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IVANHOE
[Illustration: frontispice.]
IVANHOE
OU
LE RETOUR DU CROISÉ
_Par Walter Scott._
TRADUCTION NOUVELLE
PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.
Toujours de son départ il faisait les apprêts,
Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.
(_Trad. de_ Prior.)
TOME PREMIER.
PARIS.
RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,
RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.
1829.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
EN FORME
D'ÉPITRE DÉDICATOIRE
ADRESSÉE
AU DOCTEUR DRYASDUST,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES,
DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.
Mon estimable et cher Monsieur,
Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me
décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire.
Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le
principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre
patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à
faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons,
ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des _Essais sur la
coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de
saint Pierre_. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet
et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire
à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a
pris pour devise _detur digniori_. D'un autre côté, je redoute aussi
d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones
Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires
relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai
à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que
je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos
propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer
convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par
anticipation.
Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous eûmes
ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une
desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d'Écosse, M.
Oldbuck de Monkbarns[1], ont été si inconsidérément publiées, il s'éleva
entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans
ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque,
doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes
les règles de l'épopée. Il vous parut alors que le charme venait
entièrement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson[2],
avait mis à profit les trésors épars de l'antiquité, suppléant à sa
paresse ou à son indigence d'invention par les incidens qui avaient
marqué dans l'histoire nationale à une époque peu éloignée, et
introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer
les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que
tout le nord de l'Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et
aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les
Iroquois[3]. En admettant que l'auteur ne puisse être supposé d'avoir
été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au
milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente
années qui viennent de s'écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de
tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes
sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant
ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l'auteur n'avait
plus guère, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de là cette
conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi féconde, ses
ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire
que n'en méritait la facilité de ses travaux.
Note 1: Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M.
Note 2: Restaurateur des poèmes d'Ossian.
Note 3: Indiens des États-Unis d'Amérique et du Canada. A. M.
En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je
ne puis m'empêcher de trouver étonnant qu'aucune tentative n'eût encore
été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la
vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu'ont éveillé nos voisins,
plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal[4], quoique d'une
date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans
bariolés du nord. Le nom de _Robin Hood_[5], habilement évoqué,
susciterait une ombre aussi vite que celui de _Rob-Roy_; et les
patriotes d'Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos
cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les
paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins
sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu'ils
réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme
toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son
pays: «Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas
préférables à tous les fleuves d'Israël?»
Note 4: Ville manufacturière du Westmoreland. A. M.
Note 5: Fameux chasseur et brigand des forêts de l'ancienne
Angleterre. A. M.
Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous
vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages
qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de
société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes
vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs
pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais
qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui.
Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique,
tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité
d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis
qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous
pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de
vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré
à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes,
pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales
réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la
tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un
Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien
avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de
parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses
miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore
tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir.
Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de
recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens:
......gelidas letho serutata medullas,
Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit[6].
Note 6: Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des
poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de
trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la
vie. A. M.
L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout
aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets
qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens
desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée
de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés
anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir
favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous
démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas
entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est
étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des
circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez
un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant
au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à
la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il
est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays
éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces
régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners,
dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout
plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire
d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à
un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans
sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend
si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire
que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la
tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue
fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre
forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue
auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète
influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin,
où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord
de l'ancien manoir.
Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même
temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie
de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont
des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le
sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des
aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est
vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces
aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes
domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde
pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour
mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus
heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur
Henry[7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc
par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma
tentative.
Note 7: Henry, auteur d'une _Histoire d'Angleterre_; Strutt,
auteur d'un livre sur les _Antiquités du moyen âge en
Angleterre_; Sharon Turner, auteur d'une _Histoire des
Anglo-Saxons_. A. M.
D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes
moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop
de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne
reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont
d'irrécusables garans.
Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections,
ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières
qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est
particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire
adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira
quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif
d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais
permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est
plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne
pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck.
Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien
des entrailles, et Georges Ellis[8] sut transporter tout le charme de
son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son _Abrégé des
anciens romans poétiques_; de manière que, si je dois avoir sujet
quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces
honorables précédens.
Note 8: Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres
romanciers. A. M.
Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la
fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes
inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées
sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de
cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.
Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte,
même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la
langue et les moeurs; mais le même motif qui m'empêche d'écrire les
dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme
aussi de publier cet essai avec les caractères d'imprimerie de Caxton ou
de Wynken de Worde[9], me défend également de me restreindre dans les
bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt
quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour
ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du siècle où nous vivons. Jamais
la littérature orientale n'a fait une illusion pareille à celle que
produisit la première traduction, par M. Galland, des _Mille et une
Nuits_, dans lesquelles, en conservant d'un côté la splendeur du
costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mêla
des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit
intelligibles et intéressantes, en même temps qu'il abrégeait les longs
récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions
sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement
orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux
au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu'ils
n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque
sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d'Occident.
Note 9: Anciens typographes anglais. _A. M._
En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire
cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes
dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les
caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera,
j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je
crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une
compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de
_Queen-Hoo-Hall_, a agi d'après un autre principe; et, en voulant
distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon
moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains
rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération,
ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également
existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet
antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en
excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps
oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de
justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon
plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer
encore mieux mon argument, s'il m'est possible.
Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer ou tout autre poète du
moyen âge, est si frappé de l'orthographe surannée, de la multiplicité
des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le
livre de désespoir, comme trop empreint de la rouille des âges pour lui
permettre de juger son mérite ou de sentir les beautés qu'il renferme.
Mais, si quelque ami plus savant lui découvre que les difficultés qui
l'effraient sont plus apparentes que réelles; si, en lui lisant à haute
voix ou en réduisant les mots ordinaires à l'orthographe moderne, il lui
prouve qu'il n'y a guère qu'un dixième des expressions qui soit tombé de
fait en désuétude, le novice peut être aisément persuadé qu'il se
rapproche de _l'anglais vierge encore_[10], et que dès lors un peu de
patience le mettra à même de goûter les compositions tour à tour
plaisantes et pathétiques par lesquelles le bon Geoffrey[11]
émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.
Note 10: Le texte porte: _Well of English undefiled_, source de
l'anglais non corrompu.
Note 11: Prénom de Chaucer. A. M.
Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre néophyte, plein
d'un nouvel amour de l'antiquité, entreprenait d'imiter ce que l'on
vient de lui apprendre à admirer, s'il allait choisir dans le glossaire
les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir à l'exclusion des
autres, il faut convenir qu'il agirait bien à rebours. Ce fut l'erreur
de l'infortuné Chatterton[12]. Pour donner à son style une couleur
antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte
différent de tous ceux qu'on eût jamais parlés dans la Grande-Bretagne.
Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succès s'attachera plutôt à
son caractère grammatical, à ses tours de phrase, qu'à un choix
laborieux de termes extraordinaires et surannés, qui, comme je l'ai déjà
dit, ne sont, eu égard aux expressions encore en usage, que dans la
proportion de un à dix, quoique peut-être un peu différens par le sens
et par l'orthographe.
Note 12: Le Gilbert anglais. _A. M._
Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et
aux coutumes. Les passions, d'où les sentimens et les usages découlent
avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous
les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les
siècles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes
d'idées et les actions, bien que dominées par l'état particulier de la
société, doivent en définitive présenter une ressemblance entre elles.
Nos ancêtres n'étaient certainement pas plus différens de nous que les
juifs ne le sont des chrétiens: ils avaient «des yeux, des mains, des
organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils étaient
nourris des mêmes alimens, blessés des mêmes armes, sujets aux mêmes
maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même
hiver[13].» Leurs affections et leurs sentimens ont dû, par conséquent,
se rapprocher des nôtres.
Note 13: Shakspeare, citations du _Marchand de Venise_. Ce
passage a été imité avec un rare bonheur par M. Casimir
Delavigne, dans _le Paria_, acte II, scène V. A. M.
Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage
d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une
grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au
temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il
raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la
difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour
emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails
d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé
par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les
figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le
caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects
particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses
eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la
nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les
nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les
principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas
obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu
importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue
les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers
objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre,
sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à
chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son
goût ou son caprice.
Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserrée dans
de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement
étranger à la contrée, au climat où il a mis son paysage. Il ne faut pas
qu'il plante des cyprès sur l'Inch-Mervin[14], ni des sapins d'Écosse
parmi les ruines de Persépolis. L'auteur se trouve assujéti à des lois
identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et
les sentimens avec plus de détail qu'il n'en existe dans les anciennes
compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'étranger aux
moeurs du siècle; ses chevaliers, ses écuyers, ses varlets, ses hommes
d'armes, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et
dures esquisses d'un ancien manuscrit enluminé; mais les costumes et les
caractères doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient
les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec
plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l'art
sont mieux compris. Son langage ne doit pas être exclusivement suranné
et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun
mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement
moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui
nous sont communs à nous et à nos ancêtres, et c'en est une autre de
leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres à leurs
descendans.
Note 14: Île du Loch Lomond. A. M.
Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche; et, à vous
parler franchement, je n'ose espérer de satisfaire votre jugement moins
partial et votre science plus étendue, puisque j'ai eu de la peine à me
contenter moi-même. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus
défectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposés
à examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du
moins, peut-être, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit
peu de choses qu'on eût droit d'appeler positivement _modernes_; mais,
d'un autre côté, il est très probable que j'aurai confondu les usages de
deux ou trois siècles, et introduit pendant le règne de Richard II des
circonstances appropriées à une période plus ancienne ou plus voisine de
nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature
échapperont à la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je
partagerai la gloire si peu méritée de ces architectes qui, dans leurs
constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans
règle ni méthode, les ornemens de différens styles et de différentes
époques. Ceux à qui de plus vastes recherches ont donné les moyens
d'être plus sévères seront sans doute plus indulgens, en proportion de
la connaissance qu'ils auront des difficultés de ma tentative
audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop négligé, m'a fourni plus d'une
indication utile; mais la lumière que nous offrent le moine de Croydon
et Geoffroy de Vinsauff[15] est obscurcie par une telle masse de
matériaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les
intéressantes pages du brave Froissard[16], quoiqu'il ait fleuri à une
époque bien plus éloignée de la date de notre histoire. Si donc, mon
digne ami, vous êtes assez généreux pour excuser ma présomption d'avoir
voulu me faire une couronne de ménestrel, en partie avec les perles de
la pure antiquité, et en partie avec les pierres et la pâte de Bristol,
au moyen desquelles on les imite, je nourris l'espérance que la
difficulté de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, à en tolérer
l'imperfection.
Note 15: Historiens ecclésiastiques.
Note 16: Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle
édition, publiée par M. Buchon, est vivement recherchée. On
aime à voir un grand écrivain comme Walter Scott secouer
quelquefois les préjugés de sa nation, pour rendre justice à
des chroniqueurs étrangers. A. M.
J'ai peu de chose à dire de mes matériaux: on peut les retrouver presque
en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour
conserve avec un soin si jaloux dans le troisième tiroir de son bureau
de chêne, permettant à peine qu'on y regarde, et étant lui-même
incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'eût jamais accordé
la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses,
dans mon voyage d'Écosse, si je n'avais promis de le désigner par
quelque mode emphatique de caractère, comme, par exemple, _le Manuscrit
de Wardour_, pour lui donner une individualité aussi importante que
celle du _Manuscrit de Bannatyne_, du _Manuscrit Auchinleck_[17], ou de
tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai
envoyé pour votre étude privée le sommaire des chapitres de cette pièce
singulière, et je le joindrai peut-être, avec votre consentement, au
deuxième volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour
recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera composé.
Note 17: Manuscrits légués à la bibliothèque d'Édimbourg par
Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M.
Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins
pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes
et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile.
J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre accès de goutte, et
je serais heureux que votre savant médecin vous recommandât un voyage
dans notre province. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans
les fouilles pratiquées à l'ancien _Habitancum_[18]. À propos
d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misérable paysan a
détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief appelé vulgairement
Robin de Redesdale. Il paraît que la renommée de Robin attirait plus de
pèlerins qu'il n'en fallait pour laisser croître la fougère d'une lande
dont l'acre vaut à peine un schilling. Malgré votre titre de révérend,
échauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune,
et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort
que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le
viscère où la maladie établit son siége. Ne parlez pas de cela à Gath,
de peur que les Écossais ne se réjouissent d'avoir enfin trouvé chez
leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la démolition
du _four d'Arthur_. Mais il n'y aurait aucun terme à nos lamentations si
nous nous arrêtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes
respectueux complimens à miss Dryasdust; je me suis de mon mieux
acquitté de la commission qu'elle m'avait donnée pour ses lunettes, dans
mon dernier voyage à Londres; j'espère qu'elle les a reçues en bon état,
et qu'elle les a trouvées de son goût. Je vous expédie mon paquet par le
voiturier aveugle; peut-être alors qu'il restera long-temps en
route[19]. Les dernières nouvelles que je reçois d'Édimbourg
m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrétaire dans
la Société des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la
Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zèle et de son talent
pour dessiner ces _spécimens_ d'antiquité nationale qui s'écroulent,
minés lentement par le temps, ou balayés par le goût moderne avec le
même balai de destruction que John Knox employait au siècle de la
réforme. Adieu derechef: _Vale tandem, non immemor mei._ Croyez-moi
toujours, mon révérend et très cher monsieur, votre très humble
serviteur,
Laurence Templeton.[20]
Note 18: Station romaine près de laquelle est une statue
informe, espèce de géant, que le peuple nomme _Robin de
Redesdale_. A. M.
Note 19: Allusion à la mauvaise administration des postes et
au prix élevé des taxes en Écosse. A. M.
Note 20: Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord
publier cet ouvrage, et qui explique l'épigraphe mise en
tête. A. M.
17 novembre 1817.
IVANHOE
OU
LE RETOUR DU CROISÉ
CHAPITRE PREMIER.
«C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils
forçaient à rentrer le soir dans l'étable leurs
troupeaux bien repus, qui témoignaient par
un bruyant grognement leur regret de renoncer
à la pâture.» _Odyssée_.
Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baigné par le Don aux
flots purs, s'étendait jadis une forêt vaste, qui couvrait la plus
grande partie des belles montagnes et des vallées qu'on aperçoit entre
Sheffield et la riante ville de Doncaster[21]. On voit encore des restes
de cette forêt dans les magnifiques domaines de Wentworth, de
Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est là que le
fabuleux dragon de Wantley exerçait ses ravages; là se livrèrent la
plupart des sanglantes batailles qu'amenèrent les guerres civiles de la
rose rouge et de la rose blanche; là encore se montrèrent ces bandes de
valeureux proscrits[22] dont les exploits sont devenus si populaires
dans les ballades anglaises.
Note 21: Ville du comté d'Yorck, sur le Don, dans un pays
fertile en paturages. A. M.
Note 22: Le texte dit: _Outlaws_, mot qui signifie _hors la
loi_. A. M.
Tel est le lieu principal de la scène de notre histoire, dont la date
remonte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour du prince
était l'objet des voeux plutôt que des espérances de ses sujets désolés,
assujétis à tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes.
Les nobles, dont le pouvoir était devenu exorbitant sous le règne
d'Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à
une sorte de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille
licence dans toute son étendue. Ils méprisaient la faible intervention
du conseil d'état d'Angleterre, fortifiaient leurs châteaux,
augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les
environnait à un état de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens
possibles, à se mettre à la tête de forces suffisantes pour figurer dans
les troubles qui menaçaient le pays.
La situation de la noblesse inférieure, ou de cette classe qu'on nommait
les _franklins_[23], et qui, d'après la loi et la constitution de
l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indépendante de la
tyrannie féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela
se pratiquait assez généralement, ils se mettaient sous la protection de
quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque
charge féodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un traité
d'alliance à l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est
vrai, acheter une tranquillité temporaire; mais c'était toujours au prix
de cette indépendance si précieuse à des coeurs anglais, et au risque de
se voir obligés de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que
l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggérer. D'une autre part,
les grands barons possédaient tant de moyens de vexation et
d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prétexte, et la volonté
leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs
voisins moins puissans qui voulaient se soustraire à leur autorité, et
qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient être
pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps.
Note 23: Nom que les Normands donnaient aux anciens _thanes_,
formant un corps de nobles. A. M.
Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute
noblesse et les souffrances des classes inférieures, fut la conquête de
l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations
n'avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec
celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un même langage et par des
intérêts communs deux races rivales, dont l'une avait conservé tout
l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gémissait sous la honte de
tous les résultats de la défaite. L'issue de la bataille d'Hastings
avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui,
comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas usé avec modération.
Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles
saxons avait été anéantie ou dépouillée, et il ne s'en trouvait que très
peu qui, sur le sol natal de leurs aïeux, conservassent encore des
domaines de seconde ou même de troisième classe. La politique de
Guillaume et de ses successeurs avait été d'affaiblir, par tous les
moyens, cette partie de la population, regardée avec raison comme
nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous
les rois de la race normande avaient manifesté une prédilection très
marquée pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup
d'autres inconnues à l'esprit plus doux et plus libéral du code saxon,
avaient été imposées à l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids
aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour, et dans les
châteaux de la haute noblesse où l'on imitait la magnificence royale, on
ne parlait que français: c'était dans cette langue qu'on plaidait devant
les tribunaux, et que les jugemens étaient rendus; en un mot, le
français était la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la
justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était
laissé aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas
d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les
seigneurs du sol et les classes inférieures qui le cultivaient avait peu
à peu donné naissance à un nouveau dialecte tenant le milieu entre le
français et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de
s'entendre; et cette nécessité de communication forma peu à peu la
langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y
fondirent par un heureux mélange, et par degrés elle s'enrichit des
emprunts qu'elle fit aux langues classiques et à celles que parlent les
nations de l'Europe méridionale.
Voilà quel était à cette époque l'état des choses; j'ai cru devoir le
retracer à l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier
que nul grand événement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne
marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isolée,
postérieurement au règne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les
grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le
souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu'ils étaient
alors, se perpétuèrent jusqu'au règne d'Édouard III, laissèrent ouvertes
les blessures que la conquête avait creusées, et continuèrent une ligne
de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des
Saxons vaincus.
Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière
de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre; des
centaines de gros vieux chênes au tronc peu élevé, mais qui avaient
peut-être vu la marche triomphale des armées romaines, déployaient leurs
rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques
endroits, ils étaient mêlés de bouleaux, de houx, et de bois taillis de
différentes espèces, dont les branches s'entrelaçaient de manière à
intercepter entièrement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces
arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues, dans
les détours desquelles la vue se plaît à s'égarer, tandis que
l'imagination les considère comme des sentiers conduisant à des sites
encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprés du jour
lançaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux
brisés et sur les troncs moisis des arbres; là, ils éclairaient d'un vif
éclat les clairières à travers lesquelles il leur était permis de se
frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait
avoir été jadis consacré aux rites du culte des druides; car sur le
sommet d'une petite colline, si régulière qu'elle paraissait l'ouvrage
de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres énormes, brutes
et non taillées[24]. Sept demeuraient debout; les autres avaient été
déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques uns des premiers
convertis au christianisme; les unes étaient peu loin du lieu où elles
gisaient d'abord; d'autres étaient renversées sur le penchant de la
colline; une seule des plus larges, précipitée jusqu'au bas, et
suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'écoulait au pied de
l'éminence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure à cette onde
auparavant silencieuse.
Note 24: Quatre grandes pierres de ce genre composaient les
autels des druides, trois étaient placées de côté; et la
quatrième au dessus. A. M.
Deux figures humaines, qui complétaient ce paysage, offraient dans leur
extérieur et leurs vêtemens ce caractère sauvage et rustique auquel on
reconnaissait, dans ces temps reculés, les habitans de la partie boisée
du West-Riding de l'Yorkshire[25]. Le plus âgé avait un aspect dur,
farouche et grossier; son habillement, qui était de la forme la plus
commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serrée à
manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait
primitivement laissé le poil, alors usé en tant d'endroits, qu'il eût
été difficile de juger à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement
descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont
destinés à envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le
haut, suffisante pour y passer la tête, et il était évident qu'on le
mettait de la même manière qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus
anciennement un haubert. Des sandales, attachées avec des courroies de
cuir de sanglier, protégeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus
mince entrelaçaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait
à nu, comme dans le costume des montagnards écossais. Pour fixer cette
jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la
serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. À cette ceinture étaient
suspendus d'un côté une sorte de petit sac, de l'autre une corne de
bélier dont on avait fait un instrument à vent armé d'un bec; on y
voyait fixé de même un de ces longs couteaux de chasse, à lame large,
pointue, et à deux tranchans, garnie d'une poignée de corne; instrument
que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau
de Sheffield[26]. Cet homme avait la tête découverte et les cheveux
arrangés en tresses fortement serrées: le soleil les avait rendus d'un
roux foncé, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une
nuance jaunâtre comme l'ambre. Il ne me reste plus à citer qu'une seule
partie de son ajustement, et elle était trop remarquable pour que je
puisse l'omettre: c'était un collier de cuivre qui entourait son cou,
pareil à celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fixé à demeure,
assez lâche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait
enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée
l'inscription suivante, en caractères saxons: «Gurth, fils de Beowulph,
est l'esclave-né[27] de Cedric de Rothervood.»
Note 25: La partie occidentale du comté d'York. A. M.
Note 26: Ville du comté d'York, au confluent des deux
rivières de Sheaf et de Don, environnée de hautes collines,
et renommée pour sa coutellerie.
Note 27: Le texte dit: _born-thrall_, mot dont le sens est
_esclave-né_; car du temps des Saxons il y avait en
Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M.
Près de ce gardien des pourceaux, car telle était l'occupation de Gurth,
on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait
plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de même
nature que celui de son compagnon, était plus riche et d'une apparence
plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on
avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs.
Il portait aussi un manteau court, qui à peine lui descendait jusqu'à
mi-cuisse. Ce manteau, d'étoffe cramoisie, couvert de plus d'une tache,
bordé d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter à volonté sur
l'une ou l'autre épaule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier,
contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre
bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou
était entouré d'un collier de même métal, sur lequel étaient gravés ces
mots: «Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.»
Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de Gurth; mais ses
jambes, au lieu d'être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées,
montraient des espèces de guêtres, dont l'une était rouge et l'autre
jaune. Il avait sur la tête un bonnet garni de clochettes, comme celles
que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient à chaque
mouvement qu'il faisait, c'est-à-dire continuellement, car sans cesse il
changeait de posture. Ce bonnet, bordé d'un bandeau de cuir découpé en
guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'épaule,
comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un
hussard: c'est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient
fixées. Une telle particularité, la forme du bonnet même, et
l'expression moitié folle et moitié satyrique de la physionomie de Wamba
prouvaient assez qu'il appartenait à cette race de _clowns_ ou bouffons
domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les
heures si lentes qu'ils étaient, obligés de passer dans leurs châteaux.
Il avait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais on ne
lui voyait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé
comme appartenant à une classe d'hommes à laquelle on eût craint de
confier des armes. Un sabre de bois, semblable à celui avec lequel
Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes, remplaçait le
couteau.
L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non
moins étonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave était
chargé d'ennuis; sa tête était baissée, avec une apparence d'abattement
qu'on eût pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps à autre
étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'eût prouvé
qu'il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de
l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de
Wamba ne décelait qu'une curiosité vague, une sorte de besoin de changer
d'attitude à chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et
la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon,
idiome qui, comme nous l'avons dit, était la langue universelle des
classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes
attachées au service personnel de la noblesse féodale. Mais un
échantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intéresserait
guère un lecteur moderne; bornons-nous à une traduction.
«Que la malédiction de saint Withold[28] tombe sur ces misérables
pourceaux!» dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour
les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognemens
aussi mélodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet
de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses
d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, s'étendaient à
leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. «Que la malédiction de
saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas
quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!»
cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin,
moitié lévrier, qui courait çà et là, comme pour aider son maître à
réunir son troupeau récalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il fût
mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les ordres de son maître, soit
qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui
de divers cotés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier.
«Que le diable lui fasse sauter les dents! s'écria Gurth, et que le père
de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à
nos chiens, et les rend par là incapables de faire leur devoir. Wamba,
debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrière la montagne
afin de prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant
toi comme de timides agneaux.»
Note 28: Saint saxon.
«Vraiment! répondit Wamba immobile: j'ai consulté là dessus mes jambes,
et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous
pleins de boue serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine
et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et
d'abandonner tes pourceaux à leur destinée; et, soit qu'ils rencontrent
une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de
pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent manquer d'être
changés demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un
médiocre soulagement.»
«Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela,
Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour
deviner des énigmes.»--«Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds
qui courent en grognant?»--«Des pourceaux, imbécille, des pourceaux; il
n'y a pas de fou qui ne sache cela.»--«Et pourceau est de bon saxon,
repartit le plaisant; mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé
par quartiers, et pendu par les talons à un croc comme un traître,
comment l'appelles-tu en saxon?»--«Du _porc_», répondit le porcher. «Je
suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et
porc, je crois, est du véritable franco-normand; et, tant que la bête
est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom
saxon; mais elle devient normande et s'appelle _porc_, dès qu'on la
porte à la salle à manger du château pour y servir aux festins des
nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, réponds-moi
vite: qu'en penses-tu?»--«C'est la vérité toute pure, ami Wamba,
quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.»
«Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton: il y a
encore le vieux _boeuf_ alderman, qui retient son nom saxon _Ox_ tant
qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi,
mais qui devient _Beef_, un vif et brave Français, dès qu'il s'offre aux
nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, _Mynheer Calve_,
devient de la même façon _Monsieur de Veau_[29]; il est saxon tant qu'il
a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand dès qu'il
devient matière à bombance.»
Note 29: Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont
quelquefois personnifiées. _A. M._
«Par saint Dunstan! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités.
À peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les
Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement
pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils écrasent nos
épaules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles
filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du
sol natal, reformer leurs armées et blanchir de leurs os les terres
étrangères. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protéger le
malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est
conduit en brave, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald
Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout
à l'heure combien peu servira à Cedric la peine qu'il s'est donnée. Ici,
ici! cria-t-il à son chien. Bien! Fangs, bien! mon garçon, tu as fait
ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il
faut, mon garçon!»