elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric
lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et
tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à
l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille,
la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et
qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante
d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer.
«La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles
s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des
croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais
demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les
fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer
l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils;
son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions
de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se
ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de
Dieu.»
Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce
moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette
blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches,
introduisit les deux étrangers dans l'appartement.
CHAPITRE IV.
«On immole les chèvres les plus grasses;
des hérauts viennent épancher l'eau sur
les mains; de jeunes esclaves remplissent
les cratères de vin; d'autres le présentent
dans des coupes. Quand les libations sont
achevées, Ulysse, tout entier à la trame
qu'il ourdit, prend ainsi la parole.»
_Odyssée_, liv. XXI.
Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage
et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape
élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses
doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de
pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût
jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite
dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une
toque écarlate où brillait la plus riche broderie.
Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et,
quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien
aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son
compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie
pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à
longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de
son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule
gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa
tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et
d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement
basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y
remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans
bornes.
Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif,
et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une
distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin.
Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement
avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu
tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un
_sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attachées par une lanière sur
ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de
coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont
le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement
du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait
dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez
grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur
une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses
vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que
l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques
rafraîchissemens.
À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit
de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché,
révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus
loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous
et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a
dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie.
Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et
daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez;
autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que
vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou
plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un
peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous
attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels.
Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne
juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous
servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable
aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque
aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»
Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue
conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine
emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa
noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les
indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère
que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations
rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son
ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux
siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna
ordre qu'on servît le souper.
Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci
aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient
d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon
avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi
êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le
troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever
par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit
Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas
d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de
vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que
la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me
vengeront de ta négligence.
Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha
point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre
rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre.
«En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni
raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je
t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la
discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire
d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit
d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la
faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant
en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que
lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si
c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut
pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous
dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète.
Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable
de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les
griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si
on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?»
s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse
de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a
prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son
maître.»
«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai
qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette forêt n'est pas une
forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place.
Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je
gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un
lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main
droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche.
Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire
chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous
avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre
part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»
Note 36: Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances
très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans
le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une
foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était
regardé comme traître au roi et à l'état. A. M.
Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la
maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et
grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau
et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux
et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds
n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient,
enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant
lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet
d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.
Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa
baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du
dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre
suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la
voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle,
et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et
destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une
inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en
arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût
assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre
collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous
l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le
franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert,
ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux
continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était
peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes
tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.
Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une
taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son
teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses
traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte
quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués,
semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner
comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa
physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages
semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son
caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis,
formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées.
Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans
toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance
illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à
laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus
et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un
jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe
flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette
seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de
soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage
et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie
sur ses épaules.
Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur
qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre
fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme
pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce
mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de
nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour
supporter le regard fixe d'un croisé.»
«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon,
c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut
aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en
réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle
au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y
allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à
mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer,
reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous.
Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de
Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»
«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce
pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et
de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre
noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une
suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons
ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre
courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si
pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour
préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la
courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce
n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au _lac dulce
et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux
usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur;
pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères
lais.
«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la
belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil
hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern
d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu
la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de
courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou,
pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en
nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce
sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les
complimens que votre éducation française vous apprend.»
«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que
le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»
Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une
chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à
deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait
quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon
partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une
petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise,
les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à
demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets.
«Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans
s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.
«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits
annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est
que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer
cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir
aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui
reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de
vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous
vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez
fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»
«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez
les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je
vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la
folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour
ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a
choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»
La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte,
qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse
entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit
comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux
eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt
que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit
immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.
CHAPITRE V.
«Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il
pas des mains, des organes, des membres,
des sens, des affections, des passions?
Quelle différence y a-t-il entre lui et un
chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes
alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes
armes, sujet aux mêmes maladies, guéri
par les mêmes remèdes, échauffé par le
même été, et refroidi par le même hiver?»
Shakspeare, _le Marchand de Venise_,
act. III, sc. I.
Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est
un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la
salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec
son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur
assez bon pour un juif.»
«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en
notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier,
approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba,
il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur
compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne
doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté,
pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons
bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne
sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une
table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à
turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»
«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons
musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que
celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi
les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur
ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba,
dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le
fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien
élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric,
le voici.»
Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation,
et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de
haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre
quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table;
ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et
perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses
cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie
particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant
ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule,
imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui,
peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait
gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas
dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.
Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage,
consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre
foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui
soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet
jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les
distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la
salle.
L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le
plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même,
qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui
répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait
prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le
recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour
de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du
corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons,
livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement
des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé
faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte
horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux,
retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs
sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif.
Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à
ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses
gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une
discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de
chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être
interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.
Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son
peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la
cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du
malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper
cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon
appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha
les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la
petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans
attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter
sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié.
S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant
le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une
excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le
juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait
une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur
dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes;
et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif
et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui
l'intriguait singulièrement.