«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes,

connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière

de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits

bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur

moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces

de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric

n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus

illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie

par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur,

et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille

lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté

de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les

grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son

regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de

la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle,

et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre

belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez,

vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le

sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et

je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les

caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.»

«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que,

pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé

je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions,

n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands

risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice

qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.»

«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que

vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en

attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil

que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les

captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était

offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre

titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre

ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous

enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites

attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il

surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme

de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son

fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on

peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les

mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.»

«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux

toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie

qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes

travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi,

avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette

humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous

maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point,

dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait;

et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il

nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non,

à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.»

--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route

avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il

tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce

côté, en indiquant la droite.»

Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme

c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais

aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian

s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne

vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette

croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo

n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français:

«Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir

troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le

prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure

Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais

un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de

détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit

parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens

et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous

conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens

de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à

l'étranger qui devait leur servir de guide.

Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée

pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il

était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des

marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct

les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent

bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore

suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et

irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà

Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.»

Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore

très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux,

avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu

la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant

alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir,

il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je

suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux

fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre,

dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à

qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont

engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où

les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan

comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?»

Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché

par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide,

après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la

foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il

disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un

bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie

considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui

l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux

flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande,

châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.

Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces

temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans

courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé

profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une

double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine,

en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture

dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des

entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin,

des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier

s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui

menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à

tomber par torrens.

CHAPITRE III.

«Alors (triste consolation!) de cette côte

aride et froide qui entend mugir la mer

du Nord, vint le Saxon robuste, au teint

vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux

bleus.» _Trad. de_ Thompson.

Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion

avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas

du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies

par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier

poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri

des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en

composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une

grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins

autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette

vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux

solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de

guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes

placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste

bâtiment.

Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des

temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un

mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore

assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la

longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et

cet espace, qu'on appelait le _dais_, était réservé aux principaux

membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table

richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée

transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette

table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement

couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et

les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la

forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit

encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises

et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés

autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre

les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à

travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la

salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies

de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on

remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le

brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la

table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la

pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et

grossiers tenaient lieu de chaises.

Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus

élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui

présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en

Saxon les _distributeurs du pain_. À chacun de ces fauteuils était

attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en

ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric

le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le

rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple

noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que

pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes.

Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger

d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille;

il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres

vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de

la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands

yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de

bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses

regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie

à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et

résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances

où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu

de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils

grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année.

Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches

étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous

de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil

blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap

écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne

descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert.

Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux

plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des

bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un

ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée

pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté.

Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de

fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il

voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte

javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme

ou de canne au besoin.

Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence

de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux,

épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts

à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en

fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le

reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi

d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands

lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant

de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et

deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec

impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race

canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur

maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche

placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de

la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux

chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était

couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son

attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main.

Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je

ne suis pas en humeur de jouer.»

Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit

fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir

dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et

changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de

nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient

dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu

respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations

des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence

de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas

davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une

grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en

pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une

nourriture copieuse.

Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir

son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les

bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait

rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était

passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux

gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il

n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés,

que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux

serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui

fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de

potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point?

s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une

suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui

parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en

cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à

s'habiller que ma maîtresse.

Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du

thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un

plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean.

Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son

échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur

lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir

Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un

mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et

fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais

peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on

a sonné le _couvre-feu_[33], répondit humblement l'échanson.» C'était

bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en

devint-il que plus courroucé.

Note 33: D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant,

tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le

couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et

ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du

continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de

servitude. A. M.

«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard

qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait

entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il

après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre

leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands

puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald

Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu,

aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers

normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à

apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits

normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui

auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne

m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit

affirmativement.

«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un

maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur

obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne

nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai,

ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa

javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des

vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne

avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner

de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus

épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute;

mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang

d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred,

ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion

imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le

chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la

fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse.

Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et

parut se livrer à des pensées mélancoliques.

Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel

répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans

la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la

baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour

imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets,

s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa

voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende

l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes

terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre

qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert,

commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu

nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au

tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance

d'Ashby-de-la-Zouche.

«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands

tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne

sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour

halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de

passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de

les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des

Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce

de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main,

prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie

du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs

mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de

rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu

dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers

d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que

ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire

également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer

lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré

de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la

rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez

rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de

Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»

Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les

volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant

vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de

Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe

affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la

place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard

de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce

prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor

de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera

le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de

Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton

d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus

volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est

connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe

pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui

manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté,

débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre;

voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34].

Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald,

perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le

plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la

table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le

bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas

venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.

Note 34: C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été

depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont

Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de

l'eau. A. M.

Note 35: Le morat était une boisson composée de jus de mûres

et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de

vin, de miel et de différentes épices. A. M.

Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé · 第 3 / 10 段