«Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi

tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule.

Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un

seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre

les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, et ton corps

balancerait pendu à un de ces arbres, comme un épouvantail à quiconque

oserait mal parler des nobles étrangers.»--«Chien que tu es, s'écria

Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir après m'avoir si vivement

excité à parler ainsi à mon détriment?»

--«Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé: un fou ne sait

pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la

compagnie qui nous arrive?» ajouta-t-il en prêtant l'oreille à un bruit

lointain de chevaux et de cavaliers--«Je m'en inquiète peu,» dit Gurth

qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le

faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé tout à

l'heure de décrire. «Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils

viennent peut-être du pays des fées, chargés d'un message du roi Oberon,

de ce roi fameux par tant de prodiges inouïs.»--«Que la fièvre te gagne!

s'écria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes

menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre à

quelques milles de nous? N'as-tu pas aperçu cet éclair? Une pluie d'été

commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgré le

calme de l'air, les branches de ces grands chênes font un bruit qui

annonce une tempête. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux;

crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant le fort de l'orage,

car cette nuit même sera terrible.»

Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son

camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux

bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands

pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son

discordant troupeau gorgé de fange et de glands.

CHAPITRE II.

«C'était un moine accompli en moinerie,

un cavalier aimant la chasse et le gibier,

un maître-homme bien fait pour être abbé;

il tenait de superbes chevaux dans son

écurie; et lorsqu'il chevauchait, toute la

sonnerie de sa monture résonnait en plein

air aussi haut que la cloche du couvent

dont il était le supérieur, qualité en vertu

de laquelle il gardait seul les clefs de la

cave.»

_Trad. de_ Chaucer.

Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit

du pas des chevaux continuant à approcher, Wamba ne pouvait s'empêcher

de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les

prétextes que la route lui offrait. Tantôt c'était pour cueillir dans le

taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt pour parler à quelque

jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc

pas à les rejoindre.

Elle était composée de dix personnes; les deux qui marchaient à leur

tête semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur

suite. Il n'était pas difficile de reconnaître l'état et la condition de

l'un de ces deux personnages. C'était évidemment un ecclésiastique d'un

rang élevé; il portait l'habit de l'ordre de Cîteaux, mais d'une étoffe

beaucoup plus fine que ne le permettait la règle de l'ordre; son manteau

et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, et formaient une

draperie large et gracieuse autour de lui, malgré l'excès de son

embonpoint. Il avait un extérieur agréable, qui n'annonçait pas plus le

jeûne et les mortifications que ses vêtemens n'attestaient le mépris du

luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour

réguliers; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment

l'éclat d'un oeil épicurien qui trahissait un amateur de la bonne chère

et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris à

maîtriser l'expression d'une physionomie naturellement enjouée, à

laquelle il savait donner à volonté un air de gravité solennelle. Malgré

les règles de son couvent, les bulles du pape et les canons des

conciles, les manches de ce dignitaire de l'Église étaient garnies de

riches fourrures, son manteau était fixé autour de son cou par une

agrafe d'or, et l'habit de son ordre décelait la même recherche qu'on

remarque aujourd'hui dans le costume d'une séduisante quakeresse, qui,

sans s'écarter de la mise ordinaire de sa secte, donne à sa simplicité,

par le choix des étoffes et par la manière de les employer, une sorte de

coquetterie fort analogue aux vanités du monde.

Ce digne homme d'église montait une mule fringante, dont l'amble était

le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnachée, et sa bride était

ornée de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa

magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du cloître; il

déployait l'aisance et les grâces d'un cavalier adroit et exercé. Il

paraissait n'avoir pris que momentanément et pour la route une monture

trop vulgaire pour lui, malgré son allure douce, car un frère lai,

faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux

coursiers que l'Andalousie eût jamais vus naître, et que les marchands

faisaient alors venir à grands frais et non sans quelques dangers, pour

les vendre aux personnes riches et distinguées. La selle et la housse de

ce superbe palefroi étaient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'à

terre, sur lequel on avait brodé des mitres, des crosses et d'autres

emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de

bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son

ordre étaient à l'arrière-garde, riant, causant ensemble, et sans faire

beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade.

Le compagnon du dignitaire ecclésiastique semblait un homme âgé de plus

de quarante ans. Il était grand, sec, vigoureux, avec des formes

athlétiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurés et

qu'il semblait prêt à braver encore, l'avaient réduit à une maigreur

extrême; ce qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de

son corps. Sa tête était parée d'une toque écarlate garnie de fourrures,

pareille à celle que les Français appellent _mortier_, à cause de son

analogie avec un mortier renversé. Rien n'empêchait donc de voir son

visage, dont l'expression était calculée pour imprimer le respect, sinon

la crainte, à des étrangers. Ses traits, fortement prononcés, avaient

pris sous le soleil des tropiques une couleur basanée et presque aussi

noire que le teint d'un nègre; on eût dit, lorsqu'il était calme, qu'ils

sommeillaient après l'orage de sa passion; mais les veines gonflées de

son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte

d'une moustache noire et épaisse, grimaçait à la moindre émotion,

prouvaient assez qu'on pouvait aisément réveiller dans son coeur cet

orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait

deviner combien il avait surmonté d'obstacles et bravé de périls; il

semblait même demander qu'on opposât quelque digue à ses volontés, pour

le plaisir de la briser par de nouvelles démonstrations de force et de

courage. Une profonde cicatrice au front prêtait à sa physionomie un air

dur et farouche, et une expression sinistre à ses yeux, dont les rayons

visuels, d'ailleurs très pénétrans, étaient légèrement obliques.

L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son

compagnon. C'était un long manteau de bénédictin, mais dont la couleur

écarlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun

des quatre ordres réguliers. Sur l'épaule droite était taillée en drap

blanc une croix d'une forme particulière. Ce premier vêtement cachait,

ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de

mailles avec des manches et des gantelets de même métal, aussi flexibles

que s'ils eussent été travaillés au métier. Le devant de ses cuisses, où

les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, était protégé de

la même manière; et de petites plaques d'acier, s'avançant l'une sur

l'autre comme les écailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses

jambes jusqu'aux chevilles pour compléter son armure défensive. Un long

poignard à double tranchant, fixé à sa ceinture, était la seule arme

offensive qu'il portât.

Il montait une haquenée, afin de ménager son beau cheval de combat,

qu'un écuyer conduisait par la bride, et qui était harnaché comme pour

un jour de bataille, la tête protégée par un fronteau d'acier terminé en

fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre

richement damasquinée, et à l'autre un casque orné de plumes, et une

longue épée comme les chevaliers en avaient à cette époque. Un second

écuyer portait la lance de son maître, à l'extrémité de laquelle se

trouvait fixée une petite banderolle où était peinte une croix semblable

à celle qui décorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de

forme triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et

diminuant graduellement des deux côtés pour former une pointe par le

bas. Ce bouclier était couvert d'un drap écarlate, ce qui empêchait

qu'on en pût lire la devise.

Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres. À leur peau basanée, à

leurs turbans blancs, et à la forme orientale de leurs vêtemens, on

devinait qu'ils étaient nés dans quelque région lointaine d'Asie. Tout

l'extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique

et d'étrange. Le costume des écuyers était également assez recherché, et

les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des

cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la

cheville jusqu'au mollet, de même que leurs bras étaient découverts

jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargés de broderies annonçaient

la richesse et l'importance de leur maître, tout en formant un singulier

contraste avec la simplicité de son costume guerrier. Leurs sabres à

lame recourbée, à poignée damasquinée en or, pendaient à des baudriers

aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore

plus merveilleux. Chacun d'eux portait à l'arçon de sa selle un faisceau

de javelines à pointe acérée, d'environ quatre pieds de longueur, arme

alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans

l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'_El-Djerid_[30].

Note 30: L'exercice du _Djerid_ est un des plus chers

amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les

jours à midi dans les environs de Constantinople. A. M.

Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme eux.

Ils étaient sarrasins d'origine, conséquemment arabes. Leurs membres

fins et délicats, leurs petits fanons, leur crinière déliée, et

l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans

dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes

d'armes, dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d'une

pesante armure en fer; ces coursiers orientaux près des coursiers

normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son

ombre.

Le singulier aspect d'une pareille cavalcade éveilla la curiosité non

seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole.

Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux à

plusieurs milles à la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la

renommée n'exagérait point, d'autres plaisirs mondains bien plus

incompatibles encore avec les voeux du cloître.

Cependant les idées que l'on nourrissait sur la conduite du clergé, tant

séculier que régulier, à cette époque, étaient si relâchées, que le

prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans les environs de

son abbaye. Son caractère franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait

pour tout ce que les grands appelaient des _peccadilles_, le faisaient

accueillir près des nobles, grands et petits, et à plusieurs desquels il

se trouvait allié, étant lui-même d'une famille distinguée d'origine

normande. Les dames surtout n'étaient pas disposées à éplucher trop

sévèrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs

charmes, et si habile à dissiper l'ennui qui ne réussissait que trop à

s'introduire dans les salons et les bocages d'un château féodal. Aucun

chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il était

connu pour avoir les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus

agiles de tout le North-Riding[31]; avantage qui contribuait à faire

rechercher sa société par la jeune noblesse. Il avait un autre rôle à

jouer auprès des vieillards, et il s'en acquittait à merveille dans

l'occasion. Ses connaissances très superficielles en littérature lui

suffisaient pour imprimer à l'ignorance un profond respect; sa science

prétendue, la gravité de son air et de ses discours, le ton imposant

qu'il prenait en parlant de l'autorité de l'Église et du sacerdoce,

donnaient presque lieu de croire à sa sainteté. Même le bas peuple, qui

souvent critique le plus sévèrement la conduite de ses supérieurs,

couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il

était charitable, et la charité rachète une foule de péchés, dans un

autre sens que ne le dit l'Écriture. Les revenus de l'abbaye, dont une

grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de

fournir à ses dépenses personnelles, qui étaient considérables, lui

permettaient encore de faire participer à ses largesses les paysans, et

de soulager quelquefois la détresse du pauvre. Si le prieur Aymer

restait le dernier à table, et passait plus de temps à la chasse qu'à

l'église; si on le voyait rentrer dans l'abbaye à la pointe du jour, par

une porte de derrière, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous

galant, on se contentait de hausser les épaules, et l'on s'habituait à

ses désordres en songeant que la plupart de ses confrères en faisaient

davantage, sans avoir les mêmes droits à l'indulgence du peuple. La

personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très

familières pour nos deux serfs saxons, qui le saluèrent avec respect, et

qui reçurent en retour son «_Benedicite, mes filz_.»

Note 31: District du comté d'York. A. M.

L'air étrange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de

Gurth et de Wamba; et à peine firent-ils attention à ce que disait le

prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le

voisinage quelque maison où ils pussent trouver un asile, tant ils

étaient frappés de la tournure moitié militaire, moitié monastique, de

l'étranger basané, et de l'accoutrement de ses deux écuyers orientaux,

ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la

langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles

saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement

intelligible. «Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en élevant la

voix et en employant la langue française ou l'idiome composé de normand

et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave

homme qui, par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère

l'Église, voudra donner ce soir l'hospitalité et des rafraîchissemens à

deux de leurs plus humbles serviteurs.» Il s'exprimait ici d'un ton qui

ne s'accordait guère avec les expressions modestes dont il avait jugé à

propos de se servir.

«Deux des plus humbles serviteurs de la mère l'Église!» répéta Wamba en

lui-même; car, tout fou qu'il était, il eut soin de ne pas faire cette

réflexion assez haut pour être entendu. «Je voudrais bien savoir comment

sont faits leurs principaux conseillers, leurs sénéchaux, leurs

sommeliers!» Après ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la

demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et répondit ainsi à sa

question: «Si les révérends désirent bonne chère et bon gîte, ils

trouveront à quelques milles d'ici le prieuré de Brinxworth, où leur

qualité ne peut que leur assurer la meilleure réception; s'ils préfèrent

consacrer une partie de la soirée à la pénitence, ils n'ont qu'à prendre

ce sentier, qui mène à l'ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète

leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses

prières.»--«Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tête à ces deux

indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton

bonnet ne t'avait troublé l'esprit, tu saurais que _clericus clericum

non decimat_, c'est-à-dire que les gens d'église n'invoquent pas

l'hospitalité les uns des autres, et préfèrent la demander aux laïques,

pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses

humbles serviteurs.»

«Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, je n'ai pas moins

l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Révérence.

Cependant, si je ne me trompe, la charité de notre mère la sainte Église

et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité,

commencer par s'exercer sur elle-même.»

«Trêve à ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en

l'interrompant d'une voix haute et fière; et dis-nous quel chemin nous

devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin,

prieur Aymer?»--«Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami,

sommes-nous près de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?»--«La

route n'en est pas facile à trouver, répondit Gurth, rompant le silence

pour la première fois; et la famille de Cedric se couche de très bonne

heure.»

«Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honorée de se

lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à

réclamer une hospitalité que nous aurions droit d'exiger.»--«Je ne sais,

répondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du

château de mon maître à des gens qui exigent comme un droit d'asile ce

que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.»--«Oses-tu

disputer avec moi, vilain serf,» s'écria le chevalier; et, donnant à son

cheval un coup d'éperon, il lui fit faire volte-face, et s'avança vers

Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le châtier.

Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et

courroucé, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur

empêcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le

gardien des pourceaux de Cedric.

«De par sainte Marie! frère Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous

soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des païens

et des infidèles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups,

excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu'elle aime. Allons,

mon brave, dit-il en s'adressant à Wamba, et en appuyant l'éloquence de

ses discours d'une pièce de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de

Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le

voyageur égaré, quand même il serait d'un rang moins respectable que le

nôtre.»--«Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre

très révérend compagnon a tellement effrayé la mienne, qu'elle m'a fait

oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-même y arriver ce

soir.»--«Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le

veux. Ce digne frère a passé toute sa vie à combattre les Sarrasins pour

recouvrer le saint Sépulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple,

dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat[32].»

Note 32: Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de

vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui échappèrent

aux bûchers où périt leur grand-maître Jacques de Molay.

A. M.

«S'il n'est qu'à moitié moine, dit le bouffon, il ne devrait pas être

entièrement déraisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin,

quand même ils ne se presseraient pas de répondre à des questions qui ne

les concernent point.»--«Je te pardonne ta saillie, répliqua le prieur,

mais à la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de

Cedric.»--«Eh bien donc, répondit Wamba, suivez cette avenue jusqu'à un

endroit qu'on appelle la Croix-Renversée; vous la verrez par terre, il

n'y a plus que le piédestal qui soit debout. Alors prenez la route à

votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée.

J'espère que vos Révérences y arriveront avant l'orage qui nous menace.»

Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent

avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gîte avant

la nuit qui annonce mauvais temps.

«En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqué, dit Gurth à son

compagnon dès que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les

révérends pères auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit à

Rotherwood.»--«Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver à

Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur

pour montrer au chien la retraite du lièvre quand je ne veux pas qu'il

l'attrape.»--«Tu as raison, je serais fâché que ce prieur vît Rowena; et

il serait possible que Cedric se prît de querelle avec ce moine-soldat,

ce qui serait encore bien plus désagréable. Mais, en bons serviteurs,

nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.»

Revenons à nos voyageurs, qui eurent bientôt laissé loin derrière eux

les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en

français-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes

supérieures, à l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de

leur origine saxonne. «Que signifie l'insolence de ces drôles, dit le

templier, et pourquoi m'avez-vous empêché de la punir?»--«L'un d'eux est

un paillasse, frère Brian, répondit le prieur: comment voulez-vous

exiger d'un fou des réponses sensées? L'autre est de cette race fière,

sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprême plaisir est de

montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent à leurs

vainqueurs.»--«Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de

coups, s'écria Brian. Je suis accoutumé à de pareils caractères. Nos

captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-même

pourrait l'être; mais il leur suffit de deux mois passés dans ma maison,

sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles,

soumis, dociles et obéissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre

garde au poison et au poignard, car ils y ont recours dès que vous leur

en laissez l'occasion.»--«Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses

moeurs et ses usages; et battre cet homme eût été un mauvais moyen de le

forcer à nous indiquer le chemin qui conduit à la demeure de son maître;

et quand même nous y serions parvenus, c'en eût été assez pour irriter

contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe,

d'un caractère altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est

même de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin,

qui ne sont nullement des bambins au combat. Il défend avec tant de

fermeté les priviléges de sa race, il est si fier de descendre

directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle

généralement _Cedric-le-Saxon_; et il se glorifie de devoir son origine

à un peuple d'où beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils

viennent, de peur d'éprouver les effets du _væ victis!_ malheur aux

vaincus!»

Ivanhoe (1/4) Le retour du croisé · 第 2 / 10 段