Séance royale. Nomination de pairs. -- Mon père accepte
l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le décident. -- Madame et
mademoiselle de Staël. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Maladie de
Monsieur. -- Le chevalier de Puységur. -- Le pavillon de Marsan.
-- Maintien des dames anglaises. -- La comtesse de Nesselrode. --
La princesse Wolkonski. -- Mon frère obtient un grade. -- La
comtesse de Châtenay.
Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il
s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions
fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été
suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.
Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment
que les _barrières étaient des appuis_; la Cour craignait qu'elles ne
fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder
de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère
contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour
rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur
répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray,
monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.
Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs
yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt
à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les
usages et les moeurs, qui formaient des obstacles insurmontables à
l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente révolutionnaire.
Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur oeuvre au
sérieux, et elle l'a bien prouvé.
Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la
séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut
courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de
Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression
fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher
l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de
mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La
cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce
recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû
recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des
nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages
redevenus nouveaux par une longue désuétude.
Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix
imposante, par les mots de _mon chancelier vous dira le reste_, un
sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture
de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il
commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime.
Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de
_monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet_ avec un ton si
parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne
pus m'empêcher de dire à mes voisins:
«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens
auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul,
dégagés de la reconnaissance.»
On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le
comte Charles de Damas, déjà nommé commandant d'une des compagnies
rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse
Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus
forcenée, me disait-elle:
«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à
moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et
de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est
bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant
d'hésitation.»
Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir
de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si
furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri
de haro.
La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.
Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant
général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés
de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par
les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer
les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être
utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur
typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur
la liste du _Moniteur_, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y
faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant
pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que
la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était,
il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une
pareille liste.
Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été
porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens
auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et
véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au
contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions,
monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur
connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent
suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été
interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand
état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.
Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent
bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il
accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement
supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu
s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.
Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à
Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y
maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que
Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le
cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration
par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie
laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être
chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde.
Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la
première promotion il y aurait été compris.
Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les
impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait
été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité
de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses
collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient
des formes charmantes; le baron de Humboldt et sir Charles Stewart
déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces
transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un
terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en tira aussi
bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs
fois et lui témoigna sa satisfaction.
Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout
droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié;
enfin mon père se décida à céder à nos voeux. Il alla chez le Roi et
lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop
inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela
était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais
que le roi de Sardaigne était _son beau-frère_; et ce singulier
argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider,
lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui
être agréable comme grâce et marque de contentement et de
satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce
qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de
réception dans une salle plutôt que dans une autre.
C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père
revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus
longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il
eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour
Londres et le cordon bleu.
Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus
droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie
jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui
n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq
ans de moins. Quant à moi, je marchais d'étonnement en étonnement sans
faire de progrès dans l'art du courtisan.
Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous
reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une
chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des
préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints
au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent
tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles
se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore
quelques faits particuliers dans mes souvenirs.
Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à
Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de
la jeune beauté de sa charmante fille.
Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de
rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes
que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose
d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en
était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne
tardèrent pas à se présenter.
Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle
saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je
crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger
son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore
par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la
préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les
événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.
La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très
royaliste; elle s'émerveillait elle-même de n'être pas dans
l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui
permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais
souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon coeur;
mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de son cercle.
Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte à se
battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait
toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant priver son salon
d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la
variété.
Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du
rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens
qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de
parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son
salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre
expression de coterie, que c'était _par trop fort_.
Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin.
Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile
contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément
bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de
ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée,
malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était
l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite
qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire.
Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la
famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au
service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé
à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.
Monsieur tomba dangereusement malade et son état causa l'inquiétude
la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très
sincèrement. Il fut rendu à nos voeux; hélas! ce n'était ni pour son
bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à
Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut
très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de
Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne
pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier.
La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait
apprécier davantage.
Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais
laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus
agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me
faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid,
guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je
n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements
qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après,
qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout
ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une
figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il
avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit
par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la
grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez
moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.
Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le
matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le
bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des
pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur
d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous
arrêta tout court:
«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles
vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne
saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas
verte.
«--Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?
«--Elle est brune.
«--Quand elle est brûlée du soleil.
«--Non, toujours.»
Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:
«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un
français.»
Le chevalier reprit aigrement:
«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»
Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le
texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes,
de tous ses malheurs.
Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement
affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable
figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je
sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement
insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses
bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement
quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu
accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir
supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère
dévouement.
_Nota._--Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je
compte arrêter ces écrits, en avril 1832, pendant le plus fort de la
désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la duchesse
de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras s'y
trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier,
qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, tombé
victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à cet
instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction
intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir
sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et
m'avait fait partager son impression.
J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les
détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient
négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur
de Duras lui demanda à mi-voix:
«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?
«--C'est un de ces _monsieur_ du jardin du Roi», reprit l'autre.
L'illustre Cuvier est un des _monsieur_ du jardin du Roi! Je demeurai
confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la
bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des
intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg!
L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des
Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du
pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.--
Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes
anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais
je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui
venaient de s'écouler, sans aucune communication avec le continent,
leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs
propres colonies.
Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et
les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur
lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont
étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine
tradition de l'urbanité de moeurs des femmes françaises et s'étaient
persuadées qu'elle était accompagnée de _façons libres_. Or, c'est ce
qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus
l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui
nous étonnait fort.
Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la
plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en
général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le
maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la
Révolution, lorsque les moeurs étaient beaucoup moins bonnes, les
formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.
Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères
conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y
gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les
anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus
les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de
Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons
ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement
espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie
femme, qui affichait dès lors ses prétentions au coeur du duc de
Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à un groupe formé
exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y
poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester
assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne
couvraient guère plus bas que les genoux.
Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que
les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement
réservées.
Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode;
celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait
beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a
depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle
pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce
titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.
La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie
toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager
une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef.
Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était
mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La
cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant
réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle
permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis
retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.
Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune
carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa
coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait
coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à
demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. Cette
princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla
de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui
était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait
que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait
d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas
de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse
excessive.
Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet,
peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un
abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays.
Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous
vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette
qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.
Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu
solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée
gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de
le lui voir.
La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une
circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent
menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque
toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita
avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier.
Un matin elle lui dit:
«Votre père est mort jeune?
«--Oui, Madame.
«--Où l'avez-vous perdu?»
Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:
«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»
Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle avait marché sur un
aspic; un instant après, elle congédia madame de Châtenay; et, à dater
de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conservé ses anciennes
bontés mais elle la traitait plus mal que personne et évitait de lui
parler toutes les fois que cela était possible. Je ne cherche pas à
expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le
devine pas; je me borne à être fidèle narrateur.