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer
Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée
anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun
guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple
et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le
templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves
champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le
boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à
personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette
conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent
sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute,
que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder
la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la
Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise
de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses
chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses
dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires;
enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du
temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la
vérité.»
Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre
physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de
sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de
son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait
se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence.
Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont
rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si
triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il
ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin,
s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le
nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse
Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et
cela sans guerdon[40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or
pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous,
si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en
courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi
d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être
issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de
Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins
celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le
quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté
de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et
à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en
partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième,
sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria
Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,»
répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla
réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans
cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour
compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»
Note 40: Ce mot rappelle l'italien _guiderdone_, qui veut
dire aussi récompense. A. M.
«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce
manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui
triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier
d'Ivanhoe[41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour
son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et
qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé
comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans
conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près
de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi;
mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un
combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais
Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec
vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en
donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite
boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau
du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du
Mont-Carmel.»
Note 41: Les Anglais donnent à ce nom d'_Ivanhoe_ la
prononciation d'_Aïvanhô_, quelques Écossais celle
d'_Ivenhô_, et les Français, en général, celle d'_Ivanhoé_,
quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer _Ivanho_.
A. M.
Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne
manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du
templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la
sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta
sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec
celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier
Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de
Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec
l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en
Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix
ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre.
J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible
garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je
répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il
le souhaite.
Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de
Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil
satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur
son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous
ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir
produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés
sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric
tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.
«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin
d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais
sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux
assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie
normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit
celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans
le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»
À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au
frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec
moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure,
dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras
gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble
faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du
couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena,
et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de
Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre
réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en
main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine
à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de
mon temps quitté la table.»
Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de
tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par
profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de
toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour
lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il
craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et
irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion
désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique
personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un
saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il
était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les
bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les
étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les
domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.
«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui,
iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre
vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans
doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner
les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la
mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de
shekels[42]».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif
d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même
une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy
implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer
la taxe exigée par l'échiquier des juifs[43]. Que Jacob me soit en aide!
Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de
Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.»
Note 42: Ancienne monnaie juive en or.
Note 43: Commission alors chargée d'imposer arbitrairement
les juifs. A. M.
Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent
menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui
parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il
donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près
de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le
templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand
Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait
l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore
étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles.
L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des
torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens,
conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les
appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur
indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils
devaient reposer jusqu'au jour.
CHAPITRE VI.
«Pour acheter sa faveur je lui fais
ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il
refuse, tant mieux; mais, je vous en
prie, ne me faites aucun mal.»
Shakspeare, _le Marchand de Venise_.
Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche,
traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier,
l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent
hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son
appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric,
lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en
Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe.
Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un
coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans
contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi
imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il
avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les
maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu,
dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.»
Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre
du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu
honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui
d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche,
conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je
vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne
nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air
calme; et il suivit son guide après cette courte salutation.
En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et
qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première
suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa
maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en
faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas
convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son
premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire.
Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse
poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena,
dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le
maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en
or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était
orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre;
les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil
plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail
précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent
éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient
point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement
étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les
tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au
lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme
le plumet d'un chieftain[44]. Ici tout paraissait magnifique et même
recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque
entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas.
Note 44: Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille
Écosse. A. M.
Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses
cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai
déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages.
Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous,
pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de
l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore
le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses
suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement,
celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc
près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles
fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans
craindre de l'interrompre.
«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle
semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la
conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe,
ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après
les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre,
et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être
proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses;
et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez
laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine
après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la
faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je
connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue;
je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous
intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions
de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous
devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.»
Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait
revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands
périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son
entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait
avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France.
«Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes
françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.»
«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter
les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers
de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane
de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de
fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il
la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses
forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à
son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis
semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire,
je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que
bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon
pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon
enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à
cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles
apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de
miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin,
qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en
lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les
lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la
saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de
l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le
domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le
conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des
espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier
ordre et aux étrangers d'une classe inférieure.
«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le
chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main
gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la
nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de
Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le
circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze
tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas
refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage
d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes».
En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée,
prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une
bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les
autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois,
et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui
consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes,
rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux
de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta
sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins
resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons
dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le
jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de
cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant
doucement le loquet.
L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat
exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des
vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui
servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le
sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les
bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il
poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue
nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces
mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je
n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne
pourrais vous rien donner.»