Première réception du Roi et de Madame. -- Costume et étiquette
de la Cour pendant la Restauration. -- Arrivée de monsieur le duc
d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. -- Bal chez sir
Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. -- Le grand-duc
Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc de Berry. --
Préventions contre monsieur de Talleyrand. -- Jalousie du comte
de Blacas. -- Mon père refuse l'ambassade de Vienne. -- Sagesse
du cardinal Consalvi.
Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis
nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière,
m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des
douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai
fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.
En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me
demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire
répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:
«Mais c'est Adèle.»
Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas
plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des
princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports
avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.
C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa
cour, Madame l'appela _Aglaé_. La maréchale en fut excessivement
choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme
de chambre de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je
suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui
témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait
sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler
bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que
ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit
que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai
jamais eu l'honneur d'y être admise.
Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et
l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette
préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes
et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la
position.
Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux
paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle
céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le _paraphernalia_ de
l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à
nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant
chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde
mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements,
Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé
chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait
mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de
Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son
exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un
voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était
arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.
Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et ceci
était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de
Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit
les _honneurs de la salle du Trône_ pour remplacer les _honneurs du
Louvre_. Monsieur de Duras, plus _duc_ que feu monsieur de
Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées
à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa
ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la
séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.
La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des
autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut
convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la
distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient
quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors
servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait
le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de
la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur
route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de
lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait
ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas
droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes
les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la
Paix et _leur passait sur le corps_. C'était une fureur constamment
renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont
souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des
sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.
Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la
salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses,
aux personnes _titrées_, ainsi que cela se disait exclusivement
d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service
autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le
rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions
en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et
arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande
révérence.
Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf
femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte
donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se
désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela
n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux
traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à
laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous
suivions la route tracée par nos devancières.
À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous
arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que
le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On
finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups
de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque
à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de
son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée,
était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle
reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame
d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui
convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus
d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe
de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement
prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on
passait chez monsieur le duc d'Angoulême.
On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux
embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de
ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux
qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait
succédé directement à son oncle, il est bien probable que la
Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de
parler de lui.
À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions
dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car,
alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux
intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les
appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains
des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures
pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait
faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas
dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos
gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près.
Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au
_confort_ des personnes appelées à en user.
Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours
parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa
Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au
rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité,
mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste,
je ne puis bien juger de sa manière de _prince_, car il a toujours eu
avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient
rapporté d'Angleterre l'usage du _shake-hand_. Monsieur le duc de
Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois
que Monsieur n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône.
Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette
distinction devenue rare.
À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait
jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et
pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il
m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer
l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on
ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y
attendre une heure _à voir passer les duchesses_, comme nous disions,
se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors
extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper
la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des
figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes
difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très
intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et,
comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait
de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu
de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être
trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions
l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame
et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.
Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque
soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en
sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions,
sans penser au changement de local et à celui des usages.
Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux
laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait
jusque dans les antichambres. Certainement les difficultés de
communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles
habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après
avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses _leur
passaient sur le corps_, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne
pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne
s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses
n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du
Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors,
assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que
passer.
À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non
titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement
n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les
voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs
chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et
couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre,
et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à
celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que
l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que
j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage
d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions.
Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne
recevaient qu'une fois par mois.
Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et
commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal.
Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y
dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.
On tient une femme par la main et on se promène au pas cadencé
quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont
les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici
c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire
politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient
constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort
grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé,
ce qui était plus obligeant que gracieux.
C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le
duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady
Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que
pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent
pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington
était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis
longtemps à la cause de la nation espagnole.
Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de
l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser
lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de
jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il
était enchaîné.
Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.
«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.
«--C'est moi, répondit le grand-duc.
«--Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»
Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes.
Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent
pour raccommoder cette sottise. C'est, je crois, le début des
impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord
Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.
Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à
Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet.
Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement.
Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs
soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et
montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se
trouvait replacé.
Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait
sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour
Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous
l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec
intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:
«Est-il gentilhomme?
«--Certainement, monseigneur.
«--En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»
Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un
salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas
vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être
exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa
famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le
terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le
connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le
texte si je l'avais relevé.
Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec
empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il
avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois,
assez plaisantes, et dont la malignité des spectateurs tirait parti.
On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne
le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du
palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté toute sa
timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de Reuilly
comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il connaissait
_leurs bontés pour elle_. C'était sa phrase banale et que je lui ai
entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On était au
reste fort disposé à les accorder, _ces bontés_, car madame de Reuilly
était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la
conduite d'une femme de la meilleure compagnie.
Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par
monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul
gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet
empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par
la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les
événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les
vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de
Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des
obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il
n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors
des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car,
elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il
essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur
les étrangers.
Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand,
monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu
distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres
émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de
n'avoir pas adopté les passions de l'émigration, il sentait tout le
prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant sainement
l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix ans. Il
aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, incapable
d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à monsieur de
Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et reçut
froidement les avances de monsieur de Blacas.
C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que
chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque
ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne
le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement
que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait
l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons
pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère
et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne
refuserait pas était celle de Londres.
Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne
refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être
même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne
devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner
mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même
n'avait pas de répugnance pour une _grande ambassade_.
Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la
décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa
probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de
l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait
pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même
fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire pouvait
exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les
extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il
venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son
dernier séjour; les affaires le réclamaient.
Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa
capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à
Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans
cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses
actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et
de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple
conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.